Données scientifiques produites :
Rapport d’opération (W. Van Andringa et H. Duday (dir.), Pompéi – Fouille de la nécropole romaine de Porta Nocera : campagne 2023, Rapport final d’opération, Pompéi, 2023)
Chroniques de l’EFR :
– Pompéi – Nécropole romaine de Porta Nocera (2021)
– Pompéi – Nécropole romaine de Porta Nocera (2020)
– Pompéi – Fouille de la nécropole romaine de Porta Nocera (2019)
– La nécropole romaine de Porta Nocera à Pompéi (2018)
– La nécropole romaine de Porta Nocera à Pompéi (2017)
– La nécropole romaine de Porta Nocera à Pompéi (2016)
– La nécropole romaine de Porta Nocera à Pompéi (2015)
– La nécropole romaine de Porta Nocera à Pompéi (2014)
- 1 Programme de recherche de l’École française de Rome sous la direction de William Van Andringa (Écol (...)
1Comme les années précédentes, les opérations de terrain ont été partagées entre la fouille des aires funéraires et les études de mobilier et des os humains1. En 2023, deux missions ont été organisées. La première est intervenue du 1er au 21 mai, mobilisant une équipe d’une quinzaine de chercheurs dans la domus (I, 20, 4) qui nous sert de laboratoire. Il s’agissait en priorité, sous la direction de Sandra Dal Col (Inrap), de trier les microéléments contenus dans les 1500 sacs issus des refus de tamisage du sédiment et des contextes de l’aire funéraire 3E (Fondo Pacifico), préalable indispensable à l’analyse des os humains et du mobilier de ce secteur dont la fouille s’est achevée en 2022. L’autre priorité était d’avancer l’étude des os humains et du mobilier des différents contextes en cours de publication (aires funéraires 1F, 1D et 1J), sous la direction d’Henri Duday (CNRS).
2La seconde mission, organisée du 28 août au 24 septembre avait pour objectif de continuer la fouille des contextes archéologiques inachevés, à savoir dans la nécropole de Porta Nocera (secteur Fondo Pacifico), l’aire funéraire 1J sous la direction de François Fouriaux (CNRS Centre Jean‑Bérard), le secteur du monument 1D sous la direction de Tuija Lind, et dans la nécropole de Porta Stabia, les secteurs conjoints des monuments de M. Tullius et M. Alleius Minius sous la direction d’Elsa Dias (Archeodunum) et d’Anne‑Laure Bollen (Oxford Archaeology). Parallèlement à ces opérations de terrain sont intervenus différents spécialistes, notamment les céramologues Adrien Malignas (Mosaïques Archéologie) et Audrey Pilon (EPHE) qui ont pu travailler sur les lots céramiques issus des fouilles récentes. L’ensemble des travaux réalisés en 2023 a donné lieu à l’élaboration d’un rapport d’opération (Van Andringa, Duday 2023).
3La méthode employée a été la même que les années précédentes (Fouriaux 2023) : après avoir ouvert la zone de fouille, nous avons continué à explorer les niveaux du sol de l’aire funéraire par des passes d'un à deux centimètres d'épaisseur, en laissant sur place tous les objets et fragments d'objets découverts. La position de tous ces objets a été relevée avec précision grâce à des relevés photogrammétriques. Tous les fragments ont également été inventoriés, lavés et conditionnés. En 2023, 1 679 objets et fragments ont ainsi été enregistrés, ce qui porte à 6 537 le nombre total d'artéfacts découverts dans la même couche, l’US 8002, depuis 2018. Certains fragments d'objets peuvent être liés à des actes de commémoration funéraire réalisés près des stèles de lave marquant l'emplacement des tombes. Il s'agit principalement de flacons à parfum en céramique, de gobelets à parois fine et de quelques lampes à huile en céramique (voir Van Andringa 2021).
Fig. 1. Nécropole de Porta Nocera (Fondo Pacifico) : les secteurs 1D et 1J fouillés en 2023.
Photogrammétrie Johannes Laiho.
4En 2023, la fouille a également mis au jour plusieurs structures funéraires : une nouvelle aire de crémation (AC5) et quatre tombes (SP 1J1, SP 1J3, SP 1J10 et SP 1J11) associées à des stèles funéraires (fig. 2). La zone de crémation, d'une épaisseur de 7 à 15 cm, couvrait un ovale irrégulier de 1,54 m de long et 1,06 m de large, orienté sud‑ouest-nord‑est. Elle contenait un grand nombre de fragments d'os brûlés, quelques éléments en céramique (comme un flacon à parfum presque complet), un grand nombre de charbons et quelques sphères millimétriques en alliage de cuivre. Une lampe à huile complète mais très fragmentée a été découverte au sommet de cette structure. Après que les ossements ont été recueillis et placés dans une urne funéraire, la lampe à huile a été retournée et écrasée (au pied ou avec une pierre ?), clôturant ainsi cette séquence funéraire (fig. 3).
Fig. 2. Fouille en cours des sépultures et de l’aire de crémation du secteur 1J.
Cliché Flore Giraud.
Fig. 3. Lampe retournée et écrasée sur l’aire de crémation AC5.
Cliché Flore Giraud.
5Dans la partie est de l’aire funéraire proche du mur de l’enclos 1F, un groupe de trois sépultures recoupe l'aire de crémation AC5 (1J1, 1J10 et 1J11, fig. 4). La première sépulture SP 1J1 consiste en une cavité ovale irrégulière mesurant 50 cm sur 40 cm et profonde d’environ 70 cm de profondeur. L’urne funéraire (un récipient globulaire rouge à deux anses) contenant les ossements a été déposée au fond de la fosse. Le couvercle de l'urne, fragmenté et effondré à l'intérieur du contenant, était percé d’un trou circulaire en son centre. Dans l'axe de ce trou et directement sous le couvercle, une monnaie a été placée juste au‑dessus des ossements. Après le dépôt de l'urne, la fosse a été comblée en plusieurs étapes : d'abord par une épaisse couche de sédiment, puis une stèle anthropomorphe en pierre de lave a été installée avant le comblement final de la fosse. Cette première tombe est recoupée à l'ouest et à l'est par deux autres tombes sans stèle (1J10 et 1J11). Il s'agit de fosses ovales (l'une de 42 cm sur 38 cm, l'autre de 48 cm sur 52 cm) de faible profondeur (34 cm et 40 cm), qui contenaient chacune une urne funéraire (un vase globulaire rouge à deux anses, de forme légèrement plus petite que la sépulture 1J1). Enfin, nous avons pu fouiller la sépulture SP 1J3, marquée par une stèle en lave dans la partie ouest de l’aire funéraire (fig. 5). Il s'agit d'une tombe circulaire de 57 cm de diamètre et assez profonde (72 cm), creusée pour accueillir le vase funéraire (un vase globulaire rouge à deux anses). Dans une véritable mise en scène orchestrée, le vase repose sur quatre balsamaires en céramique placés au fond de la fosse. Une fois le dépôt organisé, la cavité a été comblée par une série de dépôts, avant l'installation d'une stèle anthropomorphe en pierre de lave avec un chignon à l’arrière. Une dernière campagne, programmée en 2024, sera nécessaire pour achever la fouille de cette aire funéraire.
Fig. 4. Plan de l’aire de crémation AC5 et des SP 1J1, 1J10 et 1J11.
Relevés François Fouriaux, Lilas Monti et Astrid Suaud-Preault ; DAO François Fouriaux.
Fig. 5. L’urne de la SP 1J3 posée sur quatre balsamaires : un geste archétypal ?
Cliché Flore Giraud.
6Le secteur 1D, dominé par un monument à podium en maçonnerie (BAT 704 : 180 x 210 cm) installé sur le talus dominant la route de Nocera au nord, a fait l’objet d’une fouille en 2017 (Rapport Pompéi Porta Nocera 2017, p. 29‑54). Celle‑ci a permis de dégager le tertre (antique) qui barrait l’accès à la niche funéraire, de fouiller la sépulture SP 701 déposée dans le puits aménagé sous le monument, enfin de faire deux sondages (SD 1, 70 x 200 cm ; SD3, 150 x 415 cm) dans le talus lui‑même, permettant de reconnaitre la fondation du mausolée en tranchée pleine (130/140 cm de profondeur), profondément ancrée dans des terrains d’origine volcanique rapportés vraisemblablement lors des réaménagements de la route (fig. 7). Le tertre venu fermer la niche funéraire (7000, 7002 = 7004) contenait des fragments de gobelets mis en relation avec un dépôt de céramique du même type empilé et déposé dans la niche (DP 705), vraisemblablement lors de la mise au tombeau des restes de Caecilia Agathia connue par la dédicace. Un dernier sondage a été installé devant le monument pour étudier le lien avec la route de Nocera. On restituait ainsi, d’une part l’installation d’un haut monument funéraire (le podium a une hauteur conservée de 2,5 m sur la rue) sur le talus bordier par une affranchie, Caecilia Agathia, d’autre part une cérémonie funéraire de l’époque augustéenne ponctuée par la seule mise au tombeau des restes de la défunte, la sépulture du mari présenté par la dédicace, L. Caecilius Dioscurides, n’ayant pas été retrouvée.
Fig. 6. Photogrammétrie des sondages 2023 du secteur 1D. Ceux‑ci ont permis de travailler sur le talus bordant la route et dans lequel est installé le mausolée 1D (BAT 704).
Sous le talus, on trouve la route plus ancienne RO 720 aménagée sur les dépôts des éruptions antépliniennes.
Cliché Johannes Laiho.
Fig. 7. Grand coupe nord‑sud montrant le corps du mausolée (avec sa sépulture) et le litage du talus bordant la route de Nocera (US 4000 à 4113).
On distingue également la route plus ancienne RO 720 (7221).
Compilation des coupes : Tuija Lind.
7Le projet d’installation, par une équipe de restaurateurs (Pompeii Sustainable Preservation Project dir. by Prof. Dr. Ralf Kilian), d’une barrière d’argile dans les fondations du monument pour prévenir les remontées d’humidité et de sel a fourni l’opportunité d’une réouverture des sondages de manière à pouvoir reprendre les stratigraphies enregistrées en 2017. Cette opération a été dirigée par Tuija Lind dans le cadre de la campagne du mois de septembre 2023. Il s’est agi dans un premier temps de vider les sondages SD 1, à l’est du monument et SD3 au nord, puis d’une part d’élargir le SD3 vers l’est au niveau de la fondation du monument (SD21), d’autre part d’agrandir le SD 1 vers le nord en suivant la pente du talus (SD20) (fig. 6). Le résultat est une meilleure compréhension de la stratigraphie des sondages dont l’analyse peut désormais s’appuyer sur des coupes revues et comprises, mais également de la stratigraphie générale du talus, puisqu’il a été possible de relier les épisodes sédimentaires du sommet du talus avec ceux de la route de Nocera. Un autre résultat est la récolte fine d’un matériel assez pauvre, parfois très ancien (âge du bronze ou Néolithique), permettant de préciser les dynamiques d’organisation du talus. Enfin, les observations relevées permettent désormais l’identification formelle d’une route légèrement désaxée nord‑ouest/sud-est qui a précédé la route de Nocera taillée dans le banc rocheux et utilisée jusqu’à l’éruption de 79 apr. J.‑C. Cette route ancienne RO 720, antérieure au iie siècle av. J.‑C., témoigne du passage, à cet endroit et sur la longue durée, de la voie de Nocera.
8À la porte de Stabies, les campagnes de sondages menées en 2021 et 2022 dans l’enclos situé à l’arrière du monument de M. Tullius ont permis de compléter l’histoire de cet espace funéraire singulier tout en révélant un véritable projet urbain qui avait pour objectif d’organiser une sorte d’allée des grands hommes (dont faisait partie Tullius) à l’entrée de la ville. Ainsi, la fouille de l’arrière de la schola a permis de montrer qu’il n’y a jamais eu de tombes installées à cet emplacement, non plus de bûcher puisqu’aucun indice de crémation (notamment des os brûlés) n'a pu être mis en évidence. Ces éléments indiquent par conséquent que le monument de M. Tullius avait simplement une fonction honorifique : il s’agissait de célébrer la mémoire d’un princeps de l’époque augustéenne à l’entrée de la ville, dans un lieu particulièrement en vue puisque le monument à schola a été construit devant la porte et au pied de la muraille urbaine.
Fig. 8. Orthophoto des enclos des monuments de Tullius et Alleius Minius avec l’emplacement des sondages 2023.
Cliché Johannes Laiho.
9Toutefois, les sondages implantés à l’arrière du monument en 2021 et 2022 ont révélé d’autres problématiques concernant notamment l’aspect du lieu avant la construction du monument de Tullius, puisqu’un talus prononcé et des dépotoirs du 2e et 1e siècle av. J.‑C. ont pu être mis en évidence ainsi qu’un sol construit de nature inconnue. Visiblement, avant les grands aménagements datés du début du Ier siècle apr. J.‑C., la ville ne commençait qu’avec la porte et la muraille précédée par un fort talus (sans doute un fossé), une réalité profondément transformée avec l’édification du monument de M. Tullius et l’installation d’une plate‑forme destinée aux tombeaux des grands notables pompéiens.
10Tenant compte de ces questionnements, il s’agissait en 2023 de décaler l’emprise des sondages vers l’est de manière à comprendre l’organisation des dépotoirs et à mieux caractériser la fonction et l’orientation du talus comme celle du sol construit du iie siècle av. J.‑C. (SL115/SL127). Un autre objectif était de récolter du mobilier permettant de dater plus précisément l’ensemble des structures et niveaux observés. Un dernier point restait à éclaircir, celui de la datation des remblais supérieurs qui semblaient particulièrement mélangés mais jusqu’à quel point ? Ainsi, un sondage SD5 a été implanté à 1,20 m à l’est du sondage SD3 (2022) et contre le mur sud de l’enclos MR106, le but étant de vérifier la continuation des structures et remblais observés en 2022 dans les sondages SD2 et SD3 pour compléter et confirmer la lecture stratigraphique proposée.
11La fouille du sondage SD5 a corroboré l’interprétation proposée à partir du sondage SD3 (fig. 9) : on trouve au‑delà des couches d’époque impériale très remaniées à l’époque moderne (1002, 1206, 1211, 1213) les mêmes remblais résultants de la phase de travaux de l’époque augustéenne liée à l’installation du monument de Marcus Tullius. Ces remblais s’appuyaient bien sur le talus FO114, une déclivité déjà observée en 2022 et désormais fouillée sur une aire plus étendue, étant marquée par un pendage très accentué vers le sud‑est avec des phases de comblement très riches en mobilier. Son creusement semble intervenir au plus tôt vers le début du ier siècle av. J.‑C. sans doute en lien avec le siège de Sylla de 89 av. J.‑C. Cette structure entame des couches de remblais, principalement datées de la seconde moitié du iie siècle av. J.‑C. et reposant sur un sol construit (SL115/SL127) en terre battue de matrice très indurée, présent à l’alt. 6, 19 m.
Fig. 9. Coupe générale des remblais et du fossé FO 114
Cliché de Flore Giraud.
12Dans l’enclos situé immédiatement au sud, qui accueille le monument à schola d’un dignitaire de l’époque augusto-tibérienne, M. Alleius Minius, un premier sondage SD6 a été implanté dans l’angle nord‑est (fig. 8). Celui‑ci a été vite abandonné, car il a révélé une canalisation maçonnée moderne profondément enfouie qui a détruit toute la stratigraphie. Un sondage SD7 a donc été installé plus au sud, cette fois‑ci à l’arrière du monument. L’objectif était de confirmer les phénomènes observés dans l’enclos de M. Tullius, notamment la présence d’un talus ou d’un fossé précédent l’aménagement d’une terrasse destinée à l’installation des monuments funéraires. La fouille a révélé jusqu’à l’alt. 5, 78 m, soit une quarantaine de centimètres au‑dessous du sol SL115 reconnu 3 à 4 m plus au nord, un paquet de remblais stratifiés riches en mobilier (fig. 10). Ces dépotoirs observent un pendage ouest‑est qui indique qu’ils ont été déversés depuis la route. La forte déclivité du talus empêche donc de pouvoir observer sa continuité dans ce secteur, non plus de pouvoir identifier formellement un fossé. En revanche, les remblais horizontaux, toujours très riches en mobilier, qui succèdent aux premiers, confirment bien, d’une part le comblement de la déclivité, d’autre part l’installation d’une plate‑forme stable à la fin de l’époque augustéenne, destinée à l’installation des monuments commémoratifs de M. Tullius et de M. Alleius Minius. La construction des monuments au début de notre ère a ainsi inauguré une nouvelle entrée de ville, non plus marquée par un talus défensif et des poubelles urbaines, mais par un alignement de tombeaux présentant les membres méritants de l’élite pompéienne.
Fig. 10. Poubelles urbaines rejetées dans le comblement du fossé FO 114.
Cliché Flore Giraud.
13À la fin de l’époque augustéenne, la volonté de célébrer les premiers des citoyens à l’image du Prince premier bienfaiteur de Rome est à l’origine d’un remodelage complet de cette entrée de la ville, avec la création d’une place publique extérieure dédiée à la célébration des grands personnages de la cité, dont on considérait finalement qu’ils faisaient l’histoire de la cité (fig. 11). C’est ce qu’indique sans nuance la retranscription des hauts faits de Cn. Alleius Nigidius Maius à l’époque néronienne (Osanna 2019 et 2021). Ce dernier est venu occuper le dernier emplacement libre sur la bordure orientale de la platea. Les derniers grands hommes de Pompéi morts avant l’éruption ont alors pris place dans des tombeaux de l’époque flavienne construits directement sur la chaussée (Galeandro et al. 2021) ! Alors que l’éruption est proche, on construit un mausolée sur la chaussée : preuve est faite que malgré la crise urbaine, la municipalité continue d’honorer ses morts illustres. À partir de la fin du règne d’Auguste, lorsqu’on rentre dans la ville par la porte de Stabies, on passait devant des monuments célébrant la mémoire des grands personnages qui, à l’image du Prince, s’étaient dévoués à leur patrie. D’une manière plus générale, avec l’exemple de M. Tullius, on voit dans la superposition archéologique de poubelles et de monuments mémoriels comment l’évolution du système politique romain a modifié l’organisation même du régime municipal local désormais pleinement incarné par l’action personnelle de sa haute aristocratie. Quant à la porte de Stabies, elle est devenue la porte principale de la ville.
Fig. 11. Axonométrie générale de la nécropole de la porte de Stabies (document Johannes Laiho).
On voit de gauche à droite, le quartier urbain du bas de la rue de Stabies, la porte urbaine et les mausolées alignés le long de la platea ou directement sur la chaussée.