1La crise est un moment où l’ordre social est interrompu [Quarantelli 2008] et où les repères spatio-temporels quotidiens sont bouleversés. Elle entraîne de nouvelles dynamiques spatiales, propres à l’urgence et déterminantes pour l’avenir de la ville. La réflexion autour de la conception des espaces du futur au prisme de la crise passée, présente et potentiellement future, interroge les représentations et les acteurs en jeu : de quel futur parle-t-on ? et pour qui ?
- 1 Le débat politique sur la confiance de la population péruvienne envers ses dirigeants mené par le p (...)
2« Lorsque le politique fléchit, le religieux revient », cette formule de Michel de Certeau reprise un certain nombre de fois par nos collègues sociologues et politologues [Michel 2001, Ramel & Portier], dépeint avec justesse la situation péruvienne en ce qui concerne la gestion du risque et de la crise. En effet dans un pays où la foi est un argument politique1 et où 70 % de la population se définit comme catholique (recensement INEI, 2017), on ne pourrait soustraire, dans l’analyse de la gestion de crise, cette dimension socio-culturelle aux comportements et réflexes entrepris par le collectif.
3L’intérêt pour la religion dans l’étude des catastrophes peut se discerner en trois approches. Tout d’abord, la religion est analysée à travers les discours et interprétations qu’elle donne à la catastrophe. Elle motive alors des comportements et requestionne le contexte moral et social des société sinistrées [Schlehe 1996, Gaillard & Texier 2010, Meschinet de Richemond 2016]. Une deuxième approche considère la religion comme une ressource, un support psychologique qui permet aux populations sinistrées de se reconstruire plus rapidement [Bankoff 2004, Smith & al. 2000]. Les auteurs cherchent ainsi à nuancer la dimension fataliste souvent attribuée à l’usage de la religion pour faire face à l’incertitude qui caractérise la crise. La troisième approche correspond à une analyse des rapports d’acteurs et des actions menées par les organisations religieuses [Ali 1992, Merli 2005]. Ces travaux mettent en lumière l’intervention d’organisations religieuses dans les secours et les activités de reconstruction qui ont pu s’avérer cruciales dans certaines régions du monde. Certains travaux sont également menés pour mettre en évidence l’aspect prosélyte des stratégies de reconstruction proposées par certaines organisations [Gaillard 2006].
4Les instabilités politiques connues au Pérou depuis son indépendance, marquées par de nombreuses affaires de corruption ont forgé la méfiance de la population envers les autorités publiques. De plus, comme le souligne A. Sierra, le terrorisme vécu par les citadins dans les années 1980 a contribué à la discréditation d’une politique collective et au développement d’une individualisation des réponses, d’une pratique de la débrouille qui s’observe encore aujourd’hui [Sierra 2013]. Ce contexte politique a nettement contribué au développement d’une citadinité propre à l’urgence (op. cit.). La citadinité est vue ici comme une modalité du vivre en ville, un rapport à la ville. Les acteurs gouvernementaux ne font donc a priori pas l’unanimité dans l’opinion publique.
5Au-delà de l’informalité ambiante issue de cette instabilité politique, le religieux est un élément prédominant qui investit constamment l’espace urbain et les comportements. L’appel au religieux est régulier pour répondre aux incertitudes quotidiennes. Le paysage urbain dévoile de nombreux symboles religieux. Des peintures murales aux églises de toutes confessions en passant par les chapelles que l’on retrouve dans les marchés, les écoles ou encore les propriétés privées, on ne peut éviter la démonstration d’une identité religieuse ancrée dans la capitale. Il est également fréquent d’observer de nombreux signes manifestes religieux à la fois dans les comportements quotidiens (signe de croix en traversant la rue) et dans les objets du quotidien (décoration de rétroviseur central dans les taxis et les transports en commun). Des processions religieuses sont organisées chaque année au sein du centre historique de Lima, dont l’une d’entre elles, la procession du seigneur des miracles, est directement liée à l’historique sismique qui a de nombreuse fois façonné la ville. Associée à la protection divine, la peinture du seigneur des miracles sort chaque année en procession pour attester de la ferveur des fidèles catholiques et pour demander aujourd’hui la protection face aux divers risques urbains contemporains, tels que les accidents liés au transport, première cause de mortalité en ville, les violences intra-familiales et la délinquance. Certains témoignages recueillis confirment l’utilisation du sacré dans l’expérience des catastrophes, dont voici un exemple au sujet du tremblement de terre vécu à Lima en 2007 :
6« Nous étions à l’étage dans un immeuble. Quand tout s’est mis à trembler, nous nous sommes rassemblés avec ma famille et nous sommes collés au mur porteur de notre logement. Puis nous avons attendu, et nous avons tous prié pour que ça s’arrête … et tout s’est arrêté » (chauffeur de taxi, Lima, novembre 2017).
7Ce témoignage révèle, contrairement à l’idée de fatalisme que l’on associe souvent aux faits religieux, une réactivité relative aux connaissances acquises et mobilisées au moment de l’événement, où la prière semble aussi importante que l’application des règles de sécurité suivies lors d’un tremblement de terre. Aux situations incertaines s’appliquent encore aujourd’hui l’appel au divin. Cette dimension religieuse semble faire partie de cette citadinité précédemment citée, cette modalité du vivre en ville marquée par une absence du politique qui se doit d’être comblée pour mieux gérer les incertitudes au quotidien. Elle questionne d’emblée la place des acteurs religieux dans la gestion de ces incertitudes et dans les services apportés à la population.
8C’est à travers le cas de la catastrophe climatique El Niño vécue par les Liméniens entre novembre 2016 et avril 2017 que nous étudierons les mobilisations d’acteurs, et plus précisément les acteurs religieux et les nouvelles spatialités qui en résultent. Cet événement a soulevé une nouvelle fois la question de la vulnérabilité institutionnelle d’un État dans l’incapacité de répondre efficacement à l’urgence. Lima, la capitale, n’a pas été épargnée par les inondations. Une dizaine de districts ont vu les compétences de leur service de défense civile être dépassé et perdre le contrôle face aux nécessités des sinistrés.
9Dans cet article, nous questionnerons les dynamiques de territorialisation des organisations religieuses en ville et les logiques spatiales révélées dans le contexte particulier de la crise. Comment les organisations religieuses, en s’affirmant comme des acteurs proches du peuple, participent-elles aux recompositions spatiales et à la fabrique urbaine par le biais des catastrophes ?
10Une première partie sera consacrée à la dimension religieuse dans la fabrique urbaine. D’une présence catholique forte depuis la colonisation à la chute du nombre de fidèles au profit de nouvelles confessions, la capitale péruvienne expose un paysage urbain façonné par les mutations religieuses. Nous aborderons en deuxième partie la manière dont certains acteurs religieux sont intégrés au processus de gestion des risques et des crises et participent de ce fait à la fabrique urbaine. Nous nous attarderons pour cela sur les organisations qui se sont mobilisées au sein des districts de Lurigancho-Chosica et Punta Hermosa, deux districts de la métropole de Lima affectés par les inondations et les huaycos survenus en 2017.
11Évaluer la participation des organisations religieuses dans le processus de gestion de crise a été un exercice difficile. Les rapports officiels n’intègrent pas de données précises relatives à la grande diversité des aides apportées par les organismes extérieurs. Il a donc fallu aller chercher les informations auprès de chaque organisation disponible qui se sont mobilisées au cours de la gestion des inondations et des huaycos en 2017. Les organisations citées dans ce travail ne présentent donc pas une liste exhaustive de toutes les organisations qui sont intervenues mais sont le résultat d’un travail d’enquête mené auprès de celles dont j’avais connaissance sur le moment et qui ont accepté de me recevoir.
12Le choix a été fait de délimiter le terrain de recherche sur deux districts affectés par le phénomène climatique, que sont Lurigancho-Chosica et Punta Hermosa, limitant ainsi les acteurs aux frontières de ces districts. L’étude menée au sein de ces deux districts a permis d’appréhender les dynamiques locales qui s’opèrent au moment de la crise ainsi que les rapports entretenus entre les divers acteurs présents sur le territoire. Près de 67 entretiens semi-directifs ont été menés auprès de divers acteurs qui ont vécu la crise, dont 27 sont représentants ou issus d’organisations religieuses. Les entretiens complémentaires effectués auprès des habitants et des membres de la sécurité civile des différents districts ont été l’occasion d’évaluer avec une certaine précision les rapports d’acteurs observés au sein des zones sinistrées.
13Depuis sa constitution, l’État péruvien a toujours gardé un lien étroit avec l’Église catholique. Son histoire issue du colonialisme et des missions évangélisatrices permet à l’Église de s’affirmer encore aujourd’hui comme protagoniste de la religion officielle du pays.
14Tout d’abord le texte issu du concile œcuménique du Vatican II organisé en 1962 propose une ouverture de l’institution catholique au monde moderne. En effet, le rationalisme issu des Lumières ainsi que l’ouverture au monde et aux autres cultures constituent de nouveaux défis pour l’Église. La conférence de Medellin tenue en 1968 s’inscrit dans la même démarche et impose une redéfinition de l’engagement de l’Église envers les populations les plus pauvres sur le territoire latino-américain. Enfin, la troisième conférence d’Amérique latine tenue par Jean-Paul II à Puebla au Mexique en 1979 propose de nouvelles orientations d’attention pastorales, engageant des stratégies bien définies dans le but d’« éclairer et stimuler d’une façon permanente l’évangélisation de l’Amérique latine aujourd’hui et demain » [Vander 2010].
15Au Pérou, ces réformes ont contribué à la mise en place d’initiatives militantes venant des membres de l’Église et engagées auprès des syndicats, des organisations étudiantes et d’autres mouvements sociaux. Catalina Romero, sociologue à l’Université Catholique du Pérou, décrit notamment une implication forte de l’Église catholique auprès des plus pauvres dans le contexte de dictature militaire après 1968 [Romero 2016]. Aussi, cette dernière jouit d’un statut particulier dans la constitution qui lui reconnaît une autorité juridique de droit publique. Cette reconnaissance de l’Église résulte de la signature d’un Concordat dès les années 1980. Ainsi, l’État reconnaît l’Église Catholique comme « un élément important dans la formation historique, culturelle et morale du Pérou » [Gauthier-Lecaros 2011].
16L’instabilité de la vie politique du Pérou depuis son indépendance en 1821 renforce la méfiance du peuple en son gouvernement. Encore aujourd’hui, la sphère politique est touchée par de nombreuses affaires de corruption. Un débat de « confiance » auprès des membres du tribunal constitutionnel a d’ailleurs été lancé par le président Martin Vizcarra en 2017 dans le but de requestionner les politiques menées par l’État, conduisant à la dissolution du congrès et la mise en examen de certains ministres, accusés de corruption.
17Ces différents événements placent l’Église catholique comme l’institution la plus ancienne et la plus stable dans l’histoire du pays. Elle apparaît pour les citoyens péruviens en 2017 comme la deuxième institution la plus fiable après le Registre National de l’identification et Etat Civil, selon une enquête menée par l’Institut National de Statistique et d’Informatique (INEI). Aujourd’hui, 74 % de la population péruvienne s’identifie comme catholique parmi les 90 % qui se considèrent croyants [Rottenbacher 2017].
18Il existe 54 diocèses au Pérou, gouverné chacun par un évêque. Bien que les évêques se rassemblent chaque année lors de la conférence épiscopale pour décider des lignes d’actions de l’Église catholique sur le territoire, chacun de ces diocèses s’organise de manière autonome. Ces territoires ne s’accordent pas toujours avec les délimitations administratives des districts et ne tiennent pas compte des provinces. En effet, il s’agit de territoires préexistants aux délimitations juridico-administratives actuelles. De plus, au Pérou, ces territoires ne sont pas dessinés avec précision puisqu’il s’agit de départager les services pastoraux en fonction du nombre de fidèles et du maillage des lieux de cultes sur le territoire. C’est donc à travers l’aire d’influence des lieux de cultes catholiques que se dessinent les frontières.
Carte 1 – Délimitation des diocèses qui recouvrent la zone urbaine de Lima
Source : SIRAD, 2013 ; onnées personnelles, 2018. Conception M. Pigeolet, 2020
19À Lima, l’archidiocèse institué en 1541 est progressivement fractionné depuis 1946 pour permettre une meilleure gestion des services pastoraux. L’agglomération Lima-Callao est elle-même divisée en six diocèses, dont ceux de Lima ont été redessinés en 1996 et 1997 (Carte 1) : le diocèse de Callao, l’archidiocèse de Lima, le diocèse de Lurín, de Chosica, de Carabayllo et de Castrense. Ce dernier est l’unique diocèse non territorialisé car dédié aux corps de l’armée (le centre de décision est néanmoins basé à Lince, l’un des districts de la capitale). Les diocèses de Chosica et de Lurín intègrent respectivement les districts de Lurigancho Chosica et Punta Hermosa, choisis pour mener mon travail de terrain.
20Ces délimitations permettent aux autorités ecclésiastiques de mettre en œuvre leur lignes d’actions, appelées pastorales, relatives au maintien ou à l’expansion de la confession catholique. La division de certains diocèses en vicariats facilite la mise en place de ces pastorales exécutée par chaque église présente sur le territoire.
21Comme le rappelle Jean-Pierre Bastian, « l’Amérique latine est née à la modernité avec et par le catholicisme » et reste profondément marquée par l’ordre symbolique et moral catholique qui perdure jusqu’à aujourd’hui [Bastian 2007]. Cependant, l’hégémonie catholique est bouleversée au tournant des années 1950 par l’amplification des mouvements évangéliques dans la région latino-américaine, motivée par une progressive évolution des relations entre l’État et le Saint-Siège. Cette pluralisation religieuse aboutit sur une mutation des rapports de pouvoir politico-religieux, jusque-là monopolisé par l’Église catholique [Bastian 2001]. Au courant du XXème siècle, « la plupart des pays ont adopté progressivement des constitutions garantissant la liberté de culte et la neutralité de l’État face à la religion » [op. cit. 2007], bien que les relations aient abouti pour certains pays sur un concordat, comme c’est le cas pour le Pérou, qui reconnaît un statut juridique particulier pour l’Église catholique. Cette situation signifie une nette mise en concurrence des relations de pouvoir et des services religieux sur le territoire. À ce titre, l’État péruvien reconnaît la dimension collective des organisations religieuses, ce qui leur permet de bénéficier du statut de personne juridique civile privée d’intérêt public. Au Pérou, le gouvernement met en place dans la constitution le principe de collaboration entre l’État et les organisations religieuses présentes sur le territoire (Art. 50), collaboration qui selon Edgar Flores Caldas (2018) est relatif la gestion du bien commun :
« Tout ce raisonnement s’inscrit dans le cadre de l’article 1 de la Constitution, qui indique que « la défense de la personne humaine et le respect de la dignité sont le but même de la société et de l’État ». Par conséquent, on comprend que cela garantit le développement de la personne en raison de sa dignité : c’est pourquoi la vie religieuse et sa projection sociale doivent être promues par l’État, notamment à travers sa coopération avec les confessions religieuses » [Flores Caldas 2018, p. 112, trad. M.P.]
22Ainsi, on observe un assouplissement des relations entre l’État et les organisations religieuses non catholiques qui obtiennent le droit d’intervenir sur le territoire péruvien en tant qu’entité religieuse au nom de la dignité humaine.
23Les mouvements protestants adoptent rapidement des stratégies d’inscription spatiale dès leur arrivée sur le territoire. Dans un article dédié à l’analyse de l’évangélisme et du pentecôtisme dans le contexte de mondialisation, Frédéric Dejean expose différentes formes d’inscription de la religion chrétienne dans le territoire et insiste notamment sur la notion de « guerre spirituelle » couramment évoquée par les prédicateurs de la mouvance protestante en Amérique latine, guerre spirituelle qui passe par la territorialisation du mouvement protestant [Dejean 2008]. Il évoque la mise en place d’un « spiritual mapping » qui consisterait à indiquer sur les cartes des lieux ou des espaces où les chrétiens doivent intervenir ou encore la diversification de la morphologie des lieux de cultes ou des espaces communautaires qui donne lieu à « des figures spatiales originales [telles que des] anciens cinémas, théâtres, entrepôts, grands magasins, reconvertis en lieu de culte » [Dejean 2008]. On retrouve au Pérou cette forme d’inscription spatiale, notamment à Lima. À titre d’exemple, l’Église pentecôtiste « Dios es Amor » a élu domicile dans un ancien cinéma situé dans le centre historique (Photo 1).
Photo 1 – Comparaison avant / après, image d’archive du cinéma Métro, centre historique de Lima et photo du même bâtiment, actuellement occupé par l’Église pentecôtiste Dios es Amor
Source : cliché Maria Fernanda Larrea, 2011
- 2 La gouvernementalité selon Foucault correspond à un résultat du processus de transformation de l’Ét (...)
24Aussi, le nombre de lieux de culte non catholique explose en Amérique latine depuis les années 1950. Paul Freston observe déjà en 1997 que le nombre d’églises protestantes sont plus nombreuses que les églises catholiques sur le continent. Dans une analyse des relations entre le pouvoir, l’espace et l’ordre social, Jeff Garmany s’est penché sur la place des églises évangéliques dans les dispositions sociales et spatiales des favelas à travers le cas d’un quartier de ville de Fortaleza au Brésil [Garmany 2010]. Il en ressort une place importante de la religion catholique et protestante dans la gouvernementalité2 de ces quartiers, notamment face à la criminalité, en leur imposant une forme de discipline et de pratiques dans la sphère privée et dans l’espace public. La distribution spatiale des lieux de cultes non catholiques est présentée par Garmany comme étant inégale, avec une présence plus marquée dans les quartiers dont les revenus de la population sont les plus faibles que dans les quartiers riches.
25À Lima, on observe clairement une différence de densité de lieux culte catholiques et protestants, notamment dans les quartiers défavorisés tels que Villa El Salvador ou Ate. Cependant, les deux illustrations suivantes présentent une distribution relativement dispersée des lieux culte non catholiques.
Carte 2 - Densité des lieux de culte catholiques au kilomètre carré au sein de l’agglomération de Lima-Callao
Sources : Système de ciblage des ménages (SISFOH), 2013. Conception M. Pigeolet
26Carte 3 - Densité des lieux de culte non catholiques au kilomètre carré au sein de l’agglomération de Lima-Callao.
Sources : Système de ciblage des ménages (SISFOH), 2013. Conception M. Pigeolet
27Ces deux cartes proposent une lecture du nombre de lieux de culte au kilomètre carré, catholique d’une part et non catholique d’autre part au sein de l’agglomération de Lima-Callao en 2013. Nous notons dans un premier temps, au-delà d’une omniprésence matérielle de la religion chrétienne sur le territoire, une densité nettement plus forte des lieux de cultes non-catholiques dans l’agglomération. Bien que la différenciation de toutes les infrastructures protestantes et non protestantes n’ait pas été possible au vu des données accessibles, il convient de préciser que ces lieux de cultes sont majoritairement de mouvance protestante. La première carte (Carte 2) donne à voir une forte concentration des lieux de culte catholiques dans le centre historique de Lima, contrairement aux autres districts qui comptent pour la plupart entre un et dix lieux de culte au kilomètre carré. La deuxième carte (Carte 3) révèle une répartition beaucoup plus dispersée et plus dense en ce qui concerne les lieux de culte non catholiques. Nous notons que le centre-historique, ainsi que le centre économique appelé la « Lima moderne » sont moins convoités que le reste de l’agglomération. Alors que la carte des lieux de culte catholiques nous expose une forme de centralité que l’on peut aisément associer à l’héritage religieux de Lima, la deuxième carte présente une répartition hétérogène mais beaucoup plus dense sur le territoire liménien.
28Lima présente la caractéristique particulière d’être une ville où le paysage religieux prédomine. Anciennement exclusivement catholique, la ville change de visage à l’issue de la liberté de culte admise dès 1979. Il existe alors une concurrence dans l’offre des services religieux qui, ajoutée à la forte sécularisation, entraîne de nouvelles formes de pratiques spatiales et sociales qui redessinent les frontières de la religion. Ces nouvelles formes s’observent notamment à travers la création de multiples associations religieuses au nom de la lutte contre la pauvreté, et plus largement au nom de la dignité humaine. La question se pose alors de la ressource que peuvent constituer ces organisations religieuses pour la gestion de crise, étant directement en lien avec les populations vulnérables.
29Au-delà de la vulnérabilité institutionnelle évoquée en première partie, le pays est exposé à de nombreux aléas naturels tels que les tremblements de terre, les tsunamis, les fortes inondations et huaycos subis lors du phénomène cyclique El Niño. Lima n’est qu’un échantillon représentatif d’un pays aux capacités de réponse réduites, dont les systèmes de gestion mis en place sont régulièrement réformés. Le système actuel mis en place depuis 2011 propose une gestion des risques décentralisée, laissant soin aux autorités municipales de prendre en charge la sécurité de leurs citoyens par l’intermédiaire des Centres d’Opération d’Urgence locaux (COEL) prévus à cet effet. Ces dernières doivent se référer au Plan national de gestion des risques de désastres décrété par le conseil des ministres et le président et élaboré par l’Institut National de Défense Civile (INDECI) et le Centre National de Prévention des Risques de Désastres (CENEPRED).
30À l’occasion d’une situation d’urgence, si les capacités des COEL sont insuffisantes pour gérer la situation, l’état d’urgence est décrété et ce sont aux autorités régionales de prendre en charge la sécurité des citoyens. Si la situation s’empire et que les autorités locales ne sont pas en mesure de répondre, l’état d’urgence nationale est déclaré et ce sont alors l’INDECI et l’aide internationale qui prennent le relais.
31Le Plan national de gestion des risques de désastres prévoit la participation de tous les acteurs de la société civile dans la mise en place des mesures de sécurité. Ainsi, chaque entité publique (écoles, hôpitaux, etc.) et privée sont nommées responsables des personnes qu’ils accueillent au sein de leur infrastructure et sont dans l’obligation de se concerter avec les autorités municipales pour faciliter la réponse d’urgence. Pour répondre à cette obligation, les institutions religieuses présentes sur le territoire assurent la sécurité de leur communauté à travers les comités de paroisses, leur permettant d’agir dans l’espace public.
32Le rôle premier attribué aux comités de paroisses, aux associations religieuses et aux organisations motivées par la foi relève de la soft mitigation c’est-à-dire des actions non-structurelles, qui n’engagent pas de transformations physiques de l’espace mais qui sont orientées vers la réduction de vulnérabilité de la population. En ce sens, les organisations religieuses s’orientent vers l’apport des premières nécessités et une aide psychologique.
33En ce qui concerne les catastrophes de grande ampleur, comme ce fut le cas pour le phénomène El Niño, l’État fait appel à l’aide humanitaire internationale. Il existe pour le Pérou une alliance d’organisations humanitaires nationales et internationales appelée la Red Humanitaria Nacional. Cette dernière est dirigée par l’INDECI et les Nations Unies et compte près de 36 membres permanents, dont 5 sont des organisations religieuses ou des organisations motivées par la foi. Parmi ces organisations, on y retrouve Caritas international (catholique), ADRA (adventiste), World Vision, Diaconía et Lutheran World Relief (ces trois dernières étant motivées par la foi, de mouvance protestante). Ces organisations collaborent avec les églises et les communautés sur place pour intervenir.
34Les acteurs religieux sont ainsi inclus dans le processus de gestion de crise, des premiers moments de la crise jusqu’à la sollicitation de l’aide internationale. Le réseau d’acteurs tissé sur le territoire péruvien et l’organisation spatiale propre à ces acteurs représentent a priori un avantage dans la mise en œuvre d’une gestion de crise efficace.
35Les inondations et laves torrentielles (huaycos) occasionnées en 2017 ont révélé un système de gestion des risques de désastres inopérant. En avril, plus de la moitié des districts qui composent le pays sont déclarés en état d’urgence [Delaître & al. 2017], dont seize dans la province de Lima (cf. carte 4). La situation est telle que le système national de gestion des risques a été repris sous l’autorité directe du ministère de la défense. On estime à la fin de ce phénomène 184 morts, près de 1 600 000 personnes affectées et des dommages estimés à plus de trois milliards de dollars US (EMDat, 2017). L’état d’urgence nationale a été engagé le 17 mars 2017, permettant l’intervention des organisations humanitaires internationales.
36Dans le district de Lurigancho-Chosica, l’état d’urgence a été déclaré rapidement en janvier 2017, le centre d’opération d’urgence de la municipalité étant rapidement submergé par l’intensité des dégâts. Démunis de toute cartographie de zones à risque, les agents municipaux engagent les démarches en urgence, communiquant par l’intermédiaire d’une application mobile. Les organisations extérieures se mobilisent et négligent la mutualisation des informations, recommandée via la plateforme de défense civile, complexifiant d’autant plus la situation.
Carte 4 – Districts affectés par les inondations et les huaycos en 2017
Source : SINPAD 2017 : M Delaitre. Conception M. Pigeolet
37Au même titre que les nombreux mouvements solidaires qui affluent en cette période, les Églises s’organisent de leur côté pour apporter les premiers secours. Caritas, du diocèse de Chosica lance une enquête menée par les comités de paroisses sur place auprès de leur communauté pour évaluer l’intensité des dégâts et des besoins des sinistrés. L’organisation établit ensuite une cartographie des zones sinistrées pour organiser la répartition et la distribution de vivres précédemment collectés par des appels au don. Chaque église du diocèse doit mettre à disposition leur locaux et annexes pour permettre le stockage et une distribution équitable des dons. Caritas propose également un programme de suivi psychologique, spirituel et de reconstruction des habitations une fois la gestion de l’urgence passée. L’Église adventiste dispose également de nombreux lieux de culte dans ce district. Les démarches pour les premiers secours sont propres à l’organisation interne de chaque église et les groupes de bénévoles s’organisent sur le terrain en fonction des informations données par leur réseau. Elle se mobilise par l’intermédiaire de son organisation de droit humanitaire ADRA selon leur propre protocole d’aide humanitaire. L’intervention des groupes adventistes est sensiblement similaire aux actions mises en place par l’Église catholique : application d’enquêtes auprès de sa communauté par le biais des comités de paroisses sur place, définition des zones sinistrées et mobilisation d’équipes de volontaires sur place pour distribuer les biens de premiers secours et mettre en place un programme de suivi psychologique et émotionnel. On observe à Lurigancho-Chosica la mobilisation de nombreuses organisations chrétiennes soit à travers leur propre comité de paroisse, soit par une coopération avec des organisations motivées par la foi. C’est le cas par exemple de l’organisation Paz y Esperanza (d’orientation évangélique) dont la collaboration avec les Églises évangéliques a permis à l’équipe d’intervenir dans un des quartiers affectés.
38Dans le district de Punta Hermosa, l’état d’urgence a été déclaré bien plus tard, en mars 2017. Les quartiers sinistrés sont majoritairement des quartiers informels, auto-construits et reculés de la zone littorale, qui accueille une population plus aisée. Les quartiers sinistrés entretiennent une relation de conflit avec la municipalité, et la zone concernée fait l’objet de reconfiguration de la limite communale, départagée avec le district de Santa Rosa de los Olleros appartenant à la province de Huarochiri, à l’est de Lima. Cette situation n’a donc pas facilité la mobilisation des services de sécurité civile.
39Dans ce cas, les mobilisations solidaires ont également afflué de toute part mais, contrairement au cas de Lurigancho-Chosica, peu d’Églises se sont mobilisées de par l’absence de lieu de culte et de comité sur place. L’organisation Caritas du diocèse de Lurín y était présente. Pour répondre à la situation d’urgence, le diocèse s’est organisé de la même manière qu’à Lurigancho-Chosica. Les premiers jours de la gestion ont été consacrés à la réponse d’urgence et à l’apport des premières nécessités en fonction des informations recueillies par la communauté. Les différents prêtres présents sur le territoire affecté par l’événement climatique ont été convoqués par Caritas pour planifier l’aide d’urgence et la reconstruction. Cependant, le maillage des paroisses sur le territoire est moins dense qu’à Chosica et aucune paroisse ne se trouvait spatialement proche des zones affectées. L’absence de liens directs entre la population sinistrée et les prêtres du diocèse a eu pour conséquence une faible connaissance du terrain et de l’état de la situation. Du fait de l’absence de lieu de culte adventiste, l’organisation ADRA n’est pas intervenue dans ce secteur. Selon les entretiens effectués auprès de la population sinistrée, peu d’Églises se sont investies dans l’aide d’urgence à l’exception d’une Église évangélique baptiste qui a mis en place une cantine populaire pour les sinistrés.
40Ces deux cas d’étude exposent une participation active, ponctuelle et très hétérogène des diverses Églises présentes sur le territoire. Chacune agissant de son propre chef, il n’a pas été observé de coopérations ni de conflits entre les différents acteurs religieux investis, si ce n’est que pour se départager les espaces à prendre en charge, comme ce fut le cas à Lurigancho-chosica dans un quartier dénommé Carapongo, mais cela s’est fait sans accrocs. En effet, certains quartiers ont bénéficié d’aides multiples et recevaient beaucoup plus de dons que nécessaire, dans ce cas les organisations présentes sur les lieux se réunissaient avec les services de la municipalité pour départager la zone ou pour s’orienter vers d’autres quartiers. Les organisations religieuses étaient à ce titre considérées comme toutes les autres organisations solidaires.
41Cette crise a été l’occasion pour les organisations religieuses locales d’assoir leur influence spatiale et même pour certaines, d’étendre leur position par la construction de nouveaux lieux de culte. En effet, suite aux inondations survenues à Punta Hermosa, le prêtre catholique responsable de la juridiction ecclésiastique a ordonné la construction d’une église en ces lieux pour les habitants « nécessitant une attention pastorale » (Padre Omar Sanchez, prêtre catholique responsable du decanato III, diocèse de Lurín, 2019). Dans le même quartier, le projet de construction d’une église évangélique baptiste a également été mentionné. À Lurigancho-Chosica, la catastrophe a été l’occasion de promouvoir certaines églises auprès des personnes sinistrées. Ce fut le cas notamment pour une église évangélique à Chosica, dont la priorité était de porter une attention pastorale avant d’apporter les premiers secours :
« Nous nous préoccupons avant tout du salut de l’homme, nous faisons une campagne de promotion du culte évangélique (…) et de là beaucoup de personnes ont accepté de faire partie de notre Église. Ensuite nous notons les noms pour qu’ils puissent s’engager dans notre congrégation. Enfin, nous donnons de la nourriture, nous offrons des vêtements et des vivres » (Pasteur évangélique, Chosica, Avril 2019).
42De son côté, l’Église adventiste se mobilise à travers l’université adventiste Peruana Unión qui siège dans le district de Lurigancho-Chosica. L’université forme des groupes de volontaires étudiants, dénommés les « jeunes conquistadores », envoyés dans les zones sinistrées pour apporter les premiers secours ainsi qu’une aide spirituelle. Suite aux inondations de 2017, le directeur de la projection sociale de l’université, Roberto Escobar, a lancé le projet de mettre en place des enseignements spécialisés dans la gestion des risques de désastres pour permettre à ces groupes de jeunes étudiants de travailler en étroite collaboration avec la municipalité et l’Église adventiste, afin de proposer des études techniques et des plans de prévention et d’aménagement pour les zones sinistrées. L’université mène également un projet de reforestation à l’intérieur et autour de sa propriété dans un contexte de lutte pour le climat et de diminution de l’effet de ruissellement pendant les fortes pluies.
43Aussi, certaines organisations religieuses jouent un rôle de médiateur entre la population sinistrée et les municipalités en cas de conflit, notamment lors des actions de sensibilisation après la crise. Les inondations et les laves torrentielles de 2017 ont été déterminantes dans la reconfiguration de l’espace urbain. En effet, l’événement a été révélateur de la forte vulnérabilité de certains quartiers jusque-là tolérés ou non contrôlés par les municipalités et la question de la reconstruction a été l’occasion pour le ministère du logement de repenser l’aménagement urbain. Aidé par l’autorité nationale de l’eau, le ministère a réalisé une cartographie des zones non habitables et non reconstructibles à Lima, dont certains quartiers de Lurigancho-Chosica et de Punta Hermosa. Ces quartiers sont encore habités aujourd’hui et nombreux sont les habitants qui refusent de partir. Certains habitants s’organisent entre eux et forment des associations comme c’est le cas du « réseau des leaders résilients du bassin du Rímac » à Chosica. Ils engagent des avocats et présentent des contre rapports d’experts pour redéfinir le zonage des espaces habitables. D’autres refusent en bloc la relocalisation et la négociation avec la municipalité, comme c’est le cas du quartier de Carapongo, où l’Église catholique est intervenue dès les premiers moments de la crise et continue d’intervenir à travers un projet de « prise de conscience » de la population. Un membre de l’équipe de « dignité humaine » de Caritas Chosica m’a confié lors de notre entretien que « la population ne les [l’équipe municipale] écoute pas, mais quand nous [l’équipe de Caritas] venons, là elle nous accorde leur attention (…) Ils ont toujours en tête l’idée que l’Église est une institution crédible. (…) Parce que l’équipe municipale leur rend visite au moment des campagnes municipales, ils leur promettent des choses et après ils les oublient, alors que nous, nous sommes comme un lien entre la population et l’État » (Rocio Sanchez Vivas, membre de l’équipe « dignité humaine » de Caritas Chosica, décembre 2018).
44Lors d’un entretien avec Máximo Ayala Gutierrez, responsable de l’unité de gestion des risques de désastres du ministère du logement, ce dernier m’a confirmé leur collaboration avec Caritas pour que ces derniers aillent « raisonner » la population de ces quartiers qui refusent la relocalisation, tout en assurant que « la participation de l’Église nous sert d’intermédiaire, premièrement pour leur [les habitants] faire comprendre qu’ils doivent partir et deuxièmement pour qu’ils prennent conscience qu’ils mettent en danger leur famille et leur économie » (Máximo Ayala Gutierrez, avril 2019).
45Dans les districts de Lurigancho-Chosica et Punta Hermosa, le rôle des organisations religieuses ne semble pas s’arrêter à l’apport des premiers secours. En réalité, au fil des relations tissées entre les différents acteurs de la gestion de crise, ces dernières se sont investies localement dans des projets de longue durée. Elles agissent par l’intermédiaire des institutions, des groupes de communauté, d’associations de solidarité ou de groupe d’affinité et deviennent ainsi des acteurs incontournables dans l’appréhension du développement urbain.
46Au-delà d’un dysfonctionnement du système de gestion de risque et de crise institutionnalisé, la crise révèle des dynamiques spatiales propres aux organisations religieuses. Le maillage religieux qui caractérise la morphologie urbaine de Lima et les rapports entretenus entre les acteurs religieux et les différents acteurs de la gestion de crise donnent aux organisations religieuses une capacité d’action au niveau local bien plus développée que n’importe quelle organisation humanitaire. La crise survenue en 2017 a été l’occasion de révéler une participation active et hétérogène des diverses organisations religieuses ancrées sur le territoire dans le processus de gestion de crise, chacune menant indépendamment leur projet en fonction de leurs capacités.
47La construction de Lima s’est réalisée sous l’hégémonie de la religion catholique, largement investie auprès des politiques et dans la société civile. Le maillage religieux que l’on observe témoigne du rôle prédominant que tenait l’Église catholique jusqu’à la fin du XXème siècle. Elle s’organise sur le territoire en tant qu’institution autonome selon des délimitations propices à sa mission. Il en résulte un territoire, des acteurs et une administration spécifique. Ce système parallèle au fonctionnement étatique dévoile de nombreuses ressources mobilisables pour favoriser la prise en charge des populations affectées par une catastrophe.
48Ensuite, la pluralité religieuse admise dès 1979, modifie le rapport qu’entretien l’Église catholique avec le territoire. Les nouvelles Églises essentiellement protestantes entament une conquête de nouveaux fidèles et de territoires alors que l’Église catholique lutte pour le maintien de son hégémonie. La compétition interreligieuse renforce l’effort de permanence religieuse dans l’espace commun. La crise devient alors un nouveau moyen pour s’approprier de nouveaux espaces, de gagner la confiance de nouveaux fidèles et de rester ou devenir des acteurs importants dans l’avenir des quartiers liméniens.
49Les cas des districts de Lurigancho-Chosica et Punta Hermosa face à la catastrophe climatique témoignent de ces stratégies de conquêtes spatiales. Il n’en résulte pas pour autant de conflits ouverts entre les différentes organisations religieuses mais plutôt de négociations menées avec les populations et les organisations sociales locales, sous la surveillance de l’État.
50Comme le souligne avec beaucoup de justesse Hervé Vieillard Baron, l’entrée des nouveaux acteurs religieux sur le territoire (associations spécialisées, ONG transnationales, fidèles constitués en contre-pouvoir, pasteurs globe-trotters, etc.) questionne la création de nouvelles territorialités, notamment en réseau [Vieillard-Baron 2016]. La crise constitue ici un levier de création de ces nouvelles territorialités au sein desquelles les Églises s’affirment comme acteurs essentiels et deviennent des acteurs de poids dans les stratégies de reconfiguration urbaines menées par le gouvernement.