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Submersions marines sur le littoral atlantique français : 700 ans d’archives sociétales et environnementales pour une meilleure connaissance et gestion du risque

Marine floods on the french atlantic coast : 700 years of societal and environmental archives for a better knowledge and management of risk
Mohamed Maanan, Emmanuelle Athimon et Pierre Pouzet
p. 366-384

Résumés

Cette recherche, financée par la Fondation de France, avait pour objectifs : 1) de retracer l’histoire des submersions marines dans l’ouest de la France à l’aide d’approches pluridisciplinaires, 2) d’évaluer les impacts quantitatifs et qualitatifs de ces évènements sur les sociétés littorales, et 3) de définir la notion de « résilience sociétale » sous le prisme historique. La méthodologie repose sur une approche interdisciplinaire intégrant la sédimentologie (21 carottes sédimentaires ont été prélevées) et l’histoire du climat (19 691 documents historiques ont été dépouillés et analysés). Le cadre spatio-temporel de l’étude sur la façade atlantique française et couvre une période allant du XIVe siècle à nos jours. Le couplage des données sédimentologiques avec les archives historiques a permis de caractériser quinze tempêtes avec submersions marines. Les résultats de cette recherche témoignent de l’adaptabilité des populations et de leur tolérance au risque de submersion marine à travers l’histoire. Ces différentes approches permettent d’accroître la connaissance des aléas côtiers, de contribuer à leur prévention et de proposer des outils prospectifs pour la gestion des risques littoraux.

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Texte intégral

Introduction

1Avec l’augmentation récente de la population mondiale et des infrastructures littorales, les submersions marines (dites « vimers » ou « vimaires » dans le passé) sont devenues un des risques majeurs à l’échelle globale [Garnier & al. 2012, 2018, Sarrazin 2012, Desarthe 2014, Noël 2014, Péret & Sauzeau 2014, Athimon & al. 2016, Athimon & Maanan 2018, Pouzet & Maanan 2020a]. La connaissance de ces évènements et de leurs impacts dans le passé présente plusieurs intérêts majeurs : elle éclaire le débat actuel sur le changement climatique, ses possibles manifestations et retentissements ; elle contribue à repérer et exposer les zones à risques, participant ainsi à la prévention et à la sensibilisation des communautés ; elle permet de recréer du lien avec les territoires, en particulier à travers la (re)construction d’une mémoire efficiente de ces phénomènes ; elle aide à orienter les choix futurs des autorités en matière d’adaptation, de gestion et d’aménagement des espaces [Athimon & al. 2016, Creach & al. 2020].

2S’il apparaît nécessaire d’anticiper ces changements et les risques associés pour un développement social et économique équitable des territoires, tout en préservant les espaces naturels indispensables à l’équilibre environnemental, le mode opératoire pour atteindre ces objectifs demeure largement à définir. Ceci implique en effet la mise en place d’une gestion appropriée, prenant en compte aussi bien des aspects environnementaux (liés au cadre physique et climatique du territoire notamment), sociaux (populations, représentations, cultures) et économiques (activités, ressources, finances). De plus, la gestion des territoires (et les processus décisionnels associés) se pratique dans un cadre régional ou local, avec des échelles de temps plus courtes (décennales) que la vitesse d’évolution des phénomènes globaux [Coquet & al. 2019, Mercier & al. 2019, Doue & al. 2020]. Sur la façade atlantique française, de récentes préoccupations et sollicitations concernant l’érosion littorale, les risques côtiers, la gestion de ces milieux, ont émergé au sein des collectivités territoriales, chez les acteurs économiques locaux, les touristes et les citoyens en général, qu’ils vivent, ou non, à proximité de la mer.

3Transdisciplinaire, cette recherche mobilise des compétences et méthodes complémentaires relatives à la géomorphologie, l’histoire, la sédimentologie, la géomatique, l’archéologie. Notre démarche a pour objectif de reconstituer ces tempêtes du passé à partir d’archives sédimentaires (paléotempestologie) et de documents historiques primaires. L’intérêt majeur de la paléotempestologie [Liu & Fearn 1993, 2000] est de pouvoir offrir une vision générale des grandes phases de forte activité des aléas météo-marins à des échelles de temps long. L’objectif de cette recherche est double : (i) de développer, par des approches intégrées, des indicateurs pertinents pour évaluer le temps de restauration et le type de réponse des écosystèmes aux perturbations d’une part ; mais aussi d’appréhender, d’autre part, les réactions, perceptions et, à travers elles, les adaptations et capacités de résilience des sociétés ; et (ii) d’évaluer l’évolution de ce risque au regard des changements climatiques passés.

1. Développement méthodologique

4Le cadre temporel, depuis le 14e siècle, présente un cadre original pour étudier l’impact des changements climatiques et environnementaux sur les activités tempétueuses. Cet épisode est marqué par trois phases climatiques majeures [Ljungqvist 2010] : l’Optimum Climatique Médiéval (900-1300), le Petit Âge Glaciaire (1300-1860) et le réchauffement climatique Anthropocène (1850-actuel). La scène régionale étudiée concerne la façade atlantique française (Fig. 1). Ce territoire forme une unité fonctionnelle sur le plan climatique et géomorphologique. Les côtes basses sableuses ou marécageuses de la façade atlantique française sont soumises à un risque accru de submersion marine, créant des périls en chaîne pour les secteurs occupés par l’Homme. Le choix des zones d’étude est guidé par deux facteurs majeurs : i) la présence d’une occupation humaine (mémoires transmises aux populations récentes) et ii) zones basses souvent confrontées aux risques de submersions marines depuis plusieurs siècles. Ces approches ont été appliquées dans cinq zones d’étude : la Petite mer de Gâvres ; les Traicts du Croisic ; Bouin, l’île d’Yeu, et la lagune de la Belle Henriette (Fig. 1).

Figure 1 - Répartition des tempêtes recensées à partir des archives historiques sur la façade atlantique française entre le 14e et le 18e siècle

Figure 1 - Répartition des tempêtes recensées à partir des archives historiques sur la façade atlantique française entre le 14e et le 18e siècle

Source : E. Athimon, M. Maanan, S. Charrier. IGARUN

5L’approche historique repose en majorité sur des textes consignant des données descriptives et d’observations. La présente recherche repose sur la consultation de 19 888 manuscrits : i) 19 691 manuscrits historiques inédits comme les sources narratives (chroniques, annales, journaux, notes marginales des registres paroissiaux) les données instrumentales, les cartes anciennes et les documents de la pratique comme les registres de comptes, de délibérations, de réparations et de chancellerie (tableau 1) et ii) 196 articles publiés. Les archives historiques fournissent des données qualitatives (observations de l’état de la mer, descriptions des dommages ou des réactions des sociétés) et quantitatives (relevés de pression atmosphérique, mesures de hauteur d’eau) qu’il est nécessaire de critiquer et analyser en usant de la méthode critique historique [Langlois & Seignobos 1898, Le Goff & Nora 1974, Halkin 1982, Lemercier & Zalc 2008].

Tableau 1 – Les archives historiques inédites mobilisées dans cette recherche (AM : archive municipale/AD : archive départementale/AN : archive nationale/BnF : Bibliothèque nationale de France/AC : Bibliothèque de l’Académie de Médecine /Med : Médiathèque)

Ville

Nombre de documents consultés

ANGERS (AM, AD, Med)

420

BORDEAUX (AM, AD)

4 365

BREST / QUIMPER (AM, AD)

770

LA ROCHELLE (AD, Med)

750

LA ROCHE / YON (AD)

3 386

LE MANS (AD, Med)

435

NANTES (AM, AD, Med)

3 746

PARIS (AN, BnF, AC)

3 833

POITIERS (AD, Med)

385

RENNES (AM, AD)

515

SAUMUR (AM)

87

ST-BRIEUC (AD)

821

VANNES (AD)

178

TOTAL

19 691

6Il convient de s’assurer de l’authenticité de chaque source (critique historique externe), ainsi que de la fiabilité de son contenu (critique historique interne). Pour ce faire, des détails sur l’auteur (qui ? témoin ou non ?), l’évènement (date, lieu, cohérence du récit), les conditions et motivations de rédaction de la source, le contexte historique dans lequel s’inscrit l’aléa (guerre, épidémie, prospérité) doivent être réunis afin d’identifier les exagérations, atténuations ou omissions. De plus, lorsque cela est possible, il est nécessaire d’opérer des recoupements entre les témoignages de manière à repérer les erreurs et incohérences potentielles, mais également à caractériser l’évènement plus finement. La principale limite de cette méthode tient à son matériau même : les sources peuvent avoir disparu, être perdues ou n’avoir jamais été produites. Enfin, des croisements très intéressants peuvent être opérés avec les archives sédimentaires pour évaluer l’impact environnemental des aléas passés.

7Concernant les archives sédimentaires, la méthodologie employée est variée et allie différentes techniques de prélèvement et d’analyses sédimentaires. Les carottes sédimentaires permettent d’étudier l’évolution verticale des faciès sédimentaires et d’analyser la dynamique paléoenvironnementale. Elles incluent les impacts des changements de l’occupation des sols [Cuellar-Martinez & al. 2017, Maanan & al. 2014, 2018, Ning & al. 2018, Yim & al. 2018], les changements environnementaux tels que l’élévation du niveau marin [Lambeck & Bard 2000, Baltzer & al. 2015, Culver & al. 2015, Fruergaard & al. 2015] et la détection d’évènements extrêmes [Dezileau & al. 2016, Affouri & al. 2017, Pouzet & al. 2018, 2019]. Trois étapes jalonnent l’identification de la provenance marine d’un dépôt ou de plusieurs dépôts déterminés au sein d’une carotte sédimentaire (Fig. 2) :

  • la première étape porte sur l’identification du faciès et de son origine (marin, lagunaire, continentale). Grâce aux analyses sédimentologiques, de nombreux indicateurs notamment dérivés de la granulométrie sont utilisés pour caractériser la provenance des sédiments [Pouzet & Maanan 2020b]. Les prélèvements ont pu être effectués grâce à un carottier à percussion. Pour la description sédimentologique, des radiographies aux rayons X ont été prises à l’aide d’un radioscope type Scopix© [Migeon & al. 1998]. Enfin, les sédiments ont été échantillonnés tous les 0,5cm pour la datation, et tous les centimètres pour l’analyse granulométrique. Cette dernière est mesurée par un granulomètre laser Malvern Mastersizer 2000© [Yu & al. 2009]. L’environnement des bassins versants des terrains sélectionnés est principalement composé de roches majoritairement riches en Silicates (aluminosilicates). Elles comprennent notamment des forts taux d’éléments géochimiques Silicium (Si), Aluminium (Al), Fer (Fe), Titane (Ti), Potassium (K) et Silice (Si) [Capdevila 2010]. À l’inverse, les sédiments marins sont riches en Strontium (Sr), Calcium (Ca) et le Magnésium (Mg) par leur forte composition dans les organismes marins [Dodd 1965, Graus 1974]. L’indicateur d’environnement marin (Strontium/Titane) a été validé statistiquement comme indicateur fiable de dépôt tempétueux d’origine marine dans l’ouest de la France [Pouzet & Maanan 2020b].

  • La deuxième étape consiste à déterminer l’âge des faciès à l’aide des datations isotopiques. Dans les marais anciens et bien colmatés (comme l’île d’Yeu), nous avons fait appel au Gliwice Absolute Dating Methods Centre (GADAM), à Gliwice (Pologne), pour effectuer des datations au 14C par la technique Accelerator Mass Spectrometry [Donnelly & al. 2004]. Les âges de radiocarbone ont été calibrés en utilisant la courbe IntCal13 [Reimer & al. 2013], la courbe NH1 [Hua & al. 2013] et la courbe Marine13. Les résultats ont été introduits dans le logiciel OxCal v.4.2.4 [Bronk Ramsey 2009].

Figure 2 – Modèle conceptuel de l’enregistrement des traces de tempêtes dans les carottes sédimentaires selon deux scénarios de submersion marine

Figure 2 – Modèle conceptuel de l’enregistrement des traces de tempêtes dans les carottes sédimentaires selon deux scénarios de submersion marine

Source : M. Maanan, P. Pouzet S. Charrier

8Les algorithmes P_Sequence [Bronk Ramsey 2008] ont été utilisés pour obtenir les relations âge-profondeur pour les carottes prélevées. Quant aux lagunes récentes, nous avons couplé cette première méthode avec une datation au 210Pb et du 137Cs [Hippensteel & Martin 1999, Lima & al. 2005], effectuée au laboratoire EPOC, Environnements et Paléoenvironnements Océaniques et Continentaux (UMR CNRS 5805), Université de Bordeaux. Les activités du 210Pb et 137Cs sont directement déterminées à partir de leurs émissions γ à 46.5 et 661.7 keV, et exprimées en mBq.g-1. Pour déterminer la vitesse ou le taux d’accumulation et l’âge des sédiments, nous avons utilisé le modèle CFCS [Goldberg 1963, Robbins & al. 1977]. Le 137Cs nous permet ensuite de vérifier le modèle que nous avons produit. Nous comparons les deux pics d’activité observés aux alentours de l’année 1964 correspondant à la fin des essais atmosphériques nucléaires, et vers 1986 lié à l’accident de Tchernobyl [Lomenick & Tamura 1965, Ritchie & McHenry 1990, Walling & He 1999].

  • Une fois la couche marine datée (washover), les données anciennes permettent de caractériser précisément les aléas ayant favorisé le processus de dépôt. Les sources historiques permettent de dater au jour, voire à l’heure près des évènements tempétueux détectés dans les archives sédimentaires, dont l’incertitude sur la datation est généralement supérieure. En effectuant ces différents croisements, la certitude que le dépôt marin daté dans la carotte prélevée a été déposé à la suite d’une tempête violente induisant une surcote marine est établie [Pouzet & Maanan 2020a]. En contrepartie, les données sédimentologiques viennent en appui à la recherche historique et confirment l’évaluation de l’intensité des tempêtes faite à partir des sources.

2. Les tempêtes de 1469 et 1645 : deux cas d’application de la méthode

9La tempête avec submersion des 27-28 janvier (5-6 février en calendrier grégorien) 1469 (n.st) est l’une des plus familières à la recherche historique [Sarrazin 2012, 2016]. Elle survient durant la nuit et est signalée à Angers sur les environs de 4 heures du matin [Méd. Toussaint d’Angers, ms. 976, fol. 7-8]. Elle conjugue une forte dépression, des vents violents et une grande marée de syzygie liée à la pleine lune du 27 janvier. Le coefficient de marée est estimé à 98 le 27 janvier, il atteint 106 pour la première pleine mer du 28 janvier et descend à 103 pour la seconde pleine mer du 28. Le calculateur du logiciel « Admiralty EasyTide Predict » du United Kingdom Hydrographic Office a fourni les hauteurs d’eau ayant permis de calculer le coefficient de marée. Les dommages sont très importants et les premières destructions recensées sont matérielles. À Bouin, la mer a pulvérisé les levées et chaussées des marais salants. Des brèches majeures sont signalées. Au marais des Esnières (Bouin), ces brèches mesurent jusqu’à 19 brasses, soit près de 31 mètres de long et, par endroit, les pierres renforçant les ouvrages de protection ont été projetées à l’intérieur des terres [AN, 1 AP 2132, pièce n° 122]. En pénétrant dans les terres, la mer a également endommagé les ponts et chemins, de même que les circuits hydrauliques des salines. En Anjou, des dommages au château d’Angers, aux maisons et au clocher de l’église Saint-Aubin, qui est renversé, sont signalés [Méd. Toussaint d’Angers, ms. 976, fol. 7-8]. À noter que, si ce n’est la mention d’une saunière noyée [AN, 1 AP 2132, pièce n° 122], nul bilan humain de l’évènement n’a été produit, ce qui illustre les mentalités du temps, auxquelles la notion même de « bilan humain » apparaît étrangère [Sarrazin 2012]. En outre, dans les territoires où celui-ci est calculable, le préjudice économique est conséquent, avec la perte d’une part importante de la production de sel emportée par la submersion. Lors de la visite de ses marais de Prigny et de Bourgneuf, le notable nantais Robert Blanchet constate la disparition de 8 monceaux de sel, soit environ 1 500 tonnes [AD 44, 2 E 382, fol. 4]. Enfin, les dégâts environnementaux et agricoles ne sont pas négligeables. Dans l’arrière-pays angevin, de très nombreux arbres sont déracinés et/ou rompus. L’analyse de deux carottes sédimentaires témoigne de l’impact de cet aléa identifié dans plusieurs environnements de dépôts côtiers. La carotte extraite aux Traicts du Croisic (T3M) présente un impact légèrement visible au sein de la radiographie et nettement identifiable dans les indicateurs granulométriques. Le grain moyen croît d’environ 450 à 530 µm, et les taux de sables très grossiers et grossiers augmentent respectivement de 1 à 5 % et de 40 à 45 %. L’indice d’environnement marin passe également de 1 à 5 %, tandis que le taux de carbone reste stable. Ce facies a été daté en 1470 ± 25 ap. J.-C. entre 115 et 125 cm de profondeur. Un faciès marin a également été identifié dans le site de la Petite mer de Gâvres à 79 cm de profondeur (carotte L3M), daté en 1 445 ± 40 ap. J.-C., au sein duquel un caillou de 3 cm de diamètre de quartz a notamment été extrait.

10La dépression du samedi 28 et du dimanche 29 janvier 1645 frappe également l’ouest de la France au cours de la nuit. Elle est accompagnée de pluies diluviennes qui provoquent des inondations fluviales, notamment du côté du Mans [AD 72, 1 J 364, fol. 119-123]. La pleine lune a eu lieu la veille et le coefficient de marée est estimé à 91 le 28 au soir et à 100 le 29 janvier 1645 au matin. Des submersions marines sont rapportées [livre de raison de Robert Samuel ; Méd. M. Crépeau, ms. 153, fol. 122] à l’île de Ré, d’Aix et d’Oléron, ainsi qu’à La Rochelle, Marennes, Nieulle, Arvert, Talmont-sur-Gironde, Saint-Seurin-d’Uzet (Fig. 4).

11Les vents sont de nord-ouest et de nombreux dommages, liés à leur vitesse et à l’état de la mer, sont recensés. Tout d’abord, une trentaine de navires sont échoués et brisés sur les côtes, en particulier entre La Rochelle et Chef-de-Baie [Méd. M. Crépeau, ms. 153, fol. 122 ; livre de raison de Robert Samuel ; Diaire de Guillaudeau Joseph] À Saintes, Germond, Poitiers, Le Mans, Bordeaux, des dégâts aux cheminées et aux toitures de maisons et de monuments religieux sont mentionnés dans les sources historiques [AD 72, 1 J 364, fol. 119-123 ; AD 86, G 1309, fol. 7 ; AD 33, H 306, pièce n° 5 ; Journal de Robert Simon 1895].

Figure 3 – Détection d’impacts sédimentologiques de tempêtes anciennes et croisement avec les sources historiques (Traicts du Croisic)

Figure 3 – Détection d’impacts sédimentologiques de tempêtes anciennes et croisement avec les sources historiques (Traicts du Croisic)

12Là encore, aucun bilan humain circonstancié n’émerge, même si certains discours insinuent son importance et que quelques décès, dont 3 par noyade, sont nommément relevés [livre de raison de Robert Samuel ; Journal de Desnesde Antoine 1885]. Les dommages sur les activités sont également majeurs, avec une grande quantité de marais salants, de champs, de vignes et de prés submergés, des récoltes (sel, blé, raisin, etc.), semences et bétail perdus, ainsi que de nombreux arbres déracinés, brisés. La carotte extraite aux Traicts du Croisic (Fig. 3) présente un impact nettement visible au sein de la radiographie et des indicateurs granulométriques. Le grain moyen croît d’environ 410 à 440 µm, et les taux de sables très grossiers et grossiers augmentent respectivement de 2 à 4 % et de 20 à 35 %. L’indice d’environnement marin passe également de 4 à 25 %, tandis que le taux de carbone augmente très légèrement en raison de la présence de débris coquilliers dans les sables. Ce facies a été daté en 1665 ± 35 AD à 66 cm de profondeur par les datations réalisées au 14C et 210Pb/137Cs. À l’échelle européenne, les deux évènements de 1469 (n.st) et de 1645 AD sont également intégrés au sein de la phase d’augmentation de l’activité tempétueuse 1350 – 1650, notamment déterminée à partir de plusieurs carottes extraites à l’Île d’Yeu [Pouzet & al. 2018].

Figure 4 – Cartographie des impacts des tempêtes de 1469 et 1645, les impacts marqués d’un astérisque sont identifiés par des archives sédimentologiques, les autres proviennent de sources historiques

Figure 4 – Cartographie des impacts des tempêtes de 1469 et 1645, les impacts marqués d’un astérisque sont identifiés par des archives sédimentologiques, les autres proviennent de sources historiques

Source : E. Athimon, M. Maanan, P. Pouzet, S. Charrier. IGARUN

13Ainsi, cette approche géo-historique nous permet de discuter de l’impact des tempêtes à plus large échelle. L’amplitude spatiale de différents évènements peut être cartographiée. La figure 4 reprend et spatialise les données issues des tempêtes majeures de 1469 et 1645. Des hypothèses sont proposées sur leurs trajectoires : l’évènement de 1469 aurait une direction ouest-est tandis que celui de 1645 suivrait une trajectoire vers le nord-est.

3. Réponses des sociétés

14À la fin du Moyen Âge et à l’Époque Moderne, des stratégies d’adaptation ayant pour objectif de protéger – en premier lieu – les enjeux, les activités, les biens et – en second lieu – les personnes sont mises en œuvre. Progressivement, certaines initiatives s’ancrent également dans une volonté de prévenir les risques de tempête. Les stratégies dont il sera question portent essentiellement sur l’aménagement du territoire, sa gestion, les interventions faites au lendemain d’un vimer. La défense contre la mer passe par l’établissement et l’entretien d’infrastructures construites en front de mer. Ce développement se propose d’étudier les dispositifs de protection du littoral mis en place par les sociétés médiévales et modernes comme les pêcheries, les chaussées / bots / levées. Les « bots » et « chaussées » de Bretagne méridionale, du Poitou et de l’Aunis ont participé à la conversion de prairies maritimes inondables, nommées par les géomorphologues « schorre supérieur », en salines ou espaces agricoles. Constituant un bon moyen de soustraire des terres à la mer, ces ouvrages empêchent les incursions quotidiennes d’eau liées à la houle, au clapot ou aux mouvements de marée. En cas de surcote, ils protègent, autant que faire se peut, les prises, cassent la vitesse des vagues, amoindrissent l’intensité du déferlement, modèrent l’étendue de l’invasion. Aux xive-xviiie siècles, les chaussées sont de faible hauteur. Mesurant aux alentours de deux mètres de haut, elles sont globalement de forme trapézoïdale et épaisse de plusieurs dizaines de centimètres [Buron 1999]. Quoique peu étanches et fragiles, elles n’en constituent pas moins d’appréciables protections et défenses. À cette époque, sur la façade atlantique française, les ingénieurs et techniciens – et à travers eux l’État – s’approprient de plus en plus la gestion des espaces littoraux. Ainsi, les risques deviennent peu à peu un instrument de légitimation d’une politique d’aménagement, voire d’appropriation des territoires.

15À la différence de la Flandre [Soens 2009], dans les provinces de l’ouest du royaume de France aucune autorité ne coordonne les chantiers ni ne veille véritablement à leur réalisation [Sarrazin 2014]. Au passage de la tempête des 27-28 janvier 1469 (n.st.), le sire de Retz finance ce qu’il lui obvient. Il paie la part de curage des étiers et la reconstruction de levées, effectuée par de petits manouvriers, remplace les « coués » et fait nettoyer les bassins ses salines par des sauniers. Le risque apparaît parfaitement intégré au mode de gestion salicole, réduisant de ce fait la vulnérabilité de ces espaces, de cette activité, de ces sociétés. Quant aux digues relevant du « bien commun », de l’entreprise collective, l’État prend progressivement en charge leur construction et réfection [Garnier 2010, Boucard 2010].

16Plusieurs travaux défendent la (re)construction d’une mémoire des vimers sur le temps long, notamment afin de recréer du lien avec les territoires [Garnier & Surville 2010, Péret & Sauzeau 2014, Sauzeau 2014, Coquet & al. 2019, Sarrazin & Athimon 2019, Creach & al. 2020, Athimon 2021]. La mise en mémoire des aléas agirait ainsi en catalyseur et prendrait une part active dans la conscience du risque [Gray & Oliver 2004, Kempe 2006]. La mémoire passe essentiellement par la parole et l’écriture. Elle se construit collectivement et repose sur une diffusion, une conservation du souvenir à des échelles de temps suffisamment longs pour éveiller une véritable conscience du risque chez les populations [Athimon & al. 2016]. À la suite des tempêtes Lothar et Martin de la fin du mois de décembre 1999, lors de la préparation d’un numéro spécial d’une revue d’érudition locale [Les Cahiers de la Mémoire 2000], une anecdote singulière portant sur la tempête avec submersion des 9-10 décembre 1711 est livrée par P. Tardy [Tardy 2000]. Sa grand-mère lui avait rapporté que durant ces deux jours, la mer avait tellement inondé l’île de Ré que des outils utilisés par les sauniers dans les salines avaient été déposés par les vagues à proximité du parvis de l’église des Portes-en-Ré. Attesté dans plusieurs sources historiques primaires (AD 17, C 33, pièce n° 108 ; AD 17, C 171, pièce n° 1, fol. 10 et 13 ; AD 17, H 37/1, pièce n° 1 ; AD 17, Registre paroissial Les Portes-en-Ré (1699-1712), vues 130-131), cet évènement a laissé un souvenir si vif dans les mémoires des vieilles familles rétaises qu’il a perduré pendant plusieurs siècles, contribuant à l’élaboration d’une conscience des risques. Cette mise en mémoire est l’une des nombreuses stratégies que les sociétés peuvent mettre en place en vue de réduire leur vulnérabilité face aux risques. La vulnérabilité étant ici entendue comme un « processus de construction de “dispositions” face à des menaces de tous ordres » [Becerra & Peltier 2009, p. 552]. Les travaux réalisés dans le cadre de ce projet témoignent également d’un impact environnemental notable provoqué par cette tempête historique, détectée dans les carottes sédimentaires prélevées à la Belle-Henriette [Maanan & al. 2022], et aux Traicts du Croisic [Pouzet & Maanan, 2020a].

17Comme le montre la figure 5, l’ancien bourg de l’Aiguillon-sur-Mer offre un autre exemple marquant de réponse sociétale.

18Au XVIIIe siècle, ce bourg était situé à environ quatre kilomètres au sud-est de sa position actuelle. La carte du “Pertuis breton, de l’Aiguillon et de la rade de l’Aiguillon” (BNF, GE SH 18PF43DIV1P8BIS), dont la réalisation est estimée 1703-1704, présente son ancienne localisation. D’après le géoréférencement de la carte de Claude Masse de 1705 au sein d’un SIG [Pouzet & al. 2015] et l’étude de nombreuses cartes historiques, dont celle de 1703, le bourg était situé sur la partie méridionale de la pointe de l’Aiguillon. Due à la très grande mobilité de la flèche sableuse dans le passé et à des submersions successives [Garnier & Surville 2010], l’ancien bourg semble aujourd’hui être situé dans l’actuel estuaire du Lay [Pouzet & al. 2015]. Cette ancienne occupation était constituée d’un fort qui, selon certains écrits (dont les travaux de Claude Masse), aurait été rasé en 1638 [Suire 2017], d’un moulin, d’une chapelle et de maisons localisés à l’ouest du fort. De plus, une enquête datée du 23 mai 1782 (AD 85, HH 127) présente en détail le transfert de site du village de l’Aiguillon et les raisons de ce transfert. Il en ressort que celui-ci a été réalisé à la demande et par les populations elles-mêmes. La migration du bourg de l’Aiguillon-sur-Mer, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, offre un exemple marquant de relocalisation historique des sociétés et de leurs enjeux pour s’adapter aux aléas météo-marins.

Figure 5 – Relocalisation du bourg de l’Aiguillon-sur-Mer estimée au XVIIIe siècle, d’après GE SH 18PF43DIV1P8BIS, Carte du Pertuis breton, de l’Aiguillon et de la rade de l’Aiguillon, 1703-1704, Bibliothèque National de France

Figure 5 – Relocalisation du bourg de l’Aiguillon-sur-Mer estimée au XVIIIe siècle, d’après GE SH 18PF43DIV1P8BIS, Carte du Pertuis breton, de l’Aiguillon et de la rade de l’Aiguillon, 1703-1704, Bibliothèque National de France

Conclusion

19La pluridisciplinarité engagée dans cette recherche permet de caractériser finement les tempêtes avec submersions marines passées. Les écrits anciens analysés offrent des clés de compréhension importantes. Ils permettent de caractériser finement les dégâts provoqués par ces submersions, ainsi que les impacts socio-économiques liés. Ils confirment avec une faible incertitude ces hypothèses. Avec la précision importante induite par ces documents, l’aléa peut être identifié comme une tempête entraînant une submersion marine (ou « vimer »). Grâce à ces données précises, nous avons pu effectuer un croisement entre plusieurs observations sédimentologiques réalisées dans les cinq terrains étudiés.

20Le travail de rétrospective et de caractérisation des tempêtes passées dépend des sources et données disponibles. Il s’agit d’un chantier permanent qui, malgré des avancées notables, reste lacunaire. Cette recherche a confirmé l’ancienneté et la récurrence des aléas météo-marins dans les régions de la façade atlantique française ainsi que la grande diversité de leurs caractéristiques. La recherche a également mis en exergue la grande variabilité spatiale et temporelle des impacts, notamment par l’identification des espaces les plus régulièrement endommagés par les submersions marines. Finalement, les modalités et stratégies d’adaptation liées à la protection et la prévention ont été fouillées. En termes d’aménagements et d’anticipation, ce travail a alors souligné i) l’intérêt des savoirs acquis par une longue pratique de l’observation des milieux, l’expérience et la transmission ; ii) l’importance du développement des mesures instrumentales ; iii) le choix de la « résistance » et de la défense matérielle contre la mer (déplacement, entretien, réfection, reconstruction d’équipements, ingénierie). Les résultats manifestent autant d’une vulnérabilité technique, que de capacités de réactions et d’adaptation appréciables.

Nous remercions Sabine Schmidt (EPOC) pour avoir réalisé les dix-huit datations au 210Pb et 137Cs ; Natalia Piotrowska (GADAM) et le laboratoire BETA Analytics pour les vingt-sept datations 14C réalisées ; Isabelle Billy et son équipe de la Plateforme d’Analyse de Carottes Sédimentologiques de la PACS pour les analyses XRF et le SCOPIX ; et Cassandra Carnet pour les corrections de l’anglais. Les analyses et missions de carottages ont été financées par la Fondation de France (« Reconstitution des évènements climatiques extrêmes à l’aide des multi-indicateurs » via le programme « Quels Littoraux pour demain ? »), la DREAL et la région des Pays de la Loire dans le cadre de l’Observatoire Régional des Risques Côtiers (OR2C - Axe Histoire des risques côtiers) intégré dans l’UMS 3281 OSUNA (http://or2c.osuna.univ-nantes.fr/).

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Sources historiques primaires

AD 17, C 33, pièce n° 108

AD 17, C 171, pièce n° 1, fol. 10 et 13

AD 17, H 37/1, pièce n° 1

AD 17, Registre paroissial Les Portes-en-Ré (1699-1712), vues 130-131

AD 33, H 306, pièce n° 5

AD 44, 2 E 382 fol 4

AD 72, 1 J 364 fol 119-123

AD 85, HH 127

AD 86, Registre Paroissial des Baptemes (1645 - 1651), Saint-Hilaire-de-la-Celle, numérisation, vue 1

AD 86, G 1309, fol 7

AN Pierrefitte-sur-Seine, 1 AP 2132 pièce n° 122

Médiathèque Michel Crépeau, La Rochelle, ms. 122, fol 24

Médiathèque Michel Crépeau, La Rochelle, ms. 153, Mi 108 (microfilm), fol. 220-223

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Table des illustrations

Titre Figure 1 - Répartition des tempêtes recensées à partir des archives historiques sur la façade atlantique française entre le 14e et le 18e siècle
Crédits Source : E. Athimon, M. Maanan, S. Charrier. IGARUN
URL http://journals.openedition.org/bagf/docannexe/image/8226/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 404k
Titre Figure 2 – Modèle conceptuel de l’enregistrement des traces de tempêtes dans les carottes sédimentaires selon deux scénarios de submersion marine
Crédits Source : M. Maanan, P. Pouzet S. Charrier
URL http://journals.openedition.org/bagf/docannexe/image/8226/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 612k
Titre Figure 3 – Détection d’impacts sédimentologiques de tempêtes anciennes et croisement avec les sources historiques (Traicts du Croisic)
URL http://journals.openedition.org/bagf/docannexe/image/8226/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 980k
Titre Figure 4 – Cartographie des impacts des tempêtes de 1469 et 1645, les impacts marqués d’un astérisque sont identifiés par des archives sédimentologiques, les autres proviennent de sources historiques
Crédits Source : E. Athimon, M. Maanan, P. Pouzet, S. Charrier. IGARUN
URL http://journals.openedition.org/bagf/docannexe/image/8226/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 440k
Titre Figure 5 – Relocalisation du bourg de l’Aiguillon-sur-Mer estimée au XVIIIe siècle, d’après GE SH 18PF43DIV1P8BIS, Carte du Pertuis breton, de l’Aiguillon et de la rade de l’Aiguillon, 1703-1704, Bibliothèque National de France
URL http://journals.openedition.org/bagf/docannexe/image/8226/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 750k
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Pour citer cet article

Référence papier

Mohamed Maanan, Emmanuelle Athimon et Pierre Pouzet, « Submersions marines sur le littoral atlantique français : 700 ans d’archives sociétales et environnementales pour une meilleure connaissance et gestion du risque »Bulletin de l’association de géographes français, 98-3/4 | 2022, 366-384.

Référence électronique

Mohamed Maanan, Emmanuelle Athimon et Pierre Pouzet, « Submersions marines sur le littoral atlantique français : 700 ans d’archives sociétales et environnementales pour une meilleure connaissance et gestion du risque »Bulletin de l’association de géographes français [En ligne], 98-3/4 | 2021, mis en ligne le 01 juillet 2022, consulté le 16 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/bagf/8226 ; DOI : https://doi.org/10.4000/bagf.8226

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Auteurs

Mohamed Maanan

Maître de Conférences HDR à l’Université de Nantes (IGARUN) rattaché à l’UMR CNRS 6554 Littoral, Environnement, Télédétection, Géomatique (LETG), Chemin de la Censive du Tertre, 44300 Nantes– Courriel : mohamed.maanan[at]univ-nantes.fr

Articles du même auteur

Emmanuelle Athimon

Chercheuse post-doctorante au Laboratoire d’Hydraulique Saint-Venant (ENPC, EDF, CEREMA), École Nationale des Ponts ParisTech, 6 quai Wattier, bâtiment I, 78146 Chatou, Courriel : emmanuelle.athimon[at]enpc.fr

Articles du même auteur

Pierre Pouzet

Attaché Temporaire d’Enseignement et de Recherche à l’Université de Nantes (IGARUN) rattaché à l’UMR CNRS 6554 Littoral, Environnement, Télédétection, Géomatique (LETG), Chemin de la Censive du Tertre, 44300 Nantes – Courriel : pierre.pouzet[at]univ-nantes.fr

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