1En 1631, Gabriel Naudé se trouvait à Rome. Il était alors devenu secrétaire bibliothécaire du Cardinal Giovanni Francesco Guidi di Bagno rencontré à Paris en 1630 alors qu’il y était nonce (Kristeller, 1993, p. 615-617). À la fin de l’année 1631, une spectaculaire et meurtrière éruption du Vésuve fit couler presque autant d’encre que de lave. Plus de deux cent trente livres, lettres ou éphémères furent imprimés relatant l’événement. Naudé lui-même, sans se déplacer à Naples, mais en collectant et compilant correspondances et écrits – sept au moins étaient parus avant son propre livre (Ciappelli, 2021) – fit publier très rapidement une narration de la catastrophe (Naudé, 1632). Cet exemple, parmi d’innombrables du même ordre, montre que le livre imprimé, et notamment certains genres en particulier, comme les Chroniques ou les Mémoires, joua très tôt un rôle dans la circulation de l’information et la mise en sens des « malheurs du temps » et, plus largement, des événements de toute nature : guerres, massacres, famines, crises politiques, incendies, épidémies, catastrophes naturelles (Jouhaud, Ribard, Schapira, 2009). Ce rôle se poursuit dans le temps : si les liens entre le livre imprimé et l’événement semblent se distendre face au rôle de la presse et l’arrivée de la « civilisation du journal » au XIXe siècle (Kalifa, Régnier, Thérenty, Vaillant, 2011 ; Lüsebrink, Mollier, 2000), ce lien se renoue à la faveur de graves crises ou guerres comme en atteste la vogue du témoignage et du récit de guerre dans l’édition pendant la Première Guerre mondiale (Beaupré, 2006).
2La relation entre l’événement et le livre a beaucoup attiré le regard des chercheurs depuis le travail novateur de Jean-Pierre Seguin (1961) sur les débuts de l’imprimé d’information. Le flot d’imprimés qui accompagna les crises les plus violentes comme la Saint-Barthélemy (Crouzet, 1994) ou encore les révolutions politiques et, en particulier, la révolution française, ne manqua pas de susciter des travaux très nombreux dont certains sont devenus des classiques de l’histoire du livre (Chartier, 1991 ; Darnton, 1991 et 1992). Ces travaux ont surtout souligné le rôle du livre en tant que vecteur de transmission de l’information d’un événement (Pettegree, 2014). Et pourtant, si le livre sert de support à la médiatisation des événements politiques marquants, il peut lui-même devenir événement dans le sens éditorial, mais aussi subir dans sa forme et ses modes de circulation l’influence de divers événements historiques et médiatiques.
3Ainsi, de nouvelles perspectives récentes explorent la manière dont la production du livre est en elle-même influencée par le cours des événements historiques (Walsby, 2020, 2023). Ces approches nuancent, en la questionnant, une historiographie du livre progressive et linéaire (Febvre, Martin, 1958), rythmée par de « grandes étapes » elles-mêmes entrecoupées par des « révolutions » (l’arrivée du codex, l’invention de l’imprimerie, la massification de la production, l’irruption du numérique) que l’on retrouve jusque dans des manuels devenus classiques (Barbier, 2012), des expositions (Mercier, 2002) ou des synthèses récentes (Sordet, 2021).
4Cette historiographie courante du livre laisse encore assez peu de place à une histoire événementielle ou à une prise en compte de l’événementialité dans l’écriture de l’histoire du livre. L’histoire du livre reste jusqu’à aujourd’hui encore marquée par la mise en récit fondatrice du champ (Febvre, Martin, 1958). Dans son exploration historiographique de l’histoire de l’édition et du livre à l’époque contemporaine, Jean-Yves Mollier présente les grandes orientations de la discipline (Mollier, 2019). L’« événement » en tant que tel ne fait pas l’objet d’une sous-partie particulière. Il est seulement sous-jacent dans le passage de cette revue de la littérature que l’auteur consacre à la politique et à l’idéologie. C’est alors l’exemple très classique de l’affaire Dreyfus qui est plus particulièrement mentionné.
5Pour ces raisons, il nous a semblé pertinent de rouvrir le chantier des liens entre livre et événement par ce dossier de la revue Balisages. L’objectif du numéro était d’approfondir, dans une perspective interdisciplinaire, le rôle et le fonctionnement du livre et de ses acteurs dans la fabrique, la médiatisation et le cadrage des événements (Véron, 1981, 1990 ; Charaudeau, 2011 ; Champagne, 2000) et d’explorer les différentes manières par lesquelles l’événement marque et définit l’histoire sociale et économique du livre. Il s’agissait en même temps d’éclairer, à travers une focale spécifique sur le livre et l’édition, les notions phares d’événement et d’événementialité telles qu’elles sont mobilisées dans les travaux en sciences humaines et sociales dédiés aux phénomènes informationnels et médiatiques.
6Les travaux réunis dans ce dossier sont structurés autour de trois grands axes.
7Cet axe de réflexion est plus particulièrement consacré à « l’événementialité » du livre, l’événementialité étant considérée, suivant Awad et Pélissier (2021) « à la fois comme “un mode d’être” de ce qui arrive et de ce que nous faisons arriver par des modalités socio-techniques d’avènement dans des espaces de visibilité et des réalités ». Plusieurs contributions du dossier explorent des moments où un livre fait irruption sur le marché et devient, à lui seul, un événement comme ce fut par exemple le cas pour La question d’Henri Alleg consacré à la torture pendant la guerre d’Algérie (Berchadsky, 1994) ou encore pour des best-sellers lancés avec grand soin (Bessard-Banquy, Ducas, Gefen, 2021 et Boucharenc, Guellec, 2018). C’est aussi le cas du livre de Zeev Sternhell, Ni droite ni gauche. L’idéologie fasciste en France, paru en 1983, qui, comme le montre très bien l’historien Olivier Forlin, fait d’abord l’événement dans le champ historiographique de l’histoire contemporaine de la France en ouvrant un débat sur les origines françaises du fascisme et, plus largement, sur la place de celui-ci dans les cultures politiques de la France avant de déborder dans la sphère médiatique.
8Cette approche des liens entre livre et événement invite aussi à se pencher sur les acteurs de la chaîne du livre et sur les manières dont ces acteurs – et notamment les éditeurs et les auteurs – mettent en récit et en discours la publication d’un ouvrage, ainsi que sur la publicité, voire l’invention de politiques publiques événementielles autour du livre.
9Dans ce dossier, plusieurs articles se confrontent à ces questionnements dans des contextes divers. L’historien Jean-Charles Geslot aborde ainsi l’événement que représenta la publication par Hachette de L’histoire de France racontée à mes petits-enfants de François Guizot entre 1870 et 1880. Il s’attarde notamment sur le rôle de la stratégie publicitaire dans la construction d’un succès qui, s’il fait l’événement, n’empêche pas l’oubli. Hervé Serry, sociologue et spécialiste d'histoire intellectuelle et culturelle, se penche lui aussi sur un succès, celui du Petit monde de Don Camillo de Giovanni Guareschi et comment on passe d’un succès ancré dans un contexte national bien précis, celui de l’Italie d’après-guerre, à un succès international.
10Cet axe invite également à renouveler la réflexion sur les formes et logiques de médiation publicitaire, journalistique ou documentaire qui construisent ou qui mettent en avant une parution ou réédition en tant qu’événement. L’entretien en fin de dossier avec Florent Brayard, historien spécialiste du négationnisme et de la Shoah, au sujet de la réédition de Mein Kampf aborde frontalement ces questions.
11Cet axe de réflexion visait également à interroger le rôle des dispositifs de médiation et d’appropriation du livre (développés sur les réseaux sociaux par exemple) dans la création, valorisation, décryptage, relais ou mise en débat d’un livre-événement. De ce point de vue, l’étude des rencontres et manifestions littéraires par Olivia Guillon, chercheure en économie, est particulièrement éclairante puisqu’elle montre que les « événements littéraires » jouent un rôle dans la professionnalisation des auteurs. Elle souligne ainsi que « le prisme de l’événementialisation est révélateur de la façon dont ils [les auteurs] envisagent les différentes facettes de leur activité » montrant par là que la prise en compte de « l’événement » ne saurait s’opposer à une approche socio-économique ou socio-historique des transformations des modes éditoriaux.
12En contrepoint de ces approches, la sociologue Xénia de Heering se penche, elle, sur le cas du succès inattendu en Chine du livre de Naktsang Nülo, Joies et peines de l’enfant Naktsang, paru au Tibet en 2007. Elle se demande alors « comment un livre d’un auteur inconnu et non destiné, a priori, à une large circulation, a bouleversé le grand public, et ce, dans un environnement politiquement très contraint », et donc comment un livre qui n’est nullement conçu pour faire événement en devient un.
13Dans l’historiographie du livre, l’accent est généralement mis sur les évolutions longues, sur le rôle des transformations des systèmes économiques et informationnels ou des progrès des technologies comme grands facteurs explicatifs des mutations du livre. Pour autant, des événements tels que des crises, des révolutions, des guerres, des catastrophes, des changements de régime politiques eurent aussi leur place – au moins ponctuelle – dans les transformations du livre (dans ses modes de fabrication, de mise en circulation ou d’appropriation ou encore dans les pratiques de médiation ou de traitement documentaire du livre) et dans le cours de son histoire. Le contexte global de guerre froide joue ainsi indéniablement un rôle dans l’internationalisation du succès de la série Don Camillo de Guareschi qui oppose le prêtre et le maire communiste du village. Plus récemment, la pandémie de COVID-19, si elle n’a pas inventé le webtoon comme nouvelle forme de « livre » et nouvelle pratique de lecture, a, selon Florence Rio et Elsa Tadier, chercheures en sciences de l’information et de la communication, contribué à le faire émerger et à le légitimer, tout en participant à la construction de la pandémie et des confinements en tant qu’événements par des formes de mise en récit de « l'événement COVID ».
14Le livre est également porteur de mémoire, « memorabilia ». Ce rôle peut être conçu en lien direct avec l’événement (politique, scientifique, culturel, etc.), comme vecteur de la mémoire de ce dernier, ou être choisi a posteriori comme un moyen privilégié de conserver le temps passé d’un événement. Il s’est agi aussi, selon cet axe, de développer une réflexion sur la place des acteurs de l’édition et de l’éditorialisation ainsi que celle des lecteurs dans des processus de mémorialisation, de patrimonialisation et de commémoration de l’événement par le livre. Cette dimension est notamment explorée par Marie Gispert et Émilie Oléron, chercheuses en histoire de l’art, qui, par le biais d’une approche micro, montrent comment Jean Cassou et Nikolaus Pevsner pensent et élaborent par le livre une mémoire d’une exposition événement « Les Sources du XXe siècle – Les Arts en Europe de 1884 à 1914 », qui a eu lieu en 1960-1961 au musée national d’Art moderne.
15Au Tibet, l’une des explications du succès de Joies et peines de l’enfant Naktsang tient justement, selon Xénia de Heering, à sa dimension autobiographique et testimoniale qui permet de faire mémoire de l’époque de violence et de famine du « Grand Bond en avant » (1958-1962) largement passée sous silence par l’histoire officielle.
16Les coordinateurs du numéro adressent leurs sincères remerciements aux évaluateurs pour leur précieuse collaboration.