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La controverse historiographique et le retentissement médiatique de Ni droite ni gauche. L’idéologie fasciste en France de Zeev Sternhell

(1983-années 2010)
The historiographical controversy and media coverage of Neither Right nor Left. Fascist Ideology in France by Zeev Sternhell (1983-2010s)
Olivier Forlin

Résumés

En 1983, Zeev Sternhell publiait Ni droite ni gauche. L’idéologie fasciste en France dans lequel il affirmait que l’idéologie fasciste avait été largement répandue dans des milieux intellectuels, lesquels avaient ainsi contribué à affaiblir la démocratie parlementaire et préparé le terrain à l’avènement au pouvoir du régime de Vichy. Le livre eut un fort retentissement médiatique et suscita de vives controverses historiographiques. Si la médiatisation s’estompa assez rapidement, les débats entre spécialistes se prolongèrent pendant plus de trente ans, prenant parfois une tournure très polémique. Après le rappel des thèses de Sternhell et des critiques qui lui furent adressées, l’article examine les facteurs de l’ampleur et de la durée de la controverse provoquée par le livre : aux stratégies éditoriales, aux rivalités entre groupes intellectuels, à la mise en cause de positions institutionnelles, se sont greffés des enjeux politiques et mémoriels. Les débats contribuèrent également à l’essor des recherches sur le fascisme français et au renouvellement de l’histoire politique contemporaine.

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Texte intégral

1Professeur de science politique à l’Université hébraïque de Jérusalem, l’historien israélien Zeev Sternhell, né en 1935 et disparu en 2020, fut très lié à la France où il vécut une partie de sa jeunesse entre 1946 et 1951 et où il effectua une partie de ses recherches. Préparée à Sciences Po Paris sous la direction de Jean Touchard, publiée en 1972, sa thèse était consacrée à la pensée de Maurice Barrès (1972). Elle fut suivie de deux autres livres, publiés aux éditions du Seuil, qu’il consacra au fascisme français : La droite révolutionnaire 1885-1914. Les origines françaises du fascisme paru en 1978, et Ni droite ni gauche. L’idéologie fasciste en France publié en 1983 et dédié à la période de l’entre-deux-guerres. L’historien défendait dans Ni droite ni gauche l’idée d’un fascisme français largement répandu parmi les forces politiques et surtout les milieux intellectuels. Ceux-ci auraient, par leurs débats et la propagation de leurs idées, sapé les fondements de la démocratie parlementaire et préparé un terrain idéologique propice à l’avènement au pouvoir du régime de Vichy considéré comme fasciste. S’inscrivant dans la continuité de La droite révolutionnaire où l’historien avait affirmé que l’idéologie fasciste était née en France au tournant des XIXe-XXe siècles, le livre de 1983 procédait à une relecture radicale des interprétations – celle de René Rémond affirmant la marginalité du phénomène fasciste en France en raison de la structuration des droites autour de trois courants idéologiques – qui jusque-là faisaient autorité. Aussi a-t-il a eu une forte résonance parmi les spécialistes de l’histoire politique du XXe siècle français, déclenchant de vifs débats historiographiques à la fois à propos de ses démonstrations et de la méthodologie utilisée. Ces premières interventions se sont déroulées dans le cadre de revues d’histoire et de science politique.

2Plusieurs de ces historiens ont été, sous l’impulsion de Ni droite ni gauche, incités à réouvrir le dossier de l’extrémisme politique en France entre la fin du XIXe et 1945 et ont ainsi mené de nouvelles recherches marquées par la publication d’ouvrages, d’articles et dossiers de revues visant à répondre à Sternhell. Le débat académique s’est ainsi poursuivi pendant trois décennies, durée assez inhabituelle pour une controverse historiographique.

  • 1 Sur son parcours dans les années 1930, voir (Dard, 2008).
  • 2 Il est mort d’une crise cardiaque à l’issue de l’audience le 17 octobre 1983.

3Par ailleurs, les discussions autour du livre ont franchi les frontières des cercles académiques pour se déplacer vers des périodiques de plus large diffusion. Elles ont enregistré l’intervention de journalistes et de responsables politiques prenant alors une tonalité nettement polémique. Elles ont connu un prolongement judiciaire, Bertrand de Jouvenel, considéré par Sternhell dans son ouvrage comme fasciste et admirateur du régime nazi1, lui ayant intenté un procès en diffamation à l’automne 1983 au cours duquel Raymond Aron est venu témoigner2.

  • 3 Lui aussi s’était penché sur la pensée de Maurice Barrès qu’il avait interprétée comme relev (...)

4Pourquoi les débats ont-ils dépassé les cercles académiques, alors que quelques années plus tôt, dans les années 1960-début 1970, d’autres recherches effectuées par des historiens étrangers – celles de Robert Soucy (1972) sur Barrès3, d’Eugen Weber (1964) et d’Ernst Nolte (1970) sur l’Action française – n’avaient pas suscité pareilles controverses ? Les démonstrations de l’historien ne suffisent pas à elles seules à expliquer la tournure prise par les débats. Les stratégies éditoriales, mêlées à des rivalités entre groupes intellectuels, à la mise en cause de positions institutionnelles, ont interféré et favorisé le retentissement médiatique du livre et la multiplication des débats autour de lui. De même, des enjeux politiques et mémoriels ont ouvert la voie à un usage politique de l’histoire et constitué un terrain favorable à l’écho médiatique de l’ouvrage. Ce sont ces fondements de la controverse qui seront examinés (trois types seront distingués) après avoir établi ses différents rythmes qui connurent des oscillations sur la trentaine d’années de sa durée. Enfin, la portée de la controverse sera analysée, en particulier sa contribution aux recherches sur le fascisme français ainsi qu’au renouveau de l’histoire politique contemporaine.

Les rythmes de la controverse de 1983 aux années 2010

5Certaines démonstrations de Sternhell, ainsi que les principales critiques qui lui furent adressées, s’il ne s’agit pas ici d’étudier en soi leur contenu, doivent être rappelées car elles constituent un facteur explicatif de l’intensité des controverses. Outre les affirmations sur l’origine française de l’idéologie fasciste à la fin du XIXe-début du XXe siècle, et sur la profondeur de son enracinement dans la France de l’entre-deux-guerres, l’historien a analysé de près les petits réseaux intellectuels identifiés sous le label « non-conformiste » des années 1930, à la recherche d’une troisième voie visant à dépasser le clivage gauche-droite et proposer une alternative entre marxisme et capitalisme libéral. Il s’est focalisé sur les promoteurs d’une révolution spirituelle, à la fois les nationalistes spiritualistes qui animaient la revue Combat (Sternhell, 2012) et les groupes personnalistes (celui de la revue Esprit fondée en 1932 par Emmanuel Mounier et celui de l’Ordre nouveau) à la recherche d’une rupture avec le « désordre établi » (le matérialisme, libéral comme marxiste, la démocratie parlementaire, l’individualisme, etc.) (ibid., p. 609 et suiv. ; Sternhell, 1984, p. 28-51). L’historien a repéré dans ces milieux une « tentation fasciste » les conduisant à élaborer des discours mettant en cause les fondements de la démocratie.

6L’autre démonstration ayant suscité de vives réactions concerne la matrice de gauche du fascisme. Sternhell a estimé que l’idéologie fasciste est née fin XIXe-début XXe d’une convergence entre idées de l’extrême droite porteuse d’un nationalisme organique et les partisans d’une révision du marxisme sur des bases nationales. La synthèse s’est cristallisée au Cercle Proudhon à la veille de la Grande Guerre (1911-1914). Dans Ni droite ni gauche, il a eu tendance à systématiser sa réflexion en faisant de la tendance révisionniste du marxisme incarnée dans les années 1920-1930 par les réflexions d’un Henri de Man (Au-delà du marxisme, 1927), par celles de Marcel Déat et des néosocialistes, le courant décisif dans l’élaboration du fascisme. Il renversait ainsi deux idées bien établies : l’identification du fascisme à la seule extrême droite et la gauche française vue comme un rempart efficace dans le combat contre le phénomène. Ces démonstrations, remettant en cause des lectures historiennes solidement enracinées expliquent, pour partie, l’intensité des débats autour du livre qui, dans ces conditions, fit événement.

7Les spécialistes de l’histoire politique de la France du premier XXe siècle ne pouvaient rester indifférents à l’ouvrage, ce d’autant moins qu’ils étaient confrontés à une recherche fondée sur des sources nombreuses, en partie inexploitées jusque-là (des sources imprimées pour l’essentiel : périodiques, essais et discours politiques), pour laquelle l’auteur avait forgé une grille de lecture originale et complexe. Par ailleurs, l’ouvrage paraissait chez un éditeur et dans une collection de renom dans le domaine des sciences humaines. Son précédent livre, La Droite révolutionnaire, avait été de la même manière publié cinq ans plus tôt chez le même éditeur, tandis que sa thèse sur Barrès était parue en 1972 aux Presses de la Fondation nationale des sciences politiques. Enfin, il avait donné une contribution importante, « L’idéologie fasciste », à l’ouvrage collectif Fascism a Reader’s Guide paru aux États-Unis en 1976 et rassemblant plusieurs des meilleurs spécialistes internationaux du fascisme (Laqueur, 1976). Ni droite ni gauche ne pouvait donc pas être écarté d’un revers de main par la communauté des historiens contemporanéistes français.

8Les critiques ont porté à la fois sur les démonstrations et certaines des méthodes employées par Sternhell, les deux dimensions étant souvent étroitement liées. À propos de l’émergence en France fin XIXe-début XXe siècle d’une droite radicale distincte des trois autres courants identifiés par René Rémond, et dont les ligues des années 1920-1930 furent les héritières directes, Serge Berstein a repris l’argument considérant ce courant comme un avatar du bonapartisme. La solidité de la structure tripartite des droites a condamné le fascisme à demeurer marginal en France et, pour l’essentiel, un phénomène imité de l’étranger (Berstein, 1984). Pierre Milza, Michel Winock et Philippe Burrin ont, eux, admis le surgissement à la fin du XIXe siècle puis l’essor dans l’entre-deux-guerres d’une nouvelle droite dont les racines sont proprement françaises. Mais plutôt que de déceler en elle une forme de fascisme, ils l’ont identifiée comme un courant « national-populiste » (Winock, 1983 ; Burrin, 1984, 1986 ; Milza, 1987). À la recherche d’un aménagement de la thèse de la tripartition de la droite, Philippe Burrin a estimé que le courant national-populiste, tout en étant issu du filon bonapartiste, était proche du fascisme, allant jusqu’à faire de celui-ci « un courant exacerbé du national-populisme » (1992 ; 2000).

9Une autre série de critiques a concerné les démonstrations de Sternhell sur la matrice de gauche dans la formation de l’idéologie fasciste. Spécialistes du syndicalisme révolutionnaire du tournant des XIXe-XXsiècle, Jacques Julliard, Shlomo Sand et Michel Charzat ont refusé de voir en Georges Sorel et Édouard Berth (membre du Cercle Proudhon), contrairement à l’historien israélien, d’authentiques syndicalistes révolutionnaires. Aussi ont-ils remis en cause l’idée d’un apport décisif de ce filon à l’élaboration de l’idéologie fasciste (Sand, 1983 ; Julliard, 1984 ; Charzat, 1983).

10Avec ses principales démonstrations, c’est aussi la démarche déployée par Sternhell qui a été épinglée par les critiques de Ni droite ni gauche. Les deux dimensions sont étroitement imbriquées, la méthodologie de l’historien ayant des effets très directs sur plusieurs de ses analyses. Une critique récurrente renvoie au type d’histoire pratiquée par Sternhell : une histoire des idées assez souvent détachée du contexte historique dans lequel elles se sont inscrites et coupées également de tout ancrage social. Michel Winock considère ainsi que Sternhell a sous-évalué le poids de la Grande Guerre – elle constitue une coupure décisive selon lui – dans la naissance du fascisme (Winock, 1983). De la même manière, Philippe Burrin (1984) regrette que Sternhell ait minoré des événements aussi déterminants dans l’essor du fascisme que la guerre de 14-18, l’avènement du bolchevisme au pouvoir en 1917, la crise de 1929. La démarche de Sternhell l’a conduit à privilégier l’étude des idées forgées par des responsables politiques et des groupes intellectuels restreints (ceux du Cercle Proudhon en 1911-1914 ; les intellectuels non-conformistes des années 1930) sans s’intéresser à la circulation de ces idées, à leur réception, à leur enracinement éventuel dans des milieux sociaux. Il a également négligé la question de l’organisation politique et institutionnelle de ces courants fascistes, notamment la structuration en ligue ou en parti (Winock, 1983).

11Selon Philippe Burrin, la méthodologie de Sternhell a consisté, après les avoir rapprochés, à donner une cohérence a posteriori à des thèmes issus de discours formulés dans des contextes historiques très différents et par des périodiques ou des doctrinaires éloignés les uns des autres. Ce faisant, il a élaboré une interprétation de l’idéologie fasciste qu’aucun mouvement ou courant n’a jamais rassemblée durablement en France. Philippe Burrin pointe enfin, dans les analyses de Sternhell, une tendance, découlant de la précédente, à faire du déterminisme rétrospectif. Il aurait examiné le parcours de responsables politiques et d’intellectuels issus des milieux non-conformistes et de ceux issus de la gauche et ayant basculé vers l’extrême droite, en partant de leur engagement pro-fasciste des années 1940-1944 pour éclairer les dérives de la période antérieure. Les prémisses des évolutions ultérieures auraient été inscrites en germes dans les réflexions sur la révolution spiritualiste et la recherche d’une troisième voie ; de même, elles auraient été contenues dans les discours et programmes révisionnistes du marxisme (Marcel Déat, Henri de Man), du syndicalisme (René Belin) ou du radicalisme (Gaston Bergery) des années 1920-1930. En expert de ces itinéraires politiques de la gauche vers l’extrême droite, Philippe Burrin cible, à l’instar de Jacques Julliard et Shlomo Sand à propos de la période du tournant des XIXe-XXe siècle, la tendance à ériger en loi de l’histoire la révision du marxisme comme matrice du fascisme. Comme Michel Winock, il reproche à Sternhell de considérer que la recherche d’une troisième voie entre marxisme et libéralisme conduisit nécessairement ses thuriféraires vers le fascisme (Burrin, 1984 ; 1986).

12À cette série de critiques, les auteurs membres ou proches de la revue Esprit ont ajouté un argument visant à justifier certaines prises de position du périodique alors dirigé par Mounier dans les années 1930 : celui opérant une nette distinction entre la dénonciation du régime parlementaire de la IIIe République marqué par des dysfonctionnements structurels – ce que fit, selon eux, la rédaction de la revue – et le rejet de la démocratie parlementaire en soi, par hostilité à ses fondements (Domenach, 1983 ; Borne, 1985, p. 789-800 ; Comte, 1985, p. 253-279).

13Au centre des débats autour de Ni droite ni gauche, les thèmes soulevés par les auteurs d’articles critiques à l’encontre du livre de Sternhell sont entrés en résonance, on le verra plus précisément ultérieurement, avec un contexte mémoriel marqué par le retour d’une mémoire douloureuse de la Seconde Guerre mondiale en France et un contexte politique marqué par la percée électorale, à partir de 1983-1984, d’un puissant parti d’extrême droite.

14Dans la série de discussions qui s’étendent sur plus de trente ans, deux phases plus intenses se distinguent. La première, la plus importante, suit la publication du livre paru en janvier 1983 et s’étend jusqu’en 1986. C’est à cette période que les débats ont franchi les limites des cercles académiques pour se déplacer vers des périodiques généralistes : à côté des interventions publiées dans des revues spécialisées, Vingtième siècle (Berstein, 1984), les Annales ESC (Julliard, 1984), la Revue française de science politique (Borne, 1985), les Cahiers Georges Sorel (Charzat, 1983), la Revue d’Histoire de l’Église de France (Comte, 1985), l’Histoire (Assouline, 1984), des textes ont en effet paru dans des revues de sciences humaines lieux du débat intellectuel : Le Débat (1983 ; Sternhell, 1984, p. 28-51 ; Burrin, 1984, 1986), et Esprit (Sand, 1983 ; Domenach, 1983 ; Sternhell, 1983, p. 189-192). Ce sont aussi un hebdomadaire généraliste, L’Express en 1983, sous la plume de Raymond Aron (1983), et le quotidien Le Monde en 1983 (Todd) et 1984 (Sternhell, 11 au 12 mars et 6 au 7 mai ; Monnerot, 26 mai ; Blot, 28 mai) qui ont participé à la controverse. Le procès pour diffamation intenté par Bertrand de Jouvenel à Sternhell, à l’automne 1983-début 1984, s’est inscrit lui aussi dans cette première phase.

15Après la profusion d’articles des années 1983-1986, suit une période d’accalmie au cours de laquelle quelques articles seulement ont paru à l’occasion de la publication en 1989, puis de la réédition en 1994, de Naissance de l’idéologie fasciste que Sternhell a coécrit avec Maia Asheri et Mario Sznajder. Esprit fit paraître des comptes rendus sévères sur l’ouvrage (Thibaud, 1989, p. 167-168 ; Pouthier, 1989, p. 133-135). Si c’est bien le livre paru initialement en 1989 qui a fait l’objet des articles, et non Ni droite ni gauche, les auteurs sont toutefois revenus dans leurs textes sur le livre de 1983 et sur ses démonstrations.

16Par ailleurs, en septembre 1994 est sorti le livre de Pierre Péan sur le parcours de François Mitterrand dans les années 1930 et au cours de la Seconde Guerre mondiale (1994) qui a provoqué de fortes polémiques. Le Monde, un des lieux importants du débat sur l’ouvrage, a demandé à trois historiens étrangers, dont Sternhell, de livrer leur analyse des controverses françaises sur le passé de Mitterrand, le régime de Vichy et sa mémoire (Sternhell, 1994). Ce fut l’occasion pour l’historien de rappeler les grandes lignes de son interprétation du régime de Vichy et de son avènement au pouvoir non comme le résultat d’un accident de l’histoire (la défaite de 1940), mais comme un régime plongeant ses racines dans la tradition politique de révolte, née fin XIXe et amplifiée dans les années 1930, contre l’héritage des Lumières. Cette révolte a été, selon l’historien, « le lieu géométrique » vers lequel ont convergé « tous les contestataires qui ont versé dans la révolution nationale », à la fois des « fascistes durs » et des tenants de la révolution spirituelle que Vichy leur semblait en mesure de réaliser. Sternhell a épinglé en particulier Mounier et l’équipe d’Esprit, et les membres de l’École des cadres d’Uriage (dont Hubert Beuve-Méry). Puis il a mis en évidence le phénomène de refoulement à propos de la véritable nature du régime de Vichy dans la France d’après 1945, auquel selon lui, avec Robert Aron (avec Elgey, 1954) et André Siegfried (1956), René Rémond a fortement contribué avec Les droites en France. Il n’est pas étonnant dans ces conditions que la revue Esprit n’ait pas tardé à répliquer par un article très critique de Joël Roman (novembre 1994, p. 77-82 ; Germinario, 1995, p. 39-78).

  • 4 L’ouvrage sur Barrès avait été réédité une première fois chez Complexe en 1985. La droite (...)
  • 5 Autrement, 2004. La version en anglais date de 1995.

17La phase suivante, entre 2000 et 2007, est caractérisée par la publication ou réédition d’ouvrages et celle d’articles paraissant essentiellement dans des revues spécialisées. Si les textes sont relativement nombreux, les débats historiographiques sur le fascisme français ont quitté les colonnes des périodiques de grande diffusion pour se développer quasi exclusivement dans les cercles académiques. L’année 2000 est marquée par la réédition de la trilogie de Sternhell sur le fascisme français chez Fayard4 : augmentée, précédée pour Ni droite ni gauche d’une nouvelle préface où l’auteur revient sur la controverse historiographique soulevée par ses travaux, elle relance les débats. Ceux-ci sont également alimentés par la publication des travaux d’autres historiens dont certains ont une charge polémique assez forte, à l’instar de l’introduction, signée Michel Dobry, au livre collectif dont il a assuré la coordination, intitulé Le mythe de l’allergie française au fascisme et paru en 2003 chez Albin Michel. L’année suivante, c’est l’ouvrage de l’historien américain Robert Soucy, Fascisme français ? 1933-1939, qui est traduit5, tandis qu’en 2006 paraît Les Anti-Lumières (Fayard) de Sternhell, réédité en poche (Gallimard-Folio) quatre ans plus tard. Dans le camp « adverse », Esprit a fait paraître un volume réunissant les neuf numéros de la revue sortis entre novembre 1940 et juillet 1941 avec l’autorisation du régime de Vichy, accompagnés d’une longue introduction et d’un appareil critique signés Bernard Comte, proche d’Esprit et auteur en 1990 d’une thèse sur l’histoire de l’École des cadres d’Uriage fondée par l’État français pour y former les élites de la nouvelle France. La pensée personnaliste y fut influente, diffusée notamment par Mounier qui y donna des conférences.

18Cette série de publications a contribué à la réouverture du débat historiographique dans les colonnes de Vingtième siècle, donnant lieu à des échanges en 2006-2007 entre Serge Berstein (2007, p. 243-246) et Michel Winock (2006, p. 3-27) d’un côté, Robert Soucy (2007, p. 219-236 ; Winock, 2007, p. 237-242) de l’autre. Christophe Prochasson (2007, p. 186-190) est intervenu lui aussi, entre autres pour souligner le caractère stérile du dialogue en raison des divergences quant à la définition du fascisme donnée par chaque partie. Jean-Paul Thomas (2006, p. 289-297) était parvenu l’année précédente à des conclusions semblables.

19Cette phase trouva des prolongements dans la décennie suivante, marquée par une nouvelle réédition de Ni droite ni gauche en « Folio Histoire » de Gallimard en 2012 flanquée d’une nouvelle préface où l’auteur est revenu sur les ressorts de la controverse historiographique sur plus de 150 pages. Cette réédition précéda la publication en 2014 du livre d’entretiens entre Sternhell et Nicolas Weill, Histoire et Lumières dans lequel l’historien a retracé son parcours de chercheur et d’intellectuel engagé. À la lecture des deux textes, Michel Winock (2014, p. 231-235) s’est senti attaqué « dans son honneur » par les affirmations de Sternhell à propos de l’édition de Ni droite ni gauche. C’est pourquoi il refusa de dialoguer avec Sternhell à l’invitation de Pierre Birnbaum et du Monde des Livres en mai 2014 à l’occasion de la parution d’Histoire et Lumières. Ce fut Jean-François Sirinelli qui accepta le débat (Birnbaum, 2014). Michel Winock réunit avec Serge Berstein un collectif d’historiens qui fit paraître la même année Fascisme français ? La controverse, dont plusieurs textes visaient à reprendre la controverse à propos des travaux de Sternhell. Le livre a été réédité en poche en 2020 chez Perrin (collection Tempus) tandis que Sternhell a assuré la direction de L’histoire refoulée consacrée à La Rocque et aux Croix-de-Feu et paru en 2019. Il signait deux chapitres ainsi qu’une « réponse à Michel Winock » qui clôt l’ouvrage. Mais en 2019, comme en 2006-2007 ou en 2014, la controverse a perdu de son acuité : circonscrits aux spécialistes et, pour l’essentiel, aux publications spécialisées, les « débats » n’en sont pas véritablement dans la mesure où les deux parties se contentent de réaffirmer leurs positions et de critiquer celles de l’adversaire. Ce qui semble importer est de ne pas laisser l’autre partie occuper seule le terrain éditorial. Quant au débat historiographique, ainsi que l’affirmait Jean-François Sirinelli dans Le Monde des Livres en 2014, « [il] est appelé à rester figé, Sternhell et moi sommes chacun de part et d’autre de la faille historiographique. Il n’y a pas de compromis possible » (2014).

  • 6 Voir aussi les études sur le maurrassisme et l’Action française réunies en plusieurs volum (...)
  • 7 Les références sur ces deux organisations sont mentionnées ci-dessous en 3e partie

20Ni droite ni gauche, au-delà des controverses qu’il a suscitées dans les périodiques, a aussi contribué à ce que les historiens réouvrent le dossier de l’extrémisme français entre la fin du XIXe siècle et 1945. Aussi, la publication de plusieurs ouvrages individuels ou collectifs sur cette thématique jalonne les deux décennies qui ont suivi la parution du livre de Sternhell. Sans être exhaustif ici – nous reviendrons plus loin de manière approfondie sur certains d’entre eux –, il convient de citer les travaux examinant le rôle du syndicalisme révolutionnaire et celui du révisionnisme marxiste dans l’élaboration de l’idéologie fasciste (Julliard et Sand, 1985), les itinéraires d’intellectuels ou de responsables politiques issus de la gauche vers le fascisme après révision ou non du marxisme (Burrin, 1986 ; Brunet, 1986), les travaux sur les divers courants de l’extrême droite : sur le fascisme français (Milza, 1987 ; Paxton, 1996 ; Ory, 2003), l’Action française et son chef (Nguyen, 1991 ; Goyet, 2000 ; Prévotat, 2004 ; Dard, 20136), les Croix-de-Feu et le Parti Social Français (PSF)7. Les organisations de la Rocque, en raison de leur poids politique dans les années 1930, sont devenues au fil du temps les principaux objets de la controverse historiographique.

21Au final, cette floraison d’ouvrages, ajoutée aux nombreux articles dans les périodiques, a contribué à assurer, dans le paysage éditorial, une forte présence de textes sur l’histoire de l’extrémisme politique en France au cours des trente ans qui ont suivi la parution de Ni droite ni gauche.

Les fondements de la controverse

22Le contenu de Ni droite ni gauche ne suffit pas à expliquer, à lui seul, sa résonance. D’ailleurs, le précédent ouvrage de Sternhell, La droite révolutionnaire, paru seulement cinq ans plus tôt et dont, pourtant, les démonstrations étaient déjà lourdes de remises en cause historiographiques, s’il a été discuté – dans la nouvelle édition des Droites en France en 1982 parue chez Aubier, René Rémond a augmenté les chapitres sur les années 1930 et sur le régime de Vichy pour répondre à Sternhell – n’a pas suscité le tumulte du livre de 1983. L’intensité de la controverse est sous-tendue par des facteurs explicatifs qui en constituent les ressorts. Ils relèvent de trois registres.

Positions académiques, stratégies éditoriales, querelles personnelles

23Le premier mêle aux lectures historiographiques de la période des années 1930 et des années de la Seconde Guerre mondiale, la question des positions d’historiens français dans le champ académique, celle des stratégies éditoriales et enfin des querelles personnelles.

24Les thèses de Sternhell ont procédé à une relecture radicale de l’interprétation de l’histoire des droites françaises entre la fin du XIXe et le milieu du XXe élaborée dès 1954 par René Rémond. On en connaît le contenu qui est au fondement de la thèse selon laquelle la France aurait été immunisée de la contagion fasciste qui n’aurait été dès lors qu’un phénomène marginal et d’imitation des fascismes étrangers. Ce qui nous retient ici c’est que la grille de lecture rémondienne a fonctionné pendant plusieurs décennies comme un paradigme repris par les disciples de René Rémond, la « nébuleuse » des historiens de Sciences Po comme la nomme Pierre Milza (1987, p. 8) et dont il était, avec entre autres Serge Berstein et Michel Winock, une des principales figures. Elle fit école et se diffusa bien au-delà des cercles de Sciences Po, influençant nombre de spécialistes de l’histoire politique de la France contemporaine en poste dans les instituts d’études politiques comme dans les universités.

25Paru en 1954, le livre de Rémond a, selon Sternhell, participé avec d’autres – notamment l’Histoire de Vichy de Robert Aron et de Georgette Elgey sorti lui aussi en 1954 – au processus de refoulement mémoriel concernant les années 1930 et le régime de Vichy. Il aurait ainsi accrédité l’idée de l’avènement de Vichy comme accident de l’histoire de France et non comme le produit de la culture politique de l’extrême droite et de la contestation de la démocratie depuis la fin du XIXe siècle. René Rémond a par la suite organisé un premier colloque sur le Gouvernement de Vichy de 1940 à 1942 en 1970 dont les actes parurent aux Presses de Sciences Po deux ans plus tard. Les travaux étaient centrés sur la politique intérieure du régime et sur la zone non occupée. La politique répressive, l’exclusion des juifs, le choix de la collaboration, n’étaient pas abordés, et ce « premier » Vichy était nettement distingué de celui de la période postérieure marqué, lui, par une dérive fascisante vue comme le produit des circonstances extérieures (la guerre, les exigences de l’Allemagne, etc.).

  • 8 La diffusion des travaux de G. Mosse a été tardive en France.

26Le refoulement mémoriel à propos de la période 1930-1945 était conforté par la lecture rétrospective qu’en avaient faite des intellectuels ou des responsables politiques passés de Vichy à la Résistance et devenus, après 1945, des membres importants des milieux intellectuels et du monde politique (François Mitterrand). Parmi les premiers figurent le groupe de la revue Esprit et certains des anciens membres de l’École des cadres d’Uriage (Hubert Beuve-Méry). Sternhell soutient qu’ils ont gommé, ou minimisé, leur passage à Vichy et leur adhésion à la Révolution nationale. Un engagement motivé par la révolution antidémocratique et antimatérialiste à laquelle procédait le régime de Pétain, et doublée d’un aveuglement sur ses politiques antisémites et répressives. Ni droite ni gauche remettait radicalement en cause la grille de lecture rémondienne, cet effacement de leur soutien passé à Vichy par des intellectuels et des politiques de la période de l’après-1945, enfin l’aveuglement d’historiens français reprenant sans examen critique le paradigme historiographique, à propos duquel Sternhell parle de « système fermé ». Cette clé de lecture était aussi le résultat d’une historiographie qui s’était, jusque vers la fin des années 1960, relativement peu ouverte aux travaux menés à l’étranger (par exemple ceux de George Mosse aux États-Unis (Audoin-Rouzeau, 2001, p. 183-186)8 ; le livre de Robert Paxton n’était pas encore sorti) et qui avait analysé l’histoire des droites dans un cadre national fermé aux circulations transnationales.

27Sternhell a aussi avancé l’idée que les historiens de « l’école de Sciences Po » auraient, consciemment ou non, contribué à préserver l’image de la France dépositaire des principes de 1789 en affirmant qu’elle fut épargnée par le fascisme contrairement à d’autres nations européennes. Ils auraient également accrédité l’idée que la gauche française aurait été un rempart efficace à la menace fasciste après la crise du 6 février 1934. Enfin, l’historien israélien cible ce qu’il nomme le système de « mandarinat français » qui aurait dissuadé les spécialistes de l’histoire politique de la France contemporaine, en poste à Sciences Po ou en université, de remettre en cause les thèses de René Rémond pour ne pas compromettre leur carrière (Sternhell, 2014, p. 254).

28Cette idée que les spécialistes de l’histoire politique auraient formé, à cette période en France, une « chapelle », est discutable. Le terme de « nébuleuse » employé par Pierre Milza convient davantage car le groupe en question était hétérogène tant du point de vue des institutions dans lesquelles ses représentants étaient en poste que des champs de recherche sur lesquels ils travaillaient. Si parmi les auteurs critiques d’articles envers Ni droite ni gauche figuraient bien des historiens exerçant à Sciences Po (Serge Berstein, Michel Winock et Pierre Milza), d’autres étaient en fonction dans des universités étrangères : Suisse, Philippe Burrin était en poste à celle de Genève ; Israélien, Shlomo Sand l’était à celle de Tel Aviv (où il devint professeur en 1985 après avoir soutenu en France une thèse sur Sorel et cofondé en 1983, avec Jacques Julliard, les Cahiers Georges Sorel). Jacques Julliard était depuis 1978 directeur d’étude à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Historien, son parcours est aussi celui d’un intellectuel engagé et d’un journaliste : appartenant au courant de la deuxième gauche, il était, au moment de la controverse autour de Ni droite ni gauche, proche d’Esprit et éditorialiste au Nouvel Observateur. Docteur en sociologie politique de l’EHESS, Michel Charzat a fait une carrière politique au Parti socialiste (PS).

  • 9 L’équipe de la revue fut accueillie après-guerre dans l’immeuble des Éditons du Seuil au (...)

29À ces enjeux autour du paradigme rémondien s’ajoutent ceux en matière de stratégie éditoriale et autour de la revue Esprit. Les deux questions sont liées, Esprit ayant des liens étroits avec les Éditions du Seuil depuis la période de l’après-1945 (Winock, 1996, p. 253-259 ; Boudic, 2005, p. 17-35)9. Or, on a souligné plus haut les analyses de Sternhell à propos des engagements d’Esprit des années 1930. Sa volonté de rupture avec le « désordre établi » est identifiée par Sternhell comme ayant contribué à saper les fondements du régime démocratique et conduit l’équipe de Mounier sur des positions très proches du fascisme. Il rappelle qu’en mai 1935 Mounier assista à Rome, avec d’autres intellectuels, à un congrès franco-italien sur les corporations et qu’il en tira un article élogieux à l’endroit du système corporatiste, soulignant même plusieurs aspects positifs de l’expérience mussolinienne (Esprit, 1935). L’historien analyse le choix de faire reparaître Esprit entre novembre 1940 et août 1941, avec l’aval de la censure vichyste, comme une adhésion à la Révolution nationale malgré la politique de collaboration engagée par Pétain et le statut d’exclusion des juifs. Il rappelle également l’influence que la pensée de Mounier eut sur l’École des cadres d’Uriage.

  • 10 Dans cette lettre à Sternhell, Domenach défendait la même conception que Paul Flamand (...)

30Or Ni droite ni gauche a été publié au Seuil en 1983, comme La droite révolutionnaire cinq ans plus tôt, dans la collection dirigée par Michel Winock. Sternhell estime que celui-ci aurait cédé aux pressions des responsables du Seuil juste après la sortie du livre. Il évoque dans Histoire et Lumières les attaques de Paul Flamand contre ses démonstrations sur Mounier, Esprit et Uriage ; le fondateur du Seuil lui aurait affirmé que « l’histoire est une science impossible. Seuls les témoins et les acteurs seraient capables de reconstituer et de faire comprendre leur temps » (Sternhell, 2014, p. 257). À la réaction de Paul Flamand firent écho les articles dans Esprit ou lettres reproduites dans la revue au contenu critique envers Ni droite ni gauche : les textes de Shlomo Sand et Jean-Marie Domenach10 parus dès l’été 1983, puis ceux de Paul Thibaud et Jean-Luc Pouthier en 1989, de Joël Roman en 1994, etc. La revue a également contre-attaqué en éditant les numéros d’Esprit de 1940-1941 en 2004.

  • 11 Rééditions aux éditions Complexe en 1987, Fayard en 2000, Gallimard-Folio en 2 (...)

31Tandis que Sternhell a quitté le Seuil à l’occasion des rééditions successives de Ni droite ni gauche11, l’éditeur de la rue Jacob assurait la publication de plusieurs ouvrages sur le fascisme, ceux de Philippe Burrin (La dérive fasciste en 1986 et Fascisme, nazisme, autoritarisme en 2000), de Michel Winock (Nationalisme, antisémitisme et fascisme en France en 1990) et de Pierre Milza (Les fascismes en 1991), historiens tous critiques envers les thèses de Ni droite ni gauche, même s’ils ont admis la validité de certaines d’entre elles.

  • 12 M. Winock, « À propos d’une attaque de Sternhell », dans Fascisme français ? La controve (...)
  • 13 Le titre originel est Histoire politique de la revue « Esprit », 1930-1950. Ce (...)
  • 14 Ibid., p. 234-251.

32C’est sur Michel Winock que convergent plusieurs des éléments sur lesquels se cristallise la controverse. Disciple de René Rémond, il est l’un des membres de la nébuleuse des historiens contemporanéistes de Sciences Po où il a été élu en 1979. Il était responsable d’une collection d’histoire au Seuil et fut proche des groupes Esprit et de la revue (Winock, 2014, p. 231)12. Il s’est fait l’historien des deux premières décennies de la revue (1930-1950), c’est-à-dire au cours de la période Mounier. Dans cet ouvrage publié au Seuil en 1975, réédité chez le même éditeur en 199613, Michel Winock relativisait le dérapage de 1940-1941 en le présentant comme un « faux pas » et en distinguant les positions d’un Mounier mettant en cause la démocratie parlementaire, soit dans la forme que prit le régime de la IIIe République au cours des années 1930, d’avec le rejet de la démocratie en soi tel que l’a incarné le régime de Vichy. Il soulignait par ailleurs le soutien critique apporté au Front populaire en 1936, la condamnation des accords de Munich par Mounier, l’interdiction d’Esprit en août 1941, l’arrestation et l’emprisonnement de Mounier par le régime de Vichy début 1942, son repli à Dieulefit fin 1942 et, de là, ses contacts avec des membres de la résistance lyonnaise14, etc.

  • 15 Pour les affirmations de Sternhell qui suivent, nous utilisons Histoire et Lumières, op. (...)

33Michel Winock a enfin eu avec Zeev Sternhell une relation amicale. Les deux hommes se sont rencontrés peu après la parution de son livre sur Barrès et Winock lui a alors proposé d’éditer au Seuil La Droite révolutionnaire, puis Ni droite ni gauche. Le différend entre eux fait l’objet d’une lecture antagonique. À l’origine, Sternhell prévoyait de publier un seul ouvrage sur le fascisme français entre la fin du XIXe siècle et la Seconde Guerre mondiale. Son matériau étant très volumineux, les analyses prenant de l’ampleur, il a choisi de scinder en deux son étude en arrêtant la première partie (La Droite révolutionnaire) à 14-18. Dans ces conditions, selon Sternhell15, Winock savait très bien quels étaient les axes de démonstration du livre suivant sur l’entre-deux-guerres. Toujours selon lui, lorsqu’il remit le manuscrit à son éditeur à l’été 1982 et jusqu’à la parution de Ni droite ni gauche début janvier 1983, Winock n’a fait que des remarques sur des questions de détail et non sur le fond. Il a, par ailleurs, fait de la publicité autour du livre lors de sa sortie, obtenant notamment un article d’entretien de Sternhell avec Emmanuel Todd dans Le Monde (14 janvier 1983). Sternhell estime qu’après la publication, Michel Winock s’est retourné contre lui face aux réactions de membres de la rédaction d’Esprit, notamment de Jean-Marie Domenach, de Paul Flamand l’ancien directeur du Seuil, et à celles des historiens de Sciences Po. Sternhell, qui prit connaissance de ce changement de position à la lecture de son article dans Le Débat en mai 1983, se sentit trahi.

  • 16 Voir Winock, 2014, p. 231-235.

34Michel Winock, lui, se défend d’avoir trahi la confiance de son ancien ami. Dans une mise au point publiée lors de la réédition de Nationalisme, antisémitisme et fascisme en France en 2014, texte repris dans Fascisme français ? La controverse, paru la même année16, il affirme l’avoir prévenu, pendant la préparation du manuscrit de Ni droite ni gauche, de ses désaccords avec plusieurs de ses démonstrations essentielles. Il indique lui avoir dit qu’il distinguait sa fonction d’éditeur de sa casquette d’historien qu’il a reprise pour procéder à une critique de fond des thèses de Ni droite ni gauche dans son article du Débat. Il se défend d’avoir cédé aux pressions des intellectuels d’Esprit et à celles de ses collègues de Sciences Po par carriérisme. Il souligne que ses liens avec la rédaction de la revue ont pris fin en 1978, qu’il a été élu professeur à Sciences Po en 1979 et qu’il ne visait donc nullement la succession de René Rémond où d’ailleurs l’auteur des Droites en France n’était pas professeur à ce moment-là ; il l’était à l’Université de Paris X-Nanterre et a présidé la Fondation nationale des Sciences politiques de 1981 à 2007. Quant à la critique de n’avoir pas osé remettre en cause le paradigme rémondien, Michel Winock répond, dans son article du Débat, qu’il a reconnu la validité de la démonstration de Sternhell sur l’émergence d’une nouvelle droite fin XIXe-début XXe qui contredit le schéma tripartite de Rémond. Le fossé s’est ensuite creusé entre les deux historiens jusqu’à devenir irréductible.

Un contexte politique marqué par les difficultés de la gauche au pouvoir et la percée du Front national (FN)

  • 17 Au lendemain de la victoire de la gauche en mai 1981, des formules évoquant une chasse a (...)
  • 18 Les oppositions à la réforme Savary ont donné lieu à une forte mobilisation dans la rue (...)

35Un autre facteur explicatif concerne le double contexte politique dans lequel s’inscrit la parution de Ni droite ni gauche. Le premier élément renvoie à la politique de la gauche au pouvoir depuis mai 1981 et aux difficultés auxquelles elle se heurte moins de deux ans plus tard. Le chômage est en forte augmentation, le tournant de la rigueur adopté en 1983 suscite des déceptions. Les oppositions de droite à la majorité sont fortes, reprochant notamment au gouvernement des mesures et des méthodes autoritaires : sont dénoncées une forme d’épuration dans l’audiovisuel17, les réformes envisagées dans le système scolaire visant en particulier l’école libre (projet de loi Savary)18.

36Le deuxième élément du contexte politique concerne les percées électorales du FN à partir du scrutin municipal de Dreux en septembre 1983 (la liste FN de Jean-Marie Stirbois a obtenu 16,7 %), puis des élections européennes du printemps 1984 (le FN a rassemblé 10,9 % des voix). Jusque-là marginal, le FN s’enracine durablement dans le champ politique français, et son leader revendique l’héritage politico-idéologique de Vichy : dans plusieurs déclarations fortement médiatisées, il évoque des épisodes sombres de la Seconde Guerre mondiale et de l’Occupation. Aussi, des politologues et historiens s’interrogent sur la nature du FN et ses filiations idéologiques (Milza, 1992, p. 691-732 ; Mayer et Perrineau, 1989).

37La percée politique du FN a été précédée, depuis la fin des années 1960, d’une rénovation idéologique de l’extrême droite par le courant de la « Nouvelle Droite ». Emmené par Alain de Benoist, il est structuré autour de revues (Éléments, Nouvelle École) et du Groupement de recherches et d’études sur la civilisation européenne (GRECE). Ses thématiques s’articulent autour de la contestation de l’ordre libéral, du refus de l’universalisme et de l’égalitarisme au profit d’un ethno-différentialisme (Duranton-Crabol, 1988). Le Club de l’Horloge, cercle de réflexion fondé en 1974 et présidé par Yvan Blot, reprend certaines de ses idées tout en récusant son antilibéralisme. Sur le plan stratégique, il préconise une intégration de l’extrême droite dans la droite républicaine tandis que la Nouvelle Droite opère essentiellement sur le terrain métapolitique. La bataille idéologique du courant emmené par Alain de Benoist, jusque-là peu connue, commence à être médiatisée à la fin des années 1970 et des périodiques (Le Figaro Magazine de Louis Pauwels), ainsi que le FN, s’inspirent de certaines de ses thématiques.

  • 19 Les actes sont publiés en 1984 sous le même titre (A. Michel).

38La parution de Ni droite ni gauche s’inscrit dans un contexte favorable à l’extrême droite qui instrumentalise dès lors certaines des thèses du livre au service d’un révisionnisme à fondement politique. Elle reprend en particulier l’idée selon laquelle le fascisme aurait une matrice dominante issue de la gauche et en vient à fustiger la politique de la majorité comme étant le produit de méthodes autoritaires et d’un totalitarisme rampant. Elle tente d’accréditer l’idée que le socialisme équivaut au fascisme, ce qui lui permet de détourner l’accusation de fascisme dont elle est la cible. Ainsi, au soir des élections européennes en juin 1984, le leader du FN déclarait sur TF1 que « le fascisme est un avatar de la gauche » et qu’« il y a plus d’une affinité entre M. Jospin et Mussolini ». Un colloque, intitulé « Socialisme et fascisme, une même famille ? », est organisé en novembre 1983 par le Club de l’Horloge et présidé par Yvan Blot19. Les thématiques traitées par les participants interrogent les origines de gauche du fascisme (François-Georges Dreyfus), la mise en cause du passé résistant de la gauche (Jules Monnerot), l’antisémitisme de socialistes utopiques comme Fourier et Proudhon (Michel Leroy). Les thèmes communs au socialisme et au fascisme sont ciblés (Yvan Blot), tandis qu’un compte rendu sélectif du livre de Sternhell est présenté par Henry de Lesquen. Déformant les thèses de l’historien, l’opération répond là aussi à la stratégie visant à détourner l’accusation de fascisme sur la gauche et à montrer que le socialisme porte en lui les germes du totalitarisme. Ainsi, l’extrême droite sort blanchie de l’assimilation au fascisme.

  • 20 Intitulé « L’extrême droite et ses connivences », il était organisé par l’Institut (...)

39Zeev Sternhell a récusé l’instrumentalisation de son travail lors d’un colloque organisé à Paris en mars 198420 et dans une interview parue dans Le Monde en mai suivant (1984). Sans remettre en cause sa démonstration qui situe l’origine du fascisme dans la synthèse entre nationalisme et socialisme, il a précisé qu’il résultait de formes particulières de socialisme : les socialistes dissidents révisant le marxisme sont amenés au-delà de l’univers socialiste. Jules Monnerot (26 mai 1984) et Yvan Blot (28 mai 1984) sont intervenus à leur tour dans Le Monde pour réaffirmer les thèses révisionnistes sur la forte porosité entre socialisme et fascisme.

Les enjeux mémoriels autour de la période 1930-1945

  • 21 Sa diffusion télévisée en France, en raison de son caractère tardif comparativ (...)
  • 22 Il a été extradé de Bolivie vers la France en février 1983.
  • 23 Dans une interview accordée à L’Express publiée le 28 oct.-4 nov. 1978, l’ancien directe (...)
  • 24 À propos du positionnement des forces politiques sur l’antisémitisme, voir Ban (...)

40Le dernier facteur susceptible d’avoir donné un retentissement singulier à Ni droite ni gauche a trait aux enjeux mémoriels autour de la période des années 1930 et de celle de la Seconde Guerre mondiale. Après une phase de mise à distance d’une partie des réalités des années 1930-1945 dans la mémoire collective, un processus de remémoration se développe dans le monde occidental. Inaugurée par le procès Eichmann à Jérusalem en 1961-1963, celui des gardiens du camp d’Auschwitz à Francfort en 1963-1965, poursuivie en France sous l’effet de la diffusion de films documentaires (Le Chagrin et la Pitié de Marcel Ophüls en 1971) et de fiction (la série américaine Holocaust en 197821), sous l’effet des poursuites judiciaires ouvertes à l’encontre d’anciens tortionnaires nazis (Klaus Barbie22) et de responsables français de la répression des juifs et des résistants (Paul Touvier, René Bousquet, etc.), l’anamnèse concerne le génocide des juifs. Or, la prise de conscience collective du génocide est entachée en France par l’affirmation et la médiatisation des thèses négationnistes (notamment celles de Robert Faurisson et de Louis Darquier de Pellepoix23) et par des attentats antisémites à Paris en 1980-198224. L’anamnèse concerne aussi Vichy dont les responsabilités dans la persécution des juifs et des résistants, dans la collaboration avec l’Allemagne nazie, ont été démontrées par Robert Paxton dans La France de Vichy. Ainsi, une mémoire problématique de la période 1940-1944, le « syndrome de Vichy » de Henry Rousso (1987), se développe dans les années 1970 et 1980.

41Les divisions des années 1940-1944 ont tendance à être réactivées par des forces politiques qui, dans les débats parlementaires en particulier, s’accusent mutuellement de collaboration et de fascisme. Les soupçons sont jetés sur des responsables politiques ou des partis suspectés de dissimuler un passé trouble. Dans cette perspective, ce sont les cadres des forces de gauche dont la parole fait particulièrement l’objet de suspicion (Rousso, 1987, chapitre 5, p. 195 et suiv.). Jusque-là en effet, l’opinion commune avait tendance à considérer que toute la gauche avait résisté à un régime de Vichy identifié de manière quasi exclusive à la droite. Or, les travaux de plusieurs historiens montrent que des dirigeants issus de la gauche ont participé au régime de Vichy et/ou ont été collaborationnistes. Philippe Burrin (1986) a, on l’a dit, publié en 1986 un livre important sur la « dérive fasciste » de Jacques Doriot venu du parti communiste, de Marcel Déat issu de la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO) et de Gaston Bergery ancien du parti radical. Doriot a également fait l’objet d’une biographie de Jean-Paul Brunet parue en 1986. Patrick de Villepin (1988) a retracé le parcours d’intellectuels pacifistes intégraux, engagés à gauche dans l’entre-deux-guerres, et passés à Vichy (Victor Margueritte, Léon Émery, etc.) par aversion pour toute forme de guerre.

  • 25 Pareillement, depuis le début des années 1970, le passé du secrétaire général du Parti c (...)

42Une partie de l’identité de la gauche reposait sur l’idée qu’elle avait été, contrairement à ce qui s’était produit en Italie ou en Allemagne, un rempart efficace contre la menace fasciste. Idée désormais battue en brèche. Il convient d’évoquer également les soupçons qui ont pesé sur le passé de François Mitterrand dans les années 198025. Même si les polémiques à ce propos ont éclaté principalement en 1994, les soupçons de la décennie précédente ont contribué à jeter une ombre sur la mémoire de la gauche socialiste. Ces interrogations et ces doutes sur le passé de la gauche ont facilité la stratégie de l’extrême droite consistant à détourner sur la première les accusations de fascisme et, inversement, à en éloigner à la fois Vichy qui se voyait réhabilité, et le FN qui gagnait en légitimité.

  • 26 Devant l’histoire. Les documents de la controverse sur la singularité de l’extermination (...)
  • 27 La question de l’historisation du nazisme a été posée et défendue dès 1985 par (...)

43Ce contexte d’anamnèse entourant la période 1930-1945 a contribué au retentissement des controverses sur Ni droite ni gauche. Car ayant mis en lumière, dans ses travaux, la tendance, de la part de responsables politiques et d’intellectuels, à l’occultation de certains aspects d’un passé trouble des années 1930 et de 1940-1945, Sternhell a contribué à faire émerger une mémoire complexe et en partie refoulée de la période. D’autres travaux, avant et après 1983, à commencer par La France de Vichy de Robert Paxton paru en 1973, ont, de la même manière, contribué au processus d’anamnèse sur cette période de l’histoire de France. Ceux de Sternhell y ont leur part. À ce titre, une comparaison avec les évolutions de la mémoire de la période années 1930-1945 et les débats suscités par la question du fascisme dans d’autres pays européens, est éclairante. Dans les deux nations ayant connu un régime fasciste avant la guerre, l’Italie et l’Allemagne, les controverses sur l’interprétation du fascisme et du nazisme ont été très vives parmi les historiens spécialistes de ces questions et ont, de la même manière qu’en France à propos de Ni droite ni gauche et à la même période, franchi les limites des cercles académiques pour se déployer dans les milieux intellectuels et la sphère médiatique. Le feu des controverses a été ouvert en Italie en 1975 autour du livre d’entretien sur le fascisme publié par Renzo De Felice qui, avec cet ouvrage et le précédent paru en 1974 et consacré, à travers la biographie de Mussolini, aux années 1929-1936 du régime fasciste, a bouleversé les interprétations du fascisme italien (dimension révolutionnaire du fascisme ; consensus des masses autour du régime) et ruiné la grille de lecture antifasciste du phénomène qui dominait jusque-là. Les polémiques, si elles furent intenses dans la seconde moitié des années 1970, ont perduré dans les années 1980 et 1990, pour ne s’apaiser véritablement qu’après la disparition de De Felice en 1996. En Allemagne de l’Ouest, la « querelle des historiens » (le Historikerstreit) s’est développée en 1986-1989 à propos des interprétations du nazisme comme réaction préventive à la menace bolchevique et de l’Holocauste comme réaction aux crimes du stalinisme élaborés par Ernst Nolte. Là aussi très vive, la polémique a opposé, dans la presse notamment, Ernst Nolte à Jürgen Habermas qui a réfuté les thèses du premier (1988)26. Au-delà des controverses autour des propositions de Nolte, les débats posaient la question de l’historisation du nazisme, de son inscription dans un continuum de l’histoire allemande, alors que jusque-là la période 1933-1945 avait été isolée de celle-ci27. En République fédérale d’Allemagne (RFA), en Italie comme en France, les interrogations autour de la mémoire de la période de l’entre-deux-guerres et de celle de la Seconde Guerre mondiale expliquent pour une part non négligeable le retentissement des controverses historiographiques autour des lectures du fascisme et du nazisme.

La portée de la controverse

Une contribution au renouvellement de l’histoire politique de la période contemporaine

  • 28 Voir la réflexion d’ordre historiographique et épistémologique que livre François Bédari (...)

44L’histoire des idées pratiquée par Sternhell, tenant assez peu compte du contexte historique, des phénomènes de circulation, de réception, d’appropriation, dans des groupes sociaux, des idées, n’a pas manqué de faire l’objet de critiques. De même, sa méthodologie a été, sur certains points, épinglée. Toutefois, comme nous l’avons souligné dans l’examen des controverses ayant entouré Ni droite ni gauche dans les années 1980, ces débats ont nourri les réflexions en cours des contemporanéistes à propos de leur champ disciplinaire. Car l’histoire politique de la période contemporaine était, à partir de la fin des années 1970 et dans les années 1980, en train d’opérer un important renouvellement au moyen de l’ouverture à des historiographies étrangères, vers d’autres disciplines, de l’exploration de terrains neufs, grâce également à la réflexion historiographique et épistémologique menée dans le champ de l’histoire du temps présent. L’Institut d’histoire du temps présent (IHTP) venait d’être fondé en 197828. La revue Vingtième siècle avait vu le jour sous la houlette de la Fondation nationale des Sciences politiques en 1984 et les principaux représentants de l’histoire politique en France, autour de René Rémond, allaient publier, en 1988, le livre programmatique Pour une histoire politique (Le Seuil) qui témoignait des avancées récentes d’une histoire politique s’appuyant pour se renouveler sur la science politique, la sociologie, l’anthropologie ou la linguistique, et évoluant vers une histoire culturelle du politique. L’importante Histoire des droites en France dirigée par Jean-François Sirinelli, qui associait à l’histoire politique une approche par une histoire culturelle englobant les domaines des cultures politiques, de la mémoire, des représentations et des sensibilités, paraissait en 1992.

  • 29 Concernant l'histoire de la Grande Guerre, les thèses de Jean-Jacques Becker (1977) et d (...)

45Pareillement, l’histoire des relations internationales (autour de l’Institut d’histoire des relations internationales contemporaines de la Sorbonne, de la revue Relations internationales lancée en 1974 et animée par Jean-Baptiste Duroselle et ses élèves), et avec elle l’histoire de la guerre, notamment celle de 14-18 (autour de Jean-Jacques Becker et Stéphane Audoin-Rouzeau et bientôt du Centre international de recherche de l’Historial de la Grande Guerre de Péronne fondé en 1988), se renouvelaient au moyen d’une histoire culturelle intégrant les terrains des opinions publiques, des imaginaires collectifs, des sensibilités, de la mémoire (Milza, 1980 et 1981)29. Les débats sur le type d’histoire pratiquée par Sternhell et sa méthodologie ont accompagné les mutations en cours affectant l’histoire politique de la période contemporaine.

La controverse et l’essor des recherches sur le fascisme français

46Bon nombre d’analyses de Sternhell ont été récusées par les historiens dans leurs articles critiques des années 1983-1986 sur Ni droite ni gauche. Toutefois, le livre et les controverses ayant accompagné sa publication eurent pour effet d’inciter les historiens à rouvrir les dossiers de l’extrémisme politique de droite à la fin du XIXe et au XXe siècle, à réexaminer des phénomènes ignorés, ou mal cernés quant à leur nature, à revoir leur grille de lecture, parfois à se lancer dans de nouvelles recherches.

47Ils se sont particulièrement intéressés à la ligue des Croix-de-Feu transformées en PSF après la dissolution des ligues prononcée par le Front populaire en 1936. Car les deux organisations dirigées par François de la Rocque furent une ligue et un parti de masse. Les considérer comme fascistes revient à démentir la marginalité du phénomène et admettre au contraire sa profonde emprise dans la France des années 1930. La vision binaire consistant à opposer un « camp » des historiens étrangers tenants du classement des deux organisations comme fascistes à une « chapelle » d’historiens français soutenant la thèse de « l’immunité » française au fascisme ne correspond que partiellement à la réalité ; car des historiens étrangers estiment que le PSF ne fut pas fasciste (Sean Kennedy) ou hésitent à le classer comme tel (William D. Irvine), tandis que des politistes français (Michel Dobry, Laurent Kestel, Didier Leschi) l’analysent comme une organisation fasciste. Zeev Sternhell, on l’a dit, n’a pas centré sa réflexion, dans Ni droite ni gauche, sur les Croix-de-Feu et le PSF. C’est lors des rééditions successives de son livre, notamment dans celles de 2000 et de 2012, qu’il a accordé davantage de place aux mouvements de La Rocque pour les considérer comme fascistes.

48L’historien américain Robert Soucy, dans un livre traduit en français en 2004, plus récemment les historiens britanniques Brian Jenkins et Chris Millington (2015, 2020), classent les Croix-de-Feu et le PSF dans la catégorie du fascisme, et ce, en dépit du refus de recourir à la violence pour s’emparer du pouvoir (notamment lors de la crise du 6 février 1934, Dard et Philippet, 2023), puis de l’acceptation par le PSF du jeu politique parlementaire à partir de 1936, et d’une modération du discours. Les auteurs estiment qu’il s’agit là d’une tactique consistant à dissimuler les intentions véritables et la nature des mouvements (Meltz, 2023, p. 340-344). La Rocque aurait cherché à éviter une interdiction de ses organisations par le gouvernement, en 1934 et surtout à partir de 1936 ; il aurait écarté la perspective d’une prise du pouvoir par la force de crainte d’une répression de la part d’un appareil d’État puissant. Ayant à l’esprit la réussite des accessions au pouvoir au moyen de stratégies légales de Mussolini en octobre 1922 et de Hitler en janvier 1933, à la tête d’un parti de masse de plus d’un million de membres en 1939, il comptait sur les élections législatives de 1940 pour parvenir au pouvoir. Pareillement, la quasi-absence d’antisémitisme dans les discours et programmes du PSF masquerait un antisémitisme latent.

49Deux autres historiens anglophones (canadiens) contestent ces lectures sans toutefois considérer le PSF comme un parti nationaliste-conservateur et chrétien social : Sean Kennedy et William D. Irvine le classent dans une troisième catégorie, celle de la droite autoritaire et nationaliste. Néanmoins, eu égard à l’hostilité continue des Croix-de-Feu et du PSF à l’encontre de la démocratie parlementaire, les auteurs considèrent que si leur chef était parvenu au pouvoir, il aurait instauré un régime autoritaire (Kennedy, 2007 ; Irvine, 1991, p. 271-295).

50Les historiens refusant de considérer les organisations de La Rocque comme fascistes ne forment guère, on l’a dit, un groupe homogène. Auteur d’une thèse sur le PSF soutenue en 2002, Jean-Paul Thomas affirme que La Rocque a fait évoluer le PSF vers l’acceptation croissante du jeu politique démocratique et le ralliement aux institutions parlementaires (Thomas, 1999 ; 2016) ; or, c’est au cours de cette période 1936-1939 que les adhérents ont massivement afflué dans les rangs du parti. Inversement, Laurent Joly (2015) a montré que la radicalisation du Parti populaire français (PPF) après 1937, comme celle d’autres organisations comme le Francisme de Bucard, notamment au moyen de l’antisémitisme, ont conduit à leur affaiblissement puis à leur échec politique. Un autre facteur du succès du PSF réside dans son action sociale (soupes populaires, distribution de vêtements, etc.), rendue possible par une forte mobilisation des femmes, nombreuses à rejoindre le mouvement (environ 200 000) (Lee Downs, 2011, p. 118-163 ; Conord, 2016, p. 187-204).

51La catégorisation des Croix-de-Feu (Kéchichian, 2006) et celle du PSF ne peuvent être établies au moyen du paradigme de René Rémond (un avatar de la droite bonapartiste) ; les deux organisations ne relèvent pas non plus du fascisme au regard de l’empreinte chrétienne sociale de leurs programmes et de leur action. Jacques Nobécourt (1996), biographe de La Rocque, insiste sur le nationalisme et le christianisme social du chef du PSF.

52Les divergences d’interprétation à leur propos peuvent s’expliquer par le fait de privilégier le recours à une bibliographie en anglais et/ou à des sources imprimées (périodiques, programmes, discours, etc.) du côté des tenants du caractère fasciste des deux organisations (la majorité des historiens anglophones, les politistes français), le recours à des archives du côté des tenants de la thèse contraire. Un autre facteur des divergences de lecture, et qui a fortement contribué à rendre les débats vains, renvoie aux différences de définition du fascisme, large et élastique du côté du premier groupe (chez Robert Soucy notamment), restrictive pour les représentants du second.

  • 30 Dans un article pionnier, Raoul Girardet avait fait une semblable analyse, voir Girardet (...)

53À l’évidence, si la validité de la grille de lecture proposée par Sternhell a été récusée par plusieurs historiens, ses travaux ont contribué à rendre caduque celle forgée par René Rémond. Ce qui a encouragé des historiens à tenter d’élaborer de nouvelles grilles de lecture permettant de saisir la nature et les mutations des droites françaises au cours du premier XXe siècle. Philippe Burrin a ainsi forgé une analyse sur l’influence du fascisme selon trois cercles concentriques et selon un champ magnétique permettant de saisir la dynamique d’imprégnation de l’idéologie fasciste dans les milieux politiques, journalistiques et intellectuels (Burrin, 1986, p. 14-26 ; Meltz, 2023, p. 337-338)30. Le premier cercle comprend les éléments du noyau dur (Francisme de Bucard, Solidarité française de Renaud, PPF, Rassemblement national populaire [RNP], rédaction de Je suis partout…). Le suivant correspond à une « zone de fascisation avec un dégradé » (certains éléments des ligues et d’extrême droite comme la Jeune Droite de Thierry Maulnier). Une zone périphérique constitue le troisième cercle dans lequel se situent des groupes ayant cherché non à reproduire en totalité un modèle fasciste, mais qui se sont inspirés de l’une ou l’autre de ses caractéristiques pour remédier à la crise du système capitaliste libéral ou à celle de la démocratie parlementaire : par exemple les corporations italiennes (Musiedlak, 2010 ; Costa Pinto, 2017) pour les personnalistes d’Esprit et de l’Ordre nouveau ; ou la recherche d’un leader politique capable de réformer le système parlementaire dans le sens d’un renforcement du pouvoir exécutif.

54Ce cadre conceptuel est validé par les travaux plus récents qui développent une approche transnationale en mettant en évidence les phénomènes de transferts culturels et de circulations d’idées politiques d’un pays à un autre, de manière à saisir la diffusion du fascisme depuis des centres (Italie et Allemagne) et son imprégnation dans la culture politique française (Costa Pinto, 2011 ; Costa Pinto et Kallis, 2014 ; Bauerkämper et Rossolinski-Liebe, 2017 ; Di Michele et Focardi, 2022). Ainsi, les travaux sur l’histoire du voyage en Italie fasciste (Poupault, 2014), en Allemagne nazie (Sallée, 2017 ; Dard, Mattiato, Poupault et Sallée, 2017), sur l’histoire des relations culturelles entre la France et l’Italie ou l’Allemagne, soulignent le rôle de médiateurs culturels, parfois organisés en associations culturelles (le comité France-Italie et son équivalent italien), dans l’influence, à divers degrés, du fascisme (Fraixe, Piccioni et Poupault, 2014 ; Guedj et Meazzi, 2017). Le régime italien a d’ailleurs tenté, à côté d’une politique visant à influencer directement, au moyen d’un soutien financier, des mouvements politiques et leurs journaux, et à côté d’une politique cherchant à organiser en une « internationale noire » les mouvements fascisants européens (Cuzzi, 2005), de mettre en œuvre une politique culturelle (organisation d’expositions, de conférences, enseignement de la langue [Dubois, 2014, p. 27-43 ; Lorenzelli, 2023]) chargée de relayer des représentations positives de lui et de faire passer des éléments de son idéologie en direction des pays étrangers (Cavarocchi, 2010 ; Matard-Bonucci, 2018, p. 101-113).

55L’ensemble de ces recherches conduit à établir que si le fascisme est resté minoritaire en France, au regard de sa relative faiblesse organisationnelle, il ne fut pas un phénomène marginal car il exerça une influence diffuse sur une partie des milieux politiques et intellectuels pris dans son champ magnétique.

56Positionnement des historiens dans le champ académique, stratégies éditoriales, querelles personnelles, contexte politique et retour d’une mémoire brûlante de la période 1930-1945 se sont mêlés pour constituer un terrain propice au retentissement médiatique de Ni droite ni gauche qui fit événement entre 1983 et 1986. Parmi ces facteurs, les enjeux mémoriels sur la période de Vichy, à la fois à propos de la nature du régime de Pétain, du parcours de certains intellectuels ou politiques qui avaient un temps soutenu la Révolution nationale, et à propos de la mémoire de la Shoah, furent décisifs. Car la question mémorielle est présente à la fois dans la lecture historienne de la période (tendance à l’effacement de certaines réalités de Vichy chez Rémond), dans la tendance au refoulement de certains épisodes du parcours de responsables d’Esprit et du Seuil, comme dans la filiation idéologique du FN et de certains de ses cadres. Par ailleurs, les responsables du FN ont instrumentalisé la mémoire de la Seconde Guerre mondiale à des fins politiciennes.

57L’apaisement relatif de cette mémoire des années 1940-1944, favorisé notamment par le discours de Jacques Chirac lors de la commémoration de la rafle du Vel d’Hiv’ le 16 juillet 1995, contribue à expliquer que si les controverses sur Ni droite ni gauche ont perduré au cours des années 1990-2010, elles n’ont plus eu la résonance médiatique de la décennie 1980, se limitant pour l’essentiel aux cercles académiques.

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Notes

1 Sur son parcours dans les années 1930, voir (Dard, 2008).

2 Il est mort d’une crise cardiaque à l’issue de l’audience le 17 octobre 1983.

3 Lui aussi s’était penché sur la pensée de Maurice Barrès qu’il avait interprétée comme relevant du fascisme dont il donne une définition très extensive : voir Soucy, 1972.

4 L’ouvrage sur Barrès avait été réédité une première fois chez Complexe en 1985. La droite révolutionnaire l’avait été au Seuil en 1984, puis chez Gallimard-Folio en 1997. Ni droite ni gauche l’avait été chez Complexe en 1987 et 2000.

5 Autrement, 2004. La version en anglais date de 1995.

6 Voir aussi les études sur le maurrassisme et l’Action française réunies en plusieurs volumes, entre 2008 et 2012, par Olivier Dard, Michel Leymarie, Michel Grunewald sous le titre L’Action française. Culture, société, politique (vol. I à IV).

7 Les références sur ces deux organisations sont mentionnées ci-dessous en 3e partie.

8 La diffusion des travaux de G. Mosse a été tardive en France.

9 L’équipe de la revue fut accueillie après-guerre dans l’immeuble des Éditons du Seuil au 27 rue Jacob ; la revue a créé une collection « Esprit » au Seuil ; Paul Flamand a été membre du comité de direction d’Esprit jusqu’en 1957. Toutefois, la revue a toujours été indépendante de l’éditeur financièrement, tandis que Flamand a su progressivement imposer son autonomie à la tête du Seuil.

10 Dans cette lettre à Sternhell, Domenach défendait la même conception que Paul Flamand selon laquelle seuls les témoins et acteurs de l’histoire sont en mesure de connaître la vérité historique.

11 Rééditions aux éditions Complexe en 1987, Fayard en 2000, Gallimard-Folio en 2012.

12 M. Winock, « À propos d’une attaque de Sternhell », dans Fascisme français ? La controverse, op. cit., p. 231.

13 Le titre originel est Histoire politique de la revue « Esprit », 1930-1950. Celui de la réédition est « Esprit ». Des intellectuels dans la cité, 1930-1950, op. cit.

14 Ibid., p. 234-251.

15 Pour les affirmations de Sternhell qui suivent, nous utilisons Histoire et Lumières, op. cit., p. 273-276.

16 Voir Winock, 2014, p. 231-235.

17 Au lendemain de la victoire de la gauche en mai 1981, des formules évoquant une chasse aux sorcières avaient été lancées pour illustrer la volonté de renouveler une partie du personnel de l’audiovisuel.

18 Les oppositions à la réforme Savary ont donné lieu à une forte mobilisation dans la rue au printemps 1984 conduisant Mitterrand à enterrer la réforme et le gouvernement Mauroy à démissionner en juillet 1984.

19 Les actes sont publiés en 1984 sous le même titre (A. Michel).

20 Intitulé « L’extrême droite et ses connivences », il était organisé par l’Institut socialiste d’études et de recherches et le parti socialiste.

21 Sa diffusion télévisée en France, en raison de son caractère tardif comparativement à d’autres pays européens, a été l’objet de polémiques.

22 Il a été extradé de Bolivie vers la France en février 1983.

23 Dans une interview accordée à L’Express publiée le 28 oct.-4 nov. 1978, l’ancien directeur du Commissariat général aux Questions juives de Vichy a déclaré : « Je vais vous dire, moi, ce qui s’est exactement passé à Auschwitz. On a gazé. Oui, c’est vrai. Mais on a gazé les poux ». Sur le négationnisme, voir Igounet, 2000.

24 À propos du positionnement des forces politiques sur l’antisémitisme, voir Bande, Biscarat et Reichstadt, 2024.

25 Pareillement, depuis le début des années 1970, le passé du secrétaire général du Parti communiste français (PCF) Georges Marchais, parti travailler en Allemagne pour le constructeur d’avions Messerschmitt en décembre 1942, a commencé à susciter une controverse publique qui s’est poursuivie dans les années 1980.

26 Devant l’histoire. Les documents de la controverse sur la singularité de l’extermination des Juifs par le régime nazi. Paris : Éd. du Cerf, 1988.

27 La question de l’historisation du nazisme a été posée et défendue dès 1985 par Martin Broszat. Elle a alors fait l’objet d’un dialogue important entre Martin Broszat et Saul Friedländer. Voir Traverso, 2011, p. 127-152. Voir aussi Kershaw, 1997, chap. IX et X.

28 Voir la réflexion d’ordre historiographique et épistémologique que livre François Bédarida après une douzaine d’années de fonctionnement de l’IHTP dont il a été le directeur : Bédarida, 1993. Voir aussi Rousso, 2000, p. 23-40.

29 Concernant l'histoire de la Grande Guerre, les thèses de Jean-Jacques Becker (1977) et d'Antoine Prost (1977) ont été publiées en 1977. Celle de Stéphane Audoin-Rouzeau (1986), soutenue en 1984, l'a été en 1986.

30 Dans un article pionnier, Raoul Girardet avait fait une semblable analyse, voir Girardet, 1955, p. 529-546.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Olivier Forlin, « La controverse historiographique et le retentissement médiatique de Ni droite ni gauche. L’idéologie fasciste en France de Zeev Sternhell »Balisages [En ligne], 9 | 2025, mis en ligne le 20 mai 2025, consulté le 18 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/balisages/2039 ; DOI : https://doi.org/10.4000/140s5

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Auteur

Olivier Forlin

Maître de conférences en histoire contemporaine, Université Grenoble-Alpes/LUHCIE

olivier.forlin@orange.fr

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Droits d’auteur

CC-BY-SA-4.0

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