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Tout événement se réfléchit – dans d’autres. Hommage à Bernard Lory

Every event is reflected in others. Tribute to Bernard Lory
Nadège Ragaru

Texte intégral

  • 1  Pour n’en citer qu’un exemple, on peut songer aux écrits de Guillaume Lejean coédités par Bernard (...)

1La liberté, une curiosité insatiable, une indifférence aux modes intellectuelles et à des injonctions institutionnelles aussi péremptoires qu’éphémères, l’humilité devant la richesse du monde qui nous entoure et la modestie des moyens pour l’appréhender, la persévérance, la minutie, la discrétion. Réfuter la partition de savoirs qui ne peuvent se construire qu’à travers leurs entrecroisements. Laisser le temps élargir la gamme des possibles, des intéressements que l’on s’autorise et des formes dans lesquelles on les énonce. Telles sont quelques-unes des images qui viennent à l’esprit lorsque l’on évoque le rapport de Bernard Lory à son métier d’enseignant et de chercheur et l’œuvre qu’il a élaborée, arpentant les bibliothèques comme les voyageurs du xixe siècles dont il a si bien parlé parcouraient les territoires ottomans ou austro-hongrois1, faisant de la diversité des savoirs linguistiques autant d’entrées sur des espaces multiculturels. Dans les lignes qui suivent, j’aurais souhaité revenir sur cet art de penser, qui est aussi un art de vivre, en évoquant des moments qui ont joué un rôle essentiel dans la formation de l’historienne que je suis devenue et quelques travaux avec lesquels s’est noué un dialogue rarement explicité.

2Pour tout observateur extérieur, Bernard Lory et moi avons en partage un intéressement et un attachement prioritaire (quoique non exclusif) pour la Bulgarie – attachement qui, dans le champ universitaire français, a longtemps surpris. Bernard la découvrit dans les années 1970 à l’heure d’un communisme qu’il s’étonna de trouver moins corseté qu’il ne l’aurait imaginé. Et peut-être le fut-il en effet. Ou était-ce affaire de génération ? Même sur des terrains où le pouvoir s’exerce sans aménité, les premières recherches sont usuellement des années d’ouverture et d’émancipation pour les jeunes aspirants chercheurs. J’ai découvert la Bulgarie deux décennies plus tard, lors de la chute du communisme – ce temps d’espoir, d’euphorie en vérité, qui porta une génération d’étudiant·es vers l’Est de l’Europe et que la décennie passée a érodé avec une obstination rageuse, jusqu’à le fondre dans un présent européen partagé certes, mais placé sous le signe de la guerre et des autoritarismes. Pourquoi choisit-on un terrain ? Comment vous choisit-il ? Le vocabulaire de l’engouement passionné serait sans doute étranger à Bernard. Mais il comprit, sans parole ou presque, la jeune étudiante qui vint le voir, contrite, au début des années 1990.

3Bernard dispensait alors à l’Inalco des cours de civilisation et d’histoire balkanique. Étudiante à Sciences Po, j’avais décidé d’apprendre le bulgare pour comprendre un pays auquel quelques semaines avaient suffi à me lier. J’étais impatiente. Impatiente d’aller sur le terrain ; impatiente d’acquérir les savoirs linguistiques indispensables à mes recherches. J’avais réussi à convaincre mes enseignants à Sciences Po de me laisser partir un mois pour une mission dont la date coïncidait avec celle des partiels. Je sollicitai, intimidée, un entretien pour expliquer mon absence. Bernard Lory m’accueillit avec bienveillance : « Vous voulez découvrir la Bulgarie ? » Nous échangeâmes un peu. « Pourquoi ? » La discussion se poursuivit. Bernard écoutait attentivement. Puis vint cette question radicalement inattendue : « Avez-vous besoin vraiment de diplômes supplémentaires ? ». Je restai mutique. J’étais venue plaider des dates alternatives, des rattrapages éventuels et j’apprenais que j’étais libre – libre d’assister à des cours sans les valider ; libre de privilégier aux savoirs dispensés à Paris ceux proposés dans une Bulgarie chaque jour différente. Non, je n’avais pas besoin de diplômes supplémentaires. Je voulais juste partir, partir avant que ne s’échappe un présent trop labile. « Alors, partez. Vous apprendrez le bulgare beaucoup plus vite sur place. Et puisque c’est de terrain que vous rêvez… »

4Il n’y a pas, pour Bernard, de chemin unique, de juste voie vers la connaissance. Seulement les sillons individuels que trace le sentiment intime de la nécessité. Je ne savais pas alors combien sa propre trajectoire avait été façonnée par cette conviction. Aujourd’hui, tandis que l’on exige de tout candidat à un Master un récit de soi cohérent, dépeignant la détermination à s’inscrire dans un champ disciplinaire et une aire culturelle, des stages estivaux et activités bénévoles en harmonie avec ce choix, un parcours professionnel tracé depuis l’adolescence au moins, les paroles de Bernard offrent une respiration bienvenue.

  • 2  Ingold Tim, Lines. A Brief History, Londres, Routledge, 2007.
  • 3  Lory Bernard, Paysage balkanique avec buffles, 2025 (en quête d’éditeur).

5On apprend, un peu par hasard, au hasard d’une curiosité qui doit, elle, être cultivée ; on apprend parce que l’on suit l’imprévu d’un instant, la frustration de ne pas comprendre, des énigmes épaissies par l’observation. Aucune vie, aucune carrière ne se déploie selon un sage étagement d’étapes-marches d’escalier. À l’aune du parcours de Bernard Lory, s’il était un conseil à donner à de jeunes chercheur·es, ce serait le suivant : au déplacement entendu comme le cheminement du point A vers le point B, il est fructueux de privilégier ce que l’anthropologue Tim Ingold a appelé le wayfairing, cette manière de se mouvoir qui regarde ce qui l’entoure plus qu’elle ne vise une destination. Il faut savoir s’arrêter en chemin, bifurquer, interroger l’ordre des êtres et des choses2. C’est ainsi qu’une destination se dessine graduellement – parfois relue ultérieurement comme une destinée. Plus fondamentalement, il n’est peut-être pas trop tard pour remettre en question les partages entre nature et culture que l’institutionnalisation des savoirs nous a légués, cesser de donner une préséance à l’humain sur les autres formes du vivant, abdiquer une arrogance qui ne voit dans la flore et la faune que des ressources à extraire – au mieux, prudemment. À l’ombre des Lumières, l’homme a ambitionné de connaître le monde afin de le contrôler ; il l’a façonné à son image pour le soumettre à son usage. Seul un travail patient de relecture critique de nos découpages aidera à construire et à penser autrement nos objets de recherche. Les écrits récents de Bernard sur les buffles dans les Balkans viennent à point nommé rappeler l’égale dignité d’un monde animal que l’on feint de juger fascinant tout en lui appliquant une observation anthropocentrée3.

6Parcourons encore quelques instants la bibliographie de Bernard Lory. Elle est riche d’enseignements. Le premier : il n’est pas de sujets nobles ou triviaux, de pays petits ou grands, d’aires culturelles dignes de (dés)-intérêt. Comment oublier que la centralité d’une région est le fruit de cheminements historiques que les présents successifs ne cessent de bouleverser ? (Est-il nécessaire de rappeler le courage qu’il fallut dans les années 1990 à de jeunes doctorant·es pour défendre leur intérêt pour la Biélorussie, l’Ukraine ou la Moldavie à une époque où ces territoires paraissaient lointains, marginaux sur une carte de l’Europe étriquée, et combien les savoirs qu’ils ont accumulés durant ces trois décennies sont aujourd’hui essentiels à l’intelligence de l’invasion russe de l’Ukraine, de la politique de la Russie envers son « étranger proche » et des bouleversements de l’ordre européen ?) Le deuxième : nous n’avons jamais autant parlé d’histoire globale, de circulations et de connexions. Avec quels instruments, cependant, les appréhendons-nous ? Si les mondes historiens et les anthropologues maîtrisent encore parfois quatre ou cinq langues (quand il en faudrait au moins une dizaine, et pas nécessairement celles qu’il a longtemps été convenu d’apprendre – les territoires de la production globale des savoirs sont en train de se déplacer), quelle est la part des politistes et des internationalistes qui jugent utile de consacrer de longues années à ces apprentissages linguistiques ? Avec l’intelligence artificielle, la traduction chaque jour améliorée ne s’offre-t-elle pas à nous – instantanément ? Comme si les langues n’étaient que des unités porteuses de contenus interchangeables et non une composante essentielle de la construction de visions du monde singulières. Faisons confiance aux lecteur·ices : ils auront la patience de découvrir, derrière ces écritures composites, des identités et personnalités uniques ; ils sauront y glaner aussi des matériaux propres à nourrir leurs interrogations.

  • 4  Lenclud Gérard, « Quand voir, c’est reconnaître », Enquête, no 1, 1995, p. 113-129.

7Troisième enseignement : quelle que soit sa prégnance dans les débats universitaires, le temps de la lutte entre approches inductive et déductive est en train d’arriver à son terme. La démarche qui consiste à vouloir sertir le réel dans l’écrin de cadres théoriques prédéfinis a montré ses limites : l’on parvient toujours ou presque à sélectionner parmi ses observations celles qui permettront de confirmer les assertions théoriques à partir desquelles des objets ont été pensés. Quitte à ne voir, de ces dynamiques sociales, que des fragments, pas nécessairement les plus importants d’ailleurs. Espérer réaliser des observations « pures », parce que libérées de tout présupposé théorique, relève de l’illusion. Il suffit pour s’en convaincre de relire l’article lumineux de Gérard Lenclud, « Quand voir, c’est reconnaître »4. Il n’est de chose vue qui n’ait été pré-vue. Autrement dit, l’œil observateur ne voit que ce qu’il regarde. Or la définition des priorités du regard dépend de cadres cognitifs historiquement et culturellement constitués. Seule une réflexivité exigeante, nourrie d’une variété de lectures théoriques, méthodologiques, empiriques et fictionnelles peut nous aider à affiner notre art de l’observation et de l’écoute, enrichir nos questions et favoriser leur reformulation lorsque les données produites par l’enquête l’exigent. Ce sont ces va-et-vient patients entre terrain, lectures et discussions qui nous permettent d’identifier sensibilités de recherche et manières de faire : il est des chercheur·es connu·es pour leur art de la théorisation et de la montée en généralité ; d’autres, pour la qualité de leurs synthèses ; d’autres encore, qui s’illustrent dans la transmission. De chacun de ces rapports aux savoirs, l’espace de la connaissance peut bénéficier. À cela – mais ne l’avons-nous pas oublié face à la pénurie des postes pérennes et à l’exigence permanente d’une performance statistique tenue pour définition de l’excellence ? –, il existe une condition de possibilité : l’humilité.

  • 5  Lory Bernard, « Strates historiques des relations bulgaro-turques », no 15, CEMOTI, 1993, p. 149-1 (...)

8Avant de clore cet hommage à Bernard Lory, j’aurais souhaité amorcer un dialogue avec deux des notions qu’il a proposées, celle d’« inimitié constitutive » (1993), d’une part ; de « mémoire invisible » (2007), d’autre part. En 1993, Bernard publiait dans les CEMOTI (Cahiers d’études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien) fondés par Semih Vaner, un chercheur du Centre d’études et de recherches internationales (CERI) de Sciences Po précocement disparu, un article consacré aux « Strates historiques des relations bulgaro-turques »5. Le texte s’inscrivait dans un dossier dédié à « La zone de coopération économique des pays riverains de la mer Noire ». La chute du communisme en 1989 et l’éclatement de l’URSS en 1991 étaient en train d’impulser de vastes recompositions frontalières, politiques, économiques et sociales dans l’espace de la mer Noire. La Turquie avait annoncé son intention d’en faire un site de coopération économique (et de rayonnement). Rares étaient pourtant les chercheurs qui, en France, avaient pressenti, à l’instar de Semih Vaner, la centralité que cette région serait amenée à revêtir. Rétrospectivement – peut-on jamais connaître autrement que rétrospectivement ? –, nombreux sont les universitaires et décideurs qui pourraient regretter de ne pas avoir prêté une attention plus fine à une zone devenue centrale dans la politique impériale russe.

9Bernard avait rédigé une contribution relative aux rapports bulgaro-turcs, sujet sensible s’il en était. Quelques années plus tôt, à la fin du mois de décembre 1989, les réformateurs du Parti communiste bulgare, qui avaient orchestré une révolution de palais le 10 novembre, avaient mis un terme à la campagne d’assimilation forcée des Turcs de Bulgarie imposée depuis 1984. De cette campagne au caractère prométhéen, il ne reste aujourd’hui, dans l’espace public et le champ universitaire français, que des souvenirs épars. Et pourtant. Ce fut un épisode historique d’une ampleur et d’une violence spectaculaires. Affirmant qu’aucun Turc ne résidait plus en Bulgarie (les derniers ayant émigré dans le cadre de l’accord bulgaro-turc de 1968-1978), entre les mois de décembre 1984 et de mars 1985, les pouvoirs bulgares avaient investi les villes et villages turcs pour y procéder au changement et à la bulgarisation des prénoms et patronymes turcs avec l’appui de la milice, des services de renseignement et de l’armée : la célérité de l’opération avait été telle que certains membres d’une même famille, dispersés au moment de l’offensive (les plus jeunes à l’école, des adultes à l’usine ou dans les champs, plus rarement en déplacement ou à l’hôpital, d’autres à la maison, etc.), s’étaient vu assigner des noms différents. L’emploi du turc dans l’espace public avait été proscrit (il fallait bien prouver l’absence de Turcs dans le pays), tout comme les marqueurs d’identité distinctive.

10Pendant quatre ans, des commissions régionales avaient veillé à la « juste » mise en œuvre de ce qui était présenté comme un processus de « Renaissance nationale » (Văzroditelen proces) par lequel des Bulgares convertis à l’islam de force à l’époque ottomane auraient décidé de renouer avec l’identité de leurs ancêtres. Il est difficile de s’imaginer le degré de « raffinement » auquel cette politique d’éradication des identités fut portée : courriers raturés et non délivrés quand les nouvelles appellations n’étaient pas employées, dossiers médicaux supprimés (puisque leurs détenteurs n’étaient plus, enfin n’avaient jamais été, ceux qu’ils pensaient être), destruction de stèles aux noms « inadaptés » dans des cimetières, etc. De manière concomitante, les camarades du Parti étaient encouragés à favoriser les mariages mixtes, pardon, les mariages avec des camarades aux « noms restitués ». Au regard de l’omniprésence de la propagande antiturque, l’incitation avait peu de chances de porter ses fruits. L’œuvre de socialisation patriotique des nouvelles générations était intensifiée avec force réécriture de l’histoire, recherches archéologiques, collecte de récits de vie (conformes), visionnage de documentaires et de films « historiques », etc.

  • 6  Jalămov Ibrahim, « Văzroditelnijat proces. Kakvo znaem, kakvo ne znaem, kakvo ne iskame da znaem (...)
  • 7  Ragaru Nadège, « Voyages en identités. Les espaces-temps du re/de-venir des Turcs de Bulgarie en T (...)
  • 8  Rares sont les ouvrages à avoir récemment abordé cet exode forcé : Kamusella Tomasz, Ethnic Cleans (...)
  • 9  Avramov Roumen, Ikonomika na “Văzroditelnija proces” [L’économie du “Processus de renaissance”], (...)

11Quoique saisis de stupeur, les Turcs de Bulgarie, dont certains avaient jusqu’alors adhéré au projet communiste, avaient tenté de s’opposer à leur effacement : plusieurs milliers d’entre eux s’étaient retrouvés emprisonnés dans l’ancien camp de détention et de rééducation de Belene créé en 1946 pour les opposants au pouvoir communiste, officiellement fermé en 1962 (même si continuaient à y être internés des prisonniers politiques aux côtés des prisonniers de droit commun) et rouvert pour l’occasion ; plusieurs dizaines de Turcs devaient perdre leur vie dans des actions de protestation6. Que les membres d’une minorité confrontée à des vagues d’émigration contrainte (ou libre sous contrainte7 depuis 1878 résistent au changement de leurs noms était une option que le Politburo du Comité central du Parti et le dictateur Todor Jivkov n’avaient guère anticipée. À la sortie de l’hiver 1989, une nouvelle vague de manifestations pacifiques avait éclaté dans la région des Rhodopes (au sud) et celle du Deliorman (au nord-est). Le régime y avait répondu en combinant internements et expulsions vers l’étranger, avant d’opter pour une solution plus radicale : le 29 mai, à la télévision bulgare, T. Jivkov avait annoncé que les Turcs désireux de quitter le pays seraient « libres » de le faire. S’en était suivi le déplacement forcé de population le plus vaste que l’Europe ait connu depuis la fin des années 1940 : l’exode de quelque 340 000 Turcs de Bulgarie vers la Turquie en moins de trois mois (juin-août 1989). Images télévisuelles et captures photographiques ont gardé trace de la circulation chaotique des trains, voitures et remorques, ainsi que des interminables files d’attente à la frontière avec la Turquie8. Alors qu’ailleurs en Europe de l’Est, la perestroïka soviétique avait encouragé l’amorce de changements politiques (au mois de juin 1989, la Pologne tenait ses premières élections semi-libres), le recours des dirigeants bulgares à des méthodes plus staliniennes que gorbatchéviennes et le choc économique profond qui en avait résulté (faire venir des urbains pour assurer les récoltes que le départ des paysans turcs mettait en péril ne pouvait suffire à pallier la désorganisation de l’économie, encore moins celle d’un système bancaire privé de l’épargne turque9) allaient précipiter la délégitimation et la chute du communisme bulgare, le 10 novembre 1989.

  • 10  Rappelons qu’en janvier 2012, le Parlement bulgare a adopté par 112 voix sur 240 (en présence de 1 (...)

12Deux mois plus tard, l’annonce de la restitution des droits des minorités suscitait de vives oppositions dans les régions à population mixte. Soutenues par d’anciens agents du renseignement, les mobilisations nationalistes étaient converties en organisations partisanes à la faveur de la réintroduction du pluripartisme et de l’organisation d’élections générales en juin 1990 et en octobre 1991. Tandis que l’éclatement de la Yougoslavie – ce pays le mieux placé, pensait-on, pour rejoindre le concert des nations européennes après la chute du communisme – avait suscité un sentiment d’effroi dans l’opinion européenne à l’automne 1991, la plupart des analystes anticipaient une explosion de violence intercommunautaire en Bulgarie… qui n’eut pas lieu10.

  • 11  Depuis lors, singulièrement grâce à l’ouverture des archives du Parti communiste bulgare, du minis (...)

13C’est dans ce contexte historique et historiographique que Bernard Lory avait rédigé son texte11. Avec une idée phare : remettre en cause le postulat selon lequel les tensions bulgaro-turques auraient été le fruit d’antagonismes multiséculaires – comme on avait supposé (à tort) que la bataille de Kosovo Polje en 1389 expliquait les déchirements internes à la Yougoslavie au début des années 1990. Il y introduisait la notion d’« inimitié constitutive » pour dénaturaliser l’hostilité supposée entre Bulgares et Turcs et montrer qu’un antagonisme auquel la propagande communiste du jivkovisme finissant avait donné un caractère d’évidence relevait d’un travail de construction sensiblement postérieur aux datations usuellement mentionnées (plutôt les années 1870-1880 que le début du siècle), qu’il était variable dans le temps et non exclusif d’autres rivalités (notamment avec la bourgeoisie commerçante et la hiérarchie religieuse orthodoxe grecques). La production d’imaginaires hostiles constituait un versant de l’édification stato-nationale dans un pays multiculturel tardivement émancipé de l’Empire ottoman.

  • 12  Ragaru Nadège, « Un nationalisme sans parti nationaliste : paradoxe de la transition bulgare », Ca (...)
  • 13  Ragaru Nadège, « Faire taire l’altérité. Police de la langue et mobilisations linguistiques au tem (...)
  • 14  Ragaru Nadège, « Prométhéen, le cinéma au service de l’assimilation forcée des minorités musulmane (...)

14De cet article, Bernard et moi n’avons jamais eu l’opportunité de discuter. Pourtant, dans les travaux que j’ai consacrés aux mobilisations nationalistes des années 1990-1991 contre l’abolition des décrets d’assimilation12, à l’historicité des politiques linguistiques d’assimilation forcée13 comme au maniement de la culture à des fins de légitimation des violences physiques et symboliques à l’encontre des minorités14, je n’ai jamais oublié cette invitation à explorer les cheminements par lesquels des certitudes sont produites, bientôt tenues pour des vérités historiques. J’ai souvent pensé à la métaphore des strates historiques – cette tectonique de plaques non superposées, mais intriquées, qui se heurtent parfois aussi. Chaque jour confirme l’observation selon laquelle les violences du présent sont légitimées par référence à des passés censément humiliés et/ou violentés.

  • 15  Ragaru Nadège, « Et les Juifs bulgares furent sauvés… ». Une histoire des savoirs sur la Shoah en (...)
  • 16  Lory Bernard, « Une guerre invisible ? La mémoire de la Première Guerre mondiale en Bulgarie », Gu (...)
  • 17  Ibid., p. 45.

15Le second croisement avec les travaux de Bernard Lory porte sur la question de la visibilisation/l’invisibilisation de segments du passé. Ce n’est que plusieurs années après avoir publié « Et les Juifs bulgares furent sauvés… ». Une histoire des savoirs sur la Shoah en Bulgarie15 que j’ai découvert l’article que Bernard avait consacré à la mémoire de la Première Guerre mondiale en Bulgarie16 ou, plus précisément, au paradoxe du contraste entre l’ampleur des destructions humaines et matérielles provoquées par le conflit et sa présence – modeste – dans les politiques monumentales et commémoratives, les discours publics et les écrits historiens. À cette faible visibilité, il avait identifié au moins quatre raisons. Premièrement, en Bulgarie, le conflit mondial s’inscrivait dans une séquence temporelle plus longue (1912-1919), qui englobait les deux guerres balkaniques (1912-1913) et par rapport à laquelle l’année 1914 n’avait pas représenté la rupture observée dans d’autres pays européens. Ce découpage temporel expliquait que puissent être placées en regard les notions de « première catastrophe nationale » (la défaite lors de la seconde guerre balkanique et la signature du traité de Bucarest en août 1913) et de « deuxième catastrophe nationale » (le traité de Neuilly en 1919 mettant un terme à la Première Guerre mondiale). Deuxièmement, à considérer son issue, le conflit pouvait difficilement alimenter un récit national flamboyant. Tout au plus pouvait-on opposer la bravoure des soldats à la trahison supposée des élites politiques. Troisièmement, le fait que la Bulgarie se soit alliée à l’Empire ottoman (son ennemi quelques années plus tôt) et ait combattu en Dobroudja les forces de l’Empire russe (la puissance libératrice de 1878) ne facilitait guère son inscription dans l’imaginaire national. C’est toutefois le quatrième argument qui m’apparut le plus heuristique : les effets du croisement des Première et Seconde Guerres mondiales. La Première Guerre mondiale ne pouvait être pensée qu’à la lumière de la Seconde : « Première et Seconde Guerre mondiale semblent se répéter », écrivait Bernard Lory. « Le sacrifice des pères se trouve justifié par le succès des fils »17. Les controverses interprétatives associées à la lecture de la Seconde Guerre mondiale avaient systématiquement conditionné l’attitude des historiens envers la Première, interdisant sa constitution en événement autonome. Les choix de périodisation demeuraient incertains : fallait-il faire débuter le conflit en 1912 ? En octobre 1915 (l’entrée officielle de la Bulgarie en guerre) ? Ou encore se concentrer sur les mutineries de septembre 1918 et l’éphémère « République de Radomir » écrasée avec le soutien des armées allemandes et austro-hongroises, comme l’avait suggéré l’historiographie communiste ?

16C’est précisément ici qu’un dialogue avec les politiques de mémorialisation de la Shoah en Bulgarie peut se nouer : rendre compte de l’invisibilisation de la déportation des Juifs des territoires yougoslaves et grecs occupés au profit d’une (sur-)exposition de la non-déportation des Juifs de citoyenneté bulgare n’exige pas seulement une attention fine aux acteurs, à leurs arguments ou aux arènes qu’ils investissent (politiques commémoratives, expositions, conférences, créations artistiques, monuments, etc.). Tout historien le sait de formation et d’expérience : dater un fait, c’est commencer à en définir la nature, voire l’existence. Choisir de le relier à d’autres ou de l’en détacher participe d’un travail d’interprétation.

17Qu’il me soit permis d’en fournir une illustration : quel parcours proposer à travers la Seconde Guerre mondiale lorsque l’on souhaite en axer le récit sur le « sauvetage des Juifs bulgares » ? La réponse est simple : se concentrer sur l’automne 1940 et le printemps 1943. Entre les deux, une longue plage de temps s’écoule, silencieuse. Dès le mois d’octobre 1940, le gouvernement du germanophile Bogdan Filov avait annoncé la préparation d’une législation posant le socle de l’exclusion politique, économique et sociale des Juifs en Bulgarie. Dans les semaines qui suivirent, des organisations professionnelles, des intellectuels, de hauts dignitaires de l’Église orthodoxe et des citoyens ordinaires multiplièrent déclarations, lettres ouvertes, suppliques et entrevues avec des membres de l’élite dirigeante afin que le texte ne soit pas adopté, puis, après son vote, qu’il ne soit pas appliqué à certaines figures de l’élite culturelle juive. Prendre pour entrée dans l’histoire de la guerre l’automne 1940 offre de la Bulgarie une image d’unité dans la défense de la minorité juive, au-delà des clivages sociaux et politiques. Ce récit de l’unité protectrice reprend, intact, au moment des mobilisations contre les rafles de quelque 8 400 Juifs bulgares début mars 1943 : notables, parlementaires (y compris de la majorité) et dignitaires de l’Église orthodoxes sont les figures héroïques de protestations dont la reconstitution tend à minorer l’agentivité juive, ainsi que le contexte géopolitique (les revers militaires du Reich sur le front de l’Est).

18Inclure les années 1941-1942 imposerait de reconsidérer cette vision irénique et linéaire de la guerre : c’est au cours de cette période que la politique anti-juive du gouvernement bulgare se déploie (travail forcé, confiscation d’une partie du patrimoine, spoliation d’entreprises juives, cantonnement des Juifs dans des quartiers juifs, etc.), que l’Assemblée nationale donne les pleins pouvoirs à l’exécutif sur la « question juive » (9 juillet 1942), que le conseil des ministres décide la création d’un Commissariat aux affaires juives chargé de concevoir et de mettre en œuvre un programme auquel le décret-loi du 26 août 1942 donne pour horizon l’expulsion des Juifs et que l’Allemagne nazie et la Bulgarie entament des négociations en vue des déportations conclues en novembre 1942.

  • 18  Sur la trajectoire des Juifs grecs raflés par les forces bulgares et internés en Bulgarie, voir Ra (...)
  • 19  Parmi les exceptions notables figurent les députés Nikola Mušanov et Petăr Stojanov.
  • 20  Pour une discussion des enjeux de datation des préparatifs des déportations, se reporter également (...)

19Par surcroît, c’est au prix d’un travail de cadrage singulier qu’il est possible de présenter sous un jour unique les actions du mois de mars 1943 : au cours de cette période, en effet, et alors que des citoyens, des acteurs politiques et religieux bulgares se mobilisent pour faire suspendre les arrestations des Juifs bulgares et libérer ceux qui ont déjà été interpelés, plusieurs milliers de Juifs grecs sont détenus dans les camps de rassemblement de Gorna Džumaja et de Dupnica (en Bulgarie) où ils attendent, dans des conditions effroyables, un transfert vers Lom qui constituera la dernière étape avant leur déportation vers la Pologne18. Rares sont les voix qui s’élèvent alors pour défendre les Juifs non bulgares – ceux à qui, par décret, le gouvernement bulgare a refusé d’accorder la citoyenneté bulgare en juin 1942 et, donc, sa protection étatique19. Sur l’échiquier du temps, les blancs et les noirs sont diversement distribués en fonction des interprétations du passé que l’on souhaite proposer20.

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20Que retenir de ce compagnonnage avec les écrits de Bernard Lory ? Ne tenir aucun fait censément établi pour certain ; multiplier les croisements entre périodes et questions ; oser remettre en cause postulats et méthodes pour se doter de ses propres outils. Préférer la notion de partage et de transmission à celle de carrière, l’art de la conversation à celui de la performance, la scrutation exigeante des textes à la prolifération des publications. Bernard Lory a raison : il faut prendre le temps qu’on ne nous donne pas. Notre époque multiplie les injonctions à aller vite, trop vite, quitte à devoir feindre pour briller. Ne brille que la pierre inlassablement policée. Ne brille que ce que le temps long lisse dans l’effort. Au cœur des violences du présent, il faut avoir le courage de dire qu’on ne sait pas, continuer à travailler parce que la recherche parvient encore – fût-ce fébrilement – à tenir ensemble les extrémités d’un univers fissuré. Et se souvenir que cela ne suffit pas.

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Notes

1  Pour n’en citer qu’un exemple, on peut songer aux écrits de Guillaume Lejean coédités par Bernard Lory : Lejean Guillaume, Voyages dans les Balkans 1857-1870, textes édités et présentés par Marie-Thérèse Lorain et Bernard Lory, Paris, Non Lieu, 2011.

2  Ingold Tim, Lines. A Brief History, Londres, Routledge, 2007.

3  Lory Bernard, Paysage balkanique avec buffles, 2025 (en quête d’éditeur).

4  Lenclud Gérard, « Quand voir, c’est reconnaître », Enquête, no 1, 1995, p. 113-129.

5  Lory Bernard, « Strates historiques des relations bulgaro-turques », no 15, CEMOTI, 1993, p. 149-167.

6  Jalămov Ibrahim, « Văzroditelnijat proces. Kakvo znaem, kakvo ne znaem, kakvo ne iskame da znaem za nego? » [Le procès de renaissance. Que savons-nous, que ne savons-nous pas et que ne voulons-nous pas savoir ?], dans Desislava Gavrilova, Irina Nedeva (dir.), Dumi sreštu dumi. Debati na Červenata kăšta [Parole contre parole. Débats de la Maison rouge], Sofia, Sermarš, 2004, p. 127-162.

7  Ragaru Nadège, « Voyages en identités. Les espaces-temps du re/de-venir des Turcs de Bulgarie en Turquie », dans Assignés à identités. Violence d’État et expériences minoritaires dans les Balkans post-ottomans, Istanbul, Les Éditions Isis, 2019, p. 73-94.

8  Rares sont les ouvrages à avoir récemment abordé cet exode forcé : Kamusella Tomasz, Ethnic Cleansing During the Cold War. The Forgotten 1989 Expulsion of Turks from Communist Bulgaria, Londres, New York, Routledge, 2019.

9  Avramov Roumen, Ikonomika na “Văzroditelnija proces” [L’économie du “Processus de renaissance”], Sofia, Centre for Advanced Studies (CAS), 2016.

10  Rappelons qu’en janvier 2012, le Parlement bulgare a adopté par 112 voix sur 240 (en présence de 115 députés) une résolution condamnant la campagne d’assimilation forcée et qualifiant l’expulsion de « plus de 360 000 citoyens d’origine turque » en 1989 « de forme de nettoyage ethnique, accomplie par un régime totalitaire ». Voir « NS naj na kraja osădi “văzroditelnija proces” i nastoja za priključvane na deloto » [L’Assemblée nationale a enfin jugé “le processus de renaissance” et a insisté pour que le dossier soit clos], Mediapool.bg, 11 janvier 2012. En octobre 2014, plusieurs députés du parti nationaliste radical Ataka [Attaque] ont tenté de faire annuler ce vote – en vain.

11  Depuis lors, singulièrement grâce à l’ouverture des archives du Parti communiste bulgare, du ministère de l’Intérieur et des services de renseignement communistes, à la conduite d’enquêtes d’histoire orale et à la compilation de sources secondaires diversifiées, une vaste historiographie a émergé en Bulgarie qui a permis de documenter cette politique : parmi les recueils d’archives, voir Angelov Veselin, Strogo poveritelno! Asimilatorskata kampanija sreštu turskoto nacionalno malcinstvo v Bălgarija, 1984-1989 [Hautement secret ! La campagne d’assimilation de la minorité nationale turque en Bulgarie, 1984-1989], Sofia, Fondacija Liberalna integracija, 2008 ; Id., Borba bez orăžie. Tursko-nacionalnoosvoboditelno dviženie v Bălgarija, 1985-1986. Dokumenti [Une lutte sans arme. Le mouvement turc de libération nationale en Bulgarie, 1985-1986. Documents], Sofia, Fondacija Liberalna integracija, 2009 ; Id., Sekretno! Protestnite akcii na turcite v Bălgarija, januari-maj 1989. Dokumenti [Secret ! Les actions de protestation des Turcs en Bulgarie, janvier-mai 1989. Documents] Sofia, Fondacija Liberalna integracija, 2009 ; Baeva Iskra, Kalinova Evgenja (dir.), “Văzroditelenijat proces”. Bălgarskata dăržava i bălgarskite turci [“Le processus de renaissance”. L’État bulgare et les Turcs bulgares], 2 vol., Sofia, Dăržavna agencija “Arhivi”, 2009.

12  Ragaru Nadège, « Un nationalisme sans parti nationaliste : paradoxe de la transition bulgare », Cahiers Anatole Leroy-Beaulieu, no 4, 1999, p. 99-110.

13  Ragaru Nadège, « Faire taire l’altérité. Police de la langue et mobilisations linguistiques au temps de l’assimilation forcée des Turcs de Bulgarie (1984-1989) », dans Assignés à identités, op. cit., p. 45-72.

14  Ragaru Nadège, « Prométhéen, le cinéma au service de l’assimilation forcée des minorités musulmanes », dans « Et maintenant, où va-t-on ? » Le communisme en scène, postface de Valérie Pozner, Paris, Eur’ORBEM Éditions, coll. « Cultures et sociétés d’Europe centrale et orientale », 2025, p. 279-314.

15  Ragaru Nadège, « Et les Juifs bulgares furent sauvés… ». Une histoire des savoirs sur la Shoah en Bulgarie, Paris, Presses de Sciences Po, 2020.

16  Lory Bernard, « Une guerre invisible ? La mémoire de la Première Guerre mondiale en Bulgarie », Guerres mondiales et conflits contemporains, no 228, 2007, p. 37-49.

17  Ibid., p. 45.

18  Sur la trajectoire des Juifs grecs raflés par les forces bulgares et internés en Bulgarie, voir Ragaru Nadège, Le Noc Maël, « Visual Clues to the Holocaust: The Case of the Deportation of Jews from Northern Greece », Holocaust and Genocide Studies, vol. 35, no 3, 2021, p. 376-403.

19  Parmi les exceptions notables figurent les députés Nikola Mušanov et Petăr Stojanov.

20  Pour une discussion des enjeux de datation des préparatifs des déportations, se reporter également à Ragaru Nadège, « Une persécution en galalithe : les étoiles juives en Bulgarie », Revue d’histoire de la Shoah, no 222, 2025, p. 125-152.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Nadège Ragaru, « Tout événement se réfléchit – dans d’autres. Hommage à Bernard Lory »Balkanologie [En ligne], Vol. 20 n° 2 | 2025, mis en ligne le 30 décembre 2025, consulté le 15 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/balkanologie/7362 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16cr5

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