Espaces et sociabilités dans la province ottomane au prisme d’une trajectoire individuelle (1850-1877)
Résumés
Centré sur la figure d’un intellectuel ottoman musulman originaire des provinces albanaises, Sami Frashëri (1850-1904), cet article se penche sur la question des sociabilités dans l’Empire ottoman de la seconde moitié du xixe siècle. Il analyse son « expérience de la province » dans le troisième quart du siècle, puis son « expérience des provinces » de l’Empire dans les années 1870. La trajectoire provinciale de Sami Frashëri permet ainsi de cerner certaines des dynamiques de transformation qui affectent à la fois la province ottomane et les individus qui y vivent à cette époque (évolutions socioéconomiques, investissement dans l’éducation, dynamiques familiales, reconfiguration des rapports entre capitale, province et étranger, spécificité des espaces frontières).
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- 1 Lory Bernard, La ville balkanissime : Bitola, 1800-1918, Istanbul, Éditions Isis, 2011.
- 2 Leuwers Hervé (dir.) avec la collaboration de J.-P. Barrière et B. Lefebvre, Élites et sociabilité (...)
- 3 Comme Bülent Bilmez qui a montré les biais divergents des historiographies turque et albanaise, (B (...)
- 4 Corbin Alain, Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot. Sur les traces d’un inconnu, 1798-1876, (...)
- 5 Cerutti Simona, « Processus et expérience : individus, groupes et identités à Turin au xviie siècl (...)
1Avec son livre sur Manastir/Bitola, Bernard Lory a apporté une contribution importante à la connaissance des provinces balkaniques ottomanes et de leurs transformations au long du xixe siècle. Il s’y est particulièrement intéressé aux questions de la modernisation et des communautés, du vivre-ensemble et du vivre-séparé en milieu urbain, en particulier du côté chrétien1. Afin d’enrichir cette connaissance, je propose ici une approche complémentaire, que nous avons d’ailleurs longuement éprouvée dans le séminaire que nous avons animé ensemble pendant plusieurs années, à savoir l’approche biographique. Travaillant sur la figure d’un intellectuel ottoman musulman originaire des provinces albanaises, au sud-ouest de Manastir, Şemseddin Sami (en albanais Shemseddin Sami Frashëri) (1850-1904), je m’intéresse notamment à la question des sociabilités et aux espaces sociaux qu’elles engendrent. Par « sociabilités », j’entends ici non pas le caractère sociable du personnage, mais les types de relations sociales entretenues au cours de la vie. Pour reprendre les termes de Hervé Leuwers dans l’introduction à son ouvrage sur la sociabilité des élites en France au xixe siècle, il s’agit d’étudier l’« ensemble des relations volontaires qui mettent en contact des individus, qui contribuent à leur socialisation individuelle ou professionnelle et permettent de tisser des liens sociaux »2. Ces relations peuvent être définies par trois dimensions : les lieux où elles se produisent, les acteurs qui y sont impliqués et la nature familiale, professionnelle ou autres des échanges qu’elles accompagnent (par exemple, dans le cadre d’apprentissages, de divertissements ou de mobilisations). Dans le cas que j’étudie, les sources dont on dispose sur Sami3 ou des personnes qui l’ont côtoyé ne permettent que partiellement de cerner ces relations. On peut, dans certains cas, les imaginer à la manière d’Alain Corbin dans son portrait d’un inconnu, Louis-François Pinagot4, sans toutefois postuler la sociabilité à partir de la position sociale, ainsi que Simona Cerutti nous y invite5. Il s’agit donc surtout de cerner les espaces sociaux dans lesquels le personnage s’est inscrit et qu’il a contribué à dessiner depuis sa naissance en 1850 jusqu’à sa mort en 1904.
- 6 Sur la question province/capitale, voir Aymes Marc, « Capital and Province », dans Alexis Wick (di (...)
2Il existe deux types de configurations spatiales principales dans lesquelles Sami a vécu et agit au sein de l’Empire ottoman – la province et la capitale – même si on ne peut opposer totalement ces configurations, comme nous le verrons6. Il faut aussi considérer les différentes périodes de sa vie, qui ont vu l’évolution de son expérience, de son statut et de son capital social. Il faut enfin prendre en considération les transformations politiques et sociales que l’Empire ottoman a connues avec les mutations induites par les Tanzimat, c’est-à-dire les réorganisations de la gouvernementalité impériale introduite à partir de la fin des années 1830, la guerre de Crimée (1853-1856), la crise d’Orient (1875-1878) et le renforcement de l’autoritarisme du sultan Abdülhamid au début du xxe siècle.
3Intellectuel originaire des provinces albanaises situées aux confins occidentaux de l’Empire en Europe, Şemseddin Sami a passé les trois cinquièmes de sa vie à Istanbul, soit pratiquement toute sa vie d’adulte, et n’a eu qu’une furtive expérience directe de l’étranger. Toutefois, quand on considère la combinaison des espaces et du temps (à la fois à l’échelle individuelle et à l’échelle collective), sa trajectoire peut se lire selon trois phases – et non deux qui correspondraient à une dichotomie province/capitale. La première phase correspond à l’expérience d’un jeune Ottoman dans la société provinciale des années 1850-1877 au moment des réformes et de la crise d’Orient. La seconde est celle de l’insertion d’un provincial dans différents milieux de la capitale des années 1870, sur fond de tensions politiques internes et externes. La troisième est la trajectoire d’un opposant, homme de science et père de famille dans la capitale, à partir de 1881, alors que le sultan Abdülhamid devient de plus en plus autoritaire. Comme on le voit, ces phases ne sont pas disjointes ; il existe même entre elles un certain feuilletage.
- 7 Pour simplifier, j’utiliserai ici plutôt les formes ottomanes des noms de personnes et de lieux, e (...)
- 8 Murphey Rhoads, « Patterns of trade along the Via Egnatia in the Seventeenth Century », in Elisabe (...)
4Dans cette contribution, je me limiterai aux premières configurations spatiales dans lesquelles Sami se socialise et qui sont des configurations provinciales. Cette expérience des espaces provinciaux au cours des trente premières années de sa vie est en réalité multiple. Il passe d’abord son enfance et son adolescence dans un gros village montagneux d’Épire, avant de s’installer avec sa famille dans le centre du vilayet, la ville de Yanya/Ioannina7 qui compte alors environ 35 000 habitants, ce qui en fait une ville balkanique de taille moyenne, derrière les grandes villes de Selanik/Thessaloniki, Edirne et Athènes, mais comparable à Prizren, Işkodra, Manastir/Bitola, Belgrade, Sarajevo et Filibe/Plovdiv8. Ces sociabilités y sont, de façon différente, surtout des sociabilités familiales et d’apprentissage. Mais le séjour à Yanya lui offre aussi une expérience de l’Empire et de l’étranger dans une province située à la frontière gréco-ottomane. Plus tard, dans la seconde moitié des années 1870, alors qu’il a passé plusieurs années à Istanbul, où il s’est installé en 1871, Sami fait de nouvelles expériences de la province, cette fois comme fonctionnaire envoyé depuis la capitale, dans différents lieux, y compris, à nouveau, à Yanya.
5Pour retracer cette trajectoire, on dispose de sources diverses. Sachant que le personnage est lui-même un intellectuel qui a produit des savoirs sur l’Empire, son histoire et sa géographie, notamment à travers la réalisation d’une encyclopédie en six volumes (Kamûs al-alâm, Istanbul, 1889-1898), on dispose d’éléments sur sa propre conception de la société impériale ottomane dans lesquels sont insérées quelques informations concernant ses proches ; ce qui permet une lecture de l’ouvrage presque comme un ego-document. Dans les archives conservées par la famille à Istanbul (dont des reproductions existent dans les archives albanaises à Tirana), il existe de vrais ego-documents, notamment une correspondance entre Sami et ses frères, concernant une courte période, entre 1875 et 1876, qui apporte quelques éléments sur la partie de sa trajectoire traitée ici. Un autre ego-document est la courte autobiographie que lui demande de rédiger le journaliste stambouliote Ahmet İhsan en 1896. On peut compléter ces informations avec une histoire orale provenant de la famille, relevée par différents chercheurs au cours du temps, et publiée dans des périodiques ou des livres. Pour cerner les sociabilités de Sami dans cette première phase, on dispose en outre de sources visuelles, car la photographie est un médium qui commence alors à se développer dans les milieux urbains de l’Empire ottoman, dans les cercles du pouvoir et dans la classe urbaine à laquelle appartient la famille de Sami. Force est de constater que la photographie devient un moyen d’accompagner ces sociabilités, pour lesquelles photographies et albums de famille constituent donc des sources précieuses. Enfin, des sources secondaires viennent bien sûr compléter l’approche des individus, de la société et des espaces avec lesquels et dans lesquels Sami interagit.
Figure 1. Les provinces centrales de l’Empire ottoman en 1877
Source : Mehmet Bulut et Cem Korkut, « A Comparison Between Ottoman Cash Waqfs and Modern Interest-Free Financial Institutions », Vakıflar Dergisi, 2016, p. 29.
Dans une famille de l’élite provinciale épirote à l’heure des Tanzimat
- 9 Ş. Sami, « Fraşer », Kamûs al-alâm [Dictionnaire universel], t. 5, Istanbul, Mihran, 1896, p. 3352 (...)
- 10 Frashëri Thomas, Frashëri i shquar, i panjohur[Frashëri éminent, inconnu], Tirana, Onufri, 2022, p (...)
- 11 Frashëri Kristo, Frashëri, shkëlqimi dhe rrënimi i tij: vështrim i shkurtër [Frashëri, son éclat e (...)
6Sami naît dans le gros village de Fraşer (Frashër en albanais), en Épire (une région aujourd’hui partagée entre la Grèce et l’Albanie). La localité se trouve alors dans le sandjak d’Ergeri/Gjirokastër, dans une région montagneuse, à environ 1 000 mètres d’altitude, dans le nord de la province (vilayet) de Yanya/Ioannina. Le lieu – quasiment détruit en 1914 par des Andartes grecs – comprend alors environ 1 500 habitants, musulmans et chrétiens, en grande partie albanophones9. Il doit sa relative importance à son ancien statut de derbend, village de gardiens de col fournissant des troupes auxiliaires pour l’armée ottomane, sur les routes allant des villes de Berat (au nord-ouest) et Tepedelen/Tepelen (à l’ouest) vers Görice/Korçë (à l’est)10. Il la doit aussi à sa position de ville-marché, développée au cours du xixe siècle à la croisée de plusieurs routes caravanières, entre Görice et les côtes ionienne et adriatique, de l’est vers l’ouest, et entre Yanya et Berat, du sud vers le nord11.
- 12 Ş. Sami, « Fraşer », art. cité.
7D’après la notice que Sami consacre à Fraşer dans son encyclopédie Kamûs al-alâm, en précisant qu’il s’agit de son lieu de naissance, les beys locaux y ont occupé des fonctions de chefs de troupes auxiliaires et de gardiens de cols ; mais, avec les réformes et les réorganisations militaires qui ont entraîné l’abolition de ces fonctions, ceux-ci ont peu à peu quitté Fraşer pour s’installer dans des villes de la région comme Görice/Korçë et Manastir/Bitola (vers l’est), Yanya (vers le sud) ou, plus loin, Selanik/Thessalonique et Istanbul/Constantinople12. C’est aussi le cas de la famille de Sami, qui appartient à ce groupe social des beys – bien que ne faisant pas partie des plus importantes familles de cette catégorie – et qui s’installe à Yanya. La trajectoire familiale éclaire les réorientations économiques et sociales qui sont au cœur de cette migration vers des centres urbains.
8L’installation de la famille dans la capitale du vilayet et la conversion au commerce et à la bureaucratie correspondent bien au mouvement plus général résultant des réformes militaires. Mais il se fait en plusieurs temps. D’après Sami lui-même, son père, Halid bey, né en 1797, avait été serçeşme, officier commissionné pour lever des troupes irrégulières, notamment pour Mehmed Reşid Paşa (1780-1836) qui avait été envoyé à plusieurs reprises dans le sud de la péninsule des Balkans afin de mâter les insurrections grecques qui avaient été déclenchées dans les années 1820, à la faveur de la répression du pouvoir central ottoman contre Ali Paşa de Yanya/Ioannina, le puissant gouverneur régional finalement éliminé en 1822. À la fin de la notice qu’il consacre à Reşid Paşa dans son encyclopédie, il explique en effet :
- 13 Ş. Sami, « Reşid Paşa (Mehmed) », Kamûs al-alâm [Dictionnaire universel], t. 3, Istanbul, Mihran, (...)
Le père de l’humble auteur de ces lignes, Halid Bey, alors qu’il était en service comme commandant d’une unité de réserve en Morée, se trouva dans la suite du susnommé [Mehmed Reşid Paşa] et fut blessé lors du siège d’Athènes, ce qui fit qu’il attira l’attention du susmentionné. Par la suite, il lui rendit de grands services dans les réformes en Albanie. Ainsi, en faisant s’enrôler deux de ses neveux, qui étaient des hommes valeureux pour donner un exemple aux Albanais qui étaient effrayés par la nouvelle armée (nizam-i cedid), il aida à l’acceptation volontaire du nouvel ordre par la Toskëri [l’Albanie du Sud]13.
- 14 Ş. Sami, « Abdül bey », Kamûs al-alâm [Dictionnaire universel], t. 4, Istanbul, Mihran, 1894, p. 3 (...)
- 15 Topaloğlu Yüksel, « Kendi Kaleminden Şemsettin Sami’nin ilk tercüme-i hâli » [La première biograph (...)
9Le père de Sami aurait donc contribué à l’instauration du nouveau système de recrutement dans l’armée et aux transformations sociales dans la région, grande pourvoyeuse de troupes auxiliaires. Halid bey est encore mobilisé aux côtés de l’armée, à la frontière grecque, dans la première moitié des années 185014, mais il aurait alors déjà opéré une reconversion partielle en menant des activités commerciales à Yanya autour des produits régionaux traditionnels de l’élevage de moutons (peaux et laine) et de l’huile d’olive. C’est la mort de Halid, survenue en 1859, suivie de celle de sa femme en 1861, qui semble avoir été déterminante dans l’installation de toute la famille à Yanya. Le fils aîné, Abdül (Abdyl en albanais), ou Abdullah Hüsnü bey de son nom complet, prend alors un poste dans l’administration des finances. Puis, lorsqu’il est suffisamment établi et que ses frères sont en âge, il finit par transférer toute la fratrie dans la capitale de la province. Dans son autobiographie rédigée pour le journaliste Ahmet İhsan en juin 1896, Sami écrit : « notre frère aîné, qui a remplacé notre père, nous a transférés à Yanya en 1281/1864-65 pour nos études »15. Par ailleurs, dans l’entrée qu’il consacre à son frère, Abdül bey, dans le Kamûs al-alâm, il explique de façon plus précise :
- 16 Ş. Sami, « Abdül bey », art. cité, p. 3113 (Les traductions sont de moi-même).
À l’âge de dix-huit ans [il en a en réalité plutôt vingt], à la mort de son père, il [Abdül] s’est retrouvé à la tête d’une famille nombreuse et, tout en s’occupant de la gestion du foyer, il a tâché de prospérer en travaillant dans l’administration des taxes de la dîme, des taxes sur les bestiaux, ainsi que des revenus de l’affermage. Deux ans plus tard, à la mort de sa mère, afin de permettre l’achèvement de l’éducation de ses cinq frères, il a quitté son lieu de naissance pour s’installer dans la ville de Yanya où, non seulement il travaillait dans l’administration et s’occupait de la gestion du foyer, mais où il a aussi étudié les langues arabe, persane, française et grecque, ainsi que les prémices des sciences en faisant répéter le soir à ses frères leurs leçons. Après que ses frères eurent achevé leurs études, il s’est marié à l’âge de trente-cinq ans16.
- 17 Ş. Sami, « Ilyas bey », Kamûs al-alâm [Dictionnaire universel], t. 2, Istanbul, Mihran, 1889, p. 1 (...)
- 18 Sur les réseaux de beys dans les provinces albanaises, voir Clayer Nathalie, Aux origines du natio (...)
- 19 Frashëri K., Frashëri, shkëlqimi, op. cit., p. 60.
10Quelles sociabilités familiales ont accompagné cette mobilité professionnelle et spatiale ? En 1833, Halid bey, le père, avait épousé en secondes noces Emine, une femme née en 1814, originaire du côté paternel d’une illustre famille de beys de la ville de Görice/Korçë. Il s’agissait des descendants d’İmrahor İlyas bey, gendre du sultan Mehmet II, fondateur d’une mosquée après la conquête d’Istanbul dans le quartier de Samatya où il fit transformer pour cela une église. Mais, Ilyas bey fut aussi le fondateur de la ville de Görice, où il avait fait édifier autour d’une mosquée un noyau urbain, laissé en vakf (fondation de mainmorte) à ses descendants. Dans l’entrée de son encyclopédie dédiée au personnage, Sami se réclame de cette descendance puisqu’il indique qu’Ilyas bey est l’ancêtre de sa mère, personnalisant au passage la production du savoir17. Cette alliance matrimoniale de Halid avec Emine, qui va au-delà du village de Fraşer en direction des routes mentionnées plus haut, correspond aux mécanismes d’insertion dans des réseaux régionaux de beys, en fonction du capital économique et social18. Pour l’historien Kristo Frashëri, cette alliance avec une ancienne famille citadine pour laquelle l’éducation, plus que le caractère guerrier, devait être un marqueur social important a pu contribuer à orienter la progéniture d’Emine vers l’acquisition des savoirs19.
- 20 Il existe un arbre généalogique dressé par Ali Sami Yen (fils de Sami), conservé dans la famille à (...)
11La fratrie qui naît de cette union est nombreuse. L’union de Halid et Emine donne en effet naissance à deux filles et six garçons. Le premier, Abdül, nait en 1839. Sa naissance est suivie deux ans plus tard par celle d’une fille, Nefise, puis par celles de Şerif en 1843, de Naim en 1846, de Şahnisa (ou Shahnissa en albanais), la seconde fille, en 1848, de Sami en 1850, de Tahsin (ou Tahsim en albanais) en 1853 et de Mehmet en 1856. Sami est donc le sixième enfant20.
- 21 Ş. Sami, « Fraşer », art. cité.
- 22 Frashëri Midhat, Vepra te zgjedhura [Œuvres choisies], t. 2 (Uran Butka éd.), Tirana, Instituti i (...)
- 23 Ş. Sami, « Nasibi (Tahir Dede) », Kamûs al-alâm [Dictionnaire universel], t. 6, Istanbul, Mihran, (...)
12Concernant son enfance, il ne fait référence qu’à son éducation en indiquant qu’il a fréquenté l’école primaire du village et que, de manière générale, il était traditionnel que des professeurs particuliers dispensent un enseignement dans les maisons (konak) des beys21. On peut supposer qu’il reçoit un enseignement de ce type, puisque l’on sait, grâce à Midhat Frashëri (fils d’Abdül), que son frère Naim, de quatre ans plus âgé que Sami, en bénéficie pour les langues orientales (turc, arabe et persan) auprès du hodja du village22. On peut aussi imaginer qu’il a fréquenté, comme son frère, le tekke bektachi, un établissement soufi, centre d’une partie de la vie religieuse, mais aussi culturelle du village. Sami a d’ailleurs rédigé une notice sur le fondateur du tekke, Baba Tahir Nasibi (m. en 1250/1834-35), un poète dont il souligne la production à la fois en albanais, et en turc et persan23. On peut aussi supposer qu’il participe ou observe des sociabilités entre les diverses familles de beys du bourg, de même que celles qui se développent autour du bazar et des échoppes d’artisans, impliquant également des chrétiens.
- 24 Frashëri Kristo, Abdyl Frashëri. Jeta, veprimtaria dhe shkrimet (1839-1892) [Abdyl Frashëri. Vie, (...)
- 25 Premier album d’Ali Sami Yen (Istanbul). Je remercie infiniment la famille de m’avoir transmis une (...)
13Quoi qu’il en soit, la mort des parents reconfigure la sociabilité familiale puisque, après une courte période où l’oncle (le frère de Halid) aurait aussi joué un rôle de tuteur, l’aîné de la fratrie devient un père de substitution24. L’une des premières photographies du premier d’une série d’albums constitués par le fils de Sami, Ali Sami Yen, montre Abdül, la main droite posée sur le pommeau de sa canne, entouré de ses cinq frères, Şerif, Naim, Sami, Tahsin et Mehmet, sur une page portant la date de 1284/1866, donc peu de temps après l’installation à Yanya. Dans le même album, on voit aussi différentes photographies, prises en studio à cette même période : des photos des frères dans différentes configurations, soit seuls (Sami, Tahsin), soit en groupe (Naim et Mehmet ; Sami, Tahsin et Mehmet ; Naim et Mehmet), en costume civil ou d’étudiant, ou encore en costume traditionnel25.
- 26 Il n’est pas certain que la datation de 1874 soit la bonne pour tous les clichés.
Figure 3. Les frères Frashëri à Yanya et Istanbul26
Album Ali Sami Yen, Istanbul, archives familiales.
- 27 Frashëri Alfred et Frashëri Neki, Frashëri në historinë e Shqipërisë [Frashëri dans l’histoire de (...)
14Quant au foyer lui-même, il se transforme peu de temps après l’arrivée dans la capitale du vilayet, en raison de la mort de la sœur aînée, Nefise, en 1865, mais aussi du mariage de la sœur cadette, Şahnisa, en 1868, puis du mariage de Şerif – le second frère qui se consacre plus particulièrement au versant commerçant de l’activité familiale – en 1870. Ces alliances matrimoniales résultent de, et conduisent à, une insertion dans des espaces sociaux plus larges que forme la population musulmane de Yanya avec ses origines diverses : notamment des musulmans albanophones venant des régions septentrionales du vilayet, à l’image de la famille de Sami. Ainsi Şerif épouse Hatice ou Hatçe, une jeune femme de Yanya qui, d’après certaines sources, aurait été la fille d’un barbier originaire d’İşkodra/Shkodër au nord de l’Albanie actuelle27. Abdül lui-même épousera plus tard, en 1874, une jeune femme, Belkis/Ballkëz, issue d’une famille elle-aussi venant du village de Fraşer, qui deviendra, dans un second temps, la seconde femme de Sami, après la mort de sa première femme.
- 28 Frashëri A., Frashëri N., Frashëri në historinë, op. cit., p. 111-114, 118, 123-124, 185-186 ; Fra (...)
15La trajectoire familiale de Belkis illustre une voie légèrement différente d’adaptation des familles de beys de Fraşer aux transformations de la période des Tanzimat, non pas par le commerce et le fonctionnariat, mais par le foncier et l’armée – donc dans les deux cas, en alliant activité économique et service de l’État. De fait, le père de Belkis, Ibrahim bey Laçi (Frashëri), marié à une femme elle aussi du bourg, est semble-t-il devenu militaire de carrière. Il s’installe lui aussi dans la capitale du vilayet, où l’on peut imaginer qu’il côtoie Abdül et sa famille. L’un de ses fils, Fuad, devient grand propriétaire terrien dans le sud de la province, produisant des olives, des agrumes et élevant du bétail, quand les autres s’intègrent dans l’armée ottomane, ce qui les mènera dans certains cas à Istanbul (au moins pour l’un d’entre eux)28. Nous reviendrons sur le cas du mariage de la sœur de Sami, Şahnisa, qui traduit une alliance avec un fonctionnaire de passage et un rapport plus large à l’Empire.
- 29 « Naim be Frashëri. Studim dhe kujtime » [Naim be Frashëri. Étude et souvenirs], Kalendari kombiar(...)
16Reprenons d’abord la notice que Sami consacre à son frère Abdül. Un autre type de sociabilité y apparaît. En effet, l’apprentissage des savoirs y est non seulement présenté comme la raison du départ du village et de l’installation finale à Yanya, mais aussi – au moins pour les hommes – comme l’un des ciments de la sociabilité familiale : on imagine les six frères étudiant ensemble tous les soirs et s’entraidant dans l’acquisition des langues et des sciences. Pour plusieurs des frères, dont Sami lui-même, cet apprentissage implique néanmoins des relations sociales également en dehors du foyer, d’un côté, dans le célèbre établissement grec de Yanya, le lycée Zosimea fondé en 1828 et, de l’autre, auprès de professeurs particuliers. Parmi ces derniers, on peut par exemple mentionner un certain Yakub/Yakup efendi qui donnait des cours de persan à Naim, et peut-être également à Sami29. Dans son autobiographie, Sami écrit :
- 30 Topaloğlu, « Kendi Kaleminden », art. cité, p. 89.
En plus de cours d’arabe et de persan auprès de professeurs privés, avec mon frère aîné Naim Bey, qui est aujourd’hui chef de la commission d’inspection au ministère de l’Éducation, j’ai étudié à l’école grecque connue sous le nom de Zosimea dans la ville susmentionnée [Yanya] et j’ai fini le cursus d’études de huit ans dans cette école en sept ans [seulement] ; j’ai étudié les sciences qui étaient parfaitement enseignées dans cet établissement, comme les langues grecque moderne et grecque ancienne, française et italienne, la géographie et l’histoire, les sciences mathématiques, l’astronomie, la philosophie, la chimie, l’histoire naturelle et l’anatomie. J’ai par ailleurs étudié la langue française avec mon professeur particulier.
Après avoir obtenu mon diplôme de l’école susmentionnée, j’ai travaillé quelque temps au Secrétariat du Vilayet, puis je suis arrivé à Istanbul en 1288 [1871], où j’ai commencé à travailler au Bureau de la presse30.
17Au musée du village de Frashër (Fraşer), il existe aujourd’hui deux photographies illustrant ces sociabilités, portant les légendes « Naim et Sami parmi un groupe d’étudiants du lycée Zosimea de Janinë/Yanya » et « Naim et Sami dans une rue de Janinë/Yanya ». Dans la première, ils figurent au milieu d’un groupe de huit étudiants et dans l’autre Naim et Sami sont assis sur des chaises, en train de discuter, semble-t-il, avec au moins trois autres personnes, dont un homme barbu plus âgé (s’agit-il d’un enseignant ?), et entourés de deux jeunes hommes debout. Nous ne savons cependant pas quelle était l’ampleur de ces cercles d’amis ou de connaissances dans les milieux des étudiants et des enseignants. L’importance du savoir comme marqueur social et comme vecteur de sociabilité apparaît également dans l’album de famille constitué par le fils de Sami, dans lequel certaines photographies prises à Yanya montrent de jeunes hommes tenant des livres, voire semblant discuter autour d’un livre (cf. fig. 6 ci-dessous, « Yakub-Abdül »).
18Au-delà de l’apprentissage des savoirs, la famille, regroupée autour du frère aîné, devait avoir par ailleurs des relations à travers les activités commerciales et bureaucratiques des deux frères aînés, Abdül et Şerif. Comme nous l’avons vu, Sami intègre lui-même l’administration pour quelque temps avant de partir pour la capitale. Mais dès avant son départ, il fait, depuis Yanya, l’expérience de l’Empire au-delà de la province et même l’expérience de l’étranger.
L’expérience de l’Empire et de l’étranger depuis Yanya
19La sociabilité telle qu’elle se développe à Fraşer et surtout à Yanya, le centre du vilayet, dans les années 1860 pour le jeune Sami et son cercle familial ne se limite pas à des cercles locaux. La famille a en effet la possibilité de croiser les trajectoires d’individus qui viennent non seulement d’autres parties de la province, mais aussi d’autres régions de l’Empire et de l’étranger et qui, par leurs propres réseaux, peuvent œuvrer à une intégration dans des espaces plus larges.
- 31 Clayer Nathalie, Bilmez Bülent, « A Prosopographic Study on some ‘Albanian’ Deputies to the First (...)
20Ainsi, du fait de la position d’Abdül et de son insertion dans l’administration du vilayet – lorsqu’il devient député en 1877, il est directeur des finances de la province31 –, la famille, qui semble être un espace de socialisation extrêmement important pour lui, peut développer des liens avec des bureaucrates nommés en poste à Yanya. Rappelons que la réforme des vilayets de 1864 a justement pour conséquence une densification du réseau de l’administration provinciale et un renforcement des circulations et des liens avec la capitale et les autres provinces de l’Empire. Il en résulte certainement des relations professionnelles et amicales sur lesquelles nous n’avons pas de détails, mais dont l’existence semble attestée par le fait que certaines ont débouché sur la première alliance matrimoniale de la fratrie.
- 32 Yıldırım Nuran, « Le rôle des médecins turcs dans la transmission du savoir », dans Méropi Anastta (...)
- 33 Besim Ömer (Doktor), « Teracim-i Ahval (Merhum İbrahim Lütfi Paşa) » [Biographie (Le défunt İbrahi (...)
21De fait, l’une des sœurs de Sami, Şahnisa, née en 1848, donc de deux ans son aînée, épouse à Yanya même, en 1868, Ibrahim Lütfi, qui deviendra Ibrahim Lütfi Paşa, nommé médecin militaire dans la ville par les autorités ottomanes. Issu d’une famille albanaise originaire de Bërzeshta/Starova, à l’ouest du lac d’Ohrid et de Manastir/Bitola, ce personnage vient de la capitale ottomane et y retournera après deux années passées en Épire. D’après sa nécrologie rédigée par un médecin ottoman lui aussi d’origine albanaise, Besim Ömer [Akalın], dans la revue Servet-i fünun, Ibrahim Lütfi est né à Bërzeshta, mais arrive très tôt à Istanbul où son père a émigré comme jardinier – une profession qu’occupent beaucoup de migrants venus des provinces méridionales albanaises. L’installation de la famille dans la capitale permet à Ibrahim Lütfi une ascension sociale grâce à un passage dans les écoles militaires de médecine : le lycée, puis la fameuse École (Tıbbiye), l’un des fleurons d’un système éducatif ottoman en pleine transformation, qu’il termine en 1865 ou 1866. Son premier poste, en tant que diplômé, sera Yanya. Deux ans plus tard, il est rappelé dans la capitale pour traduire en turc des livres de médecine et contribuer à l’instauration d’un enseignement de la médecine en turc32. Il devient alors professeur assistant d’anatomie pathologique. Mais, en 1868, il est envoyé comme médecin militaire au Yémen pour quelques mois, avant d’être rappelé en 1870 pour remplacer le professeur Abdullah bey à la chaire de géologie et de minéralogie, poste qu’il occupera jusqu’à sa mort en janvier 1903, avec une courte interruption au cours de l’été 1875 lorsqu’il sera envoyé trois mois à l’hôpital d’İşkodra/Shkodër, dans le nord de l’Albanie33.
- 34 D’après un arbre généalogique figurant dans les archives de la famille à Istanbul. D’après Kemal E (...)
- 35 Erguvanlı, « Yerbilimlerini », art. cité, p. 12.
22Durant son passage à Yanya, des relations entre Ibrahim Lütfi et la famille de Sami se sont donc très certainement développées, qui ont conduit au mariage avec Şahnisa, dont il aura deux enfants : Latif Safa, né à Yanya le 1er février 1870 (futur diplomate et ministre de l’Empire ottoman) et Ziya, né à Istanbul en 1871, mais qui meurt, encore nourrisson, la même année (voire en même temps) que sa mère, qui s’éteint en janvier 187234. Cette sociabilité a pu reposer sur leur commune origine albanaise. Mais elle a très certainement été surtout nourrie par des intérêts partagés : pour les sciences, les langues et la traduction. Ibrahim Lütfi fait partie de ceux qui, à Istanbul, sont les artisans de la turcisation des sciences médicales, en lançant des opérations de traduction de livres français, ainsi que l’élaboration de dictionnaires. Sami lui-même aurait fait état de la grande influence exercée par Ibrahim Lütfi, son compatriote et beau-frère, dans sa formation35. On peut supposer que leurs échanges commencent dès le séjour d’Ibrahim Lütfi à Yanya. Pour Sami et sa fratrie, cette relation représente par ailleurs une ouverture vers l’Empire et la capitale, puisqu’Ibrahim Lütfi y a des connexions nombreuses, et qu’il y retourne peu après. On peut imaginer qu’elle a même pu donner à Sami, de même qu’à son frère Naim et plus tard à Tahsin et Mehmet, le désir, voire la possibilité, de venir s’installer dans la capitale pour y travailler ou y étudier.
23En tant que centre du vilayet, Yanya n’est cependant pas seulement le lieu de passage de fonctionnaires circulant entre la capitale et les provinces ou entre provinces, elle est aussi marquée par une présence étrangère. Consuls, négociants, enseignants étrangers sont présents dans cette ville qui n’a certes plus le rayonnement de l’époque du fameux Ali Paşa de Yanya/Ioannina au début du siècle, mais qui est encore relativement active sur le plan commercial, notamment en raison de l’exportation de blé de Thessalie et des produits de l’élevage vers l’Italie et l’Autriche.
Figure 7. Vilayet de Yanya et partie frontalière de la Grèce
Carte de l’État-major, Istanbul, 1291/1874, avec cartouche mentionnant les principales batailles y compris celles des années 1850 contre les « bandits grecs ».
Source : https://www.raremaps.com/gallery/detail/109406/vilayet-of-janina-yanya-ioannina-and-environs-yany-nafiz (consulté en mars 2026).
- 36 Strauss Johann, « Das Vilayet Janina 1881-1912 – Wirtschaft und Gesellschaft in einer “geretteten (...)
- 37 Frashëri K., Abdyl Frashëri, op. cit., p. 48.
- 38 Strauss, « Das Vilayet Janina », art. cité, p. 306.
24Surtout, avec les circulations que cette proximité entraîne, dans cette province ottomane frontalière, l’étranger est d’abord le Royaume de Grèce. Yanya se trouve à environ 60-70 kilomètres de la ligne Narda(Arta)-Volos qui sépare les deux pays depuis 1832. La Grèce est largement présente à Yanya et dans la région à travers la religion orthodoxe et surtout la langue grecque que partagent chrétiens, juifs et musulmans, même s’ils connaissent aussi d’autres langues (orientales, occidentales, albanais, aroumain, romani, etc.)36. Le frère aîné de Sami, Abdül, a ainsi écrit des textes en turc, en grec et en français37 ; l’administration qu’intègre Sami en 1870, qui fonctionnait entièrement en grec à l’époque d’Ali Paşa, se fait encore oralement dans cette langue, même si les actes sont produits en turc. Le journal officiel du vilayet qui paraît à partir de 1868 est en turc et en grec38.
- 39 Nizamoğlu Yüksel, « Yanya Vilayetinin Durumuna Dair Hazırlanan Layihalar ve Sonuçları » [Mémorandu (...)
25Dans un rapport (layiha) soumis au sultan en 1866, donc peu après l’arrivée de la famille de Sami à Yanya, le jeune administrateur Ismail Kemal bey Vlora (1844-1919, Ismail Qemali en albanais) préconise un certain nombre de mesures, comme le contrôle du lycée Zosimea, l’introduction de l’enseignement du turc dans celui-ci, la création d’une imprimerie et d’un journal, et la fondation d’écoles ottomanes. Pour la plupart, ces propositions sont motivées par une volonté de contrer ce qu’il considère comme une influence étrangère venant de Grèce. Lui-même ancien élève du lycée Zosimea dans la seconde moitié des années 1850 (il en aurait été le premier élève musulman) et fonctionnaire du vilayet dans la première moitié des années 1860, Ismail Kemal bey souligne dans le document plusieurs éléments qui lui paraissent poser problème : le lycée serait considéré comme étranger par les autorités ottomanes, qui n’exerceraient en conséquence aucune interférence dans son fonctionnement ; de nombreux étudiants poursuivraient leurs études à Athènes, revenant ensuite souvent dans la région, parfois même avec la nationalité grecque ; de nombreux professeurs viendraient de Grèce ; les manuels et beaucoup d’autres livres et journaux viendraient également du royaume voisin. Notons en passant qu’il signale aussi la possession par le lycée d’un immense fonds de livres offerts par la France quelques années plus tôt, dans lequel Sami a donc la possibilité de piocher, lui qui débutera sa production imprimée par des traductions de livres français39. Le rapport à charge d’Ismail Kemal bey montre donc que certains fonctionnaires musulmans pouvaient, à Yanya, avoir le sentiment d’une souveraineté ottomane entamée.
- 40 Strauss Johann, « The Greek Connection in Nineteenth-Century Ottoman Intellectual History », dans (...)
26Quoi qu’il en soit, on peut imaginer qu’ayant étudié au lycée Zosimea pendant sept ans, Sami a eu l’occasion d’interagir avec ces étudiants et ces professeurs ayant séjourné en Grèce qu’évoque Ismail Kemal, comme de lire des livres et journaux venant de Grèce et de l’étranger. Il ne l’évoque pas de façon détaillée en dehors de la simple question de l’apprentissage des langues et des sciences. Nul doute cependant que la fréquentation de cet établissement a pu lui permettre d’accéder à des connaissances et des idées venant de Grèce, mais aussi d’Europe, notamment d’Italie et de France. Johann Strauss, dans une étude sur les connexions grecques dans l’histoire intellectuelle ottomane du xixe siècle, souligne ainsi, à juste titre, les parallèles entre la pensée réformatrice sur la langue turque développée par Sami et la pensée linguistique grecque de l’époque – et donc l’influence que celle-ci a pu avoir sur lui40.
- 41 Couderc Anne, État, nations et territoires dans les Balkans au xixe siècle : histoire de la premiè (...)
- 42 Sur le maintien des réseaux transfrontaliers et de l’influence grecque malgré l’interdiction offic (...)
27Cette intimité avec l’espace éducatif, culturel et politique grec est certainement marquante pour lui. Et ce d’autant que les circulations pointées par le rapport d’Ismail Kemal bey peuvent être synonymes de conflits et de remises en question explicites de la souveraineté ottomane. Nous avons vu que le père de Sami – d’ailleurs accompagné d’Abdül – avait encore été mobilisé avec les troupes ottomanes dans la première moitié des années 1850. Il s’agissait probablement de faire face à la révolte qui avait éclaté en 1854, au moment de la guerre de Crimée, parmi la population chrétienne des régions de Narda/Arta et de Yanya/Ioannina, laquelle réclamait un rattachement au Royaume de Grèce. L’irrédentisme grec se manifeste également au début des années 1860 et surtout au moment de la crise crétoise en 1866-1868. Les relations entre chrétiens et musulmans, de plus en plus perçues comme des relations entre Grecs et Albanais, se tendent dans la province, dans une combinaison complexe entre tensions sociales autour de la question de la terre, questions économiques et intérêts des grandes puissances41. Par ailleurs, le rattachement de l’île de Corfou, jusque-là sous souveraineté britannique, à la Grèce en 1864 rapproche la frontière grecque à l’ouest. On pourrait donc parler d’une « familière étrangeté » que vit alors Sami, tant la Grèce est présente non seulement par ses réseaux consulaires et des commerçants, mais surtout par des acteurs politiques, religieux et culturels qui tissent un espace entre Empire ottoman et Royaume de Grèce42.
Nouvelles expériences des provinces de l’Empire (et de l’étranger)
28Après son installation dans la capitale ottomane en 1871, qui s’avèrera quasi définitive, Sami aura cependant trois occasions de faire des séjours de moyenne durée dans des provinces ottomanes : l’une en 1874-1875 sous Abdülaziz et les deux autres en 1877 au début du règne d’Abdülhamid II, dans une période politiquement très tendue. La première lui donne l’occasion de repasser par Yanya (peut-être pour assister aux noces de son frère Abdül), puis de traverser l’Italie du sud, de faire escale à Malte et d’avoir ainsi sa seule expérience directe de l’étranger. De ses contacts en Italie et à Malte, on ne sait cependant rien ; on ignore en particulier si, dans la péninsule italienne, il a cherché à rencontrer des Arbëresh, c’est-à-dire des albanophones de Calabre et de Sicile. Il écrit au sujet de ces mobilités :
- 43 Topaloğlu, « Kendi Kaleminden », art. cité, p. 89.
Il y avait une demande pour un rédacteur pour le journal provincial de Tripoli et, avec l’approbation de l’administration de la presse, j’y ai été nommé. En 1291 [1874], je me suis arrêté à Yanya, puis j’ai visité Corfou, Brindisi, Naples, Messine et Malte. […] Après avoir vécu un an à Tripoli, je suis retourné à Istanbul. En 93 [1876-1877], je me suis rendu à Rhodes en tant que maître des sceaux de Sava Paşa, nommé gouverneur de la province de l’Archipel, et après y être resté cinq mois, j’ai démissionné et je me suis rendu à Yanya, où j’ai été pendant quelques mois secrétaire en chef de la Commission des expéditions militaires, créée pendant la guerre sous la présidence de son Excellence Abidin Paşa. Je suis rentré au Seuil de la félicité [Istanbul] en 94 [1877-1878]43.
- 44 Kılıç Selda Kaya, « Şemseddin Sami’nin vilayet yönetimi ilgili layihası » [Mémorandum de Şemseddin (...)
29Ces trois moments forgent de nouvelles expériences de la province pour Sami, à travers des sociabilités notamment liées à son activité professionnelle. Dans les trois cas, il est au service de l’administration du vilayet, mais à chaque fois de manière différente, puisque dans le premier, il édite le journal officiel, dans le second il est le secrétaire personnel du gouverneur, et dans le troisième il est le secrétaire général d’une commission formée pour répondre à une crise. Il s’agit en outre de trois provinces de l’Empire très diverses : l’une, celle de Trablusgarb (Tripoli de Libye), est une lointaine province arabe, située le long des côtes africaines de la Méditerranée ; la seconde, celle de l’Archipel (Cezâyir-i Bahr-i sefîd), qui englobe les îles de la mer Égée, le ramène vers un espace fortement grec et toujours méditerranéen ; la dernière est la province de son enfance, menacée par la Grèce alors que la guerre fait rage entre l’Empire ottoman et la Russie. Cette diversité lui permet assurément d’observer la situation de l’Empire sous différents angles, et plus particulièrement celui de l’administration provinciale sur laquelle il fera d’ailleurs des propositions au sultan44. Ces trois moments sont aussi pour lui des expériences sociales diverses.
- 45 Türesay Özgür, Être intellectuel à la fin de l’Empire ottoman, Louvain, Peeters, 2023, p. 140, 146 (...)
- 46 Topaloğlu, « Kendi Kaleminden », art. cité, p. 89.
- 47 Es Hikmet Feridun, « Tanımadığımız Meşhurlar: Hava Kararırken Şemseddin Sami’ye Gelen Misafirler » (...)
- 48 Lafi Nora, Une ville du Maghreb entre ancien régime et réformes ottomanes. Genèse des institutions (...)
30En 1874, Sami débarque à Tripoli de Barbarie, comme l’appellent les Européens, pour s’occuper du journal du vilayet. C’est assurément un éloignement de la capitale pour ce jeune intellectuel qui évoluait depuis trois ans dans l’ombre de Jeunes Ottomans et de leurs proches, comme Namık Kemal et Ebüzziya Tevfik, eux-mêmes envoyés en exil quelque temps auparavant, en avril 187345. La question de savoir s’il s’agissait pour lui d’un envoi en exil ou non est débattue dans l’historiographie. Lui-même n’emploie pas le mot dans son autobiographie, publiée à l’époque où sévit la censure hamidienne il est vrai46. Mais, dans la famille, le terme semble avoir été employé par la suite : il est question des souvenirs de son exil (sürgün) à Tripoli que Sami racontait pendant les dîners chez lui à Istanbul47. La province de Tripoli, sur laquelle le sultan rétablit son autorité directe entre 1835 et 1858 aux dépens de la dynastie des Karamanlı et des forces centrifuges locales, mais aussi face à la conquête de l’Algérie par la France, est en tout cas pour lui l’occasion de pénétrer un nouvel espace social, où la population locale est principalement composée d’Arabes, de Berbères, de Juifs et de Maltais, auxquels s’ajoutent des Européens pour lesquels la région représente une étape sur la route du Soudan48. C’est donc notamment pour lui une occasion de s’immerger dans un espace arabophone et d’améliorer sa pratique de la langue. C’est aussi une opportunité pour voir sous un nouvel angle les acteurs politiques et économiques européens à l’œuvre dans une région convoitée par les empires coloniaux en expansion.
- 49 Archives de l’Institut d’histoire (Tirana), Fonds « Letërkëmbimi i vëllezërve Frashëri » [Correspo (...)
- 50 Idem, lettre du 11/23 novembre 1291.
- 51 Idem, Lettre de Tahsin à Sami, Le Caire, 3 /16 décembre 1875.
31Par sa fonction de rédacteur en chef du journal de la province, qu’il exerce au moins entre juin 1874 et février 1875, Sami côtoie en premier lieu les autres membres de l’administration provinciale, à commencer par les gouverneurs Hasan Samih Paşa (jusqu’à l’automne 1874), puis Mustafa Asım Paşa (jusqu’en février 1875). Il a également l’occasion d’interagir avec d’autres fonctionnaires. Or il semble que ces relations aient fini par se tendre. Lorsque Sami rencontre en février 1876 à Istanbul Samih Paşa, qui rentre d’un poste qu’il a occupé entretemps en Crète, il lui parle des problèmes qu’il a rencontrés, en disant qu’il n’est pas fautif et que ce sont d’autres personnes hypocrites qui ont fait preuve de duplicité49. Son frère en veut surtout à un certain Hasan efendi qui, entre autres, aurait dévalorisé le travail de Sami en disant, « égrire un journal z’est fazile » (« ceride dahriri golay » pour « ceride tahriri kolay », « écrire un journal c’est facile »)50. Car, à Tripoli, la sociabilité familiale fait aussi partie du quotidien de Sami. Pendant plusieurs mois, semble-t-il, il vit avec son jeune frère Tahsin dont la santé est fragile. Souffrant de tuberculose, ce dernier doit passer l’hiver sous un climat plus propice que celui de Yanya. D’après la correspondance qu’ils échangent un an plus tard, alors que Sami est rentré dans la capitale et que Tahsin se trouve en Égypte, on comprend qu’ils ont été très proches, à Yanya, mais aussi pendant ce séjour à Tripoli. Tahsin évoque ainsi les discussions qu’ils avaient alors qu’il regardait son frère travailler à la machine (probablement dans l’imprimerie) et les promenades qu’ils faisaient ensemble sur le port, observant les poulpes et mangeant des dattes51.
- 52 Sur Charles Ledoulx, voir Messaoudi Alain, Les arabisants et la France coloniale, Lyon, ENS, 2015, (...)
- 53 Sur Emile Wiet et sa famille, voir Cordier Henri, Mélanges d’histoire et de géographie orientales, (...)
- 54 Archives de l’Institut d’histoire (Tirana), Fonds « Letërkëmbimi i vëllezërve Frashëri » [Correspo (...)
- 55 Abdurrahman Sami Paşa n’est alors pas vali de Trablusgarb comme l’écrit Agâh Sırrı Levend (Levend (...)
32Dans cette correspondance, il est aussi question de liens épistolaires entretenus par Sami durant l’hiver 1875-1876 avec un certain Monsieur « Ledou » (ﻠﺪﻮ), ce qui introduit une autre dimension. Il s’agit en effet très certainement de Charles Ledoulx (né à Tunis en 1844 et décédé à Jérusalem en 1898), qui est premier drogman du consulat de France à Tripoli de Lybie au moment où les deux frères y séjournent. Membre d’une dynastie de drogmans et de consuls français implantés au Levant, Charles Ledoulx, qui a alors une trentaine d’années, a étudié à l’École des jeunes de langues à Paris et à Smyrne/Izmir, avant d’exercer comme drogman successivement dans les consulats de Jérusalem, Suez et La Canée, en Crète. En 1870, il est chargé de la fonction de premier drogman à Tripoli, avant d’être titulaire officiel de ce poste à partir d’avril 1873. C’est aussi à Tripoli qu’il épouse en juin 1872 une jeune femme issue d’une autre famille de drogmans et de consuls au service de la France : les Wiet52. Le beau-père de Charles Ledoulx, que mentionne Sami dans l’une de ses lettres, est alors à Corfou. Celui-ci, Émile Wiet (1818-1881), est familier des provinces albanaises de l’Empire ottoman, puisqu’il a été en poste dans les années 1860 à Yanya, mais aussi à İşkodra/Shkodër (d’où il a rédigé un texte sur un diocèse du Nord albanais), avant d’être en poste notamment à Tripoli et à Corfou53. Sami et Tahsin semblent avoir noué une relation relativement étroite au moins avec le premier, Charles Ledoulx, pendant leur séjour tripolitain, comme en témoigne la correspondance que Sami entretient encore avec lui quelques mois après leur départ de Tripoli, ainsi que les anecdotes qu’il rappelle à son frère au sujet de certaines conversations54. Cette relation, que l’on pourrait qualifier de connexion transimpériale, a pu se nouer autour de la connaissance croisée du français et du turc, et peut-être de l’intérêt pour la traduction. Dans cette lointaine province, la dimension impériale se rappelle enfin à Sami lorsqu’il active les réseaux de la capitale pour demander son retour. C’est grâce à l’entremise du père de Sezai bey, l’un de ses amis stambouliotes, Abdurrahman Sami Paşa, qu’il parvient en effet à quitter Tripoli et à revenir dans la capitale, alors que son frère rentre à Yanya55.
- 56 Voir Bouquet Olivier, Les pachas du sultan. Essai sur les agents supérieurs de l’État ottoman, 183 (...)
- 57 Kuneralp Sinan, Son Osmanlı Erkân ve Ricali [Dignitaires de la fin de l’Empire ottoman], İstanbul, (...)
- 58 Akpınar Mahmud, « Bir Osmanlıcılık örneği olarak Sava Paşa (1832-1904) » [Sava Paşa (1832-1904) co (...)
- 59 Frashëri T., Frashëri i shquar, op. cit., p. 397-430.
- 60 Ibid., p. 417-420.
33Les deux dernières expériences provinciales que Sami fait, deux ans plus tard, au cours de l’année 1877, lui permettent cette fois de travailler avec des hommes d’État ottomans originaires de la même région que lui. À cette époque où les Balkans sont au cœur de tensions et de négociations entre l’Empire, ses voisins et les grandes puissances, on peut y voir à la fois l’usage par les autorités ottomanes des familiarités (linguistiques ou autres) que les administrateurs peuvent avoir avec l’espace à gérer et le possible fonctionnement de réseaux provinciaux (ici épirotes) au sein de l’administration56. Après une période qui le voit s’affirmer comme auteur de théâtre et journaliste sur la scène de la capitale ottomane, Sami est en effet nommé au début de l’année 1877 mühürdar, c’est-à-dire secrétaire personnel du nouveau gouverneur général de la Province de l’Archipel, Sava Paşa (1832-1904)57. Or, ce dernier est un chrétien orthodoxe originaire de Yanya, dont la mère serait issue d’une famille chrétienne de Fraşer (les Panollar). Fils d’un médecin de la ville de Yanya et lui-même médecin formé à l’École de médecine à Istanbul, Sava Paşa, ou Ioannis Savvas Pasha, est l’un des chrétiens qui, à la suite des réformes, a pu s’intégrer aux plus hauts échelons de l’administration ottomane, devenant même ministre des Travaux publics, et surtout ministre des Affaires étrangères entre octobre 1879 et juin 1880. Il aurait alors ardemment défendu les intérêts ottomans contre les prétentions territoriales grecques sur l’Épire et la Thessalie. Sava Paşa est aussi connu pour avoir participé à l’élaboration de la Constitution de 1876 et écrit plus tard sur le droit musulman, alors qu’il était retraité à Paris. Lorsqu’il part pour Rhodes, le centre du vilayet de l’Archipel, au début de l’année 1877, il a une expérience administrative d’une dizaine d’années qui l’a notamment mené en Crète comme gouverneur de la région d’İsfakya/Sfakia et à Istanbul comme directeur du lycée de Galatasaray. Sa maîtrise du grec, comme dans le cas de Sami, est probablement un atout pour administrer cette province, comme elle l’a été en Crète, même s’il est peut-être envoyé là, aussi, pour être éloigné de la capitale après la disgrâce du grand vizir réformateur et constitutionaliste Midhat Paşa (1822-1884) dont il était proche58. Pour ce qui est des rapports entre Sava Paşa et Sami au-delà d’une origine commune, d’une sympathie politique probable et d’intérêts intellectuels partagés, Thomas Frashëri avance que les deux hommes auraient été, d’une certaine façon, connectés dès avant Rhodes : Sava Paşa aurait eu pour beau-frère un certain Papadopulos/Papadopoulos qui aurait été en 1876 le propriétaire du journal Sabah dont Sami était l’éditeur en chef59. En tout état de cause, Sami ne reste que cinq mois aux côtés de Sava Paşa, puisqu’il est ensuite envoyé à Yanya (peut-être poussé par Sava Paşa lui-même60).
- 61 Şiviloğlu Murat, « Abidin Paşa », dans Zeynep Avcı (dir.), Abidin Dino: Bir Dünya [Abidin Dino : u (...)
- 62 Levend, Şemsettin Sami, op. cit., p. 41.
34Entretemps, en avril, la guerre a éclaté entre l’Empire et la Russie, et la menace de l’ouverture d’un front du côté de la Grèce est présente. C’est dans ce contexte qu’une commission est formée à Yanya, sous la présidence d’Abidin Paşa Dino (1843-1906), afin de préparer la mobilisation et l’action de troupes en cas de conflit. Né à Preveza, au sud de Yanya, au débouché du golfe de Narda/Arta, Abidin Paşa est lui-aussi issu d’une famille de beys albanais, venant du nord du vilayet, mais installés à Preveza après avoir reçu de vastes terres à la suite de l’élimination d’Ali Paşa de Yanya en 1822. Intellectuel polyglotte formé à travers des enseignements privés, Abidin Paşa a commencé une carrière dans l’administration provinciale, avant de devenir en 1873 commissaire de la bourse d’Istanbul et de collaborer lui aussi avec Midhat Paşa en 1876. Parallèlement, il est un érudit qui s’adonne à la poésie, à la traduction et à l’édition de textes en persan (comme le Mesnevi de Rumî). Sa connaissance de la région, de l’albanais et du grec, comme la position sociale que lui confère son appartenance à la famille Dino contribuent certainement à sa nomination à Yanya à la tête de la commission, les mêmes critères étant valables pour la nomination de Sami comme secrétaire général, à ses côtés. Si Sami peut renouer à Yanya le fil de relations familiales et amicales anciennes, la rencontre avec Abidin Paşa a pu stimuler de nouveaux échanges intellectuels, en particulier sur les langues et les traductions, puisque ce dernier est aussi connu comme l’auteur d’ouvrages savants et littéraires61. Cette période aurait d’ailleurs été pour Sami celle de la rédaction d’une grammaire de l’arabe62.
- 63 Doğukan Oruç, « Çamlık Hanedanından Bir Osmanlı Bürokratı: Âbidin Paşa ve Güney Arnavutluk Sorunu (...)
- 64 Ibid., p. 82-83.
- 65 « Një Kujtim » [Un souvenir], Kalendari Kombiar, Tirana, Kristo P. Luarasi, 1926, p. 67-68.
35Mais ces quelques mois sont surtout, pour tous ces protagonistes, le moment d’une politisation à travers une socialisation en partie liée à la commission. Y sont impliqués Abdül, le frère de Sami, et des représentants des plus grandes familles de beys du nord du vilayet, capables de mobiliser des troupes auxiliaires dans leurs régions respectives en cas de besoin, et rassemblés pour cette raison63. Outre les préparatifs à caractère militaire dont elle s’occupe, l’étude d’Oruç Doğukan montre que la commission s’attache à mobiliser l’opinion publique albanaise de la province contre la Grèce et à signifier aux autorités grecques et internationales la volonté de l’Empire et de la population de la province de se défendre contre l’irrédentisme grec64. Un acteur de l’époque, Gani bey, va jusqu’à dire que la commission aurait déjà à cette époque rédigé un mémorandum en faveur de la réunion des quatre vilayets « albanais », selon l’idée d’Abdül65. La dissolution de la commission à la fin de l’année 1877 signe le départ d’Abidin Paşa, qui reviendra pour la fixation de la frontière en 1878-1879, et avec lui le retour définitif de Sami dans la capitale. Cette dernière expérience provinciale n’en sera pas moins fondatrice dans l’engagement de Sami sur le plan politique, notamment dans l’activité journalistique qu’il déploiera dans la capitale au cours de l’année 1878, mais ceci sort du cadre de la présente étude.
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36La trajectoire provinciale de Sami (Frashëri) permet donc de cerner certaines des dynamiques de transformation qui affectent à la fois la province ottomane et les individus qui y vivent au cours du troisième quart du xixe siècle. Dans la partie la plus occidentale des territoires ottomans balkaniques, à la suite de l’élimination d’Ali Paşa, de l’indépendance de la Grèce, des réformes militaires, puis des réformes de l’administration, l’espace provincial se trouve remodelé par des mobilités géographiques vers les centres urbains, mais aussi par des mobilités socioéconomiques. En particulier, des familles comme celle de Sami, dont le statut était lié à l’ancien système militaire, se redéployent vers des secteurs comme le foncier, le commerce, l’armée ou le fonctionnariat, en fonction d’opportunités et de stratégies qui peuvent être individuelles ou familiales. En retour, les réformes induisent une intrication plus grande de l’espace impérial avec l’espace provincial jusque dans la province, par la circulation des fonctionnaires depuis la capitale vers la province, ou inversement depuis la province vers la capitale. Ces circulations produisent également de nouvelles sociabilités qui peuvent même mener à des alliances matrimoniales, comme celle entre Şahnisa et Ibrahim Lütfi, déterminante pour la suite de la trajectoire de Sami. Ce dernier, en intégrant lui aussi l’administration ottomane, fait l’expérience de cette mobilité entre plusieurs provinces de l’Empire situées sur différents continents. Après « l’expérience de la province » de sa jeunesse, il fait donc, dans les années 1870, « l’expérience des provinces », ce qui forge chez lui un autre rapport à l’Empire, dans son étendue et dans son hétérogénéité, et l’ottomanise, en un sens.
- 66 Dierauff Evelin, Dierks Dennis, Henning Barbara et al. (dir.), Knowledge on the Move in a Transott (...)
37Dans la trajectoire du jeune Sami, et de sa famille, on a vu que les sociabilités basées sur l’apprentissage (des langues, des sciences, des savoirs de gouvernement) participaient également de ces réorientations produites dans le cadre des réformes ottomanes, mais aussi dans celui de la recomposition des équilibres culturels et géopolitiques locaux et impériaux après la guerre de Crimée. En cette seconde moitié du xixe siècle, l’éducation et l’apprentissage des savoirs représentent un capital social de plus en plus recherché par les élites musulmanes dont fait partie la famille de Sami. L’apprentissage constitue un fort ciment au sein même du cercle familial, comme il l’est dans une partie du milieu des bureaucrates/savants où plusieurs des frères s’intègrent peu à peu. Or, tout en s’investissant dans la culture classique (turc, arabe, persan), la famille albanophone de Sami s’ouvre à la culture française, comme on le fait ailleurs dans l’Empire, mais aussi à la langue italienne et à la langue et à la culture grecques, en raison de la situation géographique de la province et, en particulier, de l’existence du lycée Zosimea, qui rayonne, bien au-delà de la province, dans tout l’Empire ottoman et en Grèce. Les « flux de connaissance »66 qui s’imposent quotidiennement à Yanya proviennent donc des espaces ottoman, européen et grec dans lesquels Sami et ses proches évoluent, et contribuent à les remodeler.
38De toute évidence, avec la proximité de la frontière grecque et la présence d’une population chrétienne orthodoxe importante, c’est surtout un espace grec qui s’étend alors de plus en plus en Épire, conduisant à la contestation de la souveraineté ottomane, ou à son feuilletage. On peut donc parler pour les élites, dont fait partie la famille de Sami, d’une « familière étrangeté » avec la Grèce. Avec le développement de l’irrédentisme grec et surtout avec la crise d’Orient, la composante politique de cette « familière étrangeté » vis-à-vis de la Grèce s’accentue et s’albanise. La participation de Sami à la commission spéciale de 1877 à Yanya représente ainsi un tournant dans sa trajectoire, car, à côté des espaces impérial et régional qu’il s’agit de défendre, un autre espace se dessine, à savoir un espace national albanais censé s’opposer à l’espace national grec.
39Quoi qu’il en soit, ce sera sa dernière expérience de la province, puisqu’il ne quittera ensuite plus Istanbul, jusqu’à son décès en 1904, même si les sociabilités et les espaces familiaux et provinciaux y seront présents, sous d’autres formes.
Notes
1 Lory Bernard, La ville balkanissime : Bitola, 1800-1918, Istanbul, Éditions Isis, 2011.
2 Leuwers Hervé (dir.) avec la collaboration de J.-P. Barrière et B. Lefebvre, Élites et sociabilité au xixe siècle. Héritages, identités, Lille, CRHEN-O, 2001.
3 Comme Bülent Bilmez qui a montré les biais divergents des historiographies turque et albanaise, (Bilmez Bülent, « Sami Frashëri or Šemseddin Sami? », Balkanologie, vol. VII, no 2, 2003, p. 19-46), j’utiliserai généralement ici le seul deuxième prénom pour nommer le personnage.
4 Corbin Alain, Le monde retrouvé de Louis-François Pinagot. Sur les traces d’un inconnu, 1798-1876, Paris, Flammarion, 1998.
5 Cerutti Simona, « Processus et expérience : individus, groupes et identités à Turin au xviie siècle », dans Jacques Revel (dir.), Jeux d’échelles. La micro-analyse à l’expérience, Paris, Gallimard/Seuil, coll. « Hautes études », 1996, p. 161-186.
6 Sur la question province/capitale, voir Aymes Marc, « Capital and Province », dans Alexis Wick (dir.), The Cambridge Companion to Ottoman History, Cambridge, Cambridge University Press, 2025, p. 266-276.
7 Pour simplifier, j’utiliserai ici plutôt les formes ottomanes des noms de personnes et de lieux, en indiquant à la première occurrence les variantes actuelles ou autres.
8 Murphey Rhoads, « Patterns of trade along the Via Egnatia in the Seventeenth Century », in Elisabeth Zachariadou (dir.), The Via Egnatia Under Ottoman Rule, 1300-1699, Rethymnon, Crete University Press, 1996, p. 171-191 (180). Pour Yanya, le chiffre de 35 000 habitants est donné par Sami lui-même dans son encyclopédie (« Yanya », Kamûs al-alâm [Dictionnaire universel], t. 6, Istanbul, Mihran, 1898, p. 4788-4791).
9 Ş. Sami, « Fraşer », Kamûs al-alâm [Dictionnaire universel], t. 5, Istanbul, Mihran, 1896, p. 3352-3353.
10 Frashëri Thomas, Frashëri i shquar, i panjohur[Frashëri éminent, inconnu], Tirana, Onufri, 2022, p. 241. Je remercie Thomas Frashëri de m’avoir fait parvenir sa volumineuse étude sur Frashër.
11 Frashëri Kristo, Frashëri, shkëlqimi dhe rrënimi i tij: vështrim i shkurtër [Frashëri, son éclat et sa ruine : un regard rapide], Tirana, Geer, 2010 ; Frashëri T., Frashëri i shquar, op. cit., p. 241-250.
12 Ş. Sami, « Fraşer », art. cité.
13 Ş. Sami, « Reşid Paşa (Mehmed) », Kamûs al-alâm [Dictionnaire universel], t. 3, Istanbul, Mihran, 1891, p. 2282-2283 (2283) ; Frashëri T., Frashëri i shquar, op. cit., p. 187.
14 Ş. Sami, « Abdül bey », Kamûs al-alâm [Dictionnaire universel], t. 4, Istanbul, Mihran, 1894, p. 3113-3114.
15 Topaloğlu Yüksel, « Kendi Kaleminden Şemsettin Sami’nin ilk tercüme-i hâli » [La première biographie de Şemseddin Sami de sa propre plume], Trakya Üniversitesi Edebiyat Fakültesi Dergisi, 2/4, 2012, p. 81-94 (89).
16 Ş. Sami, « Abdül bey », art. cité, p. 3113 (Les traductions sont de moi-même).
17 Ş. Sami, « Ilyas bey », Kamûs al-alâm [Dictionnaire universel], t. 2, Istanbul, Mihran, 1889, p. 1028.
18 Sur les réseaux de beys dans les provinces albanaises, voir Clayer Nathalie, Aux origines du nationalisme albanais, Paris, Karthala, 2007, p. 34-36.
19 Frashëri K., Frashëri, shkëlqimi, op. cit., p. 60.
20 Il existe un arbre généalogique dressé par Ali Sami Yen (fils de Sami), conservé dans la famille à Istanbul, et dans lequel sont indiquées les dates de naissance, de mariage et de mort des membres de la famille. Je remercie vivement la famille de m’y avoir donné accès. Ces données avaient d’ailleurs déjà été utilisées par Kristo Frashëri.
21 Ş. Sami, « Fraşer », art. cité.
22 Frashëri Midhat, Vepra te zgjedhura [Œuvres choisies], t. 2 (Uran Butka éd.), Tirana, Instituti i Studimeve “Lumo Skëndo”, 2018, p. 43.
23 Ş. Sami, « Nasibi (Tahir Dede) », Kamûs al-alâm [Dictionnaire universel], t. 6, Istanbul, Mihran, 1898, p. 4580.
24 Frashëri Kristo, Abdyl Frashëri. Jeta, veprimtaria dhe shkrimet (1839-1892) [Abdyl Frashëri. Vie, activités et écrits (1839-1892)], Tirana, M&B, 2013, p. 48.
25 Premier album d’Ali Sami Yen (Istanbul). Je remercie infiniment la famille de m’avoir transmis une reproduction numérique de cet album.
26 Il n’est pas certain que la datation de 1874 soit la bonne pour tous les clichés.
27 Frashëri Alfred et Frashëri Neki, Frashëri në historinë e Shqipërisë [Frashëri dans l’histoire de l’Albanie], Tirana, SHBLSH e RE, 2014 (2e éd.), p. 123.
28 Frashëri A., Frashëri N., Frashëri në historinë, op. cit., p. 111-114, 118, 123-124, 185-186 ; Frashëri T., Frashëri i shquar, op. cit., p. 85, 323-324, 515-517, 527.
29 « Naim be Frashëri. Studim dhe kujtime » [Naim be Frashëri. Étude et souvenirs], Kalendari kombiar, 1926, p. 43-59 (52).
30 Topaloğlu, « Kendi Kaleminden », art. cité, p. 89.
31 Clayer Nathalie, Bilmez Bülent, « A Prosopographic Study on some ‘Albanian’ Deputies to the First Ottoman Parliament », dans Christoph Herzog et Malek Sharif (dir.), The First Ottoman Experiment in Democracy, Würzburg, Ergon Verlag, 2010, p. 151-185 (153-163).
32 Yıldırım Nuran, « Le rôle des médecins turcs dans la transmission du savoir », dans Méropi Anasttassiadou-Dumont (dir.), Médecins et ingénieurs ottomans à l’âge des nationalismes, Paris/Istanbul, Maisonneuve et Larose/IFEA, 2003, p. 127-170.
33 Besim Ömer (Doktor), « Teracim-i Ahval (Merhum İbrahim Lütfi Paşa) » [Biographie (Le défunt İbrahim Lütfi Paşa)], Servet-i fünun, n°622, 26 Mart 1903/13 Mart 1319, p. 370-372. Voir aussi Erguvanlı Kemal, « Yerbilimlerini Mektebi Tibbiye’de ilk kez Türkçe okutan hoca İbrahim Lütfi Paşa » [Le professeur İbrahim Lütfi Paşa qui a enseigné en turc pour la première fois la géologie à l’École de médecine], Yeryuvarı ve İnsan, vol. 3-4, 1980, p. 9-13.
34 D’après un arbre généalogique figurant dans les archives de la famille à Istanbul. D’après Kemal Erguvanlı, Ibrahim Lütfi s’est remarié et a eu au moins un fils. (Erguvanlı, « Yerbilimlerini », art. cité, p. 12).
35 Erguvanlı, « Yerbilimlerini », art. cité, p. 12.
36 Strauss Johann, « Das Vilayet Janina 1881-1912 – Wirtschaft und Gesellschaft in einer “geretteten Provinz” » [Le vilyate de Janina 1881-1912. Économie et société dans une “province sauvée”], dans Hans Georg Majer, Raoul Motika (dir.), Türkische Wirtschafts- und Sozialgeschichte von 1071 bis 1920, Wiesbaden, Harrassowitz, 1995, p. 297-313 ; Anastassiadou Meropi, « Yanya », The Encyclopedia of Islam, New Edition, Volume XI: W–Z, Leiden/New York, Brill, 2002, p. 282-283 ; Kotzageorgis Phokion, « Pour une définition de la culture ottomane : le cas des Tourkoyanniotes », Études Balkaniques, no 16, 2009, p. 17-32.
37 Frashëri K., Abdyl Frashëri, op. cit., p. 48.
38 Strauss, « Das Vilayet Janina », art. cité, p. 306.
39 Nizamoğlu Yüksel, « Yanya Vilayetinin Durumuna Dair Hazırlanan Layihalar ve Sonuçları » [Mémorandums concernant la situation du vilayet de Yanya et leurs conclusions], OTAM (Osmanlı Tarihi Araştırma ve Uygulama Merkezi Dergisi), no 33, 2013, p. 197-228.
40 Strauss Johann, « The Greek Connection in Nineteenth-Century Ottoman Intellectual History », dans Dimitris Tziovas (dir.), Greece and the Balkans. Identities, Perceptions and Cultural Encounters since the Enlightenment, London, Routledge, 2003, p. 47-67.
41 Couderc Anne, État, nations et territoires dans les Balkans au xixe siècle : histoire de la première frontière gréco-ottomane (1827-1881), thèse de doctorat en histoire, Université Paris 1, 2000.
42 Sur le maintien des réseaux transfrontaliers et de l’influence grecque malgré l’interdiction officielle des journaux après 1881, voir Strauss, « Das Vilayet », art. cité, p. 307-308.
43 Topaloğlu, « Kendi Kaleminden », art. cité, p. 89.
44 Kılıç Selda Kaya, « Şemseddin Sami’nin vilayet yönetimi ilgili layihası » [Mémorandum de Şemseddin Sami concernant l’administration provinciale], Amme İdaresi Dergisi, vol. 28, no 2, 1995, p. 119-140.
45 Türesay Özgür, Être intellectuel à la fin de l’Empire ottoman, Louvain, Peeters, 2023, p. 140, 146-164.
46 Topaloğlu, « Kendi Kaleminden », art. cité, p. 89.
47 Es Hikmet Feridun, « Tanımadığımız Meşhurlar: Hava Kararırken Şemseddin Sami’ye Gelen Misafirler » [Les hommes célèbres méconnus : Les invités qui venaient chez Şemseddin Sami à la tombée de la nuit], Akşam, 27 Aralik 1944. Dans un article sur lui, Necip Asım (« Ş. Sami », Türk Tarih Encümeni Mecmuası [Revue de l’Association d’histoire turque], Yeni Seri, 1/2, 1929 (1930), p. 24-34 [26]) relate l’une de ces anecdotes concernant un problème que son cuisinier avait eu avec les voisins après avoir étranglé un lièvre devant la porte de leur maison.
48 Lafi Nora, Une ville du Maghreb entre ancien régime et réformes ottomanes. Genèse des institutions municipales à Tripoli de Barbarie (1795-1911), Paris, L’Harmattan, 2002 ; Sievert Henning, Tripolitanien und Bengasi um 1900: Wissen, Vermittlung und politische Kommunikation [La Tripolitaine et Bengazi vers 1900 : Savoir, médiation et communication politique], Baden-Baden, Ergon Verlag, 2020.
49 Archives de l’Institut d’histoire (Tirana), Fonds « Letërkëmbimi i vëllezërve Frashëri » [Correspondance des frères Frashëri], D.6 : Lettre de Sami à son frère Tahsin, Istanbul, 29 janvier 1291/10 février 1876.
50 Idem, lettre du 11/23 novembre 1291.
51 Idem, Lettre de Tahsin à Sami, Le Caire, 3 /16 décembre 1875.
52 Sur Charles Ledoulx, voir Messaoudi Alain, Les arabisants et la France coloniale, Lyon, ENS, 2015, Annexes (à l’entrée Ledoulx). Sur son mariage avec la fille d’Emile Wiet à Tripoli, voir : https://www.geneanet.org/releves-collaboratifs/view/3067/6 (consulté en mars 2026).
53 Sur Emile Wiet et sa famille, voir Cordier Henri, Mélanges d’histoire et de géographie orientales, t. 4, Paris, Jean Maisonneuve, 1923, p. 197, note 1.
54 Archives de l’Institut d’histoire (Tirana), Fonds « Letërkëmbimi i vëllezërve Frashëri » [Correspondance des frères Frashëri], D.6 : Lettres de Sami à son frère Tahsin, Istanbul, 12 teşrin-i sani 1291/24 décembre 1875, 7 kanun-i sani 1291/19 janvier 1876 et 21 kanun-i sani 1291/2 janvier 1876. Kristo Frashëri avait transcrit fautivement son nom en Ledoit (Frashëri K., Abdyl Frashëri, op. cit., p. 49).
55 Abdurrahman Sami Paşa n’est alors pas vali de Trablusgarb comme l’écrit Agâh Sırrı Levend (Levend Agâh Sırrı, Şemsettin Sami, Ankara, Türk Tarih Kurumu, 1969, p. 41).
56 Voir Bouquet Olivier, Les pachas du sultan. Essai sur les agents supérieurs de l’État ottoman, 1839-1909, Louvain, Peeters, 2007, en particulier la partie sur la « fabrique des pachas ».
57 Kuneralp Sinan, Son Osmanlı Erkân ve Ricali [Dignitaires de la fin de l’Empire ottoman], İstanbul, Isis Press, 1999, p. 28.
58 Akpınar Mahmud, « Bir Osmanlıcılık örneği olarak Sava Paşa (1832-1904) » [Sava Paşa (1832-1904) comme exemple d’ottomanisme], Trakya Üniversitesi Edebiyat Fakültesi Dergisi, 6/11, 2016, p. 147-184.
59 Frashëri T., Frashëri i shquar, op. cit., p. 397-430.
60 Ibid., p. 417-420.
61 Şiviloğlu Murat, « Abidin Paşa », dans Zeynep Avcı (dir.), Abidin Dino: Bir Dünya [Abidin Dino : un monde], Istanbul, Sabancı Üniversitesi Yayınları, 2007, p. 36-45 ; Çanakçi Halis, Abidin Paşa’nın Notlarından Osmanlı Devleti’nin Son Yılları (1880-1906) [Les dernières années de l’État ottoman à travers les notes d’Abidin Paşa (1880-1906)], Istanbul, Istanbul Üniversitesi, 2019.
62 Levend, Şemsettin Sami, op. cit., p. 41.
63 Doğukan Oruç, « Çamlık Hanedanından Bir Osmanlı Bürokratı: Âbidin Paşa ve Güney Arnavutluk Sorunu [1877-1879] » [De notabilité de Çamëri à bureaucrate ottoman : Âbidin Paşa et la question de l’Albanie du Sud (1877-1879)], Osmanlı Medeniyeti Araştırmaları Dergisi, no 23, 2024, p. 75-92.
64 Ibid., p. 82-83.
65 « Një Kujtim » [Un souvenir], Kalendari Kombiar, Tirana, Kristo P. Luarasi, 1926, p. 67-68.
66 Dierauff Evelin, Dierks Dennis, Henning Barbara et al. (dir.), Knowledge on the Move in a Transottoman Perspective. Dynamics of Intellectual Exchange from the Fifteenth to the Early Twentieth Century, Göttingen, V&R Unipress, 2021.
Haut de pageTable des illustrations
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|---|---|
| Titre | Figure 1. Les provinces centrales de l’Empire ottoman en 1877 |
| Crédits | Source : Mehmet Bulut et Cem Korkut, « A Comparison Between Ottoman Cash Waqfs and Modern Interest-Free Financial Institutions », Vakıflar Dergisi, 2016, p. 29. |
| URL | http://journals.openedition.org/balkanologie/docannexe/image/7367/img-1.png |
| Fichier | image/png, 568k |
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| Titre | Figure 2. Les frères Frashëri à Yanya en 1866 |
| Crédits | Album Ali Sami Yen, Istanbul, archives familiales. |
| URL | http://journals.openedition.org/balkanologie/docannexe/image/7367/img-2.png |
| Fichier | image/png, 711k |
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| Titre | Figure 3. Les frères Frashëri à Yanya et Istanbul26 |
| Crédits | Album Ali Sami Yen, Istanbul, archives familiales. |
| URL | http://journals.openedition.org/balkanologie/docannexe/image/7367/img-3.png |
| Fichier | image/png, 681k |
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| Titre | Figure 4. Naim et Sami parmi un groupe d’étudiants |
| Crédits | Musée de Frashër. |
| URL | http://journals.openedition.org/balkanologie/docannexe/image/7367/img-4.png |
| Fichier | image/png, 503k |
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| Titre | Figure 5. Naim et Sami dans une rue de Janinë |
| Crédits | Musée de Frashër. |
| URL | http://journals.openedition.org/balkanologie/docannexe/image/7367/img-5.png |
| Fichier | image/png, 950k |
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| Titre | Figure 6 |
| Crédits | Album Ali Sami Yen, Istanbul, archives familiales. |
| URL | http://journals.openedition.org/balkanologie/docannexe/image/7367/img-6.png |
| Fichier | image/png, 1,4M |
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| Titre | Figure 7. Vilayet de Yanya et partie frontalière de la Grèce |
| Légende | Carte de l’État-major, Istanbul, 1291/1874, avec cartouche mentionnant les principales batailles y compris celles des années 1850 contre les « bandits grecs ». |
| Crédits | Source : https://www.raremaps.com/gallery/detail/109406/vilayet-of-janina-yanya-ioannina-and-environs-yany-nafiz (consulté en mars 2026). |
| URL | http://journals.openedition.org/balkanologie/docannexe/image/7367/img-7.jpg |
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Pour citer cet article
Référence électronique
Nathalie Clayer, « Espaces et sociabilités dans la province ottomane au prisme d’une trajectoire individuelle (1850-1877) », Balkanologie [En ligne], Vol. 20 n° 2 | 2025, mis en ligne le 30 décembre 2025, consulté le 17 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/balkanologie/7367 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16cr6
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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
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