Le sel de la révolution
Résumés
Pendant la Seconde Guerre mondiale, un aspect particulier de la quête de nourriture par les Partisans yougoslaves était leur accès au sel, un ingrédient indispensable dans l’alimentation humaine et animale, et un élément essentiel pour la conservation des viandes et des légumes. En Bosanska Krajina (Bosnie occidentale), le sel était une denrée particulièrement rare. Les Partisans s’en procuraient donc par le pillage ou le troc, avant de le redistribuer à la population des territoires libérés. Cette gestion du sel renvoyait également à divers enjeux et pratiques politiques, ce qui en démontre l’importance pour des révolutionnaires qui ne vivaient pas uniquement d’amour et d’eau fraîche.
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- 1 Fonzi Paolo, Rutar Sabine, Bougarel Xavier (dir.), Food, Scarcity and Power in Southeastern Europe (...)
- 2 Givre Olivier (dir.), Le goût des Balkans, vol. 19, no 2 de Balkanologie, 2024, en ligne : https:/ (...)
- 3 Lory Bernard, « Pour une histoire des graisses alimentaires dans les Balkans », Balkanologie, vol. (...)
- 4 Collingham Lizzie, The Taste of War. World War Two and the Battle for Food, Londres, Penguin Books (...)
- 5 Gerlach Christian, Krieg, Ernährung, Völkermord. Deutsche Vernichtungspolitik im Zweiten Weltkrieg (...)
1À l’époque de la Yougoslavie socialiste, la guerre populaire de libération et la révolution socialiste (1941-1945) étaient le plus souvent évoquées en termes héroïques, à travers la figure de Tito, les grandes offensives, la fraternité antifasciste des peuples yougoslaves. Après la fin du communisme en 1990, les Partisans yougoslaves ont au contraire été présentés par certains historiens et éditorialistes comme des anti-héros, doctrinaires, brutaux, assassins. Ces deux représentations ont en commun de négliger le quotidien de la guerre et de la révolution, fait aussi de faim, de maladie, d’épouillage et d’ennui. Avec mes collègues Paolo Fonzi et Sabine Rutar, nous avons essayé de combler en partie ce manque en nous intéressant à la question de la nourriture, dans un ouvrage intitulé Food, Scarcity, and Power in Southeastern Europe during the Second World War1. Cet ouvrage s’inscrit dans un contexte de redécouverte plus générale des enjeux de la nourriture. En ce qui concerne les études balkaniques, il faut signaler le numéro de la revue Balkanologie consacré en 2024 à la nourriture dans les Balkans2 et dans lequel Bernard Lory a publié un article sur les graisses animales3. En ce qui concerne les travaux sur la Seconde Guerre mondiale, ce regain d’intérêt est symbolisé par les approches globales de Lizzie Collingham dans The Taste of War4 ou, à propos de la politique exterminatrice du Troisième Reich, de Christian Gerlach dans Krieg, Ernährung und Völkermord5. À une échelle bien plus petite, à savoir la Bosanska Krajina (Bosnie occidentale), et sur une denrée particulière, à savoir le sel, je voudrais montrer ici comment ce recentrage sur la nourriture permet de redécouvrir certaines réalités et pratiques quotidiennes de la guerre des Partisans, et d’échapper à ses représentations trop idéologiques ou trop abstraites.
- 6 Bougarel Xavier, Chez les partisans de Tito. Communistes et paysans dans la Yougoslavie en guerre (...)
2Dans mon ouvrage sur les territoires libérés de la Bosanska Krajina, j’ai tenté d’explorer la question de la nourriture, en insistant sur la manière dont les Partisans yougoslaves en assuraient la production, la collecte et la distribution6. Ces différentes activités figuraient en effet parmi les principales préoccupations des Partisans, établis dans des régions souvent peu fertiles, soumis à la destruction systématique des ressources agricoles par l’ennemi et devant prendre en charge des populations civiles locales ou déplacées, ainsi qu’une Armée populaire de libération aux effectifs de plus en plus nombreux. En janvier 1945, quelques mois avant la fin du conflit mondial, le Département pour l’alimentation du Conseil provincial antifasciste de libération populaire de la Bosnie-Herzégovine (ZAVNOBiH) expliquait ainsi que
- 7 Département pour l’alimentation du ZAVNOBiH à Présidence du ZAVNOBiH, 07.01.1945, ABiH [Arhiv Bosn (...)
les sources d’alimentation de l’armée et du peuple sur notre territoire libéré sont malheureusement […] très modestes, particulièrement quand nous les comparons aux exigences pour une alimentation normale de la population, ce qui se voit à chaque pas, à chaque rencontre. […] La situation empire au fur et à mesure que l’on avance vers les régions de montagne où l’on élevait surtout du bétail, qui est presque complètement épuisé, ou vers les territoires qui ont été le plus dévastés et pillés pendant la guerre. […] L’appauvrissement [de la population] est aggravé par la pénurie de toutes sortes de marchandises, ce qui contraint le paysan à vendre son blé, sans lequel il ne peut vivre, pour pouvoir saler le peu de pain qui lui reste ou pour acheter des chaussures ou un vêtement7.
- 8 Pour la Yougoslavie dans son ensemble, voir Živković Dušan, Postanak i razvitak narodne vlasti u J (...)
3Dans les territoires libérés, la tâche de nourrir les Partisans et les civils revenait aux comités populaires de libération (Narodno-oslobodilački odbori, NOO) constitués à l’échelle locale et régionale. C’est eux qui organisaient les travaux agricoles, recueillaient les « contributions volontaires » des paysans ou réquisitionnaient les récoltes des plus récalcitrants, et redistribuaient une partie des vivres ainsi collectés à l’armée d’une part, aux pauvres et aux réfugiés d’autre part. Plusieurs ouvrages de l’époque socialiste sont consacrés à ces institutions8.
- 9 Kolar-Dimitrijević Mira, Gospodarska problematika ZAVNOH-a. Izbor iz građe o soli [Les problèmes é (...)
4Un aspect particulier de la quête de nourriture par les Partisans était leur accès au sel, un ingrédient indispensable dans l’alimentation humaine et animale, et un élément essentiel pour la conservation des viandes et des légumes. Cette question a été traitée par Mira Kolar-Dimitrijević dans le cas de la Dalmatie, une région située le long de la mer Adriatique où l’accès au sel était plus facile9. Mais à l’intérieur des terres et, dans le cas qui nous intéresse ici, en Bosanska Krajina, le sel était une denrée beaucoup plus rare. Je m’intéresserai donc à la manière dont les Partisans et les populations des territoires libérés se procuraient du sel, par des voies formelles ou informelles, avant de traiter de la redistribution du sel ainsi recueilli. En parallèle, je montrerai comment la gestion du sel renvoyait à divers enjeux et pratiques politiques, ce qui finira d’en démontrer l’importance pour des révolutionnaires qui ne vivaient pas uniquement d’amour et d’eau fraîche.
- 10 Sur le ravitaillement en sel de Banja Luka, la principale ville de Bosanska Krajina, voir Mikić Đo (...)
- 11 SNOO Drvar à ONOO Prekaja, 14.09.1943, HMBiH [Historijski muzej Bosne i Hercegovine], fonds NOB, c (...)
5Pendant la Seconde Guerre mondiale comme à d’autres époques, le sel se trouvait avant tout dans les villes, où il était vendu par l’État, au même titre que d’autres biens monopolisés, tels que le pétrole, le tabac ou les allumettes10. Une occasion de se fournir en sel se présentait donc aux Partisans lorsqu’ils se saisissaient d’une ville, pendant quelques jours ou quelques semaines, et pillaient les stocks disponibles. Cette source d’approvisionnement, importante, a laissé peu de traces dans les archives consultées à Sarajevo et à Banja Luka. Peut-être en trouve-t-on davantage dans les archives militaires de Belgrade. Toutefois, en septembre 1943, dans des instructions concernant la redistribution du sel, le NOO de Drvar demandait que l’Armée populaire de libération soit remerciée car c’est elle « qui a donné ce sel pour les pauvres ou en échange [d’autres marchandises], et parce que notre armée a conquis ce sel avec son propre sang11 ».
- 12 Okr.NOO à SNOO Bosanski Petrovac, 01.03.1944, HMBiH, fonds NOB, carton 10, doc. 4976.
- 13 SNOO Ključ à Okr.NOO Podgrmeč, 24.02.1945, HMBiH, fonds NOB, carton 20, doc. 6028.
6Pour se ravitailler en sel, les NOO s’appuyaient aussi sur des échanges au sein de la Bosanska Krajina, ou avec des régions libérées plus proches de la mer, en Dalmatie et en Lika. Ainsi, en mars 1944, le NOO de Drvar organisait des caravanes muletières pour acheminer du sel de Lika12. Onze mois plus tard, ce même NOO demandait les laissez-passer nécessaires pour organiser un échange blé contre sel avec la Dalmatie13. Pour la population, rejoindre la Dalmatie ou la Lika et en revenir chargé de sel constituait un périple long et pénible. De nombreux civils préféraient donc se rendre dans les villes occupées voisines pour y acheter du sel ou le troquer contre du blé, démentant ainsi l’idée selon laquelle il aurait existé une ligne de front étanche entre territoires libérés et territoires occupés.
7Les archives de Sarajevo et de Banja Luka regorgent de documents faisant référence à ces pratiques. En janvier 1944, le NOO de Bosanski Novi rapportait par exemple :
- 14 SNOO Bos. Novi à Okr.NOO Kozara, 01.01.1944, ARS [Arhiv Republike Srpske], fonds NOO Kozara, carto (...)
empêcher totalement la contrebande [šverc] est impossible du fait même de la pénurie de sel mais il est possible de la limiter, nous essayons d’organiser par le biais des NOO l’approvisionnement en sel / dans la mesure où cela est possible / car de cette façon nous réduirions encore plus la contrebande, si l’approvisionnement en sel peut dans les conditions d’aujourd’hui être appelé contrebande14.
8Huit mois plus tard, le NOO de la région du Kozara constatait :
- 15 Okr.NOO Kozara à SNOO Bosanski Novi, 02.09.1944, HMBiH, fonds NOB, carton 15, doc. 2586.
notre population est depuis déjà trois ans sans sel, qui est un besoin indispensable de l’organisme. Elle trouve des canaux [informels] et s’en procure en échange de … [illisible] et rentre ainsi en contact avec l’armée ennemie, ce qui a souvent des conséquences néfastes. S’ils s’en occupaient, les NOO pourraient obtenir toutes ces quantités de sel, et plus encore. De cette façon ils interrompraient les départs inutiles de la population dans les garnisons ennemies et en même temps ils montreraient à la population que nous prenons soin d’elle15.
- 16 SNOO Prijedor à Okr.NOO Kozara, 14.05.1944, HMBiH, fonds NOB, carton 12, doc. 2078.
9Une particularité de ces achats dans les villes occupées est qu’ils semblent avoir souvent été le fait de musulmans vivant en bordure des territoires libérés. Le NOO de Prijedor constatait ainsi en mai 1944 que la contrebande de sel était assurée par les musulmans des villages proches de la ville16 et, vers la même époque, le commissaire politique de la 11e brigade de Krajina remarquait :
- 17 Commissaire politique de la 10e brigade de Krajina, 10.08.1944, ABiH, fonds NOR, carton KPJ PK 194 (...)
tous les jours un grand nombre de femmes / en grande majorité musulmanes / se rendent des environs de Sanski Most [ville libérée] à Prijedor et à Ljubija [villes occupées] pour se procurer diverses choses, avant tout du sel, de l’essence et le reste17.
10Cette place particulière des musulmans – et des musulmanes – dans les échanges avec les villes occupées peut s’expliquer par le fait que ceux-ci prenaient moins de risques à le faire que des Serbes, honnis par le régime oustachi et souvent engagés depuis 1941 dans la lutte populaire de libération. Des musulmans, et a fortiori des musulmanes, pouvaient plus facilement passer pour neutres et inoffensifs aux yeux des troupes allemandes ou oustachies.
11Ces circulations entre territoires libérés et occupés ne manquaient pas d’inquiéter les membres des NOO et les autres cadres du mouvement des Partisans. En particulier, des individus se rendant en ville pouvaient, de leur plein gré ou sous la contrainte, donner à l’ennemi des informations sur l’Armée populaire de libération ou sur la situation politique dans les territoires libérés. De plus, les autorités oustachies ne manquaient pas d’utiliser ces visites à des fins de propagande. Dans divers documents, il est fait mention de la manière dont elles distribuaient ou vendaient à bas prix du sel, comme dans la région du Podgrmeč en 1944 :
- 18 KPJ Podgrmeč à KPJ Bos. Krajina, 08.07.1944, ABiH, fonds NOR, carton KPJ BK 1944 (2).
En ce qui concerne les villages qui sont à portée de l’ennemi, on y sent une propagande ennemie très active qui se sert de différents moyens pour semer le trouble dans la population. Dans certains villages musulmans et croates rôde la milice [oustachie], par le biais de laquelle l’ennemi répand sa propagande. L’ennemi a commencé à se servir de la méthode / à Ljubija et ses environs / de vendre le sel par [sacs de] 60 kilos, avec un ou deux kilos gratuits. Il vend le maïs à 40 kunas et par ce moyen persuade la population de la « bienveillance » de Pavelić [le chef de l’État oustachi croate]18.
- 19 SNOO Drvar à Okr.NOO Drvar, 07.11.1944, ARS, fonds NOO Drvar, carton 1.
- 20 SNOO Sanski Most à Okr.NOO Banja Luka, ARS, fonds NOO Sanski Most, carton 11.
12Les NOO devaient-ils dès lors interdire ou tolérer ces pratiques informelles ? Et avaient-ils vraiment le choix ? Le NOO de Drvar constatait lui-même en novembre 1944 que la population ne survivait que grâce à la contrebande de sel19. Une interdiction ne risquait-elle pas de susciter la colère générale ? À Sanski Most, en mars 1945, la population ne revendiquait-elle pas le droit de se rendre en Dalmatie pour y acheter du sel20 ? Dans la plupart des cas, les responsables des NOO et les autorités militaires toléraient donc la contrebande de sel, tout en s’efforçant de la réguler. À l’échelle de la Bosnie-Herzégovine, Dušan Ivezić, responsable des questions économiques auprès du ZAVNOBiH, déclarait en juillet 1944 :
- 21 Dušan Ivezić, Rapport économique, 01.07.1944, ABiH, fonds ZAVNOBiH, carton 1.
en ce qui concerne les marchandises qui arrivent des territoires non libérés, elles se vendent en général pour de l’argent liquide, à l’exception du sel. Les autorités populaires de libération ont organisé en divers endroits et à diverses occasions l’acquisition de différentes marchandises dans les territoires non libérés ainsi que le transfert de différents articles industriels ou monopolisés provenant des régions libérées des autres provinces de la Yougoslavie. Ces produits ont été échangés par les NOO contre du blé, ou vendus à des prix plus bas qu’ils ne l’étaient sur le marché libre21.
- 22 Commandant de lieu Prekaja à NOO Prekaja, 22.06.1943, HMBiH, fonds NOB, carton 6, doc. 5639.
- 23 OZNA 5. korpus à état-major 5. Korpus, 07.05.1944, HMBiH, fonds NOB, carton 12, doc. 2044.
13À l’échelle locale, on apprend aussi que le commandement militaire du village de Prekaja délivrait des laissez-passer pour des quantités de sel inférieures à 25 kilos22 et que le Département pour la protection du peuple (OZNA) reprochait à son homologue de Sanice de tolérer la contrebande de sel d’un dénommé Osman Karadžić23. Parfois, les NOO initiaient eux-mêmes cette contrebande, comme ce fut le cas dans la région de Drvar en mars 1944 :
- 24 Okr.NOO Drvar à SNOO Bos. Petrovac, 21.03.1944, HMBiH, fonds NOB, carton 10, doc. 4985.
Dans le but de se procurer du sel et des semences pour les besoins de notre population, il est nécessaire que le comité de district à Grahovo forme un magasin dans lequel pourra être stocké tout ce qu’on se procure et qu’on extrait du territoire ennemi. Le comité de district de Grahovo trouvera des gens qui peuvent se rendre en territoire ennemi et leur délivrera des laissez-passer pour se procurer du sel et des semences. Il faudra passer un accord avec ces gens-là sur le prix auquel seront fournis le sel et les semences. Sur la base du prix fixé le comité de district autorisera un certain bénéfice à ceux qui en fournissent. À notre avis il faudrait accorder un bénéfice d’un demi-kilo de blé pour la fourniture [d’un kilo] de sel ou de semences24.
- 25 ONOO Potkalinje à SNOO Bos. Krupa, 13.02.1945, ARS, fonds NOO Podgrmeč, carton 11.
- 26 SNOO Bos. Petrovac à Okr.NOO Drvar, 05.11.1944, HMBiH, fonds NOB, carton 17, doc. 4423.
14Toutefois, quand les règles établies sur la quantité et le prix du sel n’étaient pas respectées, des sanctions – généralement minimes – étaient appliquées. En février 1945, dans le village de Veliki Dubovik, le secrétaire du NOO était ainsi destitué par un vote unanime de la population après avoir détourné dix kilos de sel25. Trois mois plus tôt, les camarades Milica et Milka Karanović du village de Kesenovac avaient été condamnées à payer cinq kilos de blé chacune pour être allées sans autorisation acheter du sel dans un village tchetnik26.
- 27 Okr.NOO Drvar à SNOO Bos. Petrovac, 01.01.1944, HMBiH, fonds NOB, carton 9, doc. 1529.
15Une des réponses des NOO face à la contrebande de sel était donc d’en organiser eux-mêmes le commerce et la redistribution. À partir de 1944, cet effort de régulation passa par la création de coopératives d’échange où les individus rentrant des villes occupées avaient plus ou moins l’obligation de remettre leur sel, en échange d’autres biens de consommation courante, tels que du blé, du tabac ou des allumettes. Dans la région de Drvar, plusieurs coopératives d’échange ont été créées en janvier 1944, chargées de l’achat et de la redistribution du sel. Elles en fixaient le prix en blé et gardaient pour leur fonctionnement 250 grammes de blé par kilo de sel. Leur création allait aussi de pair avec une révision générale des laissez-passer accordés jusqu’alors. Les coopératives transféraient ensuite les quantités acquises aux NOO, qui décidaient de leur attribution aux villages en ayant le plus besoin27.
- 28 « Objašnjenja i uputstva za rad narodno-oslobodilačkih odbora u oslobođenim krajevima » [Explicati (...)
16Une fois le sel collecté se posait en effet la question de sa redistribution. Divers documents indiquent qu’un tiers du sel était donné gratuitement et deux tiers revendus à un prix fixe. On peut supposer qu’il s’agissait là d’une règle générale, car les « règlements de Foča » adoptés en février 1942 et définissant pour la première fois les tâches des NOO prévoyaient déjà qu’un tiers des biens et de l’argent collectés par ceux-ci serait attribué aux pauvres28. Mais une fois cette première répartition accomplie, il fallait encore savoir à qui donner du sel, et à quelles conditions. Les choses étaient alors plus compliquées, et sans doute plus arbitraires.
- 29 Obl.NOO Bos. Krajina à chef du Département pour l’économie, 09.11.1944, ARS, fonds NOO BK, carton (...)
17En novembre 1944, le Département pour l’économie de Bosanska Krajina fixait ses règles pour la redistribution gratuite du sel : celle-ci devait bénéficier prioritairement, et dans cet ordre, aux familles de combattant mort, d’invalide de guerre, de partisan, de membre d’un NOO, de réfugié, de sinistré et de pauvre. Le nombre des familles bénéficiaires de l’aide gratuite était estimé à 25 000, avec une quantité de 8 kilos de sel par famille. Celui des familles devant acheter leur sel s’élevait à 39 000, avec 7,6 kilos de sel par famille. Le département se plaignait toutefois qu’il n’avait pas de données complètes sur le nombre de personnes concernées, ce qui risquait de conduire à des injustices, et exigeait donc des NOO locaux des statistiques précises29. Au même moment, le NOO du Podgrmeč écrivait :
- 30 Okr.NOO Podgrmeč à SNOO Bos. Novi, Bos. Krupa, Sanski Most, 10.11.1944, ARS, fonds NOO Podgrmeč, c (...)
La distribution gratuite de sel mentionnée plus haut doit être distribuée [sic] à la population la plus pauvre, aux réfugiés et aux sinistrés […]. Au moment de la distribution des quantités gratuites de sel les NOO de district doivent avoir en vue les municipalités qui ont le plus [de foyers] incendiés et sinistrés et qui ont le plus souffert et sur cette base leur distribuer de plus grandes quantités de sel en s’en tenant à la règle que chaque famille en recevra dix décagrammes [soit cent grammes]30.
- 31 SNOO Sanski Most à tous les ONOO, 04.10.1943, HMBiH, fonds NOB, carton 7, doc. 1101.
- 32 Obl.NOO Bos. Krajina à chef du Département pour l’économie, 09.11.1944, ARS, fonds NOO Bos. Krajin (...)
18À ces critères sociaux s’ajoutaient parfois des critères politiques, inscrits dans aucun texte et pourtant bien réels. En octobre 1943, le NOO de Sanski Most indiquait ainsi qu’il ne fallait pas oublier les musulmans dans la redistribution du sel31. Au contraire, en novembre 1944, le Département pour l’économie de Bosanska Krajina mentionnait qu’il avait attribué moins de sel à la région de Jajce-Prozor, car celle-ci comptait une importante « population hostile32 » (il s’agit probablement des villages croates nombreux dans cette région).
19En ce qui concerne la vente du sel restant, la question la plus essentielle était celle de son prix. D’après les documents disponibles, il apparaît que les prix de vente fixés par les NOO étaient généralement établis à deux ou trois kilos de blé pour un kilo de sel, ce qui équivalait à une subvention importante sur le prix du sel, qui pouvait atteindre entre 12 et 20 kilos de blé par kilo au marché noir. Les responsables des NOO et les autres cadres du mouvement des Partisans s’en prenaient alors aux spéculateurs, qu’ils accusaient de déstabiliser l’économie des territoires libérés de Bosanska Krajina. En janvier 1945, le Département pour l’alimentation du ZAVNOBiH expliquait par exemple l’augmentation des prix de la nourriture par :
- 33 Département pour l’alimentation du ZAVNOBiH à Présidence du ZAVNOBiH, 07.01.1945, ABiH, fonds ZAVN (...)
…l’immense demande de la Dalmatie, dont les spéculateurs et les trafiquants payent sur nos marchés parfois même plus que ce que demande le vendeur, uniquement pour obtenir cette marchandise, sur laquelle ils vont faire un bon profit en Dalmatie. Nous n’avons rien contre le fait qu’un peu de nourriture, dans la mesure où le permettent les besoins alimentaires de notre armée et de notre population, aille en Dalmatie pour la nombreuse population pauvre qui meurt vraiment de faim là-bas […]. Cependant, nous devons empêcher la contrebande de nourriture au départ de notre région, qui fait tant grimper les prix, réduit nos quantités [de nourriture disponible] et n’aboutit pas vraiment en Dalmatie dans les mains de ceux à qui elle est le plus nécessaire, mais seulement des profiteurs et des riches de guerre, avec un enrichissement parallèle des spéculateurs et des commerçants qui se livrent à cette activité33.
- 34 ONOO Sanski Most à SNOO Sanski Most, 26.02.1945, ARS, fonds NOO Sanski Most, carton 10.
- 35 SNOO Bos. Krupa à Okr.NOO Podgrmeč, 23.11.1944, ARS, fonds NOO Podgrmeč, carton 7.
- 36 Okr.NOO Podgrmeč à ONOO Potkalinje, 29.03.1944, ARS, fonds NOO Podgrmeč, carton 2.
- 37 Okr.NOO Podgrmeč à Obl.NOO Bos. Krajina, 01.04.1944, HMBiH, fonds NOB, carton 11, doc. 1876.
- 38 État-major de Bos. Krajina aux états-majors de brigade, 25.07.1942, ABiH, fonds NOR, carton Op. št (...)
20À l’échelle locale, en effet, un accroissement de la contrebande était perçu comme un facteur d’inflation, comme à Sanski Most en janvier 1944, où le NOO expliquait la hausse des prix du blé par l’afflux de personnes venues des « régions passives » (déficitaires en blé) avec du sel à troquer34. D’autres variations de prix se produisaient également et, dix mois plus tard, le même NOO expliquait la chute du prix d’un kilo de sel de 4 500 à 3 000 kunas par la distribution gratuite de sel et un déclin consécutif de la contrebande35. À cela s’ajoutaient enfin des doutes sur la qualité du sel : le NOO du Podgrmeč craignait ainsi que d’autres produits aient été ajoutés au sel pour en obtenir un poids plus important36 et précisait, dans un autre document, qu’un sel impur pouvait provoquer des maux de ventre et des vomissements37. Quant à l’état-major de l’armée pour la Bosanska Krajina, il craignait tout bonnement que le sel et le tabac en provenance des territoires occupés aient été empoisonnés38.
- 39 Mico à Šeho, 24.05.1943, ABiH, fonds NOR, carton KPJ Podgrmeč 1942/1945.
- 40 SNOO Sanski Most à Okr.NOO Podgrmeč, 29.11.1944, ARS, fonds NOO Sanski Most, carton 6.
- 41 KPJ Bos. Petrovac à KPJ Drvar, 18.09.1944, ABiH, fonds NOR, carton KPJ Drvar 1942/1943.
- 42 SKOJ Kozara à SKOJ Bos. Krajina, 07.02.1944, ABiH, fonds NOR, carton SKOJ BK 1942/1944.
21Au-delà de sa consommation, le sel avait d’autres usages. En particulier, il servait de monnaie et, plus encore, d’instrument commode de thésaurisation. En mai 1943, un certain Mico constatait que le sel était acheté massivement par « les gens qui donnent très peu pour notre armée pour ne pas avoir de blé en stock et être alors frappés de réquisition39 ». Pour toutes ces raisons, le sel occupait une place centrale dans la vie des territoires libérés, et son abondance ou son absence pouvait avoir un impact politique non négligeable. En novembre 1944, le NOO de Sanski Most rapportait par exemple qu’« un enthousiasme et une grande satisfaction sont perceptibles dans la population depuis qu’a commencé à s’effectuer la distribution gratuite de sel40 ». À l’inverse, la pénurie de sel pouvait provoquer des bagarres, comme à Bosanski Petrovac en octobre 194441, ou des remarques acerbes, comme ce jeune Partisan pestant que « vous attaquez tous le roi Pierre, mais bon Dieu à son époque le kilo de sel était à deux dinars et aujourd’hui tu ne peux même pas en trouver42 ».
- 43 Miloš Polić, discours « Contre les occupants et les oustachis », non daté, ABiH, fonds NOR, carton (...)
- 44 État-major du 1er corps de choc de Bosnie, tract « Tchetniks ! », 20.09.1943, ABiH, fonds NOR, car (...)
22Enfin, le sel était également un symbole utilisé pour dénoncer ceux dont l’engagement politique n’était pas désintéressé. Les Partisans accusaient en particulier les Tchetniks serbes d’être capables de trahir la lutte populaire de libération pour un kilo de sel43, voire de se laisser corrompre par « une misérable poignée de sel44 ». Mais ces accusations de vénalité doivent être considérées, comme on dit en latin, cum grano salis.
23Quoi qu’il en soit du degré de corruption des Tchetniks, cette brève étude sur la place du sel dans les territoires libérés par les Partisans montre à quel point ceux-ci étaient préoccupés par la question de la nourriture. Le sel en particulier avait pour eux une triple valeur alimentaire, monétaire et, par conséquent, politique. Il en allait de même d’autres aliments stockables tels que le blé ou le maïs. En prenant en compte ces dimensions socioéconomiques de la réalité des territoires libérés, il est possible de dégager une histoire sociale du mouvement des Partisans, échappant aux récits idéologiques en vogue avant ou après 1990. De même, les ouvrages soulignant les immenses capacités agricoles des États-Unis ou les plans allemands d’extermination par la faim permettent de souligner l’importance de la nourriture dans le déroulement global de la Seconde Guerre mondiale. Mais une histoire sociale et locale est peut-être plus à même de montrer comment la nourriture était, sur le terrain, un instrument de pouvoir pour un large éventail d’acteurs politiques et militaires. Elle peut ainsi contribuer à des débats plus nuancés et apaisés sur la Seconde Guerre mondiale dans l’espace yougoslave, qui reste encore aujourd’hui un enjeu mémoriel majeur et aisément manipulable.
Notes
1 Fonzi Paolo, Rutar Sabine, Bougarel Xavier (dir.), Food, Scarcity and Power in Southeastern Europe during the Second World War, Londres, Bloomsbury, 2024.
2 Givre Olivier (dir.), Le goût des Balkans, vol. 19, no 2 de Balkanologie, 2024, en ligne : https://doi.org/10.4000/13way.
3 Lory Bernard, « Pour une histoire des graisses alimentaires dans les Balkans », Balkanologie, vol. 19, no 2, 2024, en ligne : https://doi.org/10.4000/13wan.
4 Collingham Lizzie, The Taste of War. World War Two and the Battle for Food, Londres, Penguin Books, 2011.
5 Gerlach Christian, Krieg, Ernährung, Völkermord. Deutsche Vernichtungspolitik im Zweiten Weltkrieg [Guerre, nourriture, génocide. La politique allemande d’extermination pendant la Seconde Guerre mondiale], Zürich, Pendo, 1998.
6 Bougarel Xavier, Chez les partisans de Tito. Communistes et paysans dans la Yougoslavie en guerre (1941-1945), Paris, Non Lieu, 2023.
7 Département pour l’alimentation du ZAVNOBiH à Présidence du ZAVNOBiH, 07.01.1945, ABiH [Arhiv Bosne i Hercegovine], fonds AVNOBiH, carton 3. Toutes les traductions sont faites par l’auteur.
8 Pour la Yougoslavie dans son ensemble, voir Živković Dušan, Postanak i razvitak narodne vlasti u Jugoslaviji 1941-1942 [Origines et développement du pouvoir populaire en Yougoslavie 1941-1945], Belgrade, Institut za savremenu istoriju, 1969. Pour la Bosnie-Herzégovine, voir Đuretić Veselin, Narodna vlast u BiH 1941-1945 [Le pouvoir populaire en Bosnie-Herzégovine 1941-1945], Sarajevo, Institut za istoriju, 1981.
9 Kolar-Dimitrijević Mira, Gospodarska problematika ZAVNOH-a. Izbor iz građe o soli [Les problèmes économiques du ZAVNOH. Une sélection de documents à propos du sel], Zagreb, Arhivski vjesnik, 1984. Id., « Snabdijevanje solju oslobođenog područja Hrvatske u tijeku narodno-oslobodilačkog rata » [Le ravitaillement en sel de la région libérée de Croatie au cours de la guerre de libération populaire], Jadranski zbornik, no 12, 1982-1985, p. 13-45.
10 Sur le ravitaillement en sel de Banja Luka, la principale ville de Bosanska Krajina, voir Mikić Đorđe, « Promet soli u Banjaluci 1941-1944 godine » [La circulation du sel à Banja Luka 1941-1944], Zbornik krajiških muzeja, no 7, 1983, p. 199-215.
11 SNOO Drvar à ONOO Prekaja, 14.09.1943, HMBiH [Historijski muzej Bosne i Hercegovine], fonds NOB, carton 7, doc. 1151.
12 Okr.NOO à SNOO Bosanski Petrovac, 01.03.1944, HMBiH, fonds NOB, carton 10, doc. 4976.
13 SNOO Ključ à Okr.NOO Podgrmeč, 24.02.1945, HMBiH, fonds NOB, carton 20, doc. 6028.
14 SNOO Bos. Novi à Okr.NOO Kozara, 01.01.1944, ARS [Arhiv Republike Srpske], fonds NOO Kozara, carton 2.
15 Okr.NOO Kozara à SNOO Bosanski Novi, 02.09.1944, HMBiH, fonds NOB, carton 15, doc. 2586.
16 SNOO Prijedor à Okr.NOO Kozara, 14.05.1944, HMBiH, fonds NOB, carton 12, doc. 2078.
17 Commissaire politique de la 10e brigade de Krajina, 10.08.1944, ABiH, fonds NOR, carton KPJ PK 1944 (3).
18 KPJ Podgrmeč à KPJ Bos. Krajina, 08.07.1944, ABiH, fonds NOR, carton KPJ BK 1944 (2).
19 SNOO Drvar à Okr.NOO Drvar, 07.11.1944, ARS, fonds NOO Drvar, carton 1.
20 SNOO Sanski Most à Okr.NOO Banja Luka, ARS, fonds NOO Sanski Most, carton 11.
21 Dušan Ivezić, Rapport économique, 01.07.1944, ABiH, fonds ZAVNOBiH, carton 1.
22 Commandant de lieu Prekaja à NOO Prekaja, 22.06.1943, HMBiH, fonds NOB, carton 6, doc. 5639.
23 OZNA 5. korpus à état-major 5. Korpus, 07.05.1944, HMBiH, fonds NOB, carton 12, doc. 2044.
24 Okr.NOO Drvar à SNOO Bos. Petrovac, 21.03.1944, HMBiH, fonds NOB, carton 10, doc. 4985.
25 ONOO Potkalinje à SNOO Bos. Krupa, 13.02.1945, ARS, fonds NOO Podgrmeč, carton 11.
26 SNOO Bos. Petrovac à Okr.NOO Drvar, 05.11.1944, HMBiH, fonds NOB, carton 17, doc. 4423.
27 Okr.NOO Drvar à SNOO Bos. Petrovac, 01.01.1944, HMBiH, fonds NOB, carton 9, doc. 1529.
28 « Objašnjenja i uputstva za rad narodno-oslobodilačkih odbora u oslobođenim krajevima » [Explications et instructions pour le travail des Comités populaires de libération dans les régions libérées] et « Zadatci i ustrojstvo narodno-oslobodilačkih odbora » [Tâches et organisation des comités populaires de libération], dans Leon Geršković (dir.), Dokumenti o razvoju narodne vlasti [Documents sur le développement du pouvoir populaire], Belgrade, Pravni fakultet, 1946, p. 13-20.
29 Obl.NOO Bos. Krajina à chef du Département pour l’économie, 09.11.1944, ARS, fonds NOO BK, carton 1.
30 Okr.NOO Podgrmeč à SNOO Bos. Novi, Bos. Krupa, Sanski Most, 10.11.1944, ARS, fonds NOO Podgrmeč, carton 6.
31 SNOO Sanski Most à tous les ONOO, 04.10.1943, HMBiH, fonds NOB, carton 7, doc. 1101.
32 Obl.NOO Bos. Krajina à chef du Département pour l’économie, 09.11.1944, ARS, fonds NOO Bos. Krajina, carton 1.
33 Département pour l’alimentation du ZAVNOBiH à Présidence du ZAVNOBiH, 07.01.1945, ABiH, fonds ZAVNOBiH, carton 3.
34 ONOO Sanski Most à SNOO Sanski Most, 26.02.1945, ARS, fonds NOO Sanski Most, carton 10.
35 SNOO Bos. Krupa à Okr.NOO Podgrmeč, 23.11.1944, ARS, fonds NOO Podgrmeč, carton 7.
36 Okr.NOO Podgrmeč à ONOO Potkalinje, 29.03.1944, ARS, fonds NOO Podgrmeč, carton 2.
37 Okr.NOO Podgrmeč à Obl.NOO Bos. Krajina, 01.04.1944, HMBiH, fonds NOB, carton 11, doc. 1876.
38 État-major de Bos. Krajina aux états-majors de brigade, 25.07.1942, ABiH, fonds NOR, carton Op. štab BK 1942 (2).
39 Mico à Šeho, 24.05.1943, ABiH, fonds NOR, carton KPJ Podgrmeč 1942/1945.
40 SNOO Sanski Most à Okr.NOO Podgrmeč, 29.11.1944, ARS, fonds NOO Sanski Most, carton 6.
41 KPJ Bos. Petrovac à KPJ Drvar, 18.09.1944, ABiH, fonds NOR, carton KPJ Drvar 1942/1943.
42 SKOJ Kozara à SKOJ Bos. Krajina, 07.02.1944, ABiH, fonds NOR, carton SKOJ BK 1942/1944.
43 Miloš Polić, discours « Contre les occupants et les oustachis », non daté, ABiH, fonds NOR, carton « Referati, rezolucije i izvještaji ».
44 État-major du 1er corps de choc de Bosnie, tract « Tchetniks ! », 20.09.1943, ABiH, fonds NOR, carton « Letci i proglasi » 1943-1945 (2).
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Référence électronique
Xavier Bougarel, « Le sel de la révolution », Balkanologie [En ligne], Vol. 20 n° 2 | 2025, mis en ligne le 30 décembre 2025, consulté le 17 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/balkanologie/7430 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16cr7
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