Traduire les imaginaires ottoman et socialiste dans Le pays du passé de Guéorgui Gospodinov
Résumés
Dans cet article – qui tente une distinction entre « culture » et « imaginaire », personnels et collectifs – est posée la question des moyens dont dispose le traducteur ou la traductrice pour traduire l’imaginaire suscité et porté par la langue d’un texte, lorsque la collection destinée à accueillir ce texte ne doit comporter ni notes de bas de page ni postface. Il s’appuie sur l’étude d’un cas précis : la traduction en français du Pays du passé, de l’écrivain Guéorgui Gospodinov, parue aux éditions Gallimard en 2021.
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Mots-clés :
traductologie, imaginaire, culture, Guéorgui Gospodinov, traduction, paratexte, intraduisible, realiaKeywords:
translation studies, imaginary, culture, Georgi Gospodinov, translation, paratext, untranslatable, realiaPlan
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- 1 C’est avec un grand plaisir que je participe à ce recueil offert à Bernard Lory et je remercie viv (...)
- 2 Raditchkov Yordan, La barbe de bouc, nouvelles traduites du bulgare par Krasimir Kavaldjiev, Berna (...)
- 3 Vazov Ivan, Sous le joug, traduit du bulgare et annoté par Marie Vrinat-Nikolov et préfacé par Ber (...)
- 4 Konstantinov Aleko, Baï Ganiou, traduit du bulgare par Marie Vrinat, Paris, Non Lieu, 2018.
1Avec Bernard, nous partageons une longue amitié, nous avons été étudiants ensemble en turc à l’Inalco (Bernard plus longtemps que moi !), puis collègues, et nous, enseignants de bulgare, lui sommes reconnaissants d’avoir longtemps assuré les cours d’histoire de la Bulgarie dans une vraie perspective d’historien, donc critique par rapport à son objet de recherche1. Nous avons aussi participé à un recueil de traductions de récits de l’écrivain bulgare Yordan Raditchkov2 (1929-2004) et c’est tout naturellement que je me suis tournée vers lui pour la rédaction de la préface à ma traduction du roman Sous le joug3 d’Ivan Vazov (1850-1921) et la postface à ma traduction de Baï Ganiou4 d’Aleko Konstantinov (1863-1897). Les réflexions qui vont suivre font également écho à un certain nombre de ses travaux portant, notamment, sur le nationalisme bulgare et l’héritage ottoman dans les Balkans.
- 5 Le titre original, Времеубежище, est un néologisme que l’on trouve déjà dans le roman Physique de (...)
2Le roman Le pays du passé (« Abritemps » dans la traduction que j’avais proposée5) est, après Un roman naturel (1999) et Physique de la mélancolie (2011), le troisième roman de Guéorgui Gospodinov, auteur de nombreux recueils de poèmes et de nouvelles, dramaturge et critique, qui a pu, grâce à l’heureuse rencontre entre une écriture travaillée et poétique et un regard à la fois mélancolique, tendre et drôle sur le monde et les hommes, franchir les frontières nationales et gagner un lectorat qui le lit dans plus d’une quarantaine de langues : écrivain bulgare, Guéorgui Gospodinov devient un écrivain européen avec Physique de la mélancolie, nominé à et lauréat de plusieurs prix prestigieux en Europe, puis un écrivain mondial (c’est-à-dire, comme il le souligne lui-même avec humour, un écrivain « tout court ») grâce au Pays du passé qui lui vaut, dans sa traduction anglaise, Time Shelter, le prestigieux International Booker Prize en 2023.
3Le pays du passé, comme tous les autres textes de prose ou de poésie de Gospodinov, dialogue avec la littérature mondiale par un jeu subtil de références intertextuelles. Il abrite dans ses trois cents pages une bibliothèque mondiale, parce que notre passé, nous dit Gospodinov, est fait autant de ce que nous avons lu que de ce que nous avons vécu : le narrateur fait surgir d’une phrase, entre autres, Whitman, Auden, Ionesco, Brecht, Zweig, Borges, Proust, Joyce, Mann, Canetti, Eliot, Dürrenmatt, Frisch, Dostoïevski, Homère et Ovide. Le roman nous invite à un périple dans la géohistoire du « monde d’hier » et d’aujourd’hui, nous fait revivre l’assassinat de Sarajevo, celui de John Lennon, le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, mais aussi tout ce qui est trop « quotidien » et « banal » pour figurer dans l’histoire du monde : tableaux, films, chansons et artefacts des années 1950, 1960, 1970, 1980, que Gaustine, personnage inventé par Gospodinov dès ses premières œuvres, fidèle compagnon et double du narrateur, reconstitue dans des cliniques à produire du passé, pour faire renaître un peu de mémoire et de parole chez tous ceux qui les ont perdues.
4Mais il est un moment, dans ce roman, où tout bascule : de l’abritemps comme temps protégé, qui permet de mieux vivre le présent, de se reconstituer en tant que personne, on passe aux abris anti-bombe du passé. C’est l’avertissement lancé par Gaustine au narrateur :
- 6 Gospodinov Guéorgui, Le pays du passé, traduit du bulgare par Marie Vrinat, Paris, Gallimard, 2021, (...)
Le moment arrive où un nombre de plus en plus important voudra se cacher dans la caverne du passé, revenir en arrière. Pas pour de bonnes raisons, d’ailleurs. Nous devons être prêts avec les abris anti-bombe du passé. Appelle-les, si tu préfères, des « abritemps »6.
5La boîte de Pandore des nationalismes est ouverte en Europe : lorsqu’il y a un déficit d’avenir dans lequel se projeter, on se replie sur la valeur sûre qu’est le passé... Face au déficit criant de représentations d’un avenir commun possible, les pays de l’Union européenne organisent un référendum censé pouvoir faire revenir les Européens à une décennie commune du xixe ou du xxe siècle. En Bulgarie, deux forces s’affrontent : ceux qui souhaitent revenir à la période dite de Renaissance nationale (le xixe siècle), précisément pré-nationale, et les nostalgiques de la période communiste.
6Pour moi, traductrice de ce livre en français, l’enjeu le plus redoutable a été : comment traduire l’imaginaire lié à ces deux périodes et porté par la langue, par des termes spécifiques, lorsque la collection destinée à accueillir ce texte ne doit comporter ni notes de bas de page ni postface ?
De la culture à l’imaginaire
7Ce dont traduire ce roman m’a fait prendre conscience, c’est que l’on ne traduit pas « simplement » la culture de l’autre, telle qu’elle est mise en mots et en textes, mais aussi et surtout un feuilleté d’imaginaires : celui de l’auteur que l’on traduit, ceux de ses lecteurs, auxquels se superpose celui du traducteur ou de la traductrice qui porte en lui ou en elle au moins deux langues et cultures, la manière dont il/elle les a acquises, le lien qu’il/elle entretient avec chacune d’elles, l’idée qu’il/elle s’en fait…
- 7 Terme renvoyant à des « réalités » propres à une culture, théorisé, notamment, par les chercheurs (...)
- 8 Lungu-Badea Georgiana, « Remarques sur le concept de culturème », Translationes, vol. 1, no 1, 200 (...)
8Dans les années 1980, la traductologie dominante, issue de la linguistique appliquée, a effectué son « tournant culturel » – comme d’autres sciences humaines effectuaient leur « tournant spatial » – et affirmé que la traduction était autant affaire de culture que de langue. Mais les publications qui ont suivi s’intéressaient majoritairement à la recherche d’équivalences, de traduisibilité ou d’intraduisibilité des fameux realia7. Un nouveau concept était même forgé : celui de culturème, « unité porteuse d’information culturelle » dont il s’agissait de comprendre correctement le contenu informatif pour le traduire adéquatement8. Penser la culture en termes de « contenu informatif » me semble assez réducteur et, en fin de compte, ne pas poser de grands défis aux traducteurs, si ce n’est sur le plan du lexique. Alors que l’œuvre littéraire, par la langue unique qu’elle se crée, n’a pas tant vocation à informer qu’à faire naître des mondes et des personnages imaginaires, même s’ils font référence à des mondes et des personnages « réels ». Ce qui distingue le texte littéraire d’autres textes, c’est sa capacité à produire de l’imaginaire, même lorsqu’il prétend reproduire la « réalité ». Et c’est ce que le traducteur a aussi à traduire.
- 9 Gospodinov, Le pays du passé, op. cit.
9Dans Le pays du passé9, certes, je devais essayer de traduire ce qui appartient à une « culture », elle-même transmise par un apprentissage, familial, scolaire, social, et donc plus ou moins consciemment appropriée ; mais, en traduisant, je me rendais compte qu’il s’agissait surtout d’imaginaires sur lesquels reposent, précisément, les idéologies, dans la mesure où l’imaginaire est porteur de beaucoup d’émotion, d’irrationnel et d’inconscient. En ce sens, je dirais que la culture qui affleure dans un texte, qu’il soit originel ou traduit, me paraît « passive » parce que transmise, apprise ; alors que l’imaginaire est actif par la production d’images, de représentations à partir d’une culture partagée sur laquelle se greffent idéologie, émotions, projections. L’imaginaire, tel que je l’entends, est donc la manière dont chacun s’empare de la culture et l’internalise, de manière sans doute plus inconsciente que consciente.
- 10 Voir : la conférence « The imaginaries of translation: Orpheus versus Hermes » donnée par Riccardo (...)
10Depuis les années 2010, un certain nombre de publications et de colloques se sont intéressés à l’imaginaire des traducteurs, c’est-à-dire à toutes les représentations qu’ils se font de la langue du texte qu’ils traduisent et de la leur, des cultures qu’ils mettent en rapport en traduisant, représentations qui, à leur insu, pèsent sur leur manière de traduire et leurs choix traductifs10. Mais je ne crois pas que l’on se soit penché, jusqu’à présent, sur le rôle que peut et doit jouer la traduction dans l’élaboration et l’appropriation d’un imaginaire mondial et donc aux possibilités de transmission de ce dernier.
Traduire l’imaginaire national(iste) mis en texte dans Le pays du passé
- 11 En bulgare Движение за соца, ce qui donne l’acronyme ДС. Si le nom de ce mouvement est purement fi (...)
11Si nous savons, depuis Benedict Anderson, que la nation est une communauté imaginée, Le pays du passé met en mots et en images la manière dont le nationalisme parle aux imaginaires bulgares. C’est une grande force de ce roman que de mettre en scène avec un humour féroce, notamment dans les chapitres consacrés aux meetings des nostalgiques du régime communiste (le Mouvement du « sotz11 ») et des nostalgiques de la période de la « Renaissance nationale » (les « Gaillards ») lors des préparatifs bulgares du référendum pour un passé commun en Europe, tout ce qui relève d’une mythologie et d’un kitsch historico-national vivaces et instrumentalisés par les forces politiques dans la Bulgarie d’aujourd’hui. Grande Bulgarie des khans Asparoukh et Koubrat et des Protobulgares nomades se déplaçant à cheval, Royaumes bulgares médiévaux (681-1396) bordés, durant les périodes d’apogée, par trois mers (Adriatique, Égée, mer Noire), « Renaissance nationale », à la fin du xixe siècle, et communisme (1944-1989) : telles sont les grandes époques considérées comme celles de construction et de consolidation de l’idée nationale en Bulgarie, province ottomane durant cinq siècles, entre 1396 et la guerre russo-turque de 1878 qui libéra la Bulgarie de ce que l’on continue à nommer émotionnellement le « joug turc » ou l’« esclavage turc » auxquels ne saurait se réduire la longue période ottomane. Si, dans l’Empire, les chrétiens et les juifs ne jouissaient pas des mêmes droits ni du même statut que les musulmans jusqu’à la période des réformes (Tanzimat) et étaient soumis à plusieurs obligations, notamment fiscales, en échange, une certaine sécurité, la liberté de pratiquer leur culte et leur langue leur étaient garanties, au moins au xixe siècle. En tant que « dhimmi » (sujet non musulman protégé), ils étaient donc assujettis à des obligations et des restrictions particulières, mais n’avaient pas le statut d’esclaves.
12Cette période ottomane fait toujours l’objet d’un traitement très paradoxal, évoqué avec humour dans le roman.
13D’un côté, l’historiographie officielle, mais aussi « l’homme de la rue » font comme si la Bulgarie avait toujours existé de manière parallèle, comme si son passé était indépendant de l’histoire de l’Empire ottoman, ils cultivent la détestation d’un « mauvais Turc » réputé sanguinaire, paresseux et lubrique ; de l’autre, cet héritage turco-ottoman rejeté est pourtant revendiqué comme bien bulgare et présent dans la culture et l’imaginaire : les Gaillards sont habillés à la turque, ils portent des potouri, pantalons à large fond, de larges ceintures rouges et des tsarvouli, souliers en cuir au bout pointu (p. 207 et 209 du roman) ; les femmes des soukman, sortes de chasubles qui se portent par-dessus un chemisier brodé, des pafti, boucles de ceinture en argent (p. 208). Quant au terme de younak, que j’ai traduit par « gaillard », il renvoie à un feuilleté d’imaginaires balkaniques et pas seulement bulgare : êtres légendaires ou simplement jeunes garçons dotés d’une force quasi surhumaine, héros qui se battirent contre les Ottomans pour la liberté des Slaves de l’Est, élément d’un refrain scandé par les supporters de foot : « българи-юнаци » (3 syllabes + 3 syllabes, et une rime pauvre), ce que j’ai traduit par « Bulgares-gaillards » (2 syllabes + 2 syllabes, avec rime pauvre, p. 214)...
14La Renaissance nationale – et il faut entendre « renaissance » au sens fort, la « nation » bulgare se serait enfin réveillée après une longue période de léthargie, c’est-à-dire d’assimilation de la culture et de la langue grecques dominantes dans les Balkans ottomans au xviiie siècle et durant la première moitié du xixe – a ses emblèmes, sa topographie, ses textes et ses héros-martyrs qui renvoient en grande partie à l’insurrection manquée et durement réprimée d’avril 1876 : Vassil Levski, dénoncé par l’un des siens et pendu pour l’exemple, Batak où des Bulgares furent massacrés par des troupes irrégulières, le poète Khristo Botev, Guéorgui Benkovski (p. 209 et 215) et sa troupe volante avec laquelle il sillonna des villages pour mobiliser les hommes, Balkandji Yovo (p. 211) qui, selon la légende, préféra se laisser démembrer plutôt que de donner sa sœur, la Belle Yana, à la « foi turque », le canon fabriqué de manière fort artisanale avec un tronc de cerisier (p. 216), épisode du grand roman national Sous le joug, d’Ivan Vazov, que tout Bulgare lit durant sa scolarité... Tout cela, évoqué dans le roman de Gospodinov, fait instantanément naître des images chez ses lecteurs bulgares.
15En lisant Le pays du passé, ceux qui ont vécu ou simplement connu la Bulgarie communiste souriront, riront ou se rappelleront avec tristesse les « cancers » que cette époque a engendrés : le camp de Béléné (p. 186), construit en 1949 sur une île du Danube, le plus terrible du goulag bulgare, qui vit passer 15 000 détenus ; la Sécurité d’État et son réseau d’agents et de « mouchards » qui surveillaient la population (p. 190), la peur de l’arbitraire étant le principal facteur de docilité dans un régime totalitaire ; les slogans volontiers redondants (« Amitié éternelle entre l’URSS et la Bulgarie », « Joie de vivre et audace, audace et joie de vivre » [p. 203], « Gloire, gloire, gloire » [p. 204], scandés lors des défilés commémoratifs), omniprésents dans un pays à l’économie fermée qui ne connaissait pas la publicité ; les parades, meetings, défilés et cérémonies pour fêter le 1er mai, la fête nationale du 9 septembre (1944), l’anniversaire de tel ou tel dirigeant ; les pénuries (de papier hygiénique, par exemple, remplacé par des journaux, il y avait un certain plaisir à s’essuyer avec la photo du Numéro Un...) ; le fameux mausolée de Guéorgui Dimitrov (p. 204), lieu de pèlerinage obligé pour tout écolier qui allait rendre visite à la « momie » du grand guide défunt...
16Tout est dans la langue, comme le fait remarquer le narrateur qui, en l’espace de quelques heures et de deux meetings, traverse deux époques, deux imaginaires et les langues qui vont de pair :
Ça va, batcho, as-tu besoin d’aide ? me demanda un jeune homme en se penchant au-dessus de moi.
Ça va, frère, dis-je en essayant d’entrer à mon tour dans cette langue. Bien le bonsoir.
Bel exercice de philologie, ce genre de choses me réjouissaient. Encore une fois, tout était affaire de langue. Là-bas, « camarade », ici « batcho », et la langue supporte tout stoïquement, sans se rebeller. C’est parce qu’elle a la mémoire de ce qui était avant nous. Ou parce qu’elle n’a pas de mémoire. (p. 207)
17Concrètement, en traduction, que se passe-t-il entre la manière dont l’imaginaire bulgare peut recevoir l’extrait suivant et celle dont un lecteur français peut ou non le comprendre ?
- 12 Gospodinov Georgi, Vremeoubejichte, Plovdiv, Janet-45, 2020, p. 89.
- 13 Gospodinov, Le pays du passé, op. cit., p. 207-208.
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« Влизах в Борисовата градина. Ако някой от събралите се патриоти беше прочел, че преди Освобождението точно тук е било мястото на турския гарнизон, а скоро след това и турско гробище, сигурно щеше да се потърси друг сборен пункт. Но природата няма памет, хората също, така че Борисовата градина ехтеше от юнашки песни в този вече почти обеден час, или както биха казали някога – на часът 12 по турски. Минавайки покрай езерото Ариана, ми се развърза единият цървул и замалко да се пребия. [...] Край мен вървят и се смеят гиздави моми с китка зад ухото, пендарите им проблясват на слънцето, сребърните пафти греят отпред. По носиите им можеш да видиш, че са от различни краища на България, червените сукмани и везаните черни престилки на момите от Тракия, черните фустани на шопкините, хубавите атлазени елеци на родопчанки… Много от фирмите за мъжка и дамска мода, сега прекръстили се на абаджийници, шиеха на пълни обороти потури, елеци, сукмани и четнически униформи, включително за деца, сякаш се готвеше ново Априлско въстание12. » |
« J’entrai dans le Jardin de Boris. Si l’un des patriotes qui y étaient rassemblés avait lu qu’avant la Libération [de la domination ottomane] c’était exactement l’emplacement de la garnison turque, puis, peu après, d’un cimetière turc, on aurait certainement cherché un autre lieu de rassemblement. Mais la nature n’a pas de mémoire, les gens non plus, si bien que le Jardin de Boris retentissait de chansons épiques de Gaillards en cette heure qui était presque celle du déjeuner ou, comme on l’aurait dit autrefois, l’heure 12 des Turcs. Au moment où je passai devant le lac Ariana, l’un de mes tsarvouli se défit et je faillis me casser la figure. [...] Près de moi marchaient en riant de pimpantes jouvencelles parées de fleurs derrière l’oreille, leurs colliers de pièces d’or brillaient au soleil, leurs pafti [ces boucles de ceinture traditionnelles en argent] luisant à l’avant. Leurs costumes montraient qu’elles venaient de régions différentes de la Bulgarie : soukman rouges et tabliers noirs brodés des jeunes filles de Thrace, jupons noirs des Chopes, jolis gilets en satin sans manches des filles des Rhodopes... Un grand nombre d’entreprises spécialisées dans la mode masculine et féminine, rebaptisées maintenant en « fabriques de bure », cousaient à plein régime pantalons bouffants à la turque, gilets sans manches, soukman et uniformes de révolutionnaires, y compris pour enfants, comme s’il se préparait une nouvelle Insurrection d’avril13. » |
18Au passage, je remarque l’oubli de l’adjectif « brodé » qui qualifie les jupons noirs... C’est la terreur du traducteur : détecter un oubli ou une erreur une fois la traduction publiée...
- 14 C’est le nom officiel du 2 juin : Jour de Botev et de ceux qui ont péri pour la liberté et l’indép (...)
19Qu’est-ce qui suscite immédiatement des images renvoyant soit à des lectures d’enfance ou d’adolescence (Sous le joug d’Ivan Vazov, par exemple), soit à de vieilles photos de musées, soit à des tableaux liés à la période exaltée de l’insurrection d’avril 1876 mal pensée et ratée où s’illustra, notamment, le poète Khristo Botev dont la mort, très jeune, sur le champ de bataille, est célébrée le 2 juin : à midi, tout s’arrête, voitures, transports en commun, piétons, un silence assourdissant se fait en hommage à « tous ceux qui périrent pour l’indépendance et la liberté de la Bulgarie14 » ? Un vocabulaire à la connotation littéraire ou ancienne (le participe passé везани pour « brodés », par exemple, alors qu’un synonyme plus général et emprunté au français existe, l’adjectif гиздави, le mot мома, désignant une fille à marier, qui s’emploie toujours mais non sans humour ou connotation particulière), des termes renvoyant à la manière dont on s’habillait et se parait à l’époque ottomane, des références à des événements historiques (Libération, insurrection d’avril 1876), etc. Ne pouvant les expliquer par des notes, j’ai dû me résoudre, parfois, à insérer des explications dans le texte (marquées plus haut par les crochets), ce que j’évite par principe parce que je mêle alors ma voix à celle de l’auteur et parce que cela casse le rythme, contrairement, quoi qu’on en dise, aux notes. Bien entendu, les mots, les réalités culturelles auxquelles ils se réfèrent, sont compréhensibles en surface, le lecteur curieux pourra faire des recherches sur le Net, mais sans notes, sans postface expliquant le contexte ottoman et les images que ces termes font naître, il me semble que tout ce qui fait l’ironie savoureuse de ce roman demeure étranger aux lecteurs de la traduction.
20Il en va de même avec l’imaginaire dont sont porteurs des termes concernant l’époque communiste :
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« [...] но пък оттам можеше да се види цялата картина. И най-вече Мавзолеят. Цял-целеничък, вдигнат отново, това беше пикът на събитието. Можеше да се усети как истинско вълнение мина през редиците, когато застанахме срещу него. Работниците онази вечер си бяха свършили добре работата. Мавзолеят грееше като истински, по-бял от когато и да било. Гвардейците отпред изпълниха ритуала по смяната на караула. По даден знак манифестиращите започнаха да скандират три пъти „Слава, Слава, Слава“… » (p. 87) |
« [...] de là on pouvait voir toute la scène, ce qui compensait. Et surtout le mausolée. Plein et entier, de nouveau érigé, c’était l’apothéose de cet événement. On pouvait sentir une authentique émotion traverser les rangs, lorsque nous nous dressâmes devant lui. Les ouvriers, la veille au soir, avaient bien fait leur boulot. Le mausolée brillait comme le vrai, plus blanc que jamais. Les soldats de la garde, devant, accomplirent le rituel du changement de vigiles. Au signal donné, les manifestants commencèrent à scander “Gloire, gloire, gloire”... » (p. 203-204) |
21L’érection en 1949 et la destruction en 1999 du mausolée de Guéorgui Dimitrov, contenant la dépouille embaumée du premier dirigeant bulgare, ont fait l’objet d’anecdotes, de légendes et de moqueries. On dit, en effet, qu’il aurait fallu seulement six jours pour le construire et sept pour le détruire après plusieurs tentatives infructueuses. La démolition même n’a pas fait l’objet d’un consensus, les avis étaient partagés sur ce qu’il fallait faire de ce monument, témoin d’une époque particulière de l’histoire bulgare. Entre 1949 et 1989, c’était un lieu de pèlerinage obligé : on faisait venir les gens et les élèves de province par cars entiers pour qu’ils viennent rendre un hommage au вожд [guide] dans une mise en scène assez macabre. Tous les jours, lorsqu’on passait devant le mausolée, on pouvait voir le changement, à heures fixes, des gardes raides et impassibles. Ce petit passage, apparemment anodin, réveille toutes ces scènes dans l’imaginaire de ceux qui ont vécu au moins en partie la période communiste. Le lecteur francophone peut le comprendre de manière « intellectuelle », évidemment, mais cela ne suscite ni images ni souvenirs en lui, et une partie de ce qui est dit demeure un peu comme en suspens.
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22Le traducteur doit revendiquer l’espace du péritexte, plus précisément celui d’une préface ou d’une postface. Les notes de bas de page peuvent, selon les cas, constituer un espace suffisant pour expliciter des événements historiques, contextualiser des références à des coutumes, à des textes censés être connus de telle ou telle communauté, ce que l’on peut nommer « culture ». Mais donner accès à un imaginaire fait de représentations individuelles et collectives, d’affects et d’émotions qui passent par le lexique, les images, les sonorités, exige que le traducteur ouvre à ses lecteurs la porte de son atelier du traduire. Loin d’être, comme on le voit souvent, l’aveu d’impuissance du traducteur, il me semble que l’on devrait considérer comme « traduction » l’ensemble formé par la traduction au sens traditionnel et le paratexte, notes et préface ou postface. On constate, depuis une dizaine d’année, un intérêt croissant du public pour la traduction et les traducteurs. Les préfaces ou postfaces de ces derniers, outre leur intérêt évident pour les chercheurs en traductologie et en littérature comparée, offrent un cadre de contextualisation de l’œuvre apprécié des lecteurs curieux, elles dévoilent la lecture que le traducteur ou la traductrice a faite du texte traduit et comment il ou elle a transformé cette lecture en une écriture dans une autre langue. La politique des éditeurs avec lesquels je travaille est très variable : certains demandent plus de notes que je n’en ai proposées (notamment de contextualisation historique), d’autres les acceptent dans un nombre limité. La plupart des éditeurs avec lesquels je travaille sont intéressés par une postface si j’en propose une. Il n’est d’ailleurs pas rare, désormais, que, dans les éditions bulgares originales, les éditeurs insèrent des notes de bas de page pour expliquer des événements, des références, des dates, des éléments de la vie quotidienne sous le communisme à un public né après 1989.
23J’aurais pu, par des notes (si elles avaient été acceptées par l’éditeur), expliciter, de manière informative, donc purement culturelle, ce que recouvre la « Grande Bulgarie », qui étaient les khans Asparoukh et Koubrat, les Protobulgares ; j’aurais pu indiquer les dates du « Réveil national », du début et de la fin du communisme en Bulgarie (1944-1989), préciser que la Bulgarie fut une province ottomane de 1396 à 1878, etc. Mais aurais-je pour autant fait partager à mes futurs lecteurs francophones toute la part d’affectivité contradictoire, négative (souvenirs du goulag bulgare, de la Sécurité d’État toute puissante et de ses agents, des privations sous le régime communiste, par exemple) ou positive (nostalgie répandue à l’égard du communisme, qui aurait été synonyme de stabilité, de niveau de vie minimal assuré pour tous, d’absence de corruption ; « grand-père Ivan », métaphore des Russes qui libérèrent les territoires bulgares des Ottomans puis la Bulgarie du « monarcho-fascisme », ce qui explique une sympathie pro-russe particulière jusqu’à nos jours, y compris dans le contexte de la guerre déclenchée par Poutine en 2022) ? Comment faire goûter toute la dérision contenue dans l’évocation de slogans terriblement redondants ? Comment faire sentir ce que représentent, pour tout Bulgare, des personnalités comme le poète et révolutionnaire Khristo Botev, le révolutionnaire Vassil Levski dénoncé par un « traître bulgare » et pendu par les Ottomans ?
24Certes, on peut lire une traduction sans entrer dans les imaginaires qu’elle déploie, et le fait que Le pays du passé ait remporté le Booker Prize en traduction en est la preuve, mais c’est se priver de toute une strate plus profonde de ce texte, manquer ce qui peut être drôle, caustique, ironique, passer à côté de la complicité que le texte instaure avec son lecteur, de ce qui constitue une part importante du plaisir de lecture. Les transmettre pour que les lecteurs puissent s’en saisir s’ils le souhaitent fait partie du dialogue de la traduction, de l’enrichissement et de la fécondation des imaginaires du monde. C’est l’une des tâches fondamentales de la traduction.
Notes
1 C’est avec un grand plaisir que je participe à ce recueil offert à Bernard Lory et je remercie vivement Snejana Gadjeva et Andreas Guidi de m’y avoir invitée.
2 Raditchkov Yordan, La barbe de bouc, nouvelles traduites du bulgare par Krasimir Kavaldjiev, Bernard Lory et Marie Vrinat, Paris, L’Esprit des péninsules, 2001.
3 Vazov Ivan, Sous le joug, traduit du bulgare et annoté par Marie Vrinat-Nikolov et préfacé par Bernard Lory, Paris, Fayard, 2007. Premier grand roman bulgare, paru en 1889, consacré à la vie quotidienne des Bulgares dans les années 1870 et à l’insurrection d’Avril.
4 Konstantinov Aleko, Baï Ganiou, traduit du bulgare par Marie Vrinat, Paris, Non Lieu, 2018.
5 Le titre original, Времеубежище, est un néologisme que l’on trouve déjà dans le roman Physique de la mélancolie de Guéorgui Gospodinov. C’est une sorte de mot-valise qui relie, sans préposition, deux mots signifiant « temps » et « abri », « refuge ». C’est précisément l’absence de préposition qui rend ce mot polysémique : il représente à la fois l’abri qu’offre le temps, dans la première partie du roman, mais aussi un abri qu’il faut construire contre le temps, dans la seconde partie. J’avais proposé de le traduire par « Abritemps », mais cela n’a pas été accepté par l’éditeur qui nous a demandé, à l’auteur et moi, d’autres propositions. Entretemps, une meilleure idée m’est venue : « À l’abri du temps » qui garde la même ambiguïté... hélas trop tard... Cela fait partie des frustrations des traducteurs.
6 Gospodinov Guéorgui, Le pays du passé, traduit du bulgare par Marie Vrinat, Paris, Gallimard, 2021, p. 51. Dans cet article, toutes les citations en français sont issues de cette édition.
7 Terme renvoyant à des « réalités » propres à une culture, théorisé, notamment, par les chercheurs bulgares Sider Florin et Sergueï Vlahov dans les années 1980.
8 Lungu-Badea Georgiana, « Remarques sur le concept de culturème », Translationes, vol. 1, no 1, 2009, en ligne : https://doi.org/10.2478/tran-2014-0001.
9 Gospodinov, Le pays du passé, op. cit.
10 Voir : la conférence « The imaginaries of translation: Orpheus versus Hermes » donnée par Riccardo Raimondo en septembre 2016 à l’université d’Ottawa, suivie d’une publication, qui faisait partie du projet « La théorie des imaginaires de la traduction », réalisé par la journée d’étude du même nom organisée en mars 2017 par les universités de Paris XIII, Paris II et Gand, et par la publication d’un numéro spécial de la revue Itinéraires (2018-2 et 3) ; le titre d’une journée d’étude organisée à l’université Concordia de Montréal, en avril 2022, « Imaginaires de la traduction » ; les travaux d’Anne-Marie Houdebine sur l’imaginaire linguistique, notamment son article « De l’imaginaire linguistique à l’imaginaire culturel » (La linguistique, vol. 51, no 1, p. 3-40) ; l’article « Les imaginaires du traducteur. Les époux Berman et la traduction des Sept fous de Roberto Arlt » d’Apolline Pardillos (Quaderna, no 5, 2021).
11 En bulgare Движение за соца, ce qui donne l’acronyme ДС. Si le nom de ce mouvement est purement fictif, en revanche son acronyme coïncide malicieusement avec celui de la Sécurité d’État, ou police politique, Държавна сигурност. J’avais donc inséré une note de bas de page pour l’expliquer car cet acronyme parle immédiatement au lecteur bulgare, ravivant tout un imaginaire de terreur (camps, prison, liquidations, tortures, etc.) et il me paraît important de le suggérer à un lecteur étranger qui n’a pas cette culture et cette lecture. Mais la note a été rejetée...
12 Gospodinov Georgi, Vremeoubejichte, Plovdiv, Janet-45, 2020, p. 89.
13 Gospodinov, Le pays du passé, op. cit., p. 207-208.
14 C’est le nom officiel du 2 juin : Jour de Botev et de ceux qui ont péri pour la liberté et l’indépendance de la Bulgarie.
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Référence électronique
Marie Vrinat-Nikolov, « Traduire les imaginaires ottoman et socialiste dans Le pays du passé de Guéorgui Gospodinov », Balkanologie [En ligne], Vol. 20 n° 2 | 2025, mis en ligne le 30 décembre 2025, consulté le 17 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/balkanologie/7497 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16cr8
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