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En relisant G. Bernard Shaw « Dans la peau de John Malkovich » : L’homme et les armes au Théâtre national de Sofia, novembre 2024

Reading G. B. Shaw while “Being John Malkovich”: Arms and the Man at the National Theatre, Sofia, November 2024
Galia Valtchinova et Monique Prunet

Résumés

Cette contribution explore la manière dont un événement de la vie culturelle en Bulgarie – à savoir le montage au Théâtre national de Sofia, en 2024, de la pièce L’homme et les armes de George Bernard Shaw – a suscité des réactions qualifiées d’« explosion nationaliste », révélant des tensions structurelles et des passions durables au sein de la société bulgare contemporaine. L’article est structuré en trois parties. La première, que nous allons appeler ethnographique, propose une mise en situation des actions protestataires de novembre 2024. Galia Valtchinova y fait une description « dense » des actions qui se sont déroulées le soir de la première, enregistrées sur le vif. La deuxième partie porte sur la naissance et la réception de la pièce. Monique Prunet y reconstitue la place de cette pièce dans l’œuvre du dramaturge irlandais, faisant un point sur les manières dont elle prend vie dans la société britannique et au-delà. La partie conclusive revient sur les événements protestataires à Sofia en novembre 2024 par le prisme de quelques notions permettant une réflexion théorique.

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Notes de l’auteur

Cet article est un hommage à Bernard Lory, infatigable chercheur et grand connaisseur des sociétés et des cultures balkaniques, ami de longue date des deux autrices. L’œuvre de Bernard ainsi que les conseils qu’il nous a dispensés, à son insu, sont présents tout au long de ce texte.

Texte intégral

Introduction

1Jeudi 7 novembre 2024, début de soirée : devant le Théâtre national de Sofia, au cœur de la capitale bulgare, une foule fait la queue pour assister à la première de la toute nouvelle production du vaisseau amiral du théâtre bulgare : la pièce Orăžijata i čovekăt (Arms and the Man) de G. Bernard Shaw dans la mise en scène de John Malkovich. L’acteur de cinéma mondialement connu – entre autres, grâce au film Dans la peau de John Malkovich (Being John Malkovich) – happé par les planches depuis des décennies est sûrement pour quelque chose dans l’attractivité de l’événement : on entend prononcer son nom dans un vaste registre d’intonations.

  • 1  Dans l’original, les « sensibilités religieuses blessées » : Favret-Saada Jeanne, Les sensibilités (...)

2L’une des autrices (Galia Valtchinova, plus loin GV) est présente sur place en sa qualité de spectatrice ; au cours de la soirée, elle va revêtir l’habit de l’ethnographe. Son billet à la main, elle suit le mouvement de la foule de spectateurs, femmes et hommes qui se massent sur les deux plateformes permettant l’accès latéral au Théâtre. Car l’entrée principale est bloquée par une « manif » d’un genre particulier : un groupe hétéroclite d’adultes et de jeunes s’autodésignant comme des patriotes manifeste son indignation contre l’atteinte que le montage de la pièce dans ce temple de l’esprit bulgare est supposé porter à la dignité nationale. Des hommes et femmes en tout point semblables à celles et ceux munis de billets, mais qui empêchent ces derniers d’entrer – par le geste (à connotation plus ou moins agressive), la parole (hélée, scandée, criée), voire l’action violente (en plus des jets d’œufs, certain·es sont aspergés par les projections de sachets plastique remplis d’eau). Les mouvements autour de l’entrée centrale et quelques cris étouffés par le grondement général n’augurent rien de bon : au bout d’une demi-heure, il devient clair que le public restera dehors. Par la suite, l’ethnographe GV se rend compte qu’elle a assisté à un autre spectacle : celui de l’expression publique d’une indignation politisée à l’extrême de ce que l’on pourrait appeler, en suivant Jeanne Favret-Saada, les « sensibilités […] blessées »1.

  • 2  La liste des interprètes n’occupe qu’une partie infime des six doubles-pages du livret : on y trou (...)

3L’ethnographe va réitérer l’expérience – jusqu’à son heureux aboutissement en tant que spectatrice – dans la soirée du 31 décembre 2024. Ce soir-là, aucune tension aux abords du Théâtre national : en fait, la tension est retombée dès la deuxième soirée et les représentations se sont déroulées normalement par la suite. Mais les événements de la première conditionnent les réactions de certains spectateurs convergeant ce soir vers le Théâtre. « Ah, c’est bien calme, il n’y a personne : je m’étais préparée… », lance une dame, montrant à sa voisine son parapluie plié. À l’entrée de la salle, les programmes habituellement distribués sont plus épais que d’habitude : au lieu du dépliant à deux volets, on a de petits livrets. Le souhait d’informer le spectateur, de bien documenter le choix et le processus de montage de la pièce2 est palpable. Le public, choyé, y est sensible : la salle est presque pleine, le spectacle est ponctué de rires joviaux, par moments d’éclats de rire. Personne ne sort avant la fin. En se levant pour applaudir, quelques-uns murmurent : « tout ça pour ça ! ».

  • 3  Le premier qui se penche sur la question est Samuel A. Weiss, dans son article « Shaw, “Arms and t (...)
  • 4  L’idée a été le plus clairement exprimée dans la pétition en ligne intitulée « Sprete pozora ! » [ (...)
  • 5  Les organisations ayant lancé la pétition sont clairement identifiées comme nationalistes : « Kube (...)
  • 6  Notion clé de la vision patriotique, elle émerge en concomitance du « Réveil national » bulgare : (...)
  • 7  Ainsi l’Union bulgare des écrivains (Săjuz na bălgarskite pisateli, SBP) publie dès le 12 octobr (...)
  • 8  Bien analysé et déconstruit par Detchev Stefan, « Piesata na Bărnard Šou, vojnata, kăpaneto i sv (...)

4La première de L’homme et les armes de G. B. Shaw au Théâtre national de Sofia (« le Théâtre » par la suite) a été un événement qui a largement dépassé les bornes de la vie théâtrale bulgare. Cela tient à la notoriété de son auteur et, plus encore, de son metteur en scène, John Malkovich, mais aussi au fait que cette pièce créée en 1894, dont l’action est censée se dérouler en Bulgarie en 1885, au moment de la guerre dite serbo-bulgare, avait déjà une histoire tumultueuse, suscitant la controverse la plupart des fois qu’elle a été portée sur les planches en dehors du Royaume-Uni3. L’intérêt pour la pièce, qui met en scène des personnages bulgares, certains aux caractéristiques peu reluisantes, a en outre été aiguisé par la publicité faite en amont. Son montage au Théâtre national était censé faire revivre le texte, vieux de cent-trente ans, dans une société bulgare mature – non pas « balkanique » mais appartenant pleinement à l’Europe (et à l’Union européenne) – et donner lieu à une nouvelle lecture du contexte historique transposé dans la pièce. Cependant, un milieu se revendiquant patriotique, qualifié de nationaliste, s’en est emparé pour proposer une lecture centrée sur l’idée de l’outrage que cette pièce aurait porté au peuple bulgare, lançant une pétition en ligne contre le montage de la pièce4. Portée par certaines idéologies politiques et sensibilités sociétales politisées5, l’idée de l’outrage à l’orgueil national (nacionalna gordost)6 est soutenue par quelques institutions7 et relayée par les réseaux sociaux appelant à des manifestations devant le Théâtre dans la semaine précédant la première de la pièce. Cet « outrage » peut être résumé en trois points, dont le plus grave serait la non-reconnaissance de – voire la volonté de tourner en ridicule – l’héroïsme de l’armée bulgare dans ladite guerre et, surtout, lors de la bataille de Slivnitsa, l’un des sacrosaints symboles de l’héroïsme de la jeune nation bulgare. À cela s’ajouterait la satire des mœurs liées à l’usage hygiénique de l’eau8, mais aussi du rapport au livre et à la lecture : deux aspects qui dessinent, en creux, les Bulgares comme des rustres. Le support visuel accompagnant la pétition (illustration 1) résume l’outrage en quatre mots, attribués à l’auteur et/ou au metteur en scène : « Negramotni » [analphabètes], « Izostanali » [arriérés], « Nekăpani » [« non baignés », dans le sens de sales, impropres], « Pijanici » [ivrognes].

Illustration 1

Illustration 1

Visuel de la pétition demandant l’interdiction de la pièce.

Pétition en ligne « Sprete pozora ! » [Arrêtez le déshonneur !] (https://www.peticiq.com/​459930).

  • 9  Le célèbre texte « The thick description » est cité dans sa traduction française : Geertz Clifford (...)
  • 10  Nous retenons la définition du « balkanisme » en tant que « discourse about an imputed ambiguity » (...)
  • 11  Michael Herzfeld la définit comme « the recognition of those aspects of cultural identity that are (...)

5Cette contribution est structurée en trois parties. Une première partie, que nous pouvons qualifier d’ethnographique, propose une mise en situation des actions protestataires de novembre 2024. Galia Valtchinova y pratique la « description dense » des actions qui se sont déroulées au soir de la première, enregistrées sur le vif, ainsi qu’un aperçu de celles sur les réseaux sociaux. En essayant de « voir les choses du point de vue de l’acteur » ou émique – exigence à la base de la description dense9 –, elle conjugue de fait les deux points de vue, celui des protestataires et celui des spectateurs, faisant ressortir le travail sur les notions d’orgueil national et d’outrage à celui-ci. La deuxième partie porte sur la naissance et la réception de la pièce. Monique Prunet y retrace la place de la pièce Arms and the Man dans l’œuvre de l’auteur irlandais, faisant un point sur les manières dont elle prend vie dans la société britannique et au-delà. En troisième et dernier lieu, nous proposerons un retour sur les événements ayant eu lieu devant le Théâtre national de Sofia en novembre 2024 à travers deux prismes : à celui, déjà abordé, de l’imaginaire du « balkanisme »10, s’ajouteront les catégories d’intimité culturelle11 et de « sensibilités […] blessées », dont nous explorerons les limites.

Entre ethnographie réelle et virtuelle : tentative de description dense d’une première qui n’a pas eu lieu

« L’entrée principale du Théâtre national est prise d’assaut ! »

  • 12  (GV) Je remercie Rossitsa Gradeva de m’avoir tenue au courant des informations concernant les évén (...)

6Je suis sur place, mais c’est via les réseaux sociaux que cette nouvelle se répand12, comme une traînée de poudre. Impossible de vérifier : ceux qui se tiennent au plus près voient la porte de l’entrée centrale s’ouvrir, puis se refermer, du chahut et de la bousculade ; on entend des bouts de phrases criées. Devant l’entrée principale, une foule dense formée par le groupe des protestataires empêche toute circulation. Personne ne peut entrer, ni sortir, surtout après la tentative d’échange avec les meneurs de l’action protestataire entreprise par le directeur du Théâtre : ce dernier, s’étant faufilé par la porte vers l’extérieur, est immédiatement pris à partie. Les paroles sont couvertes par des cris et l’étrange pantomime qui se joue sous les yeux de ceux qui peuvent le voir se termine par le retour précipité du directeur, hué et bousculé, à l’intérieur du bâtiment : la porte se referme derrière lui sans laisser entrer aucun assaillant ni assaillante. Les femmes semblent aussi déterminées que les hommes : l’action violente n’est pas genrée.

Les dispositifs de contestation

7Une fois la bousculade devant l’entrée principale apaisée, l’ethnographe s’en approche pour constater que tout un dispositif contestataire est installé aux endroits stratégiques d’accès au Théâtre. Tout en haut de l’escalier, à droite de la grande entrée, une jeune femme au regard ferme tient haut une grande pancarte sur laquelle on lit deux messages, dans deux langues différentes : le premier s’adresse à l’évidence au metteur en scène, le second aux comédiens enrôlés dans la pièce :

  • 13  Il faut dire que le terme bulgare bezrodnik (littéralement, sans-patrie, mais aussi sans-parentèle (...)

Malkovich is not welcome. Vie ne ste aktjori, vie ste bezrodnici13! [Vous n’êtes pas des comédiens, vous êtes des apatrides !]

8Plus loin, on aperçoit une autre pancarte dont le message, en anglais, s’adresse directement au metteur en scène :

Malkovich, go home!

9À droite de l’entrée principale, une grande pancarte reprend les premiers vers des « Héros de Slivnitsa » (Geroite na Slivnica), l’une des poésies les plus connues d’Ivan Vazov, le « Victor Hugo bulgare » et patron du Théâtre national.

Pokojnici, vij v drugi polk minahte
De njama otpusk, ni zov za borba
Vij bratski se pregărnahte, legnahte
ILeka noštnaveki si kazahte
Do vtorata trăba

[Ô morts, vous avez rejoint un autre bataillon,
Où nul repos, nul cri de guerre ne retentit.
Fraternellement, vous vous êtes enlacés, endormis,
Et vous avez murmuré pour l’éternité : « bonne nuit » —
Jusqu’à la trompette du dernier réveil.] (traduction GV)

10La poésie, dont les premiers vers sont connus de la plupart des Bulgares d’âge adulte, magnifie les soldats de la jeune armée bulgare qui ont tenu tête à l’armée serbe, plus nombreuse, mieux entraînée et mieux armée, et sont sortis victorieux de la plus grande épreuve, la bataille de Slivnitsa, qui a scellé l’issue de cette guerre. Les vers en appellent à la conscience bulgare, à l’orgueil national et, plus largement, à un fonds d’idées identifiant à jamais les combattants de Slivnitsa comme des héros de la nation.

11Le message est relativement subtil. D’autres slogans le sont nettement moins, par exemple celui-ci, planté à un endroit stratégique, que l’on soulève et promène de temps en temps :

Iskame piesata Orăžijata i čovekăt da se svali! > Bernard Shaw: Vie bălgarite ste strahlivci! šte vi se podigravame, a vie šte răkopljaskate / na 7.11 i na 8.11

[Nous voulons le retrait de la pièce L’homme et les armes ! > Bernard Shaw : « Vous les Bulgares êtes des lâches ! Nous allons vous moquer, et vous allez nous applaudir » – le 7/11 et le 8/11]

12Se rapprochant sur le fond du message diffusé par le visuel de la « pétition » (cf. illustration 1), la tournure adoptée ici est différente, comme si le dramaturge irlandais dénigrait les Bulgares sans détour.

13Un autre slogan qu’un petit groupe promène à travers la foule dénonce nommément les « coupables » et constitue un appel franchement politique, à teneur populiste :

  • 14  Noms du ministre de la Culture et du directeur du Théâtre. Si, normalement, les noms des ministres (...)

Antibălgarskijat ministăr na kulturata
Najden Todorov i Vasil Vasilev14
na prehrana ot prezrjanata ot tjah Bălgarija
DA VĂRNAT ZAPLATITE SI V BJUDŽETA!

[Le ministre de la Culture anti-bulgare
Naïden Todorov et Vasil Vasilev
Nourris par la Bulgarie qu’ils méprisent –
QU’ILS RESTITUENT AU BUDGET L’ARGENT DE LEURS SALAIRES !]

Ambiance

  • 15  Voir Gradeva Rossitsa, « Conversion to Islam in Bulgarian Historiography: An Overview », dans Jørg (...)
  • 16  Traduit en français par Les cent frères de Manol (trad. Ivan Obbov), Arles, Actes Sud, 1980, le ti (...)
  • 17  Cette réflexion est inspirée d’une discussion (GV) en aparté avec Bernard Lory qui a comparé l’usa (...)

14Il est presque 19h ; les spectateurs munis de billets ont encore un peu d’espoir que la porte va s’ouvrir, certains agitent leurs billets au-dessus de leurs têtes. L’espoir est douché par la foule protestataire, encore plus compacte, qui commence à scander : « É-ni-ča-ri ! » [Janissaires], « Pre-da-té-li ! » [Traîtres], puis les deux en alternance : « É-ni-ča-ri / Pre-da-té-li ! » Il s’agit de termes très outrageux dans le vocabulaire d’une partie de la population bulgare qui se complaît dans la « lutte patriotique ». Les janissaires – ce corps militaire spécial dans l’Empire ottoman issu du devşirme (pratique ottomane de « levée » des garçons d’un certain âge, habituellement traduit dans l’historiographie patriotique bulgare par « tribut du sang ») – sont le symbole de ces jeunes enfants chrétiens qui, par l’entraînement militaire et un conditionnement éducatif et disciplinaire, deviennent « Turcs ». L’idée qu’ils sont des traîtres à leur sang – le « sang » venant indiquer sans doute non seulement l’ascendance, mais aussi l’appartenance religieuse primaire, voire une appartenance imaginée comme ethno-nationale – est partagée par des conceptions historiques populaires des Bulgares, Grecs et Serbes. L’image du janissaire qui, une fois coupé de ses « racines » ethnoreligieuses, finit par devenir le pourfendeur le plus cruel de son ancienne communauté d’appartenance, est particulièrement prégnante dans l’imaginaire bulgare de la conversion forcée à l’islam15. Travaillé par la littérature et le cinéma de l’époque socialiste et marqué par les débats autour du roman Vreme razdelno16 d’Anton Dončev, régulièrement republié et porté à l’écran en 1985, le terme même de janissaire – ici couplé à celui de traître, sous-entendu « à la nation » – indique l’évolution de cet imaginaire vers une politisation exacerbée, supposant une intention d’agir « anti-bulgare »17.

15Il est 19h10 ; on aurait dû être à l’intérieur, mais aucun signe de détente : au contraire, la tension monte d’un cran. La foule protestataire entonne le refrain, si reconnaissable, de « Mila Rodino », l’hymne national bulgare. Le refrain suffit à l’échauffement, prélude à…

  • 18  La traduction proposée respecte la scansion en trois syllabes. Sur le plan sémantique, héros sembl (...)

1619h13 : « Băl-ga-ri, ju-na-ci ! » [les Bul-gares, des hé-ros !18]

  • 19  Plus précisément, la victoire remportée contre l’Allemagne en quart de finale, le 10 juillet 1994. (...)
  • 20  Voir par exemple Bromberger Christian, Passion football. Anthropologie d’une pratique et d’un spec (...)
  • 21  Dans le même sens, on peut évoquer le rôle des matchs de l’équipe de foot belgradoise Crvena Zvezd (...)

17C’est à ce moment que se réveille pleinement l’ethnographe qui sommeillait : ces deux mots scandés dans cette précise articulation de syllabes forment le cri de victoire lancé à l’occasion des victoires de l’équipe bulgare lors de la Coupe du monde de football en 199419. Moment fort d’une unité nationale éphémère, par la communion à travers un sport iconique, ce slogan nous projette dans les « passions ordinaires », dont celle pour le football – et les événements sportifs en général – est bien étudiée par les ethnologues20. Tout comme le passage rapide de la passion des fans de sport à la mobilisation politique, voire à l’embrigadement idéologique21. Ce cri sera entendu lors d’autres événements sportifs avant d’être scandé dans des manifestations politiques : à partir des années 2010 et des marches antigouvernementales de 2013, il évolue vers le registre dit nationaliste.

1819h18 : Pendant quelques minutes, des bribes indistinctes de discours nous parviennent à peine, couvertes par le brouhaha rehaussé d’un cran. Quelques policiers essaient mollement de se frayer un chemin vers l’entrée principale du Théâtre lorsqu’un autre cri monte :

1919h19 : « Os-tav-ka, Os-tav-ka ! » [Dé-mis-sion, Dé-mis-sion]

20C’est le cri habituel des manifestations antigouvernementales de ces dernières années, suivi par le bruit strident de sifflets.

2119h25 : Ou-ou-ou-ou ! Do-viž-da-ne !

22L’interjection assimilée à l’acte de huer (« Ou-ou ») est suivie par un « au revoir » marquant la volonté de renvoyer la direction du Théâtre, voire le gouvernement en place.

2319h26 : Le cri « dé-mis-sion ! » est lancé à neuf reprises. La teneur politique du message ne fait pas de doute, ni le fait que l’invitation à démissionner ne vise pas que le directeur du Théâtre. Elle est adressée à cette entité à géométrie variable appelée « vlastta » [« ceux au pouvoir »] – le pouvoir pris au sens large, comme institutions et comme détenteurs ; entité commode sur laquelle rejeter la responsabilité de tout ce qui ne va pas.

  • 22  Le texte de la chanson est une poésie de Dobri Čintulov (1822-1886), poète, enseignant et composi (...)

2419h32 : une chanson patriotique retentit, « Vjatăr еči, Balkan stene » [Le vent gronde, la montagne gémit]22. La seule strophe de début suffit pour évoquer l’appel à la révolte et au sursaut de la conscience nationale, habituellement lié à cette chanson.

  • 23  L’épisode se déroule dans le cadre de l’insurrection d’Avril (1876), considérée comme un sommet de (...)

2519h40 : une autre chanson patriotique retentit, « Tih bjal Dunav se vălnuva… » [Calme et blanc, le Danube s’agite]. Il s’agit du premier vers de la poésie associée au débarquement de la fameuse četa [bande] de Hristo Botev, en mai 1876, du navire autrichien Radetski sur la rive bulgare (ottomane) près de Kozloduj23.

26En même temps, un petit groupe de protestataires portant un drapeau vert évolue au milieu de la foule des spectateurs, de plus en plus clairsemée. La phrase inscrite sur le drapeau, « Svoboda ili smărt » [La liberté ou la mort], est une autre référence à l’insurrection d’avril 1876, au cours de laquelle un drapeau portant une inscription identique, brodée par une femme (Rajna Knjaginja, le même prénom que Shaw a choisi pour son principal personnage féminin), aurait été déployé.

2719h41 : les organisateurs de l’action protestataire annoncent au mégaphone : « Demain ici de nouveau, dès 18 h. » L’annonce est suivie de slogans scandés : « Vseki-den-šte-e-taka, do-pobe-data ! » [Tous les jours comme ça, jusqu’à la victoire]. La reprise de ce slogan, le plus populaire des mouvements protestataires anticorruption et antigouvernementaux de la dernière décennie, démontre une fois de plus, si besoin était, le levain politique de l’action.

2819h50 : quelques œufs s’écrasent parmi les rangs des derniers spectateurs munis de billets qui attendent encore ; la plupart tombent à côté des gens. Au même moment, certains se sentent aspergés d’un liquide : des gouttes d’eau semblent tomber du ciel. Ce qui précipite la décision de ceux qui attendaient encore de quitter le parvis du Théâtre. Les groupes des protestataires et des spectateurs déçus se mélangent ; ici et là, des personnes des deux sensibilités – pour et contre – entrent en contact, argumentent, échangent des paroles pleines d’ironie ou de colère. On saisit plus distinctement des bouts de conversations entre ceux du camp opposé ; par exemple, celle entre deux dames, dont l’une se désigne comme « organisatrice » du mouvement protestataire, qui semble fatiguée de sa longue journée de combat : « nous sommes ici depuis 10h30 ».

29Il est presque 20h, le barrage à l’entrée du Théâtre visant à faire avorter le spectacle n’a atteint son objectif qu’à moitié : la première s’est déroulée presque sans spectateurs, mais le spectacle est retransmis en direct sur une chaîne publique. Les derniers détenteurs de billets s’en vont pour « au moins, ne pas rater ça ». Les plus récalcitrant·es de la lutte patriotique sont toujours là : une femme, la cinquantaine, tourne avec une énorme pancarte proclamant que son grand-père s’est battu dans la guerre serbo-bulgare ; avec ce qui lui reste de voix, elle fait comprendre aux passants qu’assister au spectacle signifierait cracher sur la mémoire de son grand-père. Un homme, habillé en volontaire (opălčenec) de la guerre russo-turque de 1877-1878, promène son déguisement comme pour planter un autre repère historique : la guerre connue en Bulgarie sous le nom de guerre de Libération, lorsque des détachements de combattants bulgares (opălčenci) intégrés aux troupes russes forgèrent l’esprit héroïque de la future armée bulgare.

  • 24  C’est précisément Bernard Lory qui a démontré la violence de cet événement : Lory Bernard, « Une s (...)
  • 25  Rappelons que la guerre serbo-bulgare se termine avec la signature du traité de paix de Bucarest, (...)

30Ce compte-rendu de l’ambiance et des dispositifs de contestation déployés devant le Théâtre national de Sofia dans la soirée du 7 novembre 2024 dessine clairement les ressorts symboliques d’une action politique. Ces ressorts symboliques sont puisés dans quelques moments précis de l’histoire bulgare – des moments/périodes ou événements associés à l’idée d’émancipation politique et aux représentations de grandeur et d’héroïsme collectifs : le Réveil national, la face héroïque de l’insurrection d’Avril24, la guerre russo-turque de 1877-1878 dans sa seule dimension de libération de la Bulgarie, la partie glorieuse de la guerre serbo-bulgare de 1885-188625. Il s’agit de quatre ingrédients relevant de la connaissance et de la conscience historiques – autrement dit, de ce que l’on sait du passé et qui est transformé en « canon » du savoir historique servant de socle à l’orgueil national. Malgré les efforts pour les faire entrer dans la camisole de force d’un savoir académique « froid », ces ingrédients sont toujours susceptibles d’agir sur les émotions, de faire « chauffer » les esprits et durcir les actions. Les émotions manifestées s’inscrivent dans un horizon purement national qui ne laisse aucune place à l’idée de décalage possible entre réalité historique et fiction, ni à celle de liberté de l’artiste (l’écrivain ici). Qu’en est-il de la pièce en question ? C’est ce que nous allons voir dans la section suivante.

La naissance et les vies de la pièce de G. Bernard Shaw

  • 26  Débats remontant à la création de la pièce : voir Satran David, « The Chocolate Cream Soldier and (...)

31L’action protestataire contre la pièce de B. Shaw dans la mise en scène de J. Malkovich de l’automne 2024 est le dernier (pour l’instant) maillon d’une longue série de contestations et de débats qui découlent du décalage entre sa création et sa réception critique et publique, entre intentions propres et intentions attribuées à l’auteur26. C’est ce que cette partie va démontrer en opérant une immersion dans l’époque et l’œuvre de Shaw.

  • 27  Fondée en octobre 1884, cette organisation britannique se donne pour objectif de promouvoir les pr (...)

32Dans les années 1880, G. B. Shaw (1856-1950) fait partie d’un certain nombre de sociétés intellectuelles alors très influentes dans les milieux londoniens. Devenu membre de la Fabian Society27 dès 1884, fervent défenseur d’un socialisme démocratique, il acquit une certaine renommée grâce à ses conférences publiques et à ses articles publiés dans divers journaux et revues. Son tournant dramaturgique date de 1892 lorsque l’Independent Theater lui demanda d’écrire une pièce : ce fut Widowers’ Houses (Les maisons des veufs), sa première pièce. En 1894, des amis lui suggérèrent d’en écrire une nouvelle. Ainsi naquit Arms and the Man, pièce mise en scène par Shaw lui-même à l’Avenue Theater à Londres, qui fut son premier succès.

  • 28  Le seul événement ayant pu faire entendre le nom du peuple (les Bulgares) plus que du pays (la Bul (...)
  • 29  Voir Grene Nicholas, « Shaw in Ireland: Visitor or Returning Exile? », Shaw, vol. 5, 1985, p. 45-6 (...)

33Pacifiste convaincu, Shaw a tiré le titre de sa pièce de la première ligne de l’Énéide de Virgile, « Arma virumque cano », dans la traduction de John Dryden (1697) : « Arms, and the man I sing ». Cependant il en inverse la signification initiale, dans ce que l’on appellerait aujourd’hui une déconstruction des mythes de l’héroïsme et de la gloire. Poursuivant ce même objectif, il situe L’homme et les armes dans le contexte d’un jeune État-nation : la Bulgarie, émancipée de l’Empire ottoman depuis à peine une quinzaine d’années (1878), est prise au moment où elle sort de sa première guerre, en tant qu’État-nation moderne, avec la Serbie voisine (novembre 1885-février 1886). Faut-il s’étonner du choix du Dubliner de situer sa pièce dans un petit pays balkanique à peine connu en Angleterre28 à un moment où celle-ci est accaparée par la question irlandaise ? Il est bien établi que malgré sa critique de la violence de la société et du nationalisme irlandais, Shaw fut sensible à la lutte des Irlandais contre l’Empire britannique29.

  • 30  Weiss, « Shaw… and the Bulgarians », art. cité, p. 36 ; selon l’éminent expert de B. Shaw, l’écriv (...)

34De fait, Shaw n’avait pas situé l’action sur un plan géographique précis dans la première version de la pièce. C’est Sidney Webb, chef de file des Fabians, qui lui conseilla la récente guerre serbo-bulgare, marquée par la bataille de Slivnitsa de novembre 1885, où une victoire éclatante fut remportée par les Bulgares, scellant la fin de la campagne militaire à proprement parler. Ayant d’abord envisagé de situer l’action en Serbie, Shaw corrige l’intrigue après sa rencontre avec l’amiral russe Serebryakov, ancien commandant en chef de la flotte bulgare du Danube30. Réfugié en Angleterre, l’amiral lui prodigue pléthore d’informations sur la Bulgarie, son peuple et ses coutumes. Shaw disait en plaisantant qu’il avait l’impression d’être réellement allé dans le pays où il situait désormais l’action ! Tout en tirant parti du contexte historique et de l’événement précis, Shaw s’intéressait moins aux raisons qui ont permis aux Bulgares de gagner la guerre qu’aux courants politiques et sociaux de son époque victorienne, ainsi qu’à la façon dont l’amour peut créer et redessiner les relations personnelles.

35Si L’homme et les armes a souvent été considérée comme une critique de la société, c’est aussi une comédie – en témoigne la rafale de mariages à la fin de la pièce et les flèches d’ironie à l’égard du « raffinement », que ce soit des Bulgares (c’est celles qui ont suscité le plus de critiques, y compris au cours de l’événement examiné), des Suisses, ou des Anglais. Shaw utilise les situations et les personnages pour défendre des causes qui lui tiennent à cœur : le pacifisme, l’impact des innovations technologiques sur l’art de la guerre (la cavalerie face à l’artillerie), l’égalité des sexes.

  • 31  Ibid., p. 40-42.
  • 32  C’est au cours de la bataille de Balaklava, le 25 octobre 1854, que la Light Brigade, sous le comm (...)
  • 33  Cf. Tchaprazov, « The Bulgarians », art. cité, p. 79 et 85.

36Tout au long de la pièce, le dramaturge ridiculise les visions idéalistes surannées glorifiant la guerre en construisant des personnages en contraste. Attaquant le romantisme pompeux qui appartient à un temps révolu, il ne dénigre pas la bravoure et la force, lorsqu’elles vont de pair avec l’intelligence. C’est ce qui manque aux deux personnages militaires bulgares, Sergius et le Major Petkoff, qui semblent incapables de s’adapter aux situations de terrain et suivent sans réfléchir des règles inadaptées et désuètes : c’est en tant que militaires qu’ils sont ridiculisés par Shaw, non en tant que Bulgares. Sergius, gaffeur romantique à la tête de la cavalerie bulgare, déclenche une attaque contre l’artillerie serbe et ses canons ; ce serait pour une raison technique (les munitions inadéquates des Serbes) que l’attaque potentiellement suicidaire se transforme en victoire éclatante. Cet épisode – qui a le plus suscité l’ire du public bulgare – est tardivement associé à la bataille de Slivnitsa par Shaw lui-même, qui semble avoir été au courant des querelles autour du rôle d’Atanas Benderev, le réel « héros de Slivnitsa », dans les soubresauts des relations bulgaro-russes après cette guerre31. De même, l’épisode est évocateur d’un fait d’armes tiré d’un tout autre contexte, fort traumatique pour les Britanniques. Il s’agit du fiasco de la Charge de la Brigade légère (Light Brigade) contre les positions russes en 1854, au cours de la guerre de Crimée, épisode dont « l’héroïsme » fut chanté par le poète Tennyson32. Il serait donc logique d’y voir une critique du chantre de l’héroïsme britannique plutôt qu’envers les Bulgares33.

37Quant au Major Petkoff, le commandant en chef des forces bulgares, il est présenté comme un sot jovial qui se fait rouler par l’ennemi, lors d’un échange de prisonniers contre de mauvais chevaux, mais aussi par les femmes de sa propre famille (épouse, fille). Sans véritable rapport avec le caractère bulgare du personnage, Shaw transpose sur lui son mépris pour la hiérarchie militaire de l’époque, tous pays confondus.

  • 34  Dans l’acte II, Sergius s’exclame : « Oh, la guerre ! La guerre ! C’est le rêve des patriotes et d (...)

38Personnage clé de ce contraste, le capitaine Bluntschli – mercenaire suisse au service de l’armée serbe – est un professionnel pragmatique. D’abord, par l’absence de cause à défendre : de son propre aveu, il se fait enrôler dans l’armée serbe car ce fut le premier des deux pays belligérants sur son chemin. Soldat professionnel – devant Rajna, il révèle avoir passé quinze ans sur les sentiers de la guerre (qu’il n’assimile nullement à la gloire !) –, il a pourtant fui la bataille de Slivnitsa, après avoir été sous le feu de l’ennemi pendant trois jours. Il est épuisé, affamé et aux abois : telle est l’expérience du vrai soldat, selon Shaw. L’écart entre l’image de poltron qu’il donne et la vie de soldat aguerri dont il se réclame est à la source d’un effet comique savamment entretenu. La dérision est à son comble lorsque le chocolat vient remplacer les munitions : le revolver dont il menace Rajna n’est pas chargé et quand elle lui offre des chocolats pour apaiser sa faim, Bluntschli déclare que les cartouches sont inutiles sur le champ de bataille ; c’est du chocolat qu’il a toujours dans ses poches, pas des munitions – un aveu du plus haut effet comique. Lorsque, dans l’acte III, Bluntschli revient pour rapporter le manteau du Major Petkoff, Rajna l’appelle tendrement son « soldat en chocolat » : se moque-t-elle de lui ? D’ailleurs, ce manteau aux insignes militaires est le « déguisement » qui lui a permis d’échapper aux Bulgares à la recherche de Serbes lorsqu’il quitte la maison des Petkoff dans l’acte II. Par son comportement et tout son être, jusqu’aux armes et à l’habit qu’il porte, Bluntschli tourne en ridicule l’héroïsme enflammé de Sergius34.

  • 35  Voir à ce sujet Satran, « The Chocolate… », art. cité, p. 13 : « call[ing] attention to chocolate’ (...)

39Ainsi se dessine en creux l’image du soldat, a priori ancré dans le réel, pour qui l’habit militaire est un déguisement et les munitions une charge inutile. Shaw surinvestit dans ce caractère haut en couleurs où deux images – devrait-on dire deux clichés ? – du Suisse se donnent rendez-vous : le guerrier mercenaire, par définition insensible à la mort d’autrui – alors que c’est le seul personnage masculin de la pièce à s’émouvoir de la mort atroce d’un ami gravement blessé, qui meurt brulé vif – est en même temps un trouillard mangeur de chocolat. Le spectateur sans a priori patriotique ne manquerait pas de percevoir le dynamisme des deux imaginaires liés à la Suisse : celui d’un pays d’opulence, symbolisé par le chocolat35 et la matérialité des objets d’accueil touristique énumérés dans la liste de l’héritage (des hôtels aux draps et à la vaisselle, en passant par les chevaux), est en train de supplanter celui, plus ancien, d’un pays de mercenaires, main d’œuvre de toutes les guerres.

  • 36  Voir Sauer David K., « “Only a woman” in Arms and the Man », Shaw, vol. 15, 1995, p. 151-166.
  • 37  Rappelons que l’interprétation de ce personnage fut confiée à Florence Farr, comédienne très en vu (...)

40Dénonçant le militarisme mais aussi le chauvinisme – pourvoyeur des nobles causes des guerres de son époque –, Shaw accorde aux personnages féminins une place importante. Les trois femmes de notre pièce ont, chacune à sa façon, le beau rôle, ce qui s’accorde avec un mouvement plus général de son époque et de son milieu, dont Shaw se fait écho. En cette fin de xixe siècle, on assiste à un éveil féministe, précurseur du mouvement des suffragettes (né en 1903 avec E. Pankhurst). Les Nouvelles femmes voulaient se libérer des stéréotypes de la dépendance et aspiraient à l’égalité avec les hommes. L’homme et les armes reflète ce courant36 dans les milieux intellectuels anglais de l’époque. Ainsi, Rajna s’affirme comme plus audacieuse et téméraire que Bluntschli quand elle prend le risque de le cacher derrière le rideau de sa fenêtre, par laquelle il s’est introduit. Sauvant Bluntschli d’une mort certaine, l’initiative de Rajna – qui se révèle également plus audacieuse que Sergius – est un acte de courage remarquable, le seul dans la pièce. Louka, la servante insolente – personnage programmatique de la pièce37 –, provoque Sergius en lui disant que son courage dépasse le sien. La détermination de Louka dans sa conquête de Sergius et de Rajna dans celle de Bluntschli contraste avec la passivité des deux hommes et leur manque d’inventivité face aux femmes. Les deux jeunes femmes agissent sans trop se soucier des conventions de l’époque et se comportent en femmes émancipées, sans toutefois l’afficher ouvertement. Même constat pour Katerina, la mère de Rajna, qui est autoritaire, rusée et a peu de scrupules.

41En mettant en scène ces personnages féminins, Shaw montre qu’il apprécie ces qualités chez les femmes, qu’il considère plus fortes que les hommes. Cependant, il est loin d’idéaliser les femmes : dans L’homme et les armes, elles épient, provoquent des querelles, mentent ; tous les moyens sont bons pour parvenir à leurs fins. Défenseur des droits des femmes dans une société masculiniste, Shaw les montre égales aux hommes mais en même temps leur retire la protection qui leur était traditionnellement accordée. Ainsi, Bluntschli se montre grossier à l’égard de Rajna quand il l’accuse de mentir constamment et il est également conscient que Katerina use du mensonge afin de parvenir à ses fins. Loin de condamner ce comportement, Shaw l’admire car il reflète l’énergie et la vitalité des femmes, notion nouvelle à l’époque.

42Il faut rappeler que le théâtre anglais de l’époque est dominé par des pièces tragiques romantiques et des comédies bien structurées mais sans grande portée. Il y avait deux genres de comédies : les pièces bien construites influencées par le Français Victorien Sardou et les comédies satiriques et humoristiques de W. S. Gilbert. Ces dernières mettaient en scène des intrigues compliquées jusqu’au moment où un évènement inattendu apportait une solution qui leur permettait de se terminer dans le rire. Aux moments clés, les personnages calculateurs se préoccupaient essentiellement des avantages financiers que pouvaient leur apporter l’amour, le mariage et l’amitié. Dans L’homme et les armes, Shaw caricature ce type de théâtre tout en utilisant le cadre d’une guerre dans les Balkans. Et, bien que ses intentions soient différentes, il utilise la technique de Gilbert en parodiant le romantisme : son héros a-romantique n’est pas un bon soldat (il a fui le champ de bataille) et la société bulgare qu’il décrit est une société rustique. Comme dans les œuvres de Gilbert, l’écart entre les sentiments idéalisés des personnages et leur comportement est source d’humour. Cependant, il considère que cette attitude est tout à fait louable et il est loin de la ridiculiser. S’il se gausse des idéaux factices, il n’en est pas de même de l’hypocrisie de ses personnages.

  • 38  En font également partie les pièces Candida (1894), L’homme du destin (1895) et On ne peut jamais (...)
  • 39  Pour la petite histoire, à l’apparition de Shaw, il n’y eut qu’un seul spectateur pour le huer ; à (...)

43L’homme et les armes appartient à la série des Pièces agréables (Pleasant Plays)38. Initialement sous-titrée Une comédie romantique, la pièce est promptement renommée Une comédie antiromantique face aux réactions du public lors de sa première à l’Avenue Theater de Londres. La pièce fut un succès – lors de la première, le 21 avril 1894, l’auteur fut prié de se présenter sur la scène à la fin de la représentation39 – et resta au répertoire jusqu’au 7 juillet 1894. En dépit de son succès, L’homme et les armes ne fut pas tout de suite d’une grande popularité, ni une réussite financière. Toutefois, la pièce partit en tournée à travers le pays et fit ses débuts à New York le 17 septembre 1894, où elle rencontra un franc succès. Bien qu’il y ait ensuite eu quelques reprises, la pièce ne devint populaire qu’après la Première Guerre mondiale, quand le retour des soldats du front projetait une vision de la guerre similaire à celle véhiculée par la pièce : la guerre n’avait rien d’héroïque.

  • 40  Voir Weiss Samuel, « Bernard Shaw’s further letters to Siegfried Trebitsch », Shaw, vol. 20, 2000, (...)
  • 41  Détails concernant la censure autrichienne de la pièce dans Weiss, « Shaw… and the Bulgarians », a (...)
  • 42  Voir Weiss Samuel, « Bernard Shaw’s Legal battles in Hungary », Angol Filológiai Tanulmányok /Hu (...)

44Les publics des pays germanophones furent les premiers à accueillir L’homme et les armes en version traduite, à un moment où Shaw y était encore inconnu. En 1902, Siegfried Trebitsch traduisit trois pièces, dont celle-ci, entreprise que Shaw suivit de près : l’échange épistolaire entre les deux hommes témoigne des préoccupations de ce dernier concernant la réception de la pièce40. Dès 1903, L’homme et les armes fut montée au Deutsches Theater de Berlin et au Burgtheater de Vienne. C’est dans la capitale des Habsbourg que l’on voit les problèmes posés par les réalités constituant le point de départ de la pièce – une guerre dans les Balkans qui concerne aussi les Autrichiens – et par la lecture politisée de la manière dont le dramaturge manipule les faits. Même si la pièce fut censurée avant sa première à Vienne, et malgré les adaptations de noms, elle fut finalement interdite pour des « raisons diplomatiques », notamment l’effervescence autour de la question macédonienne41. L’accueil de la pièce dans l’autre capitale de l’Autriche-Hongrie fut en revanche chaleureux : montée au théâtre Kiraly de Budapest dès 1904, L’homme et les armes rencontra un succès immédiat. Le dramaturge y inspirait un très grand respect au début du xxe siècle et, avant la première, le bruit courut qu’il y assisterait en personne ! Le théâtre shavien eut rapidement une grande popularité en pays hongrois, malgré les batailles juridiques autour de sa traduction42.

  • 43  Voir le detail dans Weiss, « Shaw… and the Bulgarians », art. cité, p. 31-32 ; Todorova, Imagining(...)
  • 44  Weiss, « Shaw… and the Bulgarians », art. cité, p. 31-32.
  • 45  Le texte est reproduit dans Weiss, « Shaw… and the Bulgarians », art. cité, p. 33-34 ; cf. Tchapra (...)
  • 46  Weiss, « Shaw… and the Bulgarians », art. cité, p. 35.

45En 1921, la pièce est à nouveau mise en scène à Vienne, sous le titre Les héros (Helden), provoquant la colère des étudiants bulgares à Vienne. Si bien que, sous la pression de la légation bulgare, la pièce se retrouve interdite et retirée du répertoire43. En 1923, la pièce est portée sur scène à Prague, et c’est au tour des étudiants serbes de se rebeller contre « l’insulte » faite aux soldats des Balkans44 (les soldats serbes ne sont pas mieux traités que les bulgares), en venant aux mains avec les autorités. Ces réactions critiques alertent Shaw qui, lorsqu’il est question de monter de nouveau la pièce à Berlin en 1924, adresse une longue lettre à la rédaction du Berliner Tageblatt, anticipant de possibles actions protestataires des étudiants bulgares45. Et lorsque, en avril 1929, le théâtre Vinohrady de Prague, qui monte la pièce à son tour, craint ce genre de débordements, la décision prise in extremis est de situer l’action en Albanie46 !

  • 47  Todorova, Imagining, op. cit., p. 113-114.
  • 48  Weiss, « Shaw… and the Bulgarians », art. cité, p. 34-35.

46Dans les Balkans, les idées et l’œuvre de Shaw sont en général accueillies favorablement. Cependant, sa pièce « balkanique » heurte les sensibilités des Bulgares (ainsi que des Serbes) et jette une ombre sur la réception de l’auteur dans l’entre-deux-guerres47. Ainsi, lorsque fin 1924 une autre pièce de Shaw, Androcles and the Lion, est montée au Théâtre national de Sofia, la pièce est sifflée – action protestataire adressée de toute évidence à l’auteur – et son boycott est organisé par des officiers de l’armée bulgare auxquels se joignent les forces de l’ordre48. Les nouvelles sur les actions protestataires circulent rapidement : les incidents autour des représentations de la pièce à l’étranger suscitent de l’émoi en Bulgarie, et vice versa.

  • 49  La lettre et les réflexions de Kamenova postérieures à cet échange donnèrent lieu à un texte tardi (...)

47Interpelé à plus d’une reprise, y compris par une lettre que l’écrivaine Anna Kamenova lui adresse en 1924, Shaw s’est défendu d’avoir voulu ou même pensé à offenser les Bulgares. Dans sa réponse à la lettre de l’écrivaine bulgare49, il se pose en ami bienveillant dont le rationalisme aiderait l’impétueuse jeunesse à sortir de son aveuglement romantique :

  • 50  Ici, Shaw reproduit certains arguments de sa lettre au Berliner Tageblatt : Weiss, « Shaw… and the (...)

Je regrette beaucoup que Arms and the man ait blessé les susceptibilités des étudiants bulgares à Berlin et à Vienne… Quand les étudiants bulgares, avec mon aide amicale, auront développé un sens de l’humour, il n’y aura plus de problème50.

  • 51  Kamenova Аnna, « Humorăt na bezhumornite » [L’humour de ceux sans humour], dans Kultura i kritika. (...)
  • 52  Position relayée par Benbasat, « “Oražijata i čovekăt” », art. cité.
  • 53  Voir par exemple l’article de Roth Juliana, « “Orăžijata i čovekăt” na Bărnard Šou i bălgarskata (...)
  • 54  Todorova, Imagining, op. cit., p. 114: « It was not, however, trifles over soap and water that ups (...)
  • 55  « Orăžijata i čovekăt », programme officiel, p. 6-7. La comparaison entre les effets des œuvres d (...)

48Mais dans quelle mesure est-il question d’humour ici ? Anna Kamenova, qui a connu Shaw, revisite la question en 1929, vers la fin de la période ponctuée d’actions protestataires contre la pièce, dans un essai à l’intitulé suggestif : « L’humour de ceux sans humour »51. Elle y prend sa défense, salue la capacité humaine de se mettre à distance et de rire, y compris de soi-même – et fait preuve d’une compréhension de la pièce (et des motivations de son auteur) rarement atteinte à cette époque, voire de nos jours. Cette position, résumée dans la formule du rire libérateur et cathartique52, reste difficile à assumer même par certain·es des défenseurs du spectacle au Théâtre national53. On voit que les critiques formulées entre le début du siècle et la fin des années 1920 – période de nationalisme intense – sont similaires à celles de 2024. S’agit-il d’une permanence idéologique ? Selon Maria Todorova, la raison profonde des réactions bulgares, c’est que la Bulgarie, comme tous les jeunes États balkaniques, a été le produit d’un nationalisme passionnel et irréfléchi – idéologie par essence romantique, pour laquelle la « comédie antiromantique » de Shaw serait, et demeure, insupportable54. Car s’il est vrai que la maturité réside dans la capacité à rire de soi-même, les Bulgares en sont capables – ils l’ont déjà démontré, accueillant avec un rire salutaire Baj Ganjo, le héros d’Aleko Konstantinov55. Ce que l’on ne pardonne pas à Shaw, c’est son absence d’« intimité culturelle », pour reprendre les termes de Michael Herzfeld, non seulement la méconnaissance de la culture d’autrui, mais l’absence de volonté de la connaître. Nous étudierons, dans la dernière partie, quelques concepts clés qui permettent d’étendre les leçons tirées de cette étude de cas à l’ensemble des études balkaniques.

Shaw, Malkovich, l’intimité culturelle et la « sensibilité [nationale] blessée »

49Le programme de la pièce – document se devant d’être accessible à tous – contient une citation de Maria Todorova qui définit l’intimité culturelle par une métaphore : c’est « cette partie de l’identité qui impose de laver le linge sale [kirlivite rizi] chez soi, même si tout le monde est au courant des travers qu’on veut cacher ». Shaw n’est pas l’un des « nôtres ». C’est pour cela, suggère l’historienne, qu’il ne fait pas rire – ou que ce rire est insupportable à ceux qui en font les frais.

  • 56  Herzfeld, Cultural Intimacy, op. cit, p. 3 (la citation est développée à la note 12).

50En proposant le terme d’intimité culturelle (cultural intimacy), Herzfeld construit une catégorie à double face. D’un côté, il insiste sur le terme d’embarrassment : la gêne, sentiment extériorisé ; de l’autre, sur celui d’assurance ou de certitude, tirée de la connaissance partagée d’une « socialité commune » que l’on peut traduire par les lois et les codes, dûment intériorisés, selon lesquels le monde réel fonctionne56. Ce concept, élaboré à partir d’une riche expérience ethnographique en Grèce, constitue un apport à la théorie anthropologique. En quoi précisément la Grèce moderne constitue-t-elle un laboratoire d’étude sur l’intimité culturelle ? La réponse la plus courte serait : dans l’écart entre la valeur symbolique du pays pour la « civilisation occidentale » et la centralité de « l’Europe démocratique », d’un côté, et des facettes moins reluisantes de la Grèce réelle attribuées au poids d’un « Orient » considéré comme « honteux ». La société grecque moderne s’est ainsi constituée dans la tension entre l’Orient et l’Occident, doublement connotés, politiquement et culturellement. Ces deux registres se trouvent dans un rapport dynamique : souvent, l’appartenance culturelle affichée ne correspond pas à celle affirmée dans l’intimité. Transposée dans le champ de la pratique politique, l’intimité culturelle donne lieu à des énoncés à contenu variable et produit des discours qui jouent sur les aspects contradictoires de l’identité collective. Or, cette double face, tenant à la fois de l’« Est » et de l’« Ouest », et la façon de vivre la contradiction à l’intérieur de l’espace national, tout en renvoyant une image d’homogénéité à l’extérieur, caractérisent à des degrés variés toutes les sociétés balkaniques.

  • 57  Lory Bernard, Le sort de l’héritage ottoman en Bulgarie. L’exemple des villes bulgares, 1878-1900, (...)
  • 58  Daskalov Roumen, « Modern Bulgarian Society and Culture through the Mirror of Bai Ganio », Slavic (...)

51La mécanique que Herzfeld place au cœur de l’intimité culturelle est bien à l’œuvre dans la société bulgare : comme Bernard Lory l’a montré dans plusieurs de ses ouvrages, à commencer par sa thèse57, tout ce qui porte le cachet de l’héritage ottoman y a longtemps été considéré comme le vestige d’un passé « honteux », à expurger. Ici aussi, la reconnaissance des aspects de l’identité culturelle qui demeurent une source d’embarras extérieur est rassurante quand on est dans l’entre-soi. Les exposer au grand jour reste un exercice périlleux, qui n’est toléré que lorsqu’il est pratiqué par un insider, comme Aleko Konstantinov. Le miroir que Baj Ganjo tend à la société bulgare58 est, après tout, une forme de thérapie sociale par l’art, une démarche similaire à celle de Shaw, mais « en connaissance de cause » et fondée sur la maîtrise de l’intimité culturelle, dans laquelle l’auteur bulgare s’inscrit lui-même.

  • 59  Ibid., p. 531-532. Passant en revue un grand nombre d’analyses faites du roman Baj Ganjo, Daskalov (...)

52En réalité, la frontière entre extériorité et entre-soi est plus poreuse qu’il ne paraît : la notion d’embarrassment est d’une grande plasticité et n’exclut pas le fait de brouiller consciemment cette frontière. Ce brouillage peut même devenir source d’autodérision, comme on le voit avec Baj Ganjo dont les écarts de conduite les plus saillants par rapport aux bonnes mœurs et à la « civilisation » sont situés en Europe centrale59 : à l’opéra de Vienne, chez l’homme politique et intellectuel tchèque Konstantin Jireček à Prague. C’est l’épisode dans les bains publics de Vienne – bel exemple d’embarrassment avec la juxtaposition entre Baj Ganjo et un Bulgare européanisé – qui se rapproche le plus de l’évocation des usages hygiéniques de l’eau dans L’homme et les armes. Sans surprise, les défenseurs de Shaw et de la pièce y ont recours pour relativiser l’« outrage » commis par le dramaturge irlandais.

  • 60  En bulgare : « Ima edno divo pleme na Balkanite, kădeto horata si kazvat čestita banja sled kăpan (...)

53Le même type d’autodérision est porté par l’adage, attribué à Winston Churchill : « il y a une tribu sauvage dans les Balkans où les gens se félicitent après s’être baignés »60. Plus près de nous dans le temps, cet adage – très en vogue dans les milieux éduqués bulgares à l’époque socialiste, qui a circulé (et peut-être circule toujours) au sein d’une culture urbaine underground encore peu étudiée – émanerait lui aussi d’un illustre Britannique, connu pour ses bons mots. Il n’est curieusement pas pris en compte, même par les défenseurs inconditionnels du dramaturge irlandais : est-ce un oubli, ou l’incertitude quant au statut de ce « savoir implicite » circulant uniquement entre Bulgares ?

  • 61  Taussig Michael, Shamanism, Colonialism and the Wild Man: A Study in Terror and Healing, Chicago, (...)

54La catégorie de savoir social implicite forgée par l’anthropologue Michael Taussig61 permet d’explorer plus avant l’organisation de l’intimité culturelle. Elle est appliquée à un contexte serbe par l’anthropologue néerlandais Mattijs van de Port, pour qui ce savoir

  • 62  van de Port Mattijs, Gypsies, Wars, and Other Instances of the Wild: Civilization and its Disconte (...)

[existe] à travers une nébuleuse de discours permettant de distinguer les multiples facettes du théâtre social. Il porte autant sur le présent que sur le passé et permet de lire ce qui se passe [et de relire ce qui s’est passé] à travers une grille tissée d’histoire et de politique, de représentations collectives et de préjugés stéréotypés62.

55C’est précisément cette grille de lecture, appliquée au présent et au passé, qui est déployée comme réponse à l’« outrage » porté à l’orgueil national bulgare par le montage de la pièce de Shaw signé John Malkovich. Même si l’entreprise a reçu le feu vert de la direction du Théâtre national, l’addition de deux illustres étrangers est ressentie comme une double extériorité œuvrant contre l’esprit national, voire un double mépris pour les Bulgares.

  • 63  Définie comme « la conviction [que] tout ce qui a trait au christianisme [...] est la propriété ex (...)

56Que cette extériorité culturelle, considérée comme irréconciliable avec l’essence de la nation, participe à l’outrage (à l’orgueil national) – terme central de la rhétorique ici déployée – rapproche le cas étudié du phénomène socioculturel analysé par Jeanne Favret-Saada. L’éminente ethnologue française défend la vision que, dans la société occidentale moderne et laïcisée, « blesser le sentiment religieux » est devenu un élément de langage fonctionnant de façon similaire à l’accusation de blasphème dans les sociétés prémodernes ou d’ancien régime. La perspective dans laquelle elle se place – celle de grandes mobilisations dans l’Occident global, entre 1965-1988, contre des films (et, plus récemment, des pièces de théâtre) considérés subversifs par certains milieux d’intégristes religieux – peut sembler différente de celle de notre groupe protestataire, des laïcs en principe. Cependant, l’usage accusatoire de la qualification d’outrage, et de ce qui fait outrage, est similaire, ainsi que le statut sacré ou sacralisé de ce qui est défendu contre l’outrage imaginé. Dans les deux configurations, on observe ce que Favret-Saada appelle la « propriété exclusive des significations63 » comme raison de la contestation : des significations sacralisées du christianisme d’un côté, de la nation de l’autre. Dans notre cas comme dans ceux étudiés par Favret-Saada, l’indignation et le rejet d’une œuvre d’art procèdent du point de vue que celle-ci porte atteinte à une vérité sacrée ou sacralisée.

Conclusion

57Se trouverait-on face à l’expression particulière d’un phénomène plus général : combattre la liberté de l’art au présent pour « sauver » un passé sacralisé ? L’histoire bulgare est-elle devenue une vache sacrée, ou un dogme religieux à défendre de tout blasphème ?

  • 64  Daskalov, The Making of a Nation, op. cit., p. 249-254.
  • 65  Partie d’un scandale médiatique, au printemps 2007, autour du projet scientifique porté par l’his (...)

58Le compte-rendu de l’ambiance et des actions protestataires déployées devant le Théâtre national de Sofia dans la soirée du 7 novembre 2024 a permis de saisir les contours émotionnels et symboliques d’une action de contestation politique. Quatre ressorts symboliques ont été mis au jour : le Réveil national, l’insurrection d’Avril, la guerre russo-turque de 1877-1878 ou guerre de Libération, et la guerre serbo-bulgare. Le premier a déjà été analysé sous l’aspect du « mythe national »64. Le potentiel politique du troisième ressort symbolique, lié à la fête nationale bulgare, est démontré à chaque célébration de Treti mart (le 3 mars) en Bulgarie postsocialiste, surtout pendant les dernières années, caractérisées par l’instabilité politique. Le deuxième ressort symbolique est le plus intéressant dans la mesure où il a servi de prétexte à une mobilisation national(ist)e similaire. Il s’agit de « l’affaire Batak »65, dans laquelle l’outrage – en l’occurrence, à la mémoire des victimes d’un des massacres de l’insurrection d’Avril – a été évoqué pour stigmatiser une autre initiative de collaboration avec l’extérieur (« l’Europe », les agences de financement, Open Society Foundation de Soros, etc.) perçu comme peu soucieux des valeurs de la nation. Peu importe qu’il s’agisse d’une entreprise savante, lancée par une Bulgare et un expert en anthropologie historique étranger, mais ayant de longue date la reconnaissance de ses pairs bulgares : l’objectif affiché de déconstruire un « mythe » ayant valeur de vérité historique dans l’intimité bulgare a été condamné comme un assaut contre l’orgueil national. Même sans l’évoquer explicitement, l’action protestataire devant le Théâtre national de Sofia le soir du 7 novembre 2024 et celle dans les médias et réseaux sociaux, de plus longue durée, se déploient dans une logique similaire à cette mobilisation plus ancienne, ayant recours au même vocabulaire.

59La nouveauté, c’est la mise en avant d’un nouveau ressort/événement : la guerre serbo-bulgare, élément qui renforce le récit héroïque. L’addition de cette guerre à la « Sainte Trinité » du sentiment national bulgare – une triade dominée par le récit victimaire, ne laissant que peu de place à un empowerment progressif et hésitant – transforme la triade en quatuor, et impose avec force la tonalité héroïque sur une gamme émotionnelle dominée par la souffrance. Comme d’habitude, l’usage de l’histoire est dicté par les impératifs du présent. C’est de tout cela que nous parle le sursaut contre L’homme et les armes montée au Théâtre national de Sofia, le 7 novembre 2024.

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Notes

1  Dans l’original, les « sensibilités religieuses blessées » : Favret-Saada Jeanne, Les sensibilités religieuses blessées – christianisme, blasphème et cinéma, 1965-1988, Paris, Fayard, 2017. Ouvrage utile à plus d’un titre pour notre analyse, notamment la notion de blasphème appliquée à des faits d’art et de culture.

2  La liste des interprètes n’occupe qu’une partie infime des six doubles-pages du livret : on y trouve surtout des textes relatifs à l’histoire de la pièce, à la mise en scène, une notice biographique du traducteur Stojan Čaprazov, ainsi qu’un extrait de la préface de Maria Todorova à cette récente traduction bulgare de la pièce qui fait désormais autorité. On y reviendra.

3  Le premier qui se penche sur la question est Samuel A. Weiss, dans son article « Shaw, “Arms and the Man”, and the Bulgarians », Shaw, vol. 10, 1990, p. 27-44. Maria Todorova, dans Imagining the Balkans (updated edition, Oxford, Oxford University Press, 2009 [1997], p. 111-114), s’interroge à son tour sur le décalage entre intentions de l’auteur et réception de la pièce. Voir aussi Tchaprazov Stoyan, « The Bulgarians of Bernard Shaw’s Arms and the Man », Shaw, vol. 31, no 1, 2011, p. 71-88.

4  L’idée a été le plus clairement exprimée dans la pétition en ligne intitulée « Sprete pozora ! » [Arrêtez le déshonneur !] (https://www.peticiq.com/459930, consulté en mai 2025) lancée par « Kuberov vojn » et « VZRO Vărtop » (voir infra). L’outrage est ainsi explicité : « Orăžijata i čovekăt na irlandeca Bărnard Šou ot dalečnata 1894 g. osmiva podviga na bălgarite pri Slivnica, izkarva vojnicite ni pijanici, a narodăt (sic !) ni – varvarski, negramoten, prost i nekăpan » [‘Arms and the Man’ de l’Irlandais Bernard Shaw de la lointaine 1894 se moque de l’exploit des Bulgares à Slivnitsa, dépeint nos soldats en ivrognes, et notre peuple – comme des barbares, incultes, simples et sales] (les termes en gras sont soulignés dans l’original).

5  Les organisations ayant lancé la pétition sont clairement identifiées comme nationalistes : « Kuberov vojn » [Guerrier de Kuber] – clin d’œil à la primauté des Protobulgares dans la constitution de la nation bulgare – et « VZRO Vărtop » reprenant le nom de l’organisation des Bulgares exilés des « Confins occidentaux » annexés à la Serbie après la Première Guerre mondiale. Pour plus de détails, voir Simeonova Elitsa, Veleva Damiana, « Prečat im bežanci, vaksini, ‘čuždi agenti’, sega i piesa. Koi sa horata zad protesta pred Narodnija teatăr » [Ils se disent gênés par les réfugiés, les vaccins, les « agents étrangers », maintenant par une pièce. Qui sont les gens derrière l’action protestataire devant le Théâtre national ?], Svobodna Evropa, 8 novembre 2024, en ligne : https://www.svobodnaevropa.bg/a/koi-sa-organizatsiite-zad-aktsiyata-sreshtu-piesata-v-narodniya-teatar/33193969.html (consulté en juin 2025). D’autres soulignent l’appui d’organisations pro-russes et anti-LGBTQ : Tripney Natasha, « Malkovich vs the nationalists: Theater under attack in Bulgaria », Café Europa, 13 décembre 2024, en ligne : https://natashatripney.substack.com/p/malkovich-vs-the-nationalists-theatre (consulté en mai 2025).

6  Notion clé de la vision patriotique, elle émerge en concomitance du « Réveil national » bulgare : sur cette période historique et son traitement politique, voir Daskalov Roumen, The Making of a Nation in the Balkans. Historiography of the Bulgarian Revival, Budapest/New York, CEU Press, 2004.

7  Ainsi l’Union bulgare des écrivains (Săjuz na bălgarskite pisateli, SBP) publie dès le 12 octobre une déclaration (https ://sbp.bg/%d0%bf%d0%be%d1%81%d1%82%d0%b0%d0%b2%d0%b5%d0%bd%d0%b0%d1%82%d0%b0-%d0%be%d1%82-%d0%b4%d0%b6%d0%be%d0%bd-%d0%bc%d0%b0%d0%bb%d0%ba%d0%be%d0%b2%d0%b8%d1%87-%d0%bf%d0%b8%d0%b5%d1%81%d0%b0-%d0%be/), à laquelle se joint l’Union des journalistes bulgares (https://sbj-bg.eu/article/details/58938). Pour des réactions à cette rhétorique d’un autre temps, voir : https://www.svobodnaevropa.bg/a/dzhon-malkovich-burnard-shou-naroden-teatur-balgarski-pisateli-protest/33181029.html ; https://www.ploshtadslaveikov.com/sbp-iska-dzhon-malkovich-da-se-maha-ot-balgariya/ (liens consultés en mai 2025).

8  Bien analysé et déconstruit par Detchev Stefan, « Piesata na Bărnard Šou, vojnata, kăpaneto i svobodata » [La pièce de Bernard Shaw, la guerre, le lavage/le bain et la liberté], Svobodna Evropa, 9 novembre 2024, en ligne : https://www.svobodnaevropa.bg/a/barnard-shou-piesa-protest-politika/33195778.html (consulté en mai 2025).

9  Le célèbre texte « The thick description » est cité dans sa traduction française : Geertz Clifford, « La description dense. Vers une théorie interprétative de la culture », Enquête, no 6, 1998, p. 73-105 (57-72), p. 84 pour la citation.

10  Nous retenons la définition du « balkanisme » en tant que « discourse about an imputed ambiguity » (Todorova, Imagining, op. cit., p. 17), en précisant : « …a specific discourse, [balkanism] molds attitudes and actions toward the Balkans and could be treated as the most persistent form of ‘mental map’ in which information about the Balkans is placed, most notably in journalistic, political, and literary output » (ibid., p. 193).

11  Michael Herzfeld la définit comme « the recognition of those aspects of cultural identity that are considered a source of external embarrassment but that nevertheless provide the insider with their assurance of common sociality, the familiarity with the bases of power » (Herzfeld Michael, Cultural Intimacy. Social Poetics in the Nation-State, New York, Routledge, 1997, p. 3 ; voir aussi p. 12-14).

12  (GV) Je remercie Rossitsa Gradeva de m’avoir tenue au courant des informations concernant les événements devant le Théâtre circulant en temps réel sur les réseaux sociaux. Notre échange à vif sur WhatsApp a aidé à restituer le déroulé des faits exposés dans la section « Ambiance ». Des publications qui en rendent compte, voir surtout Nikolov Toni, « Bărnard Šou, Malkovič, i obidenite » [Bernard Shaw, Malkovich, et les blessés], kultura.bg, 14 novembre 2024, en ligne : https://kultura.bg/web/бърнард-шоу-малкович-и-обидените/ (consulté en mai 2025).

13  Il faut dire que le terme bulgare bezrodnik (littéralement, sans-patrie, mais aussi sans-parentèle) a une connotation négative puissante alors que le terme français apatride a une connotation plutôt juridique.

14  Noms du ministre de la Culture et du directeur du Théâtre. Si, normalement, les noms des ministres sont connus du grand public, tel n’est pas le cas de ceux des directeurs de théâtres et autres institutions culturelles. Nommer le directeur du Théâtre est d’évidence l’expression d’une volonté de désigner à la vindicte patriotique la personne ayant validé la décision de monter la pièce et pris la défense du metteur en scène J. Malkovich.

15  Voir Gradeva Rossitsa, « Conversion to Islam in Bulgarian Historiography: An Overview », dans Jørgen Nielsen (dir.), Religion, Ethnicity and Contested Nationhood in the Former Ottoman Space, Leiden-Boston, Brill, 2012, p. 187-222 (190-191, 209, 219).

16  Traduit en français par Les cent frères de Manol (trad. Ivan Obbov), Arles, Actes Sud, 1980, le titre peut être traduit comme « Temps de partage » ou « Temps de la rupture ». Cette dernière traduction est proposée par Vrinat-Nikolov Marie, « Bulgarie », dans Francine Rouby (dir.), Europe : histoire, nations, identités, Paris, Ellipses, 2013, p. 507-529 (520). Dans un article qui retrace l’influence de l’œuvre et les débats autour du film, Maria Todorova propose la traduction « Time of Parting » (Todorova Maria, « Conversion to Islam as a Trope in Bulgarian Historiography, Fiction and Film », dans Balkan Identities. Nation and Memory, New York, New York University Press, 2004, p. 129-157).

17  Cette réflexion est inspirée d’une discussion (GV) en aparté avec Bernard Lory qui a comparé l’usage bulgare récent de « janissaires » à la connotation négative de ce terme en Grèce après la guerre civile (1946-1949) s’agissant des enfants des villages andartiko (des résistants communistes) transférés dans les pays du bloc communiste et qualifiés de « nouveaux janissaires ».

18  La traduction proposée respecte la scansion en trois syllabes. Sur le plan sémantique, héros semble plus approprié comme traduction de « junak », évoquant le vocabulaire du poète Dobri Čintulov (cf. infra et note 23).

19  Plus précisément, la victoire remportée contre l’Allemagne en quart de finale, le 10 juillet 1994. Ce match victorieux provoque un sursaut d’orgueil national clamé dans la rue, où ce slogan est né, repris par des dizaines de milliers de personnes lors de célébrations spontanées.

20  Voir par exemple Bromberger Christian, Passion football. Anthropologie d’une pratique et d’un spectacle, Saint-Étienne, Éditions Créaphis, 2022.

21  Dans le même sens, on peut évoquer le rôle des matchs de l’équipe de foot belgradoise Crvena Zvezda (Étoile rouge) dans l’échauffement nationaliste serbe du début des années 1990 : voir Čolović Ivan, Politics of Identity in Serbia. Essays in Political Anthropology, New York, New York University Press, 2002, p. 259-286.

22  Le texte de la chanson est une poésie de Dobri Čintulov (1822-1886), poète, enseignant et compositeur de musique de l’époque du Réveil national bulgare. Cette courte poésie, datée de 1862, fait partie des trois œuvres emblématiques de ce poète – qualifiées de « révolutionnaires » et associées au sursaut national – qui sont étudiées depuis plus d’un siècle dans l’école élémentaire bulgare.

23  L’épisode se déroule dans le cadre de l’insurrection d’Avril (1876), considérée comme un sommet de l’héroïsme du peuple bulgare et l’expression de l’esprit national en train de s’affirmer : nous adoptons le « A » majuscule soulignant l’importance de l’événement du point de vue bulgare. Pour le traitement historiographique et politique de cette insurrection, voir Daskalov, The Making of a Nation, op. cit., p. 197-207 ; pour le traitement de la figure de Botev, ibid., p. 138-143, 184-188.

24  C’est précisément Bernard Lory qui a démontré la violence de cet événement : Lory Bernard, « Une sortie de violence occultée : la Bulgarie de juin 1876 à avril 1877 », Balkanologie, vol. VIII, no 1, 2004, p. 151-165.

25  Rappelons que la guerre serbo-bulgare se termine avec la signature du traité de paix de Bucarest, le 19 février / 3 mars 1886, traité plutôt décevant après les succès remportés sur le champ de bataille.

26  Débats remontant à la création de la pièce : voir Satran David, « The Chocolate Cream Soldier and the “Ghastly Failure” of Bernard Shaw’s “Arms and the Man” », Shaw, vol. 28, 2008, p. 11-33 ; Tchaprazov, “The Bulgarians”, art. cité.

27  Fondée en octobre 1884, cette organisation britannique se donne pour objectif de promouvoir les principes de la démocratie sociale et d’un socialisme démocratique réformiste, évitant la violence révolutionnaire. Elle attire immédiatement des figures publiques comme les écrivains G. B. Shaw et H. G. Wells, la théosophe Annie Besant, la future fondatrice du mouvement des suffragettes Emmeline Pankhurst, et bien d’autres. En 1895, la société fonde la célèbre London School of Economics.

28  Le seul événement ayant pu faire entendre le nom du peuple (les Bulgares) plus que du pays (la Bulgarie n’existe pas à ce moment en tant qu’unité politique autonome), c’est l’insurrection d’Avril déjà mentionnée, en particulier les violences dont s’accompagne son écrasement par l’armée ottomane et les irréguliers musulmans, dénoncées comme des « horreurs bulgares » par Lord William Gladstone dans son pamphlet « Bulgarian horrors and the question of the East » (1876). Sur l’impact de ce pamphlet, voir Rodogno Davide, Against Massacre: Humanitarian Interventions in the Ottoman Empire, 1815-1914, Princeton, Princeton University Press, 2011, p. 151-155. Pour Shaw, ce n’est pas un appel humanitaire, mais de l’hypocrisie politique : cf. Tchaprazov, « The Bulgarians », art. cité, p. 84.

29  Voir Grene Nicholas, « Shaw in Ireland: Visitor or Returning Exile? », Shaw, vol. 5, 1985, p. 45-62.

30  Weiss, « Shaw… and the Bulgarians », art. cité, p. 36 ; selon l’éminent expert de B. Shaw, l’écrivain lut sa pièce à l’amiral et à l’émigré révolutionnaire russe Stepniak.

31  Ibid., p. 40-42.

32  C’est au cours de la bataille de Balaklava, le 25 octobre 1854, que la Light Brigade, sous le commandement de Lord Cardigan, est lancée à l’assaut des positions russes, défendues par l’artillerie. Au début, le général en chef Lord Raglan s’émerveille devant un Lord Cardigan « aussi courageux et fier qu’un lion ». Cet héroïsme insensé se paie de lourdes pertes, infligées par les canons russes : en quelques minutes, la Brigade légère laisse 113 morts et 247 blessés sur le terrain. Ce fait d’armes est immortalisé par une poésie de Lord Alfred Tennyson de la même année (https://www.poetryfoundation.org/poems/45319/the-charge-of-the-light-brigade) et un film de Tony Richardson (1968).

33  Cf. Tchaprazov, « The Bulgarians », art. cité, p. 79 et 85.

34  Dans l’acte II, Sergius s’exclame : « Oh, la guerre ! La guerre ! C’est le rêve des patriotes et des héros ! », mettant sur le même plan les deux faits de société les plus critiqués par Shaw.

35  Voir à ce sujet Satran, « The Chocolate… », art. cité, p. 13 : « call[ing] attention to chocolate’s rapidly changing cultural role in late XIXth century Britain… » et son analyse centrée sur le chocolat, p. 13-14.

36  Voir Sauer David K., « “Only a woman” in Arms and the Man », Shaw, vol. 15, 1995, p. 151-166.

37  Rappelons que l’interprétation de ce personnage fut confiée à Florence Farr, comédienne très en vue dans le West End et amie intime de Shaw à l’époque de la création de la pièce. Ibid., p. 155.

38  En font également partie les pièces Candida (1894), L’homme du destin (1895) et On ne peut jamais dire (1896), toutes publiées ensemble sous cette dénomination commune en 1898.

39  Pour la petite histoire, à l’apparition de Shaw, il n’y eut qu’un seul spectateur pour le huer ; à quoi l’auteur répondit : « Tout à fait d’accord, mon ami, mais pourquoi ne sommes-nous que deux contre tous les autres ? ». Sur cet épisode et l’accueil de la première, voir Satran, « The Chocolate… » art. cité, p. 11-12.

40  Voir Weiss Samuel, « Bernard Shaw’s further letters to Siegfried Trebitsch », Shaw, vol. 20, 2000, p. 221-245.

41  Détails concernant la censure autrichienne de la pièce dans Weiss, « Shaw… and the Bulgarians », art. cité, p. 28-31.

42  Voir Weiss Samuel, « Bernard Shaw’s Legal battles in Hungary », Angol Filológiai Tanulmányok /Hungarian Studies in English, vol. 20, 1989, p. 5-14.

43  Voir le detail dans Weiss, « Shaw… and the Bulgarians », art. cité, p. 31-32 ; Todorova, Imagining, op. cit., p. 114.

44  Weiss, « Shaw… and the Bulgarians », art. cité, p. 31-32.

45  Le texte est reproduit dans Weiss, « Shaw… and the Bulgarians », art. cité, p. 33-34 ; cf. Tchaprazov, « The Bulgarians », art. cité, p. 80.

46  Weiss, « Shaw… and the Bulgarians », art. cité, p. 35.

47  Todorova, Imagining, op. cit., p. 113-114.

48  Weiss, « Shaw… and the Bulgarians », art. cité, p. 34-35.

49  La lettre et les réflexions de Kamenova postérieures à cet échange donnèrent lieu à un texte tardif, « Otgovorăt na Šou » [La réponse de Shaw], publié dans son dernier ouvrage, Kamenova Anna, Nezabravimoto [L’inoubliable], Sofia, Bălgaski pisatel, 1985, p. 527-531, reproduit par Benbasat Albert, « “Oražijata i čovekăt”, Anna Kamenova i … faktite » [« L’homme et les armes », Anna Kamenova, et … les faits], kultura.bg, 19 novembre 2024, en ligne : https://kultura.bg/web/%D0%BE%D1%80%D1%8A%D0%B6%D0%B8%D1%8F%D1%82%D0%B0-%D0%B8-%D1%87%D0%BE%D0%B2%D0%B5%D0%BA%D1%8A%D1%82-%D0%B0%D0%BD%D0%BD%D0%B0-%D0%BA%D0%B0%D0%BC%D0%B5%D0%BD%D0%BE%D0%B2%D0%B0-%D0%B8/ (consulté en mai 2025).

50  Ici, Shaw reproduit certains arguments de sa lettre au Berliner Tageblatt : Weiss, « Shaw… and the Bulgarians », art. cité, p. 34.

51  Kamenova Аnna, « Humorăt na bezhumornite » [L’humour de ceux sans humour], dans Kultura i kritika. čast I: Kritičeski zigzagi [Culture et critique, Partie I : Zigzags critiques], dir., préface et rédaction Albena Vačeva, Varna, LiterNet, 28 juin 2002, https://liternet.bg/publish5/akamenova/humor.htm (consulté en mai 2025). Voir aussi Benbasat, « “Oražijata i čovekăt” », art. cité.

52  Position relayée par Benbasat, « “Oražijata i čovekăt” », art. cité.

53  Voir par exemple l’article de Roth Juliana, « “Orăžijata i čovekăt” na Bărnard Šou i bălgarskata bolka » [L’homme et les armes de Bernard Shaw et la douleur bulgare], kultura.bg, 16 décembre 2024, en ligne : https://kultura.bg/web/оръжията-и-човекът-на-бърнард-шоу-и/ (consulté en mai 2025), qui reproche à Shaw une indue « appropriation culturelle » et son insensibilité à la « communication interculturelle ».

54  Todorova, Imagining, op. cit., p. 114: « It was not, however, trifles over soap and water that upset his Balkan audience. […] In fact, the nineteenth-century Balkan states were all products of a passionate and reckless nationalism, this quintessentially romantic ideology, for which Shaw’s rationalism had no patience. Shaw’s “anti-romantic comedy” was a frontal attack on the very essence of the Balkans. »

55  « Orăžijata i čovekăt », programme officiel, p. 6-7. La comparaison entre les effets des œuvres des deux auteurs est également présente dans Tchaprazov, « The Bulgarians », art. cité, p. 88 ; et chez Nikolov, « Bărnard Šou », art. cité.

56  Herzfeld, Cultural Intimacy, op. cit, p. 3 (la citation est développée à la note 12).

57  Lory Bernard, Le sort de l’héritage ottoman en Bulgarie. L’exemple des villes bulgares, 1878-1900, Istanbul, Isis, 1985.

58  Daskalov Roumen, « Modern Bulgarian Society and Culture through the Mirror of Bai Ganio », Slavic Review, vol. 60, no 3, 2001, p. 530-549.

59  Ibid., p. 531-532. Passant en revue un grand nombre d’analyses faites du roman Baj Ganjo, Daskalov souligne la « reconnaissance », tout comme la « honte », face à l’expression désinhibée des caractéristiques culturelles et/ou « nationales » peu reluisantes dont le héros d’Aleko Konstantinov est porteur (ibid., p. 533-539).

60  En bulgare : « Ima edno divo pleme na Balkanite, kădeto horata si kazvat čestita banja sled kăpane ». Pour certains, l’attribution de la phrase à Churchill a une assise historique réelle : la campagne des Dardanelles en 1915-1916, lorsque le futur homme politique, commandant de l’armée britannique, est en contact immédiat avec « les Balkans ».

61  Taussig Michael, Shamanism, Colonialism and the Wild Man: A Study in Terror and Healing, Chicago, University of Chicago Press, 1987, p. 394.

62  van de Port Mattijs, Gypsies, Wars, and Other Instances of the Wild: Civilization and its Discontent in a Serbian Town, Amsterdam, Amsterdam University Press, 1998, p. 101 pour la citation.

63  Définie comme « la conviction [que] tout ce qui a trait au christianisme [...] est la propriété exclusive des croyants et surtout des autorités religieuses qui parlent en leur nom et qui, seules, sont compétentes pour dire leur signification, programmer leur représentation, et juger celles que produisent les profanes qui se hasardent à cet exercice. » : Favret-Saada Jeanne, « Les sensibilités religieuses blessées », L’Homme, no 221, 2017, p. 147-166 (155).

64  Daskalov, The Making of a Nation, op. cit., p. 249-254.

65  Partie d’un scandale médiatique, au printemps 2007, autour du projet scientifique porté par l’historien et anthropologue autrichien Ulf Brunnbauer et la doctorante bulgare en histoire de l’art de l’Université libre de Berlin Martina Baleva, « l’affaire Batak » se répercute jusqu’aux plus hauts niveaux du pouvoir politique. De la littérature considérable consacrée à cette affaire et à ses protagonistes, nous retenons Ragaru Nadège, « Usages politiques du passé et controverses historiographiques en Bulgarie : le cas du “massacre de Batak” », Le Courrier des pays de l’Est, no 1067, 2008, p. 82-87.

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Table des illustrations

Titre Illustration 1
Légende Visuel de la pétition demandant l’interdiction de la pièce.
Crédits Pétition en ligne « Sprete pozora ! » [Arrêtez le déshonneur !] (https://www.peticiq.com/​459930).
URL http://journals.openedition.org/balkanologie/docannexe/image/7605/img-1.jpg
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Pour citer cet article

Référence électronique

Galia Valtchinova et Monique Prunet, « En relisant G. Bernard Shaw « Dans la peau de John Malkovich » : L’homme et les armes au Théâtre national de Sofia, novembre 2024 »Balkanologie [En ligne], Vol. 20 n° 2 | 2025, mis en ligne le 30 décembre 2025, consulté le 17 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/balkanologie/7605 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16cr9

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Auteurs

Galia Valtchinova

Université de Toulouse Jean-Jaurès ; CETOBaC/ EHESS
gvaltchi[at]univ-tlse2.fr

Articles du même auteur

Monique Prunet

Université Paris IV Sorbonne
monique348[at]aol.com

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