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Les Tsiganes des Balkans (1280-1914). Documents rassemblés, traduits et commentés par Bernard Lory

Paris, Les Belles Lettres, 2024, 678 p.
Méropi Anastassiadou
Référence(s) :

Les Tsiganes des Balkans (1280-1914), documents rassemblés, traduits et commentés par Bernard Lory, Paris, Les Belles Lettres, 2024, 678 p.

Texte intégral

  • 1  Ce texte s’appuie sur une présentation faite le 10 octobre 2024 lors d’une séance des « Débats du (...)

1Les étudiantes et les étudiants qui ont eu la chance de suivre à l’Inalco les cours de Bernard Lory se souviennent bien du magnétisme qu’exerçaient ses enseignements sur l’histoire des Balkans1. Le cours commencé, même les plus bavards et les plus distraits se concentraient pieusement sur le récit-narration qui se dépliait devant eux. D’ailleurs, ce n’était pas l’histoire des Balkans – trop compliquée, trop fragmentée – qui les attirait, mais la manière dont l’enseignant savait prêter vie à des documents vieux de près de deux siècles, mettant en évidence des détails invisibles mais combien essentiels, tout en scrutant minutieusement les mots et leur évolution. C’est ce charisme de l’analyse et de la clarté qui remplissait ses salles de cours d’un public attentif.

2Inconditionnel de la précision et de la source primaire, Bernard Lory a étudié des nombreux aspects de l’espace balkanique à l’époque ottomane. Les populations dites « minoritaires » font partie des thèmes visités à plusieurs reprises dans ses recherches.

  • 2  Lory Bernard, « La politique minoritaire de l’Empire ottoman envers les Aroumains », dans Dušan Ba (...)
  • 3  Lory Bernard, « Circulation des mots et des idées entre Bulgarie et Occident : le terme Pomak (183 (...)

3Le temps efface les traces de ceux qui vivent sans paraître, qui n’ont pas de voix, ou ceux qui se retrouvent assis entre deux chaises, indécis et sans pouvoir (ou vouloir) faire des choix. Tel est le sens des travaux que Bernard Lory a consacrés à des communautés comme les Aroumains2 ou les Pomaks3. Dans les deux cas, il s’agit de peuples que l’avènement des nationalismes au xixe siècle a fini par marginaliser. Dans le giron du millet grec et du patriarcat de Constantinople, les Aroumains (Valaques) ont eu du mal à adhérer au projet de la nouvelle Hellade qui se construisait à partir des années 1830. La politique ottomane de fragmentation de la composante non musulmane (gayr-i müslim) leur a offert une certaine visibilité. Quant aux Pomaks, terme utilisé pour désigner les musulmans bulgarophones, ils sont aussi, comme le démontre Lory, à la fois des rescapés du monde ottoman et des excroissances des États-nations.

4À n’en pas douter, le livre consacré à la longue histoire des Tsiganes des Balkans s’inscrit dans la continuité de cet intérêt pour les peuples des marges. Il dit aussi la volonté de l’auteur de rendre visible l’invisible.

5La préparation de cet ouvrage, qui brasse une histoire de plus de six siècles, a dû être un voyage extraordinaire pour Bernard Lory. Cette période de collecte et d’analyse de documents lui manque probablement déjà, tant il est vrai qu’une fois publié un livre n’appartient plus à son auteur…

6D’après ce qu’il nous dit dans son introduction, Bernard Lory a commencé ce voyage pour « rendre justice ». Pour rendre aux Tsiganes des Balkans le passé et l’histoire que les idées préconçues ne leur reconnaissaient pas. Pour les sortir de l’immuabilité et de l’anhistoricité qui leur sont attribuées. Pour déconstruire cette vision des Tsiganes vivant dans une bulle intemporelle qui ne peut que révolter l’historien.

7Le livre s’ouvre avec trois épigraphes qui résument l’essentiel des clichés relatifs aux Tsiganes : peuple d’« étrangers errants » insensibles aussi bien au temps qui passe, à l’espace ou au climat qui change ; peuple heureux, car sans histoire. Ces trois citations constituent le principal front sur lequel s’est déployé l’auteur. Parce qu’il les croise dans ses pérégrinations livresques depuis de nombreuses années, Bernard Lory sait que les Tsiganes ont toujours été immergés dans les sociétés qui les entouraient ; qu’ils étaient adaptés à leur environnement ; qu’ils en faisaient partie.

8Le temps et l’espace étudiés dans cette anthologie commentée sont vastes : les textes présentés vont de la fin du xiiie siècle au début du xxe, soit un parcours de six siècles, sans oublier la mention d’un document du xie siècle, mais dont la validité est contestée par les tsiganologues. Quant aux « Balkans », Bernard Lory veille à les délimiter à travers les noms des États-nations actuels, formés dans le sillage de la fin des empires dont ils sont issus : il s’agit de la Grèce, l’Albanie, la Bulgarie, la Turquie (du moins, sa partie européenne), la Macédoine du Nord, la Serbie, le Kosovo, le Monténégro, la Croatie, la Bosnie-Herzégovine. En revanche, la Roumanie, la Hongrie, la Slovénie et l’Ukraine (sic), nous dit-il, n’ont pas été prises en compte. Attentif aux mots, libre dans l’utilisation de sa plume, l’auteur précise qu’à partir de 1914, la notion de « Balkans ottomans » perd de sa signification.

9Dans cette même introduction, Lory explique pourquoi il a opté pour l’ethnonyme « tsiganes ».

C’est un des ethnonymes les plus anciennement attestés dans la zone balkanique… et il est en usage parmi tous les peuples de la région (p. 9).

10Il ne s’agit pas d’un axiome. Les premières apparitions du terme « tsigane » dans les Balkans sont un thème dominant de la première partie du livre. L’auteur présente de manière érudite plusieurs d’entre elles (dont certaines très anciennes). Ce faisant, l’historien Lory les met aussi en doute, finissant par démonter les certitudes concernant la « première apparition » du terme, notamment en Bulgarie ou en Serbie. Ainsi du mot « c’ngarije », longtemps confondu avec « tsigane », mais qui désigne en fait les fabricants de bottes (p. 48) ; aujourd’hui encore, le mot çangar désigne en turc ce métier, alors qu’en Grèce τσαγκάρης est le cordonnier.

11Reste à noter qu’au terme de la première partie, le lecteur ne sait toujours pas avec précision quand le terme « tsigane » est apparu dans la zone étudiée. Manifestement, Lory ne cherche pas à clarifier le mystère, mais à apporter des éléments pour nourrir le débat.

12De toute façon, cette question de la « première apparition », qui fournit pourtant un exemple d’érudition et d’approche historienne, est bien accessoire. Clairement énoncé dès le début de l’ouvrage, l’objectif est de restituer aux Tsiganes des Balkans leur mémoire et de les replacer dans l’histoire.

13Pour ce faire, l’auteur va à la chasse aux sources primaires et s’investit de la mission d’« arracher la mauvaise herbe » en « corrigeant » les informations fantaisistes qui se sont répandues, recopiées, d’ouvrage en ouvrage. Ces sources primaires datent, en grande partie, de la période ottomane. La pénurie des documents antérieurs amène à se demander si l’immigration des Tsiganes en Europe a précédé ou non la conquête ottomane. De facto, note Lory, des matériaux (écrits) existent à partir de l’époque ottomane. Mais même pendant cette ère des sultans, l’information reste diffuse, disparate, émiettée. C’est la raison pour laquelle l’auteur appelle les ottomanistes à la veille scientifique pour repérer et répertorier. Élargir la base documentaire revient à sortir de l’anecdotisme. Et le seul moyen de sortir de l’anecdotisme, nous dit Bernard Lory, c’est toujours plus d’anecdotes (p. 622).

14Outre la documentation administrative et judiciaire (cadi), les récits de voyageurs ou les rapports de missionnaires ont aussi été fouillés. Pour ce qui est de la documentation ottomane, le plus souvent l’ouvrage propose la traduction en français d’une traduction depuis l’ottoman vers une des langues balkaniques maîtrisées par l’auteur. En revanche, les sources « folkloriques » concernant les tsiganes ont été écartées. De même que les matériaux relevant de l’histoire des représentations. Lory s’en explique dans son introduction : il y a eu beaucoup de travaux sur ces aspects, pas besoin d’y revenir. Il laisse ainsi consciemment de côté ce qui est de l’ordre de la « perception » au profit de ce qu’il considère comme « factuel ». Même si le choix est assumé, difficile de ne pas souligner que, dans un empire multiculturel comme celui des Ottomans, les relations entre communautés sont faites aussi des « regards » que les unes portent sur les autres et que ces « regards » font pleinement partie du fonctionnement de la société.

15Ainsi qu’il a déjà été noté, cet ouvrage de 678 pages (typographie serrée !) se présente comme une anthologie commentée. L’auteur ne va pas jusqu’à la synthèse, il ne procède pas à l’articulation de ses divers documents, il ne termine pas le puzzle. Pourquoi ? « Par orgueilleuse humilité », nous répond-il, et « par respect pour les Rroms balkaniques ». Nous, lecteurs et lectrices, comprenons que c’est peut-être aussi pour laisser les choses et les portes ouvertes, inviter d’autres ouvriers sur ce chantier, ne pas clore le dossier.

16Un axe majeur de l’ouvrage est la question de la visibilité (ou non) des Tsiganes dans les matériaux écrits. Pourquoi, alors qu’ils sont dans les Balkans plus nombreux qu’ailleurs, sont-ils absents des études historiques ? Ils sont signalés, mais pas vus. Selon Bernard Lory, une des raisons pourrait être, surtout pour les xviiie et xixe siècles, l’absence de projet national et de revendication territoriale. L’argument est fort. L’invisibilité est certes due à la non-revendication. Mais elle reflète aussi leur positionnement sur l’échelle sociale. Les Tsiganes sont des marginaux (ce qui ne veut pas dire « exclus », p. 623). En effet, depuis les dernières décennies du xxe siècle, ils sont abordés principalement par les « études subalternes ».

17Quoi qu’il en soit, l’administration ottomane ne les ignore guère. Bien au contraire, elle veille, au moyen de dénombrements et d’inventaires, à les compter et à les identifier soigneusement. Ainsi, un registre sur plusieurs pages, daté de 1523 et conservé dans les Archives de la Présidence du Conseil à Istanbul (Başbakanlık Osmanlı Arşivi) (p. 136), recense 13 000 « familles » (certainement des « foyers fiscaux », hane, dans l’original, probablement transformés en « familles » lors de la traduction en langue balkanique utilisée par Lory), soit (selon les estimations de Lory) environ 65 000 individus. Ce document est précieux à plus d’un titre. Suivant une inscription spatiale des « familles » ainsi inventoriées, il donne à voir une géographie de la présence des Tsiganes à travers les Balkans. Il souligne aussi que ceux-ci, enregistrés dans un lieu, sont plus ou moins sédentarisés.

18Dans un autre long document du début du xvie siècle (p. 136), Tsiganes musulmans et Tsiganes chrétiens sont réunis au sein d’une même communauté (cemaat-i çingene), même si les impôts et taxes qu’ils paient varient selon leur appartenance religieuse. Ne faut-il pas voir dans le choix de l’administration de les regrouper l’idée que les Tsiganes étaient un peuple, tout compte fait, « volatile » certes et pratiquant une grande mobilité – y compris identitaire ? On constate aussi, avec ce document, que l’État ottoman ne reconnaissait pas aux Tsiganes un statut de « nation » (millet), mais s’en tenait à la notion de communauté (cemaat).

19La frustration que génère ce type de sources est grande, en raison de leur caractère statique. Si elles illustrent avec précision un moment donné, elles ne permettent pas, en revanche, de cerner les évolutions dans le temps de l’instantané qu’elles procurent. L’absence de continuité qui empêche l’approche dynamique des phénomènes met en évidence l’aspect fragmentaire du puzzle « les tsiganes des Balkans » et donne raison à Bernard Lory, qui incite les chercheurs à aller plus loin.

20L’identité tsigane est un autre thème majeur de l’ouvrage. Là encore, l’auteur ne tranche pas, les chantiers restent actifs. Dans le sillage d’Alexandre Paspatis, un médecin grec d’Istanbul du xixe siècle qui a laissé une étude importante sur « les bohémiens de l’Empire ottoman », qui avance que « la véritable histoire de la race des Tsiganes est dans l’étude de leur idiome », Lory souligne l’importance des études linguistiques. Il note, avec Paspatis, la grande diversité des lexiques tsiganes et les variations internes au rromani telles qu’on peut les entendre dans les environs d’Istanbul et dans les provinces (p. 494). Ailleurs (p. 624), il remarque qu’avec le temps une part importante des Tsiganes balkaniques (un tiers ?) se sont éloignés du rromani pour s’exprimer en turc, bulgare, albanais, etc. Cela le conduit à poser une question incontournable : « que reste-t-il de la tsiganité ? autour de quoi va-t-on l’articuler ? » Soulever le problème ne revient cependant pas à le résoudre : comme sur bien d’autres points, le dossier reste ouvert.

21La question de l’évolution de cette identité pendant les six siècles que couvre l’anthologie commentée de Bernard Lory demeure, sans que l’on sache clairement si ce sont les mêmes éléments qui la définissent au xiiie et au xixe siècle. In fine, faute de synthèse, il est difficile de dire si ce survol dynamique (de sources disparates) a permis d’esquisser les changements.

22Reste à signaler que le tableau composé par Bernard Lory est fait essentiellement des regards des autres sur les Tsiganes. Qu’en est-il des Tsiganes vus (et racontés) par eux-mêmes ? Quel est leur propre regard sur les autres ? L’auteur note – plusieurs fois – que les vestiges écrits sont rarissimes. Cette pénurie de sources est d’autant plus handicapante que cerner la façon dont les Tsiganes se considéraient dans les sociétés dans lesquelles ils vivaient (ne serait-ce qu’à travers des sources secondaires) aurait permis une mise en perspective holistique, atténuant le caractère fragmenté de leur longue histoire.

23Ces remarques générales faites, quelques points spécifiques méritent d’être évoqués, afin de faire ressortir, de façon indicative, certaines problématiques centrales du livre.

24Tout d’abord, la question du service militaire. L’ouvrage contient plusieurs documents sur ce thème, datés de différents moments des six siècles étudiés. Parce que service militaire rime avec loyauté et allégeance, les Ottomans n’ont jamais admis l’idée que les non-musulmans (infidèles au sens propre et figuré) puissent être inclus dans les forces combattantes. Même pendant la Première Guerre mondiale, lorsque le service militaire était devenu obligatoire pour tout le monde et que le bedel (taxe d’exemption) était théoriquement supprimé, chrétiens et juifs ont été en grande partie orientés vers les bataillons de travail : il restait inconcevable de leur confier des armes. S’agissant des Tsiganes non musulmans, la question ne se pose même pas. Mais les documents présentés par Bernard Lory, qui concernent des moments très différents de la longue période prise en compte, relèvent, presque tous, que les Tsiganes musulmans sont tout aussi indésirables dans l’armée.

  • 4  Reaya : littéralement « troupeau » ; dans la réalité ottomane le terme désigne les couches laborie (...)

25Ainsi, dans la région de Plovdiv, à la fin du xviiie siècle, lorsqu’on cherche à constituer un corps de levent (fantassins légers et infanterie navale), on est prêt à recruter tout le monde, « à l’exception des Tsiganes, des malades, des faibles, des aveugles, des sourds-muets » (p. 305). Deux siècles et demi auparavant (1540), le code pénal ottoman assimilait les Tsiganes aux lépreux. Dans un autre texte (p. 366), daté du début du xixe siècle, il est clairement demandé que les voituriers des chariots à bœufs ne soient en aucun cas des Tsiganes « mais des musulmans ou à la rigueur des reayas4 ». De manière répétée, Bernard Lory note que dans le monde balkanique les Tsiganes ont été des marginaux, souvent victimes de discriminations ciblées, mais pas des exclus. Le cas de l’armée a donc dû constituer une exception, tant la volonté des autorités de les exclure est patente.

  • 5  Yılgür Egemen, « Son Dönem Osmanlı İmparatorluğu’nda Devlet ve “Çingeneler”: Vergi, Askerlik ve Ad (...)

26Même si l’auteur affirme qu’il n’y a pas eu d’intention d’exclusion, comment le lecteur d’aujourd’hui peut-il ne pas percevoir, dans les exemples cités, des mesures à caractère racial ? Certes, s’agissant de la réalité ottomane d’avant les Tanzimat, où l’esclavage et le marché d’êtres humains étaient encore dans l’ordre des choses, ce mot contient une bonne dose d’anachronisme. Il n’empêche que les réformes ont introduit des corrections qui n’ont fait que confirmer qu’il y avait bien un problème. C’est ainsi qu’à partir de 1873 les Tsiganes musulmans sont enfin recrutés dans l’armée ottomane, au même titre que les autres musulmans, et l’impôt les concernant est supprimé5.

27Reste à savoir évidemment pourquoi, pendant plusieurs siècles, le pouvoir a cherché à les mettre de côté. Dans un système articulé autour des appartenances religieuses, qu’est-ce qui différencie un Tsigane musulman des autres sujets musulmans du sultan ? C’est peut-être une réponse à cette question que cherche, en août 1905, le représentant de l’ensemble de la tribu tsigane de Salonique, le muhtar Salih, lorsqu’il demande que soit retirée l’indication « tsigane » des cartes d’identité et que seule soit conservée celle de « musulman ».

28Enfin, la place singulière que l’administration ottomane réservait aux Tsiganes musulmans se lit aussi à travers la soumission de ceux-ci au paiement d’une fiscalité d’un montant comparable à celui de la cizye (capitation, réservée aux non-musulmans). Les Tsiganes ont-ils fait, dans ce cas aussi, l’objet d’une exception ?

29Un deuxième point porte sur les traces tsiganes dans les registres du cadi. En principe, dans la plupart des cas, le tribunal religieux est saisi par les intéressés. Il est rare que le cadi agisse spontanément. Que des Tsiganes (pas toujours musulmans de surcroît) se présentent devant le juge et demandent réparation est significatif. D’abord, ceux-ci montrent qu’ils reconnaissent la justice ottomane, qu’ils ne cherchent pas à régler leurs problèmes par leurs propres moyens. Reconnaissance de l’autorité publique donc. En même temps, difficile de ne pas y voir aussi une demande d’être traités comme les autres, une demande d’inclusion. Ainsi, cette noce sanglante en Bosnie (Ljubinje, 1780 ; p. 319) qui conduit deux femmes tsiganes, mère et fille, devant le cadi qu’elles implorent de retrouver l’assassin du mari de l’une d’entre elles. Ou encore, cette Tsigane chrétienne de Bitola (1781) qui dénonce des agressions de la part de deux hommes (Zino et Yako ; musulmans ?) et demande réparation (p. 320-321). Ou enfin, ce Tsigane de Sarajevo (1566 ; p. 190), thérapeute empirique, qui avant de retirer un calcul dans la vessie de son patient lui fait signer devant le cadi un document certifiant que l’opération se fera avec son consentement. Si l’on voit surtout, dans ces documents, ce besoin de reconnaissance et de visibilité de la part des Tsiganes, c’est parce qu’il est difficile de croire à l’efficacité du cadi en matière de droit pénal. C’est que sa compétence juridictionnelle reste très limitée. L’administration ottomane l’affirme aussi d’ailleurs en incitant à chercher l’assassin « dans le village susnommé et dans les autres villages des environs » (p. 319). L’assassin court sans doute plus vite et plus loin. Quant aux agressions (y compris dans le but d’abuser de quelqu’un), c’est probablement la réparation financière qui est recherchée (et souvent obtenue).

30Autre thème majeur de l’ouvrage : la question de la sédentarisation des Tsiganes. Bernard Lory attire plusieurs fois l’attention de ses lecteurs sur le fait que les Tsiganes balkaniques étaient souvent propriétaires de maisons en ville ou dans des villages. Ils y pratiquaient des métiers, urbains ou ruraux. Avaient-ils tourné la page de la vie itinérante ? Difficile de fournir une réponse sûre et globale, tant les éléments disponibles sont partiels et chronologiquement très disparates. En réalité, la sédentarisation est un phénomène qui s’inscrit dans une durée longue à travers les terres ottomanes. Au fil des siècles, un peu partout dans l’Empire, on voit l’espace du nomadisme se rétrécir, même si des déplacements saisonniers perdurent. Ce phénomène va connaître son apogée vers le milieu du xixe siècle, au cœur de la période des Tanzimat. Afin de mieux contrôler et percevoir l’impôt, le pouvoir ottoman intervient brutalement pour imposer la fixation de différents peuples, incluant notamment les Kurdes, les Yörük ou d’autres éléments turkmènes. Il fait de même vis-à-vis des muhacir des Balkans et du Caucase qui affluent vers l’Anatolie à la faveur des nombreuses crises régionales du xixe siècle. Ces mesures participent d’un processus de centralisation à marche forcée qui domine sur la période : réorganisation de l’administration des provinces (teşkil-i vilayet nizamnamesi, 1867) ; arrivée du télégraphe, outil majeur du contrôle étatique, sur le sol ottoman (années 1850) ; mise en place graduelle du réseau ferré. C’est dire que la sédentarisation des Tsiganes fait partie d’une politique généralisée de contrôle du territoire.

31Enfin, une dernière question, sans doute la plus synthétique, est celle qui concerne l’islamisation des Tsiganes balkaniques. Est-ce un processus naturel d’adaptation aux conditions locales ? Un processus d’acculturation ? Dans quelles conditions a-t-elle eu lieu ? Si les Tsiganes sont rejetés comme des lépreux, il n’y a aucune raison que l’État ottoman ait cherché à les convertir de force. Et de fait, ils faisaient partie des diverses catégories de population exclues du devşirme (impôt du sang). On en déduit donc que ceux qui ont adhéré seuls à l’islam l’ont fait de leur propre gré. Reste à savoir pourquoi. Quête de reconnaissance ? De visibilité ? Par ailleurs, que savons-nous de la pratique religieuse des Tsiganes musulmans ? Fréquentaient-ils les mêmes lieux de prière que les autres musulmans « de l’école sunnite hanefite », pour reprendre les termes du muhtar Salih ? Sur ce point, Lory fait un rapprochement entre Tsiganes et Yörük, laissant entendre une même propension à l’hétérodoxie, mais aussi à se positionner sur les marges du point de vue confessionnel. Il signale notamment leur participation à des célébrations communes avec les chrétiens. De fait, il existe en langue grecque des témoignages sur les veillées nocturnes très festives organisées par les Tsiganes (musulmans) de Kasımpaşa (Istanbul) pour la Saint-Georges (23 avril, Hıdrellez) : de là à s’interroger sur les limites du sunnisme réclamé, il n’y a qu’un pas. Selon plusieurs témoignages de Grecs d’Istanbul, ce sont les Tsiganes musulmans installés le long de la muraille théodosienne, dans le secteur de Sulukule, qui ont protégé les églises grecques orthodoxes contre les pillages et les malfaiteurs, à partir des années 1960, lorsque les quartiers se sont vidés progressivement de leurs habitants chrétiens. Jusqu’à ce qu’eux-mêmes soient délogés et renvoyés à la périphérie lointaine de la métropole turque dans le cadre d’une vaste opération immobilière et de gentrification du secteur.

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32En somme, l’anthologie commentée de Bernard Lory, présentée sous la forme d’un puzzle tentaculaire volontairement inachevé, propose d’ores et déjà une solide ébauche d’une histoire sociale des Tsiganes balkaniques. Même si les synapses et les synthèses n’ont pas vraiment leur place dans un recueil de documents – qui plus est couvrant six siècles d’histoire mouvementée –, le tableau ainsi esquissé montre a minima l’immersion (et parfois l’intégration) des Tsiganes dans la vie des villes et des campagnes balkaniques. Il les signale dans la production agricole et artisanale, dans les activités paramédicales ou paramilitaires.

33Des lacunes ? Heureusement, il y en a aussi, à la grande satisfaction de l’auteur, qui souhaite que sa contribution suscite de nouvelles études sur des champs encore peu explorés. Pour ne donner qu’un seul exemple, manquent ainsi dans ce volume des références à des figures de proue du monde tsigane. Ne faut-il pas voir dans ces « absences » un appel aux futures recherches qui viendront affiner et enrichir ce chantier complexe ?

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Notes

1  Ce texte s’appuie sur une présentation faite le 10 octobre 2024 lors d’une séance des « Débats du Centre de recherche Europes-Eurasie » consacrée à cet ouvrage.

2  Lory Bernard, « La politique minoritaire de l’Empire ottoman envers les Aroumains », dans Dušan Bataković (dir.), Minorities in the Balkans, Belgrade, Institute for Balkan studies, 2011, p. 49-58.

3  Lory Bernard, « Circulation des mots et des idées entre Bulgarie et Occident : le terme Pomak (1833-1875) », Revue des études slaves, t. 85, fasc. 3, 2014, p. 501-535.

4  Reaya : littéralement « troupeau » ; dans la réalité ottomane le terme désigne les couches laborieuses (inférieures), imposables et sans rapport avec l’armée et la classe militaire. Il s’applique aussi bien aux musulmans qu’aux non-musulmans, même s’il reste, dans les bibliographies ainsi que dans les imaginaires collectifs, attaché surtout aux populations « infidèles », chrétiennes et juives.

5  Yılgür Egemen, « Son Dönem Osmanlı İmparatorluğu’nda Devlet ve “Çingeneler”: Vergi, Askerlik ve Adlandırma Meseleleri » [L’État et les “Tsiganes” à la fin de l’Empire ottoman : questions fiscales, de service militaire et d’appellation], MSGSÜ [Mimar Sinan Güzel Sanatlar Üniversitesi] Sosyal Bilimler Dergisi, 2(18), 2018, p. 267-302.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Méropi Anastassiadou, « Les Tsiganes des Balkans (1280-1914). Documents rassemblés, traduits et commentés par Bernard Lory »Balkanologie [En ligne], Vol. 20 n° 2 | 2025, mis en ligne le 30 décembre 2025, consulté le 17 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/balkanologie/7745 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16crd

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