L’historien balkanissime, Bernard Lory
Texte intégral
- 1 Nous remercions tout particulièrement les rédactrices en chef de Balkanologie, Anne Madelain et De (...)
1Ce dossier rend hommage à la carrière d’un chercheur qui se promène depuis plus de quarante ans hors des sentiers battus, contre l’esprit du moment. Rarement dans le coup, souvent en avance sur son temps1. Une rigueur historique maintenue sans besoin de rattrapage, sans l’ambition typique des pionniers. Bernard Lory, professeur émérite en civilisation balkanique à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) de Paris, a marqué l’émergence et la transformation de ce champ de recherche et d’enseignement aréal, et le comité de rédaction de Balkanologie a souhaité lui rendre un hommage dans ce numéro qui, nous en sommes certains, convient parfaitement à son goût : un recueil d’articles scientifiques rédigés par des collègues, amis et élèves qui ont profité, de longues années durant, de conversations érudites et amicales avec lui.
2Comme Bernard Lory tout au long de sa carrière, les auteurs et autrices de ces articles interrogent et décortiquent l’histoire nationale par des approches plurielles, analysant tour à tour : les trajectoires intellectuelles à l’époque ottomane, les aspects matériels de la Seconde Guerre mondiale, les minorités à l’époque communiste, les mobilisations nationalistes du présent, les imaginaires littéraires. Ces contributions se méfient des grands récits et descendent au niveau de l’expérience et des realia, explorent les marges et les espaces, questionnent les transmissions mémorielles.
3C’est aussi sur ses épaules que nous avons le plaisir de présenter le dossier dans cette brève introduction, qui revient sur sa carrière et sa contribution à la balkanologie. En tant que membres du département Europe à l’Inalco et de son laboratoire (le Centre de recherche Europes-Eurasie, CREE), nous prolongeons son œuvre et, en nous inscrivant dans son esprit, nous continuons d’innover et de transformer les études balkaniques.
- 2 Bernard Lory, « La traversée du communisme en Bulgarie par quatre classes d’âge », Balkanologie, v (...)
- 3 Bernard Lory, Le sort de l’héritage ottoman en Bulgarie. L’exemple des villes bulgares, 1878-1900, (...)
4On songe notamment à ses débuts en tant que chercheur lors de ses séjours en Bulgarie à la fin des années 1970, comme un contrepied à l’histoire des Balkans et à l’historiographie de l’époque. Après une maîtrise consacrée à la Roumélie orientale – un territoire ottoman autonome qui a existé entre le congrès de Berlin de 1878 et la guerre serbo-bulgare de 1885 –, Bernard Lory prépare une thèse de troisième cycle à l’Inalco sous la direction de Georges Castellan. Le jeune chercheur observe un régime dont les « années fastes », dans ses propres termes, sont désormais passées. À Sofia, il côtoie des camarades appartenant à une génération qui grandit sans les difficultés matérielles de leurs parents, mais aussi sans leur optimisme. Comme il le souligne dans un article qui décline l’histoire du communisme au prisme générationnel, beaucoup de jeunes Bulgares de l’époque sont désenchantés par le repli culturel nationaliste du régime, qui peine à fasciner plus que le niveau de vie en Occident2. En effet, lorsque Bernard Lory rédige sa thèse, le communisme en Bulgarie et dans les Balkans est déjà un objet d’histoire du temps présent. L’historiographie communiste sur les périodes précédentes, quant à elle, est prolifique et minutieuse, mais en général réticente vis-à-vis d’approches nouvelles. En France, on enseigne la langue bulgare, parmi d’autres langues des Balkans, mais l’enseignement de la civilisation du pays et de la région reste à défricher3.
- 4 Bernard Lory, « The Ottoman Legacy in the Balkans », dans Roumen Daskalov, Alexander Vezenkov (dir (...)
5Dans le cadre de son doctorat à l’Inalco, Bernard Lory se plonge dans l’étude de l’héritage ottoman en Bulgarie. Non pas au sens classique des études ottomanes, mais en prenant pour objet la « désottomanisation ». Par ce terme, il interroge la manière dont le nouvel État et sa population urbaine se mesurent à la modernité européenne après la fin de la domination ottomane. Avec cette thèse, Bernard Lory anticipe un tournant historiographique qui ne s’imposera véritablement – surtout dans l’historiographie anglophone – qu’environ quinze ans plus tard. Il étudie alors le passé impérial comme structure façonnant les sociétés post-ottomanes. Il s’agit de rompre avec les bornes chronologiques qui cloisonnent les époques pour imaginer des rythmes historiques différents, des « hétérochronies » qui accompagnent la transformation d’un espace impérial à des États-nations4.
- 5 Bernard Lory, La ville balkanissime : Bitola 1800-1918, Istanbul, Isis, 2011.
6Il faudra attendre vingt-cinq ans pour que paraisse, en 2011, sa deuxième monographie, issue d’une thèse d’habilitation à diriger des recherches. Car la recherche précipitée n’appartient pas à la méthode de Bernard Lory et, par ailleurs, l’attente en vaut bien la peine. Dans un ouvrage de près de 900 pages, il se livre à une expérience historiographique hautement originale. La ville balkanissime : Bitola, 1900-1918 est une étude métonymique qui se penche sur un microcosme urbain pour repenser l’ensemble de l’histoire des Balkans dans l’Empire ottoman tardif5. Une histoire sociale presque totale, où sont analysées les relations intercommunautaires, les nationalismes, le développement des infrastructures, l’économie, ou encore la présence indiscrète des consuls européens. Bernard Lory étudie Bitola pour saisir la question macédonienne au ras du sol, les structures sociales et la polyphonie de la vie quotidienne, mais aussi les scénarios envisagés par les acteurs contemporains, entre espoir et inquiétude. Si son premier livre puise explicitement dans les références littéraires bulgares pour expliquer le ressenti de l’héritage ottoman, notamment dans les œuvres classiques de l’écrivain Ivan Vazov, les chapitres de la monographie consacrée à Bitola rappellent la plume d’Ivo Andrić et ses fresques historiques de la Bosnie ottomane. Le mérite principal de cette étude réside dans l’harmonisation d’expériences ordinaires, de grands idéaux politiques et de transformations systémiques de grande ampleur.
- 6 Bernard Lory, Les Tsiganes des Balkans (1280-1914), Paris, Les Belles Lettres, 2024.
7Plus récemment, en 2024, Bernard Lory consacre un troisième ouvrage monumental à l’histoire des Roms. Dans Les Tsiganes des Balkans, l’érudition qui le distingue se combine à la collecte documentaire de fragments anecdotiques sur cette population, entre le réalisme et la croyance, entre l’interaction ordinaire avec les gadjos (non-Roms) et la marginalisation par rapport aux autorités étatiques6. Opiniâtre dans sa spécialisation d’historien – autrement dit, explicitement sceptique à l’égard des approches d’autres sciences sociales pour l’étude des Tsiganes dans les Balkans –, Lory propose un retour aux sources dans lequel le biais du regard (condescendant et stigmatisant) de leurs producteurs serait compensé par de rares et précieux indices permettant de situer, d’identifier et de saisir les pratiques de cette population. Comme le souligne le compte rendu de Méropi Anastassiadou dans ce dossier, ce travail ouvre des pistes de recherche novatrices pour la balkanologie francophone.
- 7 Bernard Lory, L’Europe balkanique de 1945 à nos jours, Paris, Ellipses, 1996.
8Entre ces trois piliers de grande envergure, la carrière de chercheur de Bernard Lory a couvert une vaste gamme de sujets et de formats. À vous, qui lisez ce numéro, le plaisir de parcourir la liste de publications en plusieurs langues dans la bibliographie en fin de dossier ! Comme seule – et très précieuse – concession à la « demande » d’ouvrages sur les Balkans dans les années 1990, pendant et immédiatement après le conflit en ex-Yougoslavie, Bernard Lory rédige un travail de synthèse sur l’histoire des Balkans à l’époque communiste. Conçu comme un ouvrage introductif destiné avant tout aux étudiants, L’Europe balkanique de 1945 à nos jours relie l’histoire politique à l’histoire sociale inspirée de la géographie7. On y retrouve des chapitres sur la Seconde Guerre mondiale, la construction de régimes à parti unique, la persistance des questions nationale et territoriale, ainsi que sur le rapport entre villes et campagnes et entre plaines et montagnes.
- 8 Bernard Lory, Les Balkans : de la transition post-ottomane à la transition post-communiste, Istanb (...)
9Les lecteurs et lectrices de Bernard Lory apprécient sa capacité à exposer en toute clarté des thèses et des modèles d’explication résumant la complexité du monde balkanique. Pourtant, son originalité repose avant tout sur le goût pour le matériel, le symbolique, la focalisation à petite échelle et les voix singulières. Dans ses nombreux articles et chapitres – parfois recueillis, comme dans le cas du livre Les Balkans : de la transition post-ottomane à la transition post-communiste de 2005 –, on trouve des clochers d’église, des loges soufies (tekke), des bazars, des ânes, des buffles, des merles, de la graisse alimentaire, des châtaigniers, des prêtres, des médecins, des consuls… en somme, un réceptacle humain, animal, végétal et minéral à la hauteur du microcosme balkanique8.
10Du point de vue géographique, on remarque chez notre auteur une certaine réticence à interroger les espaces maritimes de l’Europe du Sud-Est. Les Balkans qui l’intéressent sont avant tout ceux des villes de l’intérieur, enchâssées dans des paysages escarpés parsemés de villages, un paysage plus replié vers l’intérieur de la région qu’ouvert au monde exposé aux grandes transformations de l’économie capitaliste. C’est la vie matérielle plutôt que l’opulence marchande, ce sont les courtes distances des échanges plutôt que les grandes connexions imposées par la modernisation, c’est l’ancrage local de longue date plutôt que la mobilité et le déplacement qui tissent la plupart des histoires élucidées par Bernard Lory. Pourtant, il va au-delà de la géohistoire d’inspiration braudélienne qui, par ailleurs, connaît ces dernières années un intérêt renouvelé, allant de pair avec le dialogue entre les études balkaniques et les études méditerranéennes. Nous sommes, en revanche, près de la géographie anthropologique à la Jovan Cvijić, animée par des récits effervescents – allant de la fête aux lamentations funéraires, de la coexistence à la violence – qui rappellent aussi la littérature populaire de l’écrivain Panait Istrati. Sans que cela soit affiché comme une marque de fabrique ou d’appartenance à des tendances historiographiques du moment, les travaux de Bernard Lory dialoguent avec – et souvent anticipent – des champs d’enquête récents comme l’histoire animale, l’histoire de la nourriture, l’histoire environnementale. Pour étudier ces thèmes, la méthode de Bernard Lory consiste à privilégier les sources en dehors des archives étatiques.
11Pour autant, il ne néglige pas l’étude critique de la transformation de l’État et des pouvoirs locaux. Concernant les espaces politiques, on remarque un intérêt prononcé pour la Bulgarie, souligné par deux articles de ce numéro, l’un signé par Alexander Vezenkov, l’autre par Galia Valtchinova et Monique Prunet. Mais la recherche de Bernard Lory se concentre également sur la Macédoine. Ce territoire change évidemment de l’époque ottomane à l’époque des États-nations et Bernard Lory interroge à la fois les changements de régimes et de frontières, notamment la tension entre l’État indépendant de Macédoine du Nord et ses voisins, jusqu’à nos jours. Au-delà de ces deux pays, les Balkans de notre auteur s’étendent du Banat à Thessalonique, de la Dobroudja à Sarajevo, en suivant le flux et reflux de l’ancrage ottoman dans cette région. Par exemple, le livre sur les Roms des Balkans ne couvre pas la Roumanie des anciennes principautés danubiennes, en raison de la faible implantation ottomane en Moldavie et en Valachie. Fidèle à l’approche aréale qui souligne la non-correspondance entre États-nations, civilisations et démographie, Bernard Lory s’intéresse aux minorités – outre les Roms, les Pomaques et les Aroumains –, à la diversité religieuse – avant tout, l’orthodoxie et l’islam – et aux différentes langues des Balkans. En fin de compte, l’emplacement, les frontières politiques actuelles, ou encore les appartenances culturelles définissent moins l’intérêt de Bernard Lory que l’idée d’examiner le jeu de structures, de ruptures et d’héritages dont la matrice est fortement liée à l’histoire ottomane. Villages, villes, provinces, États, régions historiques : la gamme d’objets spatiaux par lesquels il écrit l’histoire des Balkans est aussi diverse que les sections et les échelles d’un atlas historique.
12Il faut également souligner une autre dimension de son rapport à l’histoire. L’amour de Bernard Lory pour les livres motive une autre partie de ses contributions. Livres aux traits historiques, mais pas uniquement. En historien et responsable de la collection « Via Balkanica » chez les éditions Non Lieu, il restitue et analyse le regard savant porté par des géographes, médecins et voyageurs français sur les Balkans du xixe siècle : des auteurs tels que Guillaume Lejean, Camille Allard, Amédée de Caix de Saint-Aymour et Édouard Marbeau qui ont façonné, dans l’esprit et avec les biais de l’époque, la connaissance des Balkans en France.
13Ces éditions scientifiques s’insèrent dans une longue liste d’articles et d’ouvrages qu’il rédige ou dirige. Il est également l’auteur d’un nombre considérable de comptes rendus et de notes de lecture. Ces travaux, souvent peu valorisés dans le parcours d’un enseignant-chercheur, ne sont pas de moindre importance scientifique. Parus pour la plupart dans la revue Balkanologie, ils font non seulement connaître au lectorat francophone des titres prometteurs de l’actualité éditoriale des Balkans et sur les Balkans, mais ils offrent aussi à ce public une mise en perspective régionale de la publication, une mise en contexte thématique du sujet traité, un portrait précis de l’auteur et de ses apports. Des bases d’investigation que seul un spécialiste chevronné et attentionné peut poser. Des appréciations justes que seul un chercheur respectueux du travail des autres peut formuler.
14La description de la trajectoire professionnelle de Bernard Lory ne serait être réellement complète sans évoquer son apport et rapport à l’enseignement, un aspect évoqué par Nadège Ragaru dans ce numéro. Sa pratique d’enseignant universitaire débute en 1986 à l’Inalco, au sein du département Europe centrale et orientale, lorsque, doctorant diplômé, il prend la charge de quelques cours complémentaires aux côtés de son maître Georges Castellan. Ses premiers cours portent sur l’histoire et la géographie de la Yougoslavie et de la Bulgarie et sur la géographie de la Roumanie. Envisagés par pays et associés à la formation initiale en langue, ils sont proposés parallèlement à d’autres cours consacrés aux Balkans, parmi lesquels un cours sur la géographie comparée des pays balkaniques et des cours tournant une année sur deux qui abordent l’histoire des Balkans durant quatre périodes successives : depuis les origines jusqu’à la conquête ottomane ; sous la domination ottomane (1354-1804) ; à l’époque des nationalismes (1804-1918) ; et depuis la Deuxième Guerre mondiale.
15En 1988, Bernard Lory est recruté comme maître de conférences en civilisation balkanique. Un tournant majeur, pour sa carrière mais aussi pour ce champ d’étude, car avant cette date les enseignements sur les Balkans sont principalement assurés, sans chaire scientifique, par Georges Castellan, professeur à l’université Paris III. Dans son nouveau poste, Bernard Lory est amené à préparer un nouveau cours introductif sur les Balkans reposant, d’après son affichage, sur une présentation géographique et culturelle de la zone. Tous les pays balkaniques, dans leur configuration étatique de l’époque, sont inclus et listés dans l’intitulé du cours, devenu à partir de 1992 plus concis et resté depuis inchangé : « Introduction aux études balkaniques ».
- 9 Nous remercions chaleureusement Christine Laurent-Canet et Aleks Kachikov d’avoir partagé avec nou (...)
16Après le départ de Georges Castellan, Bernard Lory ouvre une nouvelle page de son expérience d’enseignant en prenant en charge la plupart des cours consacrés à l’histoire des Balkans à l’Inalco jusqu’à son départ à la retraite, en 2021. Ses cours marquent plusieurs générations d’étudiants, inscrits en slovène, bosniaque-croate-serbe, macédonien, albanais, bulgare, roumain, grec et rromani9. Qu’ils soient originaires d’un pays balkanique ou curieux d’apprendre une langue de la région, tous sont captivés par le récit historique et l’habilité narrative de l’enseignant. Un récit dense, polyphonique, suggérant plusieurs voies d’analyse des événements étudiés. Il transporte l’auditoire vers des siècles, plus ou moins reculés, dans des villes importantes ou des contrées absentes des cartes géographiques courantes. Il le mène à la rencontre de gouverneurs et de sujets, de dirigeants et d’opposants, de populations sur le devant et sur les côtés de la scène. Face aux questions visant à tester ses convictions et ses penchants, l’historien Bernard Lory est muni d’un regard scientifique rigoureux conciliant différents points de vue et d’une méthode pédagogique n’excluant personne. Les étudiants qui suivent ses cours s’étonnent. Leur professeur apporte la même lumière forte sur ce qui est spécifique et sur ce qui est partagé. Il traite de la même manière approfondie et impartiale l’histoire de chaque pays et, par une approche aréale, établit des interconnexions sur plusieurs plans : historique, politique, géographique, culturel et linguistique.
17Les cours sont riches et les mains s’épuisent sous la prise de notes en continu. Dans les moments de répit, l’historien apporte ses outils documentaires. Ils sont de nature variée. Des journaux imprimés en ancienne orthographe, des annonces sur la vie paysanne présentées avec une pincée d’ironie, des photos noir et blanc d’événements mémorables, des caricatures aux couleurs vives de personnages importants, des cartes postales manuscrites. Aux yeux des étudiants nés à la fin du xxe et au début du xxie siècle, ce sont de vraies pièces de musée, mais qui peuvent être touchées. Pour dissiper la fatigue, pour éveiller la curiosité, rien de plus efficace qu’une anecdote bien choisie. Certains étudiants, amis de longue date, comparent leurs notes de cours, prises parfois avec un écart de dizaines d’années d’études, et constatent que le sérieux des cours de Bernard Lory ne change pas, ce qui change ce sont ses anecdotes et les histoires qui rendent le contenu encore plus passionnant.
18L’expérience pédagogique de Bernard Lory s’enrichit encore par des cours collectifs. À partir de l’année universitaire 1994-1995, à la suite d’une réorganisation générale des cursus universitaires à l’Inalco, de nouveaux enseignements d’histoire sont proposés dans le département alors appelé « Europe centrale et orientale ». Dans une visée de recherche, ils couvrent des thématiques plus larges : la mobilité sociale et les mutations nationales, les relations diplomatiques, économiques et culturelles, la méthodologie et la documentation, le tout au sein d’une aire géographique plus étendue, à savoir l’Europe médiane. Ainsi, Bernard Lory assure la coordination de ces nouveaux séminaires avec ses collègues.
19Outre les cours à l’Inalco, Bernard Lory coanime pendant une vingtaine d’années des séminaires à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Ces enseignements, consacrés aux chantiers de recherche, sont coorganisés d’abord en binôme, avec Nathalie Clayer, puis en trinôme, avec l’arrivée de Xavier Bougarel. Les contributions au dossier de ces deux collègues et amis de Bernard Lory témoignent de cette collaboration fructueuse. Leurs séminaires portent sur des thèmes tels que l’approche biographique et spatiale, les relations intercommunautaires, les figures mythifiées et oubliées, le fait religieux et la construction des États, les circulations, ou encore les réseaux dans les Balkans. C’est surtout à travers cette dynamique collective que Bernard Lory contribue à la constitution d’un pôle d’études balkaniques parisien qui s’est élevé à la hauteur des traditions allemande et autrichienne. Cependant, ce cadre permet d’aller au-delà de la construction d’une « balkanologie française » en tant que cadre privilégié favorisant l’échange et le dialogue – et, parfois, la controverse – avec des historiens des Balkans et d’autres pays. Grâce à son approche historiographique, Bernard Lory donne au développement des études balkaniques une dimension transnationale. Au-delà de son rôle en tant qu’hôte, il est souvent intervenu dans ces séminaires en exposant des raisonnements et des problématiques toujours très originales, comme : suivre un médecin et linguiste grec ottoman à la découverte de la langue rromani ; mesurer le concept de Zomia, formulé par James Scott pour l’Asie du Sud-Est en tant qu’espace « ingouvernable » à l’abri de l’État, à l’Europe du Sud-Est ; étudier la biographie de Panait Istrati à travers l’histoire politique des Balkans… pour ne citer que quelques thèmes des communications qui nous ont particulièrement inspirés.
20Maintenus pour la plupart d’entre eux jusqu’à présent, tous ces cours sur l’histoire des Balkans et l’Europe médiane sont révélateurs de la volonté de réserver, dans le paysage universitaire français, une place particulière à la région. Une place que Bernard Lory défend tout au long de son parcours académique grâce à un regard qui englobe tous les pays balkaniques, à chaque moment de leur passé et de leur présent, dans une histoire partagée et de circulations culturelles.
21Connaissant l’appétence de Bernard Lory pour la recherche et l’enseignement, difficile de l’imaginer se laisser dévier de son chemin par des tâches administratives. Pourtant, les archives de l’Inalco gardent la trace, entre autres, de son investissement dans des activités d’intérêt public. Entre 1994 et 1997, il endosse la responsabilité de directeur du département Europe centrale et orientale. Entre 2000 et 2012, il est directeur-adjoint du Centre d’études slaves de l’université Paris-Sorbonne. De ces expériences dans le domaine administratif du monde universitaire Bernard Lory ne nous fait rarement part. Sont-elles moins prenantes à ses yeux ? Ou sont-elles simplement perçues et habitées avec discrétion ?
22En ce qui concerne les publications périodiques, les fonctions de responsabilité ne lui sont pas non plus étrangères. Bernard Lory partage son expertise d’historien en tant que membre du comité scientifique de quatre revues consacrées aux études balkaniques : Balkanologie et Au sud de l’Est, toutes deux éditées en France, la première par l’Association française d’études sur les Balkans (AFEBalk) et la deuxième par les éditions Non Lieu ; Istorijski zapisi, éditée par l’Institut historique du Monténégro ; et Bulgarian Historical Review, éditée par l’Institut de recherche historique de l’Académie bulgare des sciences.
- 10 Nous relayons en particulier les remerciements pour sa contribution de la part des collègues actue (...)
23Bernard Lory apporte également sa contribution à la vie associative de son champ d’étude, sous diverses formes. Entre 1988 et 1992, il est secrétaire de la section française de l’Association internationale d’études du Sud-Est européen (AIESEE). Entre 1998 et 2003, il est président de l’Association française d’études sur les Balkans (AFEBalk) et membre du comité éditorial de sa revue, Balkanologie, où il joue un rôle notable depuis la création de celle-ci en 1997 jusqu’à 2005. Les équipes qui animent ces associations savent à quel point son apport aux activités et projets collectifs est encore infiniment précieux10. Soulignons notamment sa participation aux débats des rencontres marseillaises et parisiennes de l’AFEBalk tout comme au travail de la revue, qu’il s’agisse de relectures, d’expertises, ou encore de suggestions d’auteurs ou de thématiques.
24Entre 2001 et 2018, il est l’un des organisateurs du Salon du livre des Balkans, rencontre régulière des éditeurs français promouvant des auteurs de la région. Dix-sept ans d’engagement ! Encore une activité intense, mais assumée avec discrétion – à tel point que certains de ses collègues se demandent comment Bernard Lory est toujours le premier à connaître la date de la prochaine édition du Salon…
25Dévoué à l’histoire des Balkans, Bernard Lory a également un goût prononcé pour la littérature, celle qui raconte la grande histoire à travers des histoires personnelles, réelles ou imaginées. Ses notes historiques et sa chronologie accompagnent élégamment les traductions en français faites par Marie Vrinat-Nikolov de deux classiques bulgares, Sous le joug d’Ivan Vazov et Baï Ganiou d’Aleko Konstantinov. Deux romans, deux représentations de la société bulgare à la veille de la fin de la domination ottomane et durant les premières années du nouvel État bulgare. Afin de rendre hommage à son collègue et ami de longue date, la traductrice propose dans sa contribution à ce dossier de montrer comment l’histoire se reflète dans la littérature à travers un autre roman, contemporain cette fois-ci.
26Traducteur littéraire lui-même, Bernard Lory fait découvrir au lecteur francophone des récits et des nouvelles d’Yordan Raditchkov et de Živko Čingo, deux plumes singulières de la vie paysanne, respectivement bulgare et macédonienne. Il ajoute à ses traductions un paratexte apportant des précisions historiques et linguistiques intéressantes. Au fil de son parcours, il s’attaque également à des genres reliant littérature et histoire en éditant des mémoires et des récits de voyage. Ces traductions ont le mérite de sortir de la poussière du temps des personnages inhabituels, des témoignages saisissants, des regards surprenants sur des réalités complexes du monde ottoman. Elles permettent notamment de (re)découvrir, par exemple, les impressions de voyage de deux médecins bulgares au Yémen, le vécu de Săba Vazova, la mère d’Ivan Vazov, pendant la guerre russo-ottomane de 1877, ou encore le récit d’un journaliste britannique se rendant à Jérusalem avec des pèlerins russes. Ces textes font sonner la langue, bulgare, macédonienne, néerlandaise ou autre, dans leur richesse lexicale, leur justesse stylistique, tout en indiquant, en toute honnêteté, les éléments échappant à la compréhension d’un locuteur contemporain. Un historien-traducteur, spécialiste des Balkans : emploi rare et Bernard Lory s’y plaît, avec raison, jusqu’à présent.
27Soulignons d’ailleurs que plusieurs de ses projets de recherche, d’édition et de traduction sont en cours et en quête d’éditeur. La recherche et les publications de Bernard Lory continuent donc d’explorer de nouveaux chemins.
28La liste de ses contributions est loin d’être épuisée. Polyglotte dès son jeune âge, il cultive longuement sa sensibilité aux langues. Que ce soit dans le cadre de ses études, en Belgique puis en France, ou durant ses nombreux séjours en Bulgarie, Macédoine, Serbie, Croatie, les langues sont ses compagnons de route. Bernard Lory sait qu’au-delà d’être un moyen d’accès au terrain, aux documents originaux, précieux pour l’historien, elles sont des clés vers de nouveaux interlocuteurs, collaborateurs, amis. La joie et la satisfaction que procure un échange avec l’entourage en sa propre langue sont incommensurables. Ce sont là des messages que nous transmet Bernard Lory.
- 11 Robin Cognée, Mosques in Bosnia and Herzegovina from 1878 until 2020: between tradition and innova (...)
29On pourrait par ailleurs s’interroger sur l’absence d’une « école Lory ». En effet, la seule thèse dirigée (en cotutelle) par Bernard Lory est signée par Robin Cognée, qui l’a soutenue en 202411. Elle porte sur l’architecture des mosquées en Bosnie et Herzégovine depuis l’époque habsbourgeoise. À l’égard d’une carrière aussi riche en activités, cette singularité pourrait s’expliquer par un choix de Bernard Lory : au lieu de transmettre le savoir de manière verticale et hiérarchique en formant des « disciples », il préfère le partager de manière horizontale et informelle à toute occasion. Le nombre de collègues et d’étudiants à qui il a donné des conseils, des pistes de réflexion et des critiques constructives qui ont façonné leur travail et leur carrière est impressionnant.
30Sa démarche nous incite à développer encore davantage, à l’Inalco, des compétences aréales (les cours qui insistent sur la dimension régionale) et disciplinaires en histoire et en sciences sociales, pour aller au-delà de la spécialisation « traditionnelle » dans une seule langue. En somme, il s’agirait de former, en licence et en master, les balkanologues de demain dans le sillage de Bernard Lory : maîtrisant plusieurs langues pour renforcer l’approche historique transnationale.
31Et quoi de mieux pour adopter cette approche que d’encourager à séjourner sur place ? Fidèle à sa propre formation, Bernard Lory reste engagé à transmettre l’esprit de découverte et d’immersion. Persuadé que la maîtrise d’une langue peut être facilitée par le contact direct avec les locuteurs, il initie, à partir de l’année universitaire 2025-2026 et en collaboration avec le département Europe et la Fondation Inalco, un programme de bourses d’immersion linguistique. Son idée principale : encourager les jeunes à aller à la rencontre de la langue qu’ils étudient, à vivre une expérience personnelle dans le pays. Cette main tendue ne serait-elle pas le reflet du vécu d’un ancien boursier du ministère des Affaires étrangères qui, dans les années 1980, a eu la possibilité de séjourner successivement deux années à Sofia (1979-1981), une année à Novi Sad (1983-1984) et une autre à Belgrade (1984-1985) ? Quoi qu’il en soit, il s’agit d’un geste généreux, qui suscite de l’admiration, un geste qui anime les étudiants d’aujourd’hui et résonne dans autant de souvenirs d’anciens étudiants.
32Comme nous l’avons évoqué plus haut, la générosité et le goût du partage font de Bernard Lory un véritable point de ralliement pour plusieurs générations de balkanologues travaillant sur des sujets et avec des approches diverses et variées, qui s’accordent toutes et tous sur un point : lui seul mérite cette épithète, lui seul est l’historien balkanissime.
Notes
1 Nous remercions tout particulièrement les rédactrices en chef de Balkanologie, Anne Madelain et Detelina Tocheva, ainsi que nos collègues Nathalie Clayer et Fabio Giomi pour leurs relectures de cette introduction.
2 Bernard Lory, « La traversée du communisme en Bulgarie par quatre classes d’âge », Balkanologie, vol. I, no 2, 1997, p. 57-70.
3 Bernard Lory, Le sort de l’héritage ottoman en Bulgarie. L’exemple des villes bulgares, 1878-1900, Istanbul, Isis, 1985 ; Georges Castellan, « À propos de l’ouvrage de Bernard Lory, le Sort de l’héritage ottoman en Bulgarie : l’exemple des villes (1878-1900) », Revue des Études Slaves, vol. 60, no 2, 1988, p. 493-498.
4 Bernard Lory, « The Ottoman Legacy in the Balkans », dans Roumen Daskalov, Alexander Vezenkov (dir.), Entangled Histories of the Balkans, vol. III: Shared Pasts, Disputed Legacies, Leiden, Brill, 2015, p. 355-405.
5 Bernard Lory, La ville balkanissime : Bitola 1800-1918, Istanbul, Isis, 2011.
6 Bernard Lory, Les Tsiganes des Balkans (1280-1914), Paris, Les Belles Lettres, 2024.
7 Bernard Lory, L’Europe balkanique de 1945 à nos jours, Paris, Ellipses, 1996.
8 Bernard Lory, Les Balkans : de la transition post-ottomane à la transition post-communiste, Istanbul, Isis, 2005.
9 Nous remercions chaleureusement Christine Laurent-Canet et Aleks Kachikov d’avoir partagé avec nous leurs impressions des cours de Bernard Lory qu’ils ont suivis.
10 Nous relayons en particulier les remerciements pour sa contribution de la part des collègues actuellement impliqués dans la coordination de l’AFEBalk (Gilles de Rapper, Pierre Sintès, Fabio Giomi) et dans la direction de Balkanologie (Anne Madelain et Detelina Tocheva).
11 Robin Cognée, Mosques in Bosnia and Herzegovina from 1878 until 2020: between tradition and innovation, thèse de doctorat en histoire, sociétés et civilisations, Inalco et université de Sarajevo, sous la codirection de Bernard Lory et Ahmet Alibašić, soutenue le 19 septembre 2024.
Haut de pagePour citer cet article
Référence électronique
Snejana Gadjeva et Andreas Guidi, « L’historien balkanissime, Bernard Lory », Balkanologie [En ligne], Vol. 20 n° 2 | 2025, mis en ligne le 30 décembre 2025, consulté le 15 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/balkanologie/7771 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16crc
Haut de pageDroits d’auteur
Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
Haut de page


