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5. Arts et archéologie (Histoire de l'art, archéologie, exposition)

Les peintures murales au Maroc médiéval. Une archéologie du décor

Agnès Charpentier
Référence(s) :

Asmae El Kacimi, Les peintures murales au Maroc médiéval. Une archéologie du décor, Rabat, Université internationale de Rabat, Académie royale du Maroc (Le Maroc et son espace méditerranéen, 10), 2023, 413 p., ISBN : 9789920886536

Texte intégral

1Ce livre, issu d’une thèse de doctorat soutenue à l’INSAP (Rabat), met à la disposition du lecteur l’ensemble des panneaux de décor peint connus pour le Maroc médiéval. De Sijilmassa à Belyounech et Chella (Rabat), Asmae El Kacimi (AK) retrace l’histoire de ces décors et des différents motifs qui les composent en fondant ses analyses sur des relevés et des dessins de belle qualité et très lisibles mais, surtout, elle livre de nombreux décors inédits comme ceux mis au jour sous la Qarawīyīn, à Marrakech ou à Sijilimassa. Cet ouvrage met en lumière l’importance de ces compositions dans l’ornementation des demeures et leur hiérarchisation en fonction de l’endroit où elles se situent ; il met aussi l’accent sur une thématique encore peu prise en compte dans les travaux archéologiques ou les analyses architecturales : la couleur bien souvent disparue et peu prise en compte dans les travaux de restaurations mais qui devait être, sur tous les types de support, beaucoup plus présente qu’on ne le pense aujourd’hui.

2Dans l’introduction (p. 11-15), l’auteure démontre l’intérêt de la recherche sur ce type de décor qui, jusqu’à présent, n’a fait l’objet d’aucune étude d’ensemble, même si des travaux, liées à des opérations et des découvertes ponctuelles, surtout stylistiques, avaient été menés sur quelques décors à l’époque du Protectorat (on pense, par exemple, à ceux d’H. Terrasse, J. Meunié et H. Basset sur Marrakech ou de Ch. Allain à Chichaoua). Des fragments, mis au jour lors des fouilles réalisées durant le xxe siècle ou, plus récemment, lors de sondages, ont été retrouvés dans les réserves des musées et analysés par AK qui a, également, tenté de préciser leur contexte archéologique et, surtout, de les replacer dans l’histoire. Les attributions chronologiques ont été remises en question par les découvertes récentes des fouilles de la Qarawīyīn en 2005, des sondages à Chella en 2019 et ceux de Sijilmassa en 2021 qui ont mis au jour, dans des contextes archéologiques précis, des panneaux et des fragments inédits qui permettent avec d’autres fragments de tenter « une histoire de la peinture murale au Maroc » d’en préciser les techniques, les matériaux employés, le lexique iconographique… (p. 14).

3L’ouvrage se compose de deux grandes parties. La première, intitulée « Sites et peintures murales : contextes des découvertes et études descriptives du décor » (p. 17-302), peut être considérée comme un catalogue des différents fragments et des compositions encore en place dans sept sites majeurs allant de l’époque midraride (viiie-xe siècle) à celle des Mérinides (xiiie-xive siècle) ; il s’agit des sites de Sijilmassa, de Chella, de la Qarawīyīn, du Qaṣr al-Hajar et de la Kutubiya à Marrakech, de Chichaoua et de Belyounech. La seconde partie, « Études analytiques et interprétations chronologiques » (p. 303-390), tente, comme son nom l’indique, une synthèse des données présentées dans le catalogue, en se penchant sur les matériaux, l’apparition et le développement des différents motifs ornementaux (entrelacs, éléments floraux, épigraphiques…) et replace les décors marocains dans l’histoire plus générale de la peinture murale de l’Islam d’Occident.

4Les cent deux fiches présentées dans le catalogue de la première partie – un apport clé du livre – sont, toutes organisées de la même façon, ce qui rend la lecture et, surtout, les comparaisons aisées. Elles illustrent le protocole normalisé pour l’enregistrement, la description et l’analyse adoptés par A. El Kacimi. On y retrouve un numéro d’identification unique, constitué des initiales du site et d’un numéro de série qui servira ensuite d’identifiant dans tout l’ouvrage, ainsi que des informations sur l’objet, comme le nom du site, le nombre de fragments, le numéro d’inventaire le cas échéant, le lieu de découverte, et les dimensions puis des rubriques décrivant le mortier, les décors, le contexte de découverte, une proposition de datation, la présence ou non de tracé préparatoire et, enfin, des éléments bibliographiques. Des photos et des dessins complètent ces fiches. De nombreux décors inédits sont présents dans ce catalogue et l’on ne peut que féliciter et remercier l’auteure de les avoir publiés. Bien évidemment, les compositions mises au jour lors des fouilles de 2005 sous la qibla de la mosquée al-Qarawīyīn de Fès et les entrelacs ornés de la maison 2 (Qar. 31-34) frappent le lecteur par leur richesse décorative et incitent à s’interroger sur la chronologie usuellement adoptée pour ce type de décor connu surtout par ceux d’al-Andalus avant ces fouilles. A. K. pose d’ailleurs la question de la datation, sans nécessairement y apporter de réponse tranchée, mais ces décors témoignent d’une technique et d’un art de la géométrie, de l’entrelacs et du décor floral déjà bien développé, à Fès, avant 1134.

5Les contextes de découverte des décors à Chella (CHE.2-8) et à Marrakech (Q.H.16-20) posent aussi des questions sur leur chronologie habituellement situées aux xiiie-xive siècle, puisqu’on les connaissait dans les tours-résidences de l’Alhambra et par quelques pièces conservées au Musée de Tlemcen et à la muniya de la Tour de Belyounech. Les datations avancées par A. K., à partir du contexte de découverte et de la stratigraphie, soit avant 1284 pour Chella et xie-xiie siècle pour Marrakech peuvent surprendre. Elles ont, en tout cas, le mérite de bousculer nos certitudes ; même si on n’y adhère pas totalement. C’est une question qu’il faudra approfondir avec l’analyse d’autres fragments datés.

6La seconde partie est la suite logique du catalogue sur lequel l’auteure s’appuie pour présenter une analyse des décors peints au regard des vestiges connus dans l’Occident musulman. Il s’agit pour elle de « mettre en résonnance le vocabulaire ornemental mis au jour au Maroc à l’époque médiévale avec ses parallèles de l’autre rive andalouse et, ce faisant, essayer d’aller au-delà des comparaisons relevant non seulement de l’architecture et son vocabulaire ornemental, la cohérence de style et les similitudes des formes, mais aussi des données sociales sur la mobilité artisanale entre les deux mondes de l’Occident musulman » (p. 303). Dans cette partie, Asmae El Kacimi commence par faire l’historiographie et par définir les termes de fresque, d’enduit peint, de stuc, puis, elle rappelle les techniques utilisées au Moyen Âge, comme la fresque et la détrempe (« Principe de la peinture murale au Maroc médiéval : matière, technique et couleurs », p. 307-326). Elle s’attache à décrire les dernières couches de mortier et les techniques d’adhérence de l’enduit sur le support. Les tracés préparatoires et la géométrie sur laquelle sont construits les entrelacs sont précisément décrits, de même que la palette chromatique. Peu d’analyses archéométriques sur les peintures mises au jour ont été réalisées jusqu’à présent et on peut le regretter car nous n’avons que de rares indications sur la nature des pigments employés. A. El Kacimi s’appuie sur d’autres études réalisées pour l’Antiquité pour émettre quelques hypothèses sur des pigments de son corpus. Les analyses réalisées sur un fragment de la Qarawīyīn attestent de l’emploi d’un mélange d’azurite et de lapis lazuli pour le bleu ainsi que du cinabre pouvant provenir des mines d’Almaden de la Plata (Espagne) (p. 322). Elles montrent l’intérêt de ce type d’analyses pour une meilleure compréhension des échanges commerciaux et aussi des statuts sociaux des commanditaires.

7Le chapitre suivant (« Peinture murale et répertoire décoratif : transmission et échanges », p. 327-374) est, peut-être, le plus intéressant car A. El Kacimi y retrace l’histoire des compositions ornementales. Des motifs en quadrillage ou juxtaposés que l’on trouve à Sijilmassa, Madinat al-Zahra ou Madinat Elvira, on passe à partir du xie siècle des Taïfas à des compositions où l’entrelacs tient une place de plus en plus prégnante. L’auteure distingue plusieurs types de compositions selon que le schéma général est rayonnant ou en quadrillage, avec des éléments juxtaposés, recticurvilignes ou rectilignes. Elle passe, ensuite, en revue les différents éléments du répertoire décoratifs : les motifs géométriques, floraux et épigraphiques avec toujours le même souci de préciser la chronologie des formes. Le chapitre suivant, qui est aussi le dernier (« Ancrage géographique, évolutions stylistiques et enjeux d’influence » p. 375-390), situe les décors marocains dans l’Islam d’Occident et met en lumière les possibles influences de l’Orient et le souvenir des orthostates antiques dans l’organisation des lambris peints de Madinat al-Zahra (p. 375-378), puis le développement des compositions à entrelacs. A. El Kacimi s’intéresse aux différentes formes des nœuds d’entrelacs, au traitement des brins pour établir des phases dans le développement de ce type de composition. Si tout n’est pas toujours très clair, elle conclut que les Almoravides favorisent l’entrelacs courbe alors que ceux plus rectilignes ou plus géométriques seraient davantage propres aux Almohades. Elle analyse, ensuite, avec la même rigueur, les formes florales. L’auteure achève sa démonstration avec l’apparition et le développement du zellij à partir des xiiie-xive siècles, « période charnière où la peinture cède le pas au zellij tout en lui offrant un répertoire varié » (p. 399). La peinture n’est toutefois pas délaissée puisqu’on la retrouve en contexte civil et non plus uniquement palatial avec une certaine standardisation des motifs semblables à Grenade, Belyounech ou Tlemcen.

8Cet ouvrage pose les questions de la mobilité des motifs et des artistes entre les deux rives de la Méditerranée et les échanges artistiques qui ont existé, dans les deux sens, entre ces deux mondes. Enfin, si A. El Kacimi ouvre de nouvelles pistes de recherche pour l’étude d’ateliers locaux, elle témoigne, surtout, de l’importance de cette thématique pour l’analyse du décor architectural et l’identification des commanditaires. L’étude des anciennes données de fouilles ainsi que l’élargissement à d’autres régions ou encore à d’autres répertoires décoratifs seraient tout à fait intéressants.

9En conclusion, le recours à l’ouvrage d’Asmae El Kacimi sera, à l’avenir, indispensable pour l’étude des décors peints au Maroc médiéval tant par la mise à disposition de décors inédits qu’il propose, que par sa clarté et la qualité de ses illustrations. Si les datations avancées pour certains motifs peuvent, à mon sens, être discutées, il n’en reste pas moins que les récentes découvertes, en contexte archéologique daté, remettent en question nombre d’idées reçues. Un regret cependant, la thèse de Michel Terrasse sur les Mérinides, bien que non publiée, ne figure pas dans la bibliographie alors qu’elle contient une analyse du décor mérinide qu’il soit peint ou sculpté. De même, on peut regretter que certaines formes florales figurant dans ces peintures n’aient pas été comparées avec le répertoire des stucs, par exemple, ou encore, celui des bois polychromes. Cependant, ces quelques remarques n’enlèvent rien aux qualités de l’ouvrage de A. El Kacimi, une publication importante qui fera date, sans aucun doute.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Agnès Charpentier, « Les peintures murales au Maroc médiéval. Une archéologie du décor », Bulletin critique des Annales islamologiques [En ligne], 39 | 2025, mis en ligne le 07 mai 2025, consulté le 14 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/bcai/10594 ; DOI : https://doi.org/10.4000/13v53

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Auteur

Agnès Charpentier

CNRS-UMR 8167 Orient & Méditerranée

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