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5. Arts et archéologie

Charles Genequand, Max van Berchem, un orientaliste

Michel Terrasse
Référence(s) :

Charles Genequand, Max van Berchem, un orientaliste, Genève, Droz, 2021, 208 p., 39 ill, ISBN : 9782600062671

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Texte intégral

1Le Professeur Charles Genequand, de l’Université de Genève, vient de publier chez Droz, un excellent petit livre consacré à Max van Berchem, un orientaliste. La couverture même, ornée en relief d’un fragment d’estampage réalisé à Jérusalem par le célèbre islamisant, nous introduit d’emblée à une enquête érudite. Mais, l’auteur de la couverture, Marie van Berchem, y a introduit en croquis, l’image de Max van Berchem juché sur une haute échelle pour réaliser un estampage. Le document est historique, tiré d’une illustration du livre (ill. 34, p. 108) mais ce contrepoint, riche d’humour, nous introduit bien à un autre volet du livre : c’est vers l’homme autant que vers l’orientaliste que cette chronique minutieuse nous conduira.

2Charles Genequand est un familier de la Fondation Max van Berchem que nous devons, à la fille de Max, l’archéologue Marguerite van Berchem. Chercheur reconnu, l’auteur fonde son travail, non seulement sur les archives de la Fondation, mais aussi, sur celles de la Bibliothèque de Genève où sont déposées, en particulier, des lettres intimes de Max van Berchem. Ce qu’il écrit à sa mère fournit, bien souvent, une évocation intimiste sinon touchante de la personnalité d’un bourreau de travail, principal artisan de l’ouvrage clé de l’épigraphie arabe mais qui savait, sans cesse, en révéler les inscriptions en les resituant dans une analyse historique et archéologique dont il fut un des pionniers.

3Max van Berchem fut, tout au long de sa vie, un personnage singulier. Né à Genève, le 16 mars 1863, rue des Granges – un lieu auquel il restera attaché – il mourut, encore jeune, le 7 mars 1921, hospitalisé en urgence au retour d’une ultime mission au Caire. Curieusement, son certificat de décès qui nous renseigne sur la bronchopneumonie qui l’emporta, porte la qualité de « sans profession ». On le saisit déjà mieux quand en 1894, à Genève, à l’occasion du Congrès des Orientalistes il déclare :« Je vais faire préparer en ville quelques demeures de ma famille pour la durée du Congrès (elles sont inoccupées pour l’instant car nous habitons tous à la campagne pendant l’été) […] » (p. 81). Goldziher le situe comme un membre d’une « famille patricienne locale » (p. 82), surtout, il nous donne une description épique de l’accueil qui fut réservée aux orientalistes : tables de perpétuels banquets, excursions brillantes n’ont rien ôté à l’érudition des échanges de ce qu’il qualifie « d’académie en miniature ».

4C’est ainsi le projet d’une minutieuse chronique de la vie de Max van Berchem et de son œuvre qui nous donne le parti du livre exposé dès l’introduction. Célèbre pour l’immense chantier épigraphique qui est au centre de son œuvre Max van Berchem reste-t-il un « illustre inconnu de ses compatriotes » ? Sans doute, pour l’auteur, ne pouvait-il apparaître seulement le héros éponyme de la Fondation due à sa fille. Ainsi, Charles Genequand a-t-il, peut-être, été guidé par la phrase de Max van Berchem qu’il cite en frontispice : « je veux bien être orientaliste mais je crois que je ne deviendrai jamais oriental ». Pour éclairer ce paradoxe, c’est sur les archives publiques mais aussi privées que l’enquête se fonde. Un monde familial apparaît en arrière-plan d’un contexte que Ch. Genequand connaît bien. Il a succédé comme responsable du Conseil scientifique de la Fondation (que présidait alors Guy van Berchem) à notre éminent collègue Denis van Berchem, remarquable chercheur et neveu de Marguerite van Berchem. Sa discrète et exquise politesse a rappelé tout ce qui a perpétué – avec plus de rudesse sans doute chez Max van Berchem – le monde tout genevois qui est au centre de l’œuvre.

5Le plan chronologique du livre semble pourtant en faire le fil conducteur, même si le chapitre I est consacré – on y reviendra – aux années de formation et aux premiers voyages. Dès le chapitre II, est abordée la genèse du Corpus, avant qu’au chapitre suivant ne débute une alternance entre le Congrès des Orientalistes et, au chapitre iv, le voyage en Syrie. Les deux suivants (V et VI) en reviennent au Corpus et à ses collaborateurs, exposé, par sa taille toute européenne, aux déchirements liés (chap. VI) à la guerre et ses suites. Une conclusion aborde enfin le devenir du projet majeur que fut le Corpus. On peut seulement regretter que cette analyse scrupuleuse n’ait pas suscité le complément d’un index chronologique. Ce simple rappel le souligne : le livre de Charles Genequand sera un outil irremplaçable pour le chercheur.

6En effet, dès le chapitre I, l’auteur débute un riche portrait d’un orientaliste qui doit sa personnalité au cadre familial qui fut le sien. Venue du Brabant, les Berthoud van Berchem avaient reçu des familles alliées – les Saladin et les Sarrasin – les deux pôles de leur existence le château de Crans et celui des Bois à Satigny. Avec l’implantation de la rue des Granges à Genève, ils resteront les lieux clés de la vie de Max van Berchem qui pourra y accueillir des collègues, par exemple, on l’a vu, lors de la réunion génevoise du Congrès des Orientalistes. Il les traite alors somptueusement confirmant ainsi la rencontre d’une famille aisée et d’un projet singulier.

7Le chapitre consacré aux « années de formation » (p. 13-46) nous livre une dimension clé de la personnalité du savant. Dès 1877, il est à Stuttgart où, pour sa formation, grec, latin, algèbre, allemand et histoire sont au programme mais une passion se révèle parallèlement : celle de la musique qu’il s’agisse du piano vite indispensable à son quotidien ou de l’opéra. C’est ensuite à Leipzig mais aussi à Berlin et à Strasbourg que se poursuit une formation très germanique qui alterne avec des étés militaires et des retours à Crans. Au moment même où il découvre l’arabe et l’Orient, Max van Berchem s’affirme comme tout à fait genevois mais aussi, déjà, comme un européen.

8C’est pendant l’hiver 1886-1887, sa thèse déposée, que Max van Berchem – docteur sarcastique pour la liturgie qui l’a couronné – découvre l’Égypte, touriste d’abord puis chercheur convaincu. Très vite chez lui l’attachement à l’épigraphie se développe avec la conviction que l’histoire et l’archéologie monumentales sont incontournables. Il gagne, dès le printemps 1888, la Syrie et le Liban. Ses premiers travaux apparaissent alors avec tout leur aspect novateur.

9Au chapitre suivant s’affirment – en 1888-1889 – la genèse du Corpus et ses liens avec la France que représenteront deux pôles savants, l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres qui l’accueillera et l’Institut du Caire où il publiera maints travaux. Il fonde en juin 1891 l’autre dimension de sa famille : il épouse Élizabeth de Saugy ; leur couple verra dès avril 1892 la naissance de leur fille Marguerite. Le livre de Charles Genequand signale, comme incidemment, ces aspects familiaux : le veuvage, le nouveau mariage comme les six autres enfants que Max van Berchem devra éduquer. Mais c’est au Corpus que l’ouvrage est ensuite consacré avec une analyse minutieuse des voyages et des publications qui le rendront incontournable pour tout chercheur orientaliste.

10Une des qualités du livre est aussi liée au souci de l’auteur de ne négliger aucun aspect de l’épopée Max van Berchem et, en particulier, la part des relations internationales. Le congrès de Genève, au chapitre iii mais aussi la part des collaborateurs (chap. V Le Corpus et ses collaborateurs, p. 105-158) avec l’extension de l’univers du Corpus à la Turquie. De voyage en publication, on voit Max van Berchem mûrir, à la fois acharné, ouvert à de nouvelles contributions mais toujours critique comme il en va, par exemple, de ses remarques sur Louis Massignon. Année après année, Max van Berchem s’affirme avec, à la veille de la guerre, un riche bilan dans la mise en place du Corpus.

11Nous découvrons au chapitre VI (La guerre et ses suites, p. 159-192) tous les obstacles qui surgirent avec les années de guerre, opposant au très vaste projet le recours à des contributeurs germaniques comme français. Max van Berchem, surtout chercheur, aura du mal à accepter un statut professoral que la qualité de son œuvre appelle Surtout une santé de plus en plus fragile s’affirme un obstacle à son travail acharné. Son caractère humain prompt à secourir ses amis est manifeste au cours des années de guerre. Mais, on sent aussi l’usure qui guette le savant.

12Le 7 mars 1921, Max van Berchem, âgé seulement de 58 ans, sera emporté par une affection pulmonaire qui l’avait conduit à rentrer du Caire pour tenter d’ultimes soins dans une clinique du pays de Neufchâtel. Au rebours de la qualification de « sans profession » de son certificat de décès, le livre nous montre bien comment sa mort sera ressentie comme une catastrophe qui s’ajoute aux périls nés de la guerre qui avaient menacé l’œuvre de Max van Berchem. Les derniers chapitres du livre découvrent sans fard les difficultés qui ont assailli le Corpus et sa difficile survie. La Fondation Max van Berchem, due comme on l’a dit à sa fille Marguerite, y contribuera et poursuivra une action de mémoire et d’aide à la recherche dont ce livre restera un des meilleurs témoins.

13On doit être reconnaissant à Charles Genequand d’avoir, par une recherche minutieuse, rendu perceptible tous les aspects de la vie et de l’œuvre orientaliste de celui qui restera, pour nous tous, un pionnier et l’exemple même, de ce que furent les créateurs de la rencontre de civilisations que nous devons aux orientalistes des xixe et xxe siècles.

14On notera enfin que deux cahiers de planches hors texte sont insérés dans le livre (p. 65-80 et 97-112). Elles présentent heureusement Max van Berchem et sa famille puis quelques exemples des objets de son étude épigraphique et archéologique.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Michel Terrasse, « Charles Genequand, Max van Berchem, un orientaliste », Bulletin critique des Annales islamologiques [En ligne], 36 | 2022, mis en ligne le 01 mai 2021, consulté le 16 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/bcai/1284 ; DOI : https://doi.org/10.4000/bcai.1284

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Auteur

Michel Terrasse

Institut méditerranéen

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