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3. Histoire et historiographie

Alessandro Rizzo, Florence et le sultanat mamelouk : les documents de la diplomatie (début xve - début xvie siècle)

Ingrid Houssaye Michienzi et Bogdan Smarandache
Référence(s) :

Alessandro Rizzo, Florence et le sultanat mamelouk : les documents de la diplomatie (début xve - début xvie siècle), Leyde, Brill (Handbook of Oriental Studies. Section 1: The Near and Middle East, 174), 2023, 548 p., ISBN : 9789004679658

Texte intégral

1Le volume d’Alessandro Rizzo est une étude approfondie des sources documentaires relatives aux relations diplomatiques entre la Signoria de Florence et le sultanat du Caire, couvrant la période allant de 825/1422 à 916/1510. Issu de la seconde partie de sa thèse doctorale dirigée par Frédéric Bauden, Mohamed Ouerfelli (co-directeur) et Élisabeth Malamut (co-directrice), cet ouvrage se distingue par la richesse et la diversité de son corpus, ainsi que par la rigueur de son approche critique. La première partie de cette recherche, consacrée à l’analyse des relations diplomatiques et commerciales entre les deux puissances, fera l’objet d’une publication ultérieure.

2Composé de 548 pages, l’ouvrage se divise en trois grandes parties : une introduction détaillant le contexte historique, l’état de l’art et la nature des sources ; l’édition critique des documents diplomatiques eux-mêmes – tant les rouleaux mamelouks rédigés en arabe que les textes en italien ou en latin provenant de la chancellerie florentine ; et, enfin, une série de planches reproduisant dix documents en arabe. L’étude est complétée par un glossaire des termes arabes, une bibliographie et quatre index qui facilitent la consultation et approfondissent la compréhension des textes (termes arabes, noms de personnes, lieux, termes arabes en translittération).

3Durant le xve siècle, Florence connaît une transformation politique majeure, passant du statut de cité-État à celui d’État régional puissant. Cette expansion territoriale et maritime trouve son prolongement naturel dans le développement d’une politique méditerranéenne tournée vers l’Orient, marquée par la conquête de Pise (1406) et l’obtention de débouchés stratégiques sur la mer Tyrrhénienne à travers l’acquisition des ports de Porto Pisano et de Livourne (1421). Revendiquant l’héritage pisan et s’appuyant sur les structures de l’ancienne puissance maritime – ports et arsenaux –, le gouvernement florentin entreprend des démarches auprès des sultanats nord-africains pour négocier des accords commerciaux. Les négociants florentins, déjà actifs dans les ports du Levant, voient alors leurs intérêts soutenus et protégés par une diplomatie organisée : missions d’ambassadeurs, négociations de privilèges et mise en place d’un système de galées d’État inspiré du modèle vénitien. L’objectif majeur de cette politique est l’accès direct au commerce égyptien via le port d’Alexandrie, dès 1422, date du départ des premières galées florentines accompagnées de leurs ambassadeurs. Ces échanges diplomatiques se poursuivent jusqu’à la fin du sultanat mamelouk, illustrant la volonté des deux puissances d’encadrer et de sécuriser leurs relations commerciales. Les documents édités par Alessandro Rizzo – lettres, décrets et instructions diplomatiques – constituent ainsi un témoignage unique de ces liens, révélant tout autant les pratiques administratives que les logiques politiques et économiques de l’époque.

4Jusqu’aux années 1480, ces relations sont attestées presque exclusivement par des documents conservés dans les registres de la chancellerie florentine. Mais sous le règne du sultan Qāʾitbāy et durant le gouvernement de Laurent de Médicis, les échanges s’intensifient et laissent davantage de traces, notamment dans le contexte de l’affaire diplomatique du prince ottoman Djem. Ce prince, prétendant au trône ottoman, s’échappa d’Anatolie et se réfugia au Caire, puis à Rhodes à la suite de sa défaite par les troupes du sultan Bayezid (1481-1512). La diplomatie florentine se poursuit ainsi jusqu’à la fin du régime mamelouk, les documents édités mentionnant la protection des personnes, des biens et des correspondances ; le déchargement, l’évaluation et le stockage des marchandises ; les impôts, créances et successions ; le rapatriement des biens ; la résolution des litiges et l’accès à la cour royale ; le port des vêtements « al-mamālīk » (c’est-à-dire à la mode mamelouke) ; le réapprovisionnement et la réparation des navires ; ainsi que les conditions d’hébergement.

5L’édition des documents en langue arabe

Document Étiquette Type Date
I Arch. A Lettre de Barsbāy à la Kumūn (Commune) de Florence 5 Shawwāl 825/22 septembre 1422
II Laur. A Décret de Qāʾitbāy aux autorités des provinces du sultanat 6 Dhū l-Ḥijja 894/31 octobre 1489
III Arch. D Lettre de Qāʾitbāy à Lorenzo de Medici 24 Dhū l-Ḥijja 894/18 novembre 1489
IV Laur. B Lettre d’al-Nāṣir Muḥammad ibn Qāʾitbāy au gouverneur de Damas, en effet un marsūm (décret) 25 Jumādā I 902/29 janvier 1497
V Arch. C Lettre d’al-Nāṣir Muḥammad ibn Qāʾitbāy au gouverneur d’Alexandrie, en effet un marsūm 7 Jumādā II 902/10 février 1497
VI Arch. I Lettre d’al-Nāṣir Muḥammad ibn Qāʾitbāy aux autorités florentines 10 Jumādā II 902/13 février 1497
VII Arch. F Décret de Qāniṣawh al-Ghawrī aux autorités à Alexandrie et aux autorités des provinces du sultanat 18 Dhū l-Qaʿda 911/12 avril 1506
VIII Arch. H Décret de Qāniṣawh al-Ghawrī aux autorités florentines 12 Jumādā II 913/19 octobre 1507
IX Arch. E Décret de Qāniṣawh al-Ghawrī aux autorités à Alexandrie 14 Rabīʿ I 916/21 juin 1510
X Arch. G Lettre de Qāniṣawh al-Ghawrī aux autorités florentines 14 Rabīʿ I 916/21 juin 1510

6Alessandro Rizzo offre, pour le versant cairote, une nouvelle édition et traduction d’une série de dix documents rédigés en arabe par les secrétaires de la chancellerie du Caire. La liste complète des documents arabes, sous l’étiquette de « rouleaux mamelouks », comprend :

  • 1  D. S. Richards, « A Mamlūk Emir’s ‘Square’ Decree », Bulletin of the School of Oriental and Africa (...)

7Ces dix documents sont aujourd’hui conservés dans deux institutions : l’Archivio di Stato de Florence (Arch. A, C, D, E, F, G, H, I) et la Biblioteca Medicea Laurenziana (Laur. A, B). L’auteur distingue deux grandes catégories : d’une part les lettres (mukātaba, pluriel mukātabāt) adressées aux autorités de Florence ou à son souverain, tel Laurent de Médicis ; et, d’autre part, les décrets (marsūm, pluriel marāsīm) adressés, soit aux autorités florentines, soit aux autorités du sultanat, pour garantir la mise en œuvre effective des protections et privilèges concédés aux voyageurs florentins. L’instrument de sauf-conduit, soit général (amān ʿāmm), soit individuel (amān khāṣṣ), est habituellement contenu dans ces marāsīm dans le cas du corpus florentin (p. 20b–21a). Il n’y a pas, dans les archives florentines, d’exemplaires de murabbaʿāt (« les quadrangulaires »), un autre type de décret habituellement émis en faveur des marchands, selon al-Qalqashandī (p. 20). De plus, la première lettre du corpus (Arch. A) fait référence aux deux muṭlaq-s (ordonnances) adressés aux Florentins, qui ont certainement servi d’autorisations pour les marchands, et deux amthila (instructions ; singulier : mithāl) émises par le sultan aux autorités du sultanat à Damas et à Alexandrie afin que les autorisations pour les marchands soient respectées. De nouveau, les directives d’al-Qalqashandī révèlent une divergence. Il utilise le terme mithālāt (partageant la racine avec mithāl) pour décrire les instructions émises directement aux marchands1.

8Alessandro Rizzo remarque que les traductions pourraient obscurcir ces distinctions (p. 33a). Dans le cas d’Arch. A, le traducteur (Tommaso di Ramondo Cardus de Nicosie) mentionne trois lettere delli commandamenti au lieu de deux amthila dans la version arabe, et ne traduit pas muṭlaq (confer p. 48, §25 et 189, §11). Pourtant, il mentionne le salvocondocto et pacti qui n’apparaît pas dans la version arabe (p. 189, et n. 25). Ce décalage entre les deux versions suggère que soit Tommaso di Ramondo a produit une traduction fluide et non littérale, soit il a traduit une version en arabe antérieure qui n’existe plus, soit il a emprunté les termes salvocondocto et pacti des muṭlaq-s qu’il a vus. Ces observations remettent aussi en perspective l’apparition de cette fusion des sauf-conduits et des instructions dans les lettres ou les décrets. La traduction latine d’une lettre émise par le sultan Ṣalāḥ al-Dīn (570-589/1174-1193) en faveur des Pisans est appelée un carta ; elle fait référence aux instructions et contient la garantie de sauf-conduit. Un autre document émis par la chancellerie de son frère, Sayf al-Dīn al-ʿĀdil (596-615/1200-1218), est à la fois un comandamento et un scripto del salvocondocto dans la version italienne, mais il contient toutes les stipulations de l’accord y compris la garantie d’amān. On se demande si carta traduisait marsūm, comandamento traduisait mithāl et scripto del salvocondocto amān.

9L’auteur consacre également une analyse minutieuse aux aspects matériels et formels des documents : notamment le support et le format utilisé. Tous présentent une largeur assez homogène :

Étiquette Largeur
Arch. A 18,3 cm
Laur. A 16,5 cm
Arch. D 16,2 cm
Laur. B 16,5 cm
Arch. C entre 15,6 cm et 16,9 cm
Arch. I 16,7 cm
Arch. F 16,2 cm
Arch. H entre 15,6 cm et 16,5 cm
Arch. E entre 15 cm et 16,5 cm
Arch. G 16,3 cm

10Ces dimensions correspondent soit au format qaṭʿ al-thulth (un tiers de coudée, environ 19,4 cm), soit au qaṭʿ al-manṣūrī/qaṭʿ al-ʿādah (un quart de coudée, environ 14,5 cm), tels que décrits par al-Qalqashandī. Ces formats étaient classiquement utilisés pour les marāsīm destinés aux amīrs, ce qui est logique pour les instructions adressées aux gouverneurs. Mais leur emploi pour des décrets adressés directement aux autorités florentines est plus surprenant et suggère que le standard défini par al-Qalqashandī n’était sans doute plus strictement suivi au début des relations diplomatiques entre Florence et le Caire (p. 22–23).

  • 2  Adam Gacek, Arabic Manuscripts: A Vademecum for Readers, Handbook of Oriental Studies Section 1, T (...)

11Concernant l’écriture, Alessandro Rizzo montre que tous ces documents sont rédigés en qalam al-tawqīʿ, calligraphie officielle couramment employée depuis l’époque fāṭimide. Cette écriture se caractérise par l’inclinaison vers le haut à la fin de chaque ligne et par l’usage de ligatures. En outre, les points diacritiques des textes écrits en tawqīʿ ne sont pas toujours marqués2. Le corpus étudié se distingue cependant par un usage très limité des ligatures, ce qui reflète sans doute une volonté de faciliter la traduction en latin ou en italien et d’en rendre la lecture plus accessible.

  • 3  « e aguzzi il pinacolo ». Amari, I Diplomi Arabi, p. 167, n. 4, p. 182, l. 6 et p. 435, n. 2.

12Par ailleurs, l’auteur propose de nombreuses corrections aux lectures antérieures, grâce à sa connaissance fine des formules épistolaires arabes, des conventions diplomatiques et des traductions contemporaines. Ces corrections concernent souvent le placement ou l’omission de points diacritiques : par exemple, il lit bi-gharaḍ (« selon le désir », p. 48, l. 28) plutôt que taʿarruḍ (« aborder, contredire ») proposé par Michele Amari ; ou encore wa-jaddada masarratahu (« et renouvelle son bonheur », p. 76, l. 20) au lieu de wa-ḥaddada mashrafa (« et aiguiser le pinacle ») également suggéré par Michele Amari3. Il signale l’absence systématique de points diacritiques et en propose un appareil critique précis après chaque texte. L’ouvrage inclut aussi des reproductions des originaux, et pour chaque texte arabe, la traduction figure en vis-à-vis, permettant de suivre pas à pas le raisonnement philologique et diplomatique.

  • 4  Biberstein Kazimirski, Dictionnaire arabe-français, 2 vols., Paris, Maisonneuve et Cie, 1860, II, (...)
  • 5  J. G. Hava, Arabic-English Dictionary, Beyrouth, Catholic Press, 1899, p. 652.
  • 6  Hans Wehr, A Dictionary of Modern Written Arabic, éd. J. Milton Cowan, Ithaca, Spoken Language Ser (...)
  • 7  John Wansbrough, « Venice and Florence in the Mamluk Commercial Privileges », Bulletin of the Scho (...)
  • 8  Michael L. Ryder, « The Evolution of the Fleece », Scientific American, 256/1, 1987, p. 116.

13Quelques suggestions peuvent être apportées concernant des points de détail. Alessandro Rizzo propose « métropoles » pour amṣār (p. 46, l. 7, p. 525, n. 78 ; singulier : miṣr) ; cependant, le mot peut faire aussi référence aux campements des premières armées musulmanes et pourrait renforcer une titulature à la fois militaire et pieuse des sultans. De même, il traduit kahf al-milla (p. 116, l. 4 ; 117, l. 8) par « niche de la religion », bien que le mot kahf puisse aussi avoir un sens militaire, signifiant commandant4. Le mot kafīl, trouvé à côté de ḍāmin (garant ; p. 70, l. 276 ; confer 80) doit se référer à un responsable, c’est-à-dire à une personne chargée des affaires d’une autre personne5. Le miṣṣīṣ abyaḍ wa-aswad (peau blanche et noire, selon Wansbrough) apporté par les marchands venant de Crète (p. 100 et n. sur p. 112) est plus énigmatique. La racine est la même que maṣṣ dans qaṣab al-maṣṣ, une forme de canne de sucre, et peut-être par extension une forme plus fibreuse de la canne de sucre6. Toutefois, l’argument de Wansbrough laissant supposer qu’il s’agit d’une peau d’animal est aussi convaincant7. En tenant compte de ces deux points, nous pouvons imaginer qu’il s’agit d’un fil, filé à partir de la laine de mouton blanc ou noir, attesté dès l’Âge de Fer8. Par ailleurs, la transcription de al-amān wa l-iṭmiʾnān (« la sûreté et la sécurité ») est erronée (154b > 151, l. 22). Il s’agit, plutôt, d’al-amān wa l-iṭmaʾann. Ce ne sont que des détails mineurs qui n’affectent pas l’utilité des éditions et la grande qualité des traductions fournies par l’auteur.

L’édition des documents en italien et en latin

14Le corpus édité par Alessandro Rizzo comprend vingt-cinq documents, dont sept rédigés en latin (documents XVI, XVII, XIX, XX, XXI, XXII et XXVIII). Ces documents, tous issus de la chancellerie florentine ou du personnel travaillant pour celle-ci – la plus développée d’Europe en termes d’enregistrement des documents – se répartissent en trois grandes catégories. La première regroupe les documents liés aux missions diplomatiques : instructions détaillées remises aux ambassadeurs avant leur départ, et rapports qu’ils réalisent à leur retour. La seconde est constituée des lettres adressées aux sultans et aux hauts fonctionnaires mamelouks. Bien que les originaux de ces lettres envoyées en Égypte aient disparu, des copies ont été conservées dans les archives florentines, permettant d’en connaître le contenu. Enfin, la dernière et la plus vaste catégorie comprend les traductions en italien ou en latin de lettres et décrets envoyés par les sultans aux représentants florentins ou aux autorités du sultanat. Comme l’explique l’auteur, la traduction des documents s’effectuait sur place, dans les territoires mamelouks, en raison de la méconnaissance de l’arabe par les fonctionnaires florentins et les diplomates. Certains documents sont conservés dans les deux langues, ce qui permet à l’auteur de mener une analyse comparative particulièrement enrichissante. Il décrit également les modalités concrètes de traduction et souligne l’importance des intermédiaires, ainsi que les adaptations effectuées, notamment pour tout ce qui touche au vocabulaire religieux.

Document Type Nature du document Date
XI Instructions Instructions de la Signoria à Brancacci et Federighi 14 juin 1422
XII Traduction en italien (document conservé dans les deux langues) Lettre de Barsbāy à la Commune de Florence 22 septembre 1422
XIII Traduction en italien Décret de Barsbāy pour Florence 22 septembre 1422
XIV Traduction en italien Décret de Barsbāy aux autorités d’Alexandrie 25 septembre 1422
XV Rapport Compte rendu de Brancacci et Federighi aux autorités de Florence 17 février 1423
XVI Lettre en latin Lettre des représentants du gouvernement florentin à Barsbāy 15 janvier 1435
XVII Lettre en latin Lettre des représentants du gouvernement florentin à Jaqmaq 11 mai 1445
XVIII Lettre Lettre des représentants du gouvernement florentin au nāzir al-khāss et au gouverneur d’Alexandrie 11 mai 1445
XIX Lettre en latin Lettre du gouvernement florentin à Khushqadam 14 août 1465
XX Lettre en latin Lettre des représentants du gouvernement florentin au gouverneur d’Alexandrie 14 août 1465
XXI Lettre en latin Lettre des représentants du gouvernement florentin à Qāʾitbāy 28 février 1476
XXII Lettre en latin Lettre des représentants du gouvernement florentin au gouverneur d’Alexandrie 28 février 1476
XXIII Lettre Lettre des représentants du gouvernement florentin au consul Mariotto Squarcialupi 28 février 1476
XXIV Traduction en italien Lettre de Qāʾitbāy à Laurent de Médicis 5 décembre 1484
XXV Traduction en italien Décret de Qāʾitbāy 1486-1488 (?)
XXVI Traduction en italien Décret de Qāʾitbāy 1486-1488 (?)
XXVII Requête Requête des marchands florentins à Qāʾitbāy 27 novembre 1487
XXVIII Lettre en latin Lettre de Laurent de Médicis à Qāʾitbāy 14 juin 1488
XXIX Requêtes Requêtes de Della Stufa à Qāʾitbāy 1488
XXX Traduction en italien (document conservé dans les deux langues) Décret de Qāʾitbāy adressé aux autorités du sultanat 31 octobre 1488
XXXI Instructions Instructions à Luigi Della Stufa 15 novembre 1488
XXXII Lettre Lettre des autorités de Florence à Qāniṣawh al-Ghawrī 13 avril 1507
XXXIII Traduction en italien Décret (sauf-conduit) du sultan Qāniṣawh al-Ghawrī pour les Florentins Novembre 1508
XXXIV Traduction en italien Décret de Qāniṣawh al-Ghawrī adressé aux autorités d’Alexandrie 21 juin 1510a
a
bIdem
  • 11  Angelo Maria Bandini, Collectio veterum aliquot monumentorum ad historiam praecipue litterariam pe (...)
  • 12  Giovanni Francesco Pagnini, Della decima e di varie altre gravezze imposte dal comune di Firenze, (...)

15Chaque document est accompagné de paragraphes introductifs, d’un appareil critique et de commentaires. Comme pour les textes arabes, la traduction française figure en vis-à-vis de la transcription, facilitant une lecture comparative. L’auteur revient sur les éditions précédentes réalisées par Michele Amari, et par Angelo Maria Bandini (doc. XXVIII)11. Lorsque l’original arabe est conservé – comme pour les documents XII, XXX et XXXV –, Alessandro Rizzo propose une analyse fine des écarts et des nuances entre le texte original et sa traduction italienne ou latine. Ainsi, dans le document XII, le terme arabe faylasūf (philosophe) est traduit par doctore (docteur). Dans le cas du document XXX, bien que l’original arabe soit disponible, la seule copie italienne provient de la transcription publiée au xviiiᵉ siècle par Pagnini12. Enfin, l’auteur met en lumière quatre clauses inédites retrouvées dans le document XXVI conservé dans le Fondo Del Furia de la Biblioteca Nazionale Centrale de Florence, enrichissant encore davantage la compréhension de ce corpus.

16Négocier des accords

17Grâce à son analyse textuelle et papyrologique, Alessandro Rizzo parvient à reconstituer avec précision le déroulement des négociations entre la République florentine et le sultanat mamelouk, révélant ainsi une procédure diplomatique qui semble avoir été relativement stable et courante pour l’époque :

  1. Envoi d’une ambassade florentine au Caire, porteuse d’une requête officielle rédigée sous forme de lettre (p. 9a, 44a).

  2. Traduction de la lettre en arabe sur place (p. 31, 51b), avec recours à un interprète pour la communication orale (p. 50).

  3. Si la réponse du sultan est favorable, celui-ci et son conseil ordonnent alors :

    La rédaction d’un accord en arabe par les secrétaires du sultan, le texte étant approuvé clause par clause par le souverain (p. 9a, 73a, 155b).

    L’élaboration d’un décret adressé aux gouverneurs des provinces pour garantir l’application des clauses négociées (p. 8b-9a, 51).

    La rédaction d’une lettre confirmant les privilèges accordés, qui peut inclure les articles de l’accord ainsi que les instructions aux autorités concernées (p. 44a, 144a).

  4. Traduction en latin ou en italien des lettres et décrets reçus, réalisée sur place, dans la résidence des ambassadeurs florentins (p. 31b, 33).

  5. Présentation du compte rendu de mission aux autorités florentines à l’arrivée (p. 29b-30a), accompagné des copies des documents originaux en arabe et des traductions, ensuite archivées à Florence (p. 9b).

  • 13  Il est possible de suivre le déroulé de leur mission grâce aux écrits laissés par Felice Brancacci (...)

18Ce schéma est particulièrement bien illustré par le cas de la première ambassade florentine, envoyée peu après l’accession au pouvoir du sultan al-Ashraf Barsbāy (avril 1422). Carlo Federighi et Felice Brancacci reçoivent leurs instructions des autorités florentines le 14 juin 1422, débarquent à Alexandrie en août et entament leur mission diplomatique13. Une fois obtenues les clauses souhaitées, ils les font traduire sur place. Les documents sont ainsi tous datés de la fin du mois de septembre 1422 : la lettre de Barsbāy à la Commune de Florence, conservée dans les deux langues (5 Shawwāl 825/22 septembre 1422), le décret de Barsbāy pour Florence le même jour, et le décret de Barsbāy aux autorités d’Alexandrie le 25 septembre 1422. Ils écrivent à Florence le 14 octobre, et quittent Alexandrie le 15 novembre, pour une arrivée à Florence deux mois plus tard, le 15 janvier 1423. Le rapport de leur mission auprès des autorités est daté du 17 février 1423. Il s’agit de la transcription de leur compte rendu effectué à l’oral au cours duquel ils ont certainement consigné les copies des documents réalisées en territoire mamelouk.

19Si cette procédure reste globalement stable, Alessandro Rizzo relève cependant deux évolutions. D’une part, certaines ambassades florentines mènent directement les négociations avec des gouverneurs provinciaux du sultanat, ce qui pourrait refléter un affaiblissement du pouvoir central ou une volonté du sultan de déléguer l’autorité diplomatique. Cette décentralisation soulève des questions sur la gestion effective de la protection des Florentins et sur la coordination entre Le Caire et les provinces. D’autre part, lors des dernières négociations, des émissaires mamelouks comme Muḥammad ibn Maḥfūẓ et Taghrī Birdī ibn ʿAbdallāh sont eux-mêmes envoyés à Florence. Il reste difficile de savoir si leur venue répondait à la complexité de certains dossiers ou à la volonté d’établir un dialogue direct avec les dirigeants florentins. Ces cas rares enrichissent notre connaissance des émissaires musulmans, bien que les informations disponibles à leur sujet restent fragmentaires, hormis quelques mentions dans les sources ayyoubides, baybarsides et qalāwūnides.

  • 14  Frédéric Bauden, « Mamluk Diplomatics: the Present State of Research », dans Frédéric Bauden et Ma (...)

20Grâce aux réflexions issues de l’« Archival Turn » dans le domaine des études islamologiques, l’auteur souligne que la rareté des documents originaux conservés en Égypte, notamment ceux antérieurs à la fin du xve siècle, s’explique sans doute davantage par des événements politiques que par une absence de culture archivistique. Il évoque ce problème en se référant à plusieurs études marquantes qui traitent de la question de l’absence supposée des archives islamiques et qui proposent des explications variées (p. 9a, 31b). Des épisodes comme une incursion dans la salle des archives sultaniennes entre 784/1382 et 791/1389 pourraient expliquer l’absence d’originaux antérieurs, aujourd’hui connus seulement à travers des copies latines, italiennes ou catalanes14. De même, la conquête du Caire par le sultan ottoman Selīm I en 923/1517 a pu entraîner une destruction, une dispersion ou un transfert vers Istanbul de documents officiels mamelouks, comme cela a été le cas pour de nombreux manuscrits. Il n’est donc pas exclu que des lettres et accords originaux des autorités circassiennes puissent encore être découverts.

  • 15  Badr al-Dīn ibn Jamaʿa, Taḥrīr al-aḥkām fī tadbīr ahl al-Islām, éd. ʿAbd Allāh ibn Ṣāliḥ ibn Muḥam (...)

21Enfin, sur la question de leur valeur juridique, l’auteur souligne que les rapports de proximité entre Florence et Le Caire et le fait que les chrétiens latins étaient actifs dans les villes égyptiennes ou syriennes franchissent la frontière théorique entre le dār al-Islām et le dār al-ḥarb (p. 8), et remettent en question les avis de certains juristes musulmans. La durée de ces accords n’est pas stipulée, ce qui suggère une validité temporelle illimitée quant à la présence et au mouvement des marchands ou des pèlerins florentins et semble violer un principe élaboré par certains juristes. Par exemple, Badr al-Dīn ibn Jamaʿa (m. 733/1333) limite le sauf-conduit pour les non-musulmans à une durée de quatre mois15. De même, si les sauf-conduits individuels issus dans le cadre d’un décret était eux-mêmes limités à des périodes précises, l’installation de consuls florentins renforce la suggestion d’une permanence juridiquement contestable. Cette pratique montre combien la réalité des échanges méditerranéens franchit largement la frontière théorique.

22Le travail d’Alessandro Rizzo éclaire d’une manière inédite les mécanismes concrets de la diplomatie entre une puissance italienne et l’une des grandes puissances du Proche-Orient médiéval. En réunissant et en éditant minutieusement des documents issus tant de la chancellerie florentine que de celle du Caire, l’auteur offre au lecteur une plongée rare dans la pratique quotidienne des négociations, des échanges d’ambassades et de l’élaboration d’accords commerciaux et politiques. L’étude montre combien la diplomatie n’était pas un exercice figé, mais un processus vivant, marqué par les contraintes politiques, les nécessités commerciales et les médiations culturelles. Le travail de traduction, la coexistence de plusieurs langues et l’intervention d’intermédiaires apparaissent comme des éléments essentiels pour comprendre la fluidité et la complexité des relations internationales de l’époque. Enfin, cette analyse détaillée et comparative éclaire non seulement les rapports entre Florence et le Caire, mais contribue également à une meilleure compréhension des pratiques diplomatiques méditerranéennes à la charnière des xve et xvie siècles. Elle révèle le rôle décisif des acteurs locaux et des chancelleries dans l’élaboration d’un cadre juridique et institutionnel permettant aux échanges économiques de prospérer malgré les frontières religieuses et politiques. En ce sens, l’ouvrage d’Alessandro Rizzo constitue une contribution majeure à l’histoire croisée de l’Europe et du monde islamique.

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Notes

1  D. S. Richards, « A Mamlūk Emir’s ‘Square’ Decree », Bulletin of the School of Oriental and African Studies, 54/1 (1991), p. 63 ; cité dans Rizzo, Florence, p. 20, n. 122 ; pour un mithāl émis par la chancellerie du sultan Qalāwūn, voir Linda S. Northrup, From Slave to Sultan: The Career of Al-Manṣūr Qalāwūn and the Consolidation of Mamluk Rule in Egypt and Syria (678-689 A.H./1279-1290 A.D.), Stuttgart, F. Steiner, 1998, p. 150-151.

2  Adam Gacek, Arabic Manuscripts: A Vademecum for Readers, Handbook of Oriental Studies Section 1, The Near and Middle East 98, Leyde, Brill, 2009, p. 263-264 ; Marina Rustow, « Fatimid State Documents », Jewish History, 32, 2019, fig. 2, 5, 7, 8, 9, 10, 12 ; S. M. Stern, « Petitions from the Ayyūbid Period », Bulletin of the School of Oriental and African Studies, 27/1, 1964, planches i-vi ; S. M. Stern, « Two Ayyūbid Decrees from Sinai », dans S. M. Stern (éd.), Documents from Islamic Chanceries, Londres, 1965, p. 15, cité par Rizzo ; Frédéric Bauden, “Diplomatics in the Service of Diplomacy: Was the 692/1293 Truce Negotiated by the Kingdom of Aragon with the Mamluk Sultanate Ever Ratified?”, Mamlūk Studies Review, 26, 2023, p. 17.

3  « e aguzzi il pinacolo ». Amari, I Diplomi Arabi, p. 167, n. 4, p. 182, l. 6 et p. 435, n. 2.

4  Biberstein Kazimirski, Dictionnaire arabe-français, 2 vols., Paris, Maisonneuve et Cie, 1860, II, p. 939.

5  J. G. Hava, Arabic-English Dictionary, Beyrouth, Catholic Press, 1899, p. 652.

6  Hans Wehr, A Dictionary of Modern Written Arabic, éd. J. Milton Cowan, Ithaca, Spoken Language Services, Inc., 1976, p. 911. Abū Ḥanīfa al-Dīnawarī (m. 282/895) décrit ces différents types de canne de sucre (cité dans Tsugitaka Sato, Sugar in the Social Life of Medieval Islam, Leyde, Brill, 2015, p. 2).

7  John Wansbrough, « Venice and Florence in the Mamluk Commercial Privileges », Bulletin of the School of Oriental and African Studies, 28/3, 1965, p. 519, n. 92.

8  Michael L. Ryder, « The Evolution of the Fleece », Scientific American, 256/1, 1987, p. 116.

11  Angelo Maria Bandini, Collectio veterum aliquot monumentorum ad historiam praecipue litterariam pertinentium, Arezzo, 1752, p. 12-13.

12  Giovanni Francesco Pagnini, Della decima e di varie altre gravezze imposte dal comune di Firenze, della moneta e della marcatura de’ Fiorentini, fino al secolo XVI, 4 vol., Lucques et Lisbonne, 1765-1766 (vol. 2, p. 213-217).

13  Il est possible de suivre le déroulé de leur mission grâce aux écrits laissés par Felice Brancacci dont le journal fut tenu de juillet 1422 à son retour à Florence en janvier 1423. Brancacci resta en Égypte d’août à octobre 1422. Felice Brancacci, Diario, éd. Dante Catellacci, Archivio storico italiano, 4-8 (1881), p. 157-188. Voir également Ingrid Houssaye Michienzi, « Les balbutiements de la communauté d’affaires florentine à Alexandrie, fin xive-début xve siècle », dans Mathilde Boudier, Audrey Caire, Eva Collet, Noémie Lucas éds., Autour de la Syrie médiévale. Études offertes à Anne-Marie Eddé, Louvain, Peeters, Orient & Méditerranée 39, 2022, p. 273-310 ; Claudia Tripodi, « Viaggi di ambasciatori tra Firenze e Il Cairo nel XV secolo », Mélanges de l’Ecole française de Rome, 122/2, 2010, p. 411-440.

14  Frédéric Bauden, « Mamluk Diplomatics: the Present State of Research », dans Frédéric Bauden et Malika Dekkiche (éd.), Mamluk Cairo, a Crossroads for Embassies. Studies on Diplomacy and Diplomatics, Leiden, Brill, 2019, p. 25, 71, 72.

15  Badr al-Dīn ibn Jamaʿa, Taḥrīr al-aḥkām fī tadbīr ahl al-Islām, éd. ʿAbd Allāh ibn Ṣāliḥ ibn Muḥammad al-ʿUbayd, Riyadh, Maktabat Dār al-Minhāj li l-Nashr wa l-Tawzīʿ, 1433 H/2012, p. 568.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Ingrid Houssaye Michienzi et Bogdan Smarandache, « Alessandro Rizzo, Florence et le sultanat mamelouk : les documents de la diplomatie (début xve - début xvie siècle) »Bulletin critique des Annales islamologiques [En ligne], 40 | 2026, mis en ligne le 21 mai 2026, consulté le 14 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/bcai/13674 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16bum

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Auteurs

Ingrid Houssaye Michienzi

CNRS UMR 8167 – Orient et Méditerranée

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Bogdan Smarandache

Université de Liège
Langue arabe et études islamiques

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