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Ayman S. Ibrahim, Conversion to Islam – Competing Themes in Early Islamic Historiography

Pierre Lory
Référence(s) :

Ayman S. Ibrahim, Conversion to Islam – Competing Themes in Early Islamic Historiography, New York, Oxford University Press, 2021, XXI + 291 p., ISBN : 978019750719

Texte intégral

1Le présent ouvrage interroge la manière dont les historiens musulmans ont décrit les conversions à l’islam dans les débuts de l’ère islamique. Il se situe dans le prolongement des travaux universitaires déjà nombreux ayant abordé la question, et dont l’A. résume les conclusions respectives, et les débats afférents (p. 7-18). Son originalité réside dans le genre des corpus étudiés, à savoir ceux de l’historiographie, uniquement. A. S. Ibrahim expose sa conviction que les chroniqueurs ont apporté un matériel historique de valeur sur ces questions de conversions, même si leur but principal n’était pas d’ordre religieux à proprement parler. Il ne s’agit pas tant de savoir ce qui a pu se passer historiquement, ni même si telle ou telle conversion a réellement eu lieu : « (Muslim sources) are a representation, rather than a record » (p. 19), mais de déceler les motifs profonds qui mènent tel ou tel historien de l’époque omeyyade ou abbasside à décrire un récit de conversion de telle façon précise, en y ajoutant tel détail, etc. L’idée est que chacun de ces auteurs est profondément influencé par l’époque dans laquelle il vit, les enjeux politiques, les choix idéologiques et religieux qui sont les siens et que ces options se manifestent dans chaque narration. Celles-ci sont transmises, puis réécrites selon les auteurs et au fil des générations de lettrés. Les récits rapportant qui ont été les premiers hommes à se convertir à la prédication de Muḥammad, et à quel moment – avant, après la prise de La Mecque en 630 – sont, par exemple, l’objet d’une attention particulière.

2L’A. distingue quatre types de conversions apparaissant dans son corpus. Les conversions dites de « significance » (signification) sont des adhésions spontanées et sincères à l’islam reconnu comme message de vérité. Celles de « compromise » (compromis) sont des choix plus opportunistes : par crainte devant une armée musulmane victorieuse, par intérêt dans le partage de butins, de cadeaux etc. Les conversions de « supremacy » (suprématie) désignent notamment celles de juifs ou de chrétiens devant les conquérants victorieux. Enfin celles d’« affirmation » sont marquées par l’impact de la présence personnelle de Muḥammad, ou l’éloquence du Coran.

3L’ouvrage divise l’historiographie en trois grandes périodes : omeyyade, abbasside de 132/750 à 218/833 (la fin de la miḥna initiée par al-Ma’mūn marquant une rupture), abbasside de 833 à 911 environ – c’est-à-dire, jusqu’à la chronique de Ṭabarī, comme œuvre marquant une limite. L’auteur justifie ce découpage par les changements des grandes options idéologiques marqués par ces différentes dates. Chacune de ces périodes exprime du coup une approche différente de l’identité musulmane, du contenu à donner à la foi et à l’adhésion à la communauté. Le chapitre consacré à la période omeyyade aborde ainsi les écrits de conversion dus à Sulaym ibn Qays (m. 76/695), Ibn Shihāb al-Zuhrī (m. 124/741) et Mūsā ibn ‘Uqbā (m. 135/752), et leur façon de rendre compte des quatre topoi de conversion signalés plus haut. Le Kitāb Sulaym est abordé avec un particulier intérêt, vu sa probable ancienneté, et sa position pro-alide. Sans surprise, Sulaym affirme que la conversion de ‘Alī fut la première, la plus sincère et complète ; à l’opposé de celle de Mu‘āwiya, tardive et opportuniste. Al-Zuhrī, dont le rôle dans la transmission des hadiths est insigne, propose quant à lui un point de vue clairement pro-omeyyade ; mais la question de l’authenticité de l’attribution de son Kitāb al-maghāzī reste malgré tout débattue. Il mentionne ‘Alī et Zayd ibn Ḥāritha comme deux « candidats » possibles à la première conversion. Dans le cas de Mūsā ibn ‘Uqbā, il ne nous reste que des citations discontinues. Il s’agit donc d’être prudent dans leur utilisation, puisque nous n’avons pas de vision d’ensemble. En tout cas, le Médinois Mūsā met plutôt en avant les premières conversions chez les Anṣār. Dans chacun des cas, l’agenda de chaque historien est visiblement différent ; ce qui est illustré par les récits d’autres conversions – celles d’Abū Bakr et ‘Umar, d’Abū Sufyān, de ‘Abbās notamment, mais aussi d’esclaves, de femmes, de Scripturaires. Les différents récits évaluent, pour chaque cas de conversion, le degré de désintéressement ou de calcul, de solidarité communautaire.

4Pour la première période abbasside, le corpus des historiens retenus comprend huit auteurs, dont Wāqidī, Hishām ibn al-Kalbī, Ibn Isḥāq, Ibn Hishām qui, tous, ont écrit avant la date butoir de 218/833. Les positions politiques (par rapport aux Abbassides) et/ou religieuses (pro-alides, proto-sunnites), les origines géographiques, etc., sont détaillées, pour chaque auteur, dans leurs différentes nuances. Le rapport entre Ibn Isḥāq et Ibn Hishām est analysé avec précaution, pour conclure que la Sīra dans son état actuel peut être considérée comme l’œuvre du second (p. 121-128). Cette première période abbasside laisse apparaître une plus grande attention aux conversions des Scripturaires, plutôt discrètes à l’époque omeyyade (p. 90-91). L’auteur y voit la marque d’une affirmation plus nette de l’identité islamique face aux Ahl al-kitāb (p. 131). L’influence visiblement exagérée de la conversion supposément perverse de ‘Abd Allāh ibn Sabā’ est l’objet d’un développement (p. 132-136). Les narrations de chacun des historiens sont passées en revue sur la question des juifs et des chrétiens. Par ailleurs, l’effet de la rencontre personnelle des premiers convertis avec Muḥammad est mis en valeur, signe de l’importance que la personnalité du Prophète prenait dans le dispositif de pensée en islam à cette époque. De même, l’évaluation de la qualité de la conversion – sincère ou par intérêt – apparaît toujours. Les positions des auteurs par rapport à ‘Alī et aux Alides, ou par rapport à ‘Abbās, ou aux Omeyyades, sont modulées de façon parfois assez subtiles, comme par exemple chez Wāqidī ou Ibn Hishām.

5Enfin, les conversions de la « seconde période » abbasside, celle qui a suivi la miḥna, sont marquées par le rapport de force entre un califat qui veut s’imposer comme principale autorité et arbitre en matière de religion, et les lettrés sunnites, les ‘ulamā’. L’historiographie de cette époque reflète cette tension qui, selon l’A., doit être interprétée comme une négociation en vue d’un compromis et d’une coopération, et non comme une lutte frontale (p. 172-179). Les historiens ayant écrit durant cette période – comme Ibn Sa‘d, Ibn Qutayba, Balādhurī ou Ya‘qūbī, parmi d’autres – sont présentés, et leurs options d’écriture passées en revue. L’intérêt pour l’écriture de l’histoire s’accroît visiblement à cette époque, en même temps que les perspectives politiques et religieuses (mu‘tazilisme, divers courants dans le chiisme) deviennent plus nuancées et complexes. La tendance générale est au compromis : les Omeyyades ne sont plus dénigrés comme dans la période précédente, mais plutôt intégrés dans un discours commun. Ainsi, dans le débat quant à savoir qui est le plus ancien converti à l’islam, les opinions divergent (Abū Bakr ? ‘Alī ? Zayd ibn Ḥāritha ?), mais plusieurs historiens s’abstiennent de trancher. Les versions de la conversion de ‘Abbās ibn ‘Abd al-Muṭṭalib, ou encore celle de Mu‘āwiya, ou plus encore celle de ‘Alī divergent, témoignant ainsi de ces hésitations, et parfois du désir à trouver un discours commun. Les conversions pour motifs politiques sont également présentées de façon nuancée et plutôt avec tolérance.

6Cet ouvrage de A. S. Ibrahim, très abondamment référencé, est fondé sur une bibliographie riche, tant pour ses sources primaires, que pour les études universitaires récentes. L’index complet y est un outil fort utile. Certes, la démonstration a parfois quelque chose de circulaire. Un auteur est présenté comme chiite parce qu’il décrit favorablement les Alides, puis son évocation de la conversion de ‘Alī, par exemple, est expliquée par ses positions chiites. Le plan est parfois un peu lourd, avec des introductions d’annonce et des conclusions partielles qui se répètent. Mais cette recherche dense et nourrie vient ajouter un apport fort utile à notre connaissance générale de l’islamisation du Proche-Orient médiéval.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Pierre Lory, « Ayman S. Ibrahim, Conversion to Islam – Competing Themes in Early Islamic Historiography »Bulletin critique des Annales islamologiques [En ligne], 37 | 2023, mis en ligne le 15 mars 2023, consulté le 11 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/bcai/1449 ; DOI : https://doi.org/10.4000/bcai.1449

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Auteur

Pierre Lory

Laboratoire d’Études sur les monothéismes (UMR 8584)

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