Oumar Sankharé, Le Coran et la culture grecque
Oumar Sankharé, Le Coran et la culture grecque, Paris, L’Harmattan, 2014, 197 p. ISBN : 9782336304366
Texte intégral
- 1 Voir Mamadou Sy Tounkara, « Nous avons tué le professeur Omar Sankharé », en ligne, https://www.da (...)
1En 2011, le professeur de lettres Oumar Sankharé, recevait le titre honorifique de « Seul Africain agrégé de Grammaire », après Léopold Sédard Senghor. Après la publication de son livre Le Coran et la culture grecque en 2014, il fut l’objet de fatwā-s de la part d’associations islamiques du Sénégal qui l’invitaient au repentir, demandaient la censure de son livre et l’excommuniaient. Il décéda peu après et d’aucuns, à l’époque, ont pensé qu’il avait succombé à l’angoisse et à la pression des mouvements religieux1.
- 2 Youssef Seddik, Nous n’avons jamais lu le Coran, La Tour-d'Aigues, Les Éditions de l’Aube, 2010.
2Celles et ceux qui ont déjà lu les travaux du chercheur tunisien Youssef Sedikk ne s’y perdront pas dans la mesure où l’universitaire sénégalais se réfère beaucoup, dans ce travail, à son homologue tunisien qui fut l’un des premiers, dans le monde musulman, à parler de la présence de la culture grecque dans le texte coranique2. Et comme l’indique le titre, l’universitaire sénégalais Oumar Sankharé suit les traces de Sedikk.
3Six parties composent Le Coran et la culture grecque : la mythologie (p. 27-51), l’histoire gréco-romaine (p. 53-71), la littérature gréco-latine (p. 73-98), philosophie (p. 99-116), philologie grecque (p. 117-140) et enfin la rhétorique (p. 141-181).
4La première partie aborde les mythes grecs et romains et les rites antiques dont on peut retrouver trace dans le récit coranique. Ainsi, par exemple, « Le Déluge » coranique viendrait de la mythologie grecque, plus particulièrement du récit de « Deucalion et son épouse Pyrrha » qui furent « les seuls survivants du Déluge déclenché par Zeus, le roi des dieux » (p. 29). De la même manière, la légende grecque de Coré serait à l’origine du récit de Qārūn narré dans la sourate XVIIII du Coran (p. 30) ; les trois déesses grecques « Clotho, Lachésis et Atropos » (p. 36) seraient derrière les trois divinités al-Lāt, Manāt et ʿUzzā mentionnées dans le Coran. Et si Ismaël a été sauvé de l’égorgement, dans le Coran, par un ange, c’est parce que, dans la mythologie romaine, un aigle avait sauvé Valéria, la fille qui devait être sacrifiée « pour mettre un terme à l’épidémie qui ravageait la cité de Faléries » (p. 44). L’associationnisme est un « péché mortel, comme celui de Socrate qui, selon l’acte d’accusation, a introduit à Athènes des divinités autres que celles de la cité » (p. 50).
5La deuxième partie aborde l’histoire gréco-romaine en rapport avec le texte coranique et tente de montrer que des événements historiques gréco-romains « se trouvent relatés » dans le Coran (p. 53). C’est ainsi que le récit coranique de Zū-l-Qarnayn (sourate XVIII, 83-86) devient une reprise de l’histoire d’Alexandre-le-Grand fils de Philippe de Macédoine (p. 58). La destruction du Barrage « des gens de Saba » (sourate XXXIV, 16) serait ainsi un « événement attesté historiquement […] sous le principat de l’empereur romain Décius » (p. 63). Les banquets grecs viennent influencer la description coranique du Paradis (p. 67).
6Dans la troisième partie, Oumar Sankharé s’arrête sur la littérature gréco-latine et sa présence dans le texte coranique. C’est ainsi qu’il voit, entre autres, que « le récit coranique relatif à Joseph (sourate XVI, 22 sqq.) qui échappe à une ruse féminine de séduction » ne serait pas étranger au chant VII de l’Odyssée portant sur les mythes de Circé et de Calypso. « Calypso était une nymphe qui habitait l’île d’Ogygie […] Quant à Circé, elle était une magicienne experte dans la préparation des filtres d’amour. […] Elle changea en pourceaux les compagnons d’Ulysse. Ce dernier réussit à échapper à ce sortilège en la séduisant et resta un an avec elle » (p. 76-77). Joseph serait victime de cette même ruse dans le Coran. Un autre exemple d’emprunt, serait la participation de la « Divinité au combat ». De la même manière que le Dieu coranique peut être guerrier et s’impliquer à la guerre (sourate VIII, 8) les divinités, dans l’Iliade d’Homère participent aux conflits armés (p. 78-79).
7Dans le quatrième chapitre, Oumar Sankharé juge que, sur le plan philosophique, il y aurait un lien entre le verset 30 de la sourate XX selon lequel l’eau serait à l’origine de toute chose et Thalès de Milet (625-547 av. J-C), « le premier philosophe grec, chef de file des Milésiens » qui affirmait que l’eau était « l’élément premier de la Création » (p. 101). De la même manière, le voyage nocturne coranique, pour Oumar Sankharé, « apparaît comme une recomposition » du Poème de Parménide (p. 103). Ce même poème serait à l’origine de la sourate CXII qui fait l’injonction suivante à Muḥammad : « Dis : Lui, Dieu, est unique. Dieu est l’Absolu. Il n’a pas engendré, il n’a pas été engendré. Il n’a pas d’égal ». Cette sourate rappelle à l’auteur le viiie fragment du Poème de Parménide qui dit en substance : « L’Être n’a pas été engendré. Il est l’impérissable, l’universel, l’unique, l’immobile et l’éternel. Il n’a pas été et ne sera pas. Il est le vivant. Il est l’entier, l’un, l’absolu ». (p. 105). La sourate de la Caverne ainsi que la condamnation coranique des poètes tireraient leurs sources de la République de Platon (p. 107-109). Cela le pousse à se demander si « Platon n’était pas un Prophète d’islam » (p. 110).
- 3 Christoph Luxenberg, The Syro-Aramaic Reading of the Koran. A Contribution to the Decoding of the (...)
8Moins convaincant que dans les autres parties, Oumar Sankharé consacre la cinquième à la philologie en faisant du grec l’origine du langage coranique là où Luxenberg3 voyait une influence du syro-araméen. Certains mots comme kawṯar, ṣafā, marwa, etc., viendraient du grec (p. 120), le mot salām viendrait du salus grec et non pas de l’hébreu. C’est ainsi que al-salām ‘alaykum tirerait son origine de salutem vobis (p. 122).
- 4 Michel Cuypers, La composition du Coran, Pende, Éditions J. Gabalda et Cie, 2011 ; id., « Analyse (...)
9S’inscrivant dans la suite des travaux de Michel Cuypers (p. 143), l’auteur consacre la sixième et dernière partie du Coran et la culture grecque à la rhétorique qui serait, pour lui, l’un « des domaines où les Arabes ont le plus subi l’influence hellène » (p. 141). Cependant, là où Cuypers parle de rhétorique sémitique4, Sankharé voit une rhétorique grecque. La composition des sourates suit les traces de la composition des Chants (p. 145). Le style du Coran, qu’il qualifie de « formulaire », c’est-à-dire marqué quelquefois par la répétition des mêmes formules et termes, lui fait penser au « style formulaire de l’Iliade » (p. 149). Les figures de style grecques, à l’instar de celle appelée « l’harmonie imitative » qui réalise « l’alliance intime entre les sons et le sens » (p. 156), viennent au secours de la sourate IC (al-Zalzala – la secousse) dont la seule lecture « semble reproduire le bouleversement de l’univers » (p. 156). Le refrain, qui « est la répétition lancinante d’un vers ou d’une expression sous forme de leitmotiv » (p. 160) est une autre figure de style qui caractérise la sourate LV (al-Raḥmān) où le verset Fa bi’ayyi ālā’ rabbikumā tukadhdhibān (Lequel des bienfaits de votre Seigneur niez-vous ?) se répète 31 fois sur un total de 78 versets.
10La conclusion (p. 183-185) résume la thèse d’Oumar Sankharé pour qui « la présence de la culture grecque dans le Coran […] ne pourra plus être mise en doute » (p. 183). Cette présence, pour l’universitaire sénégalais, aurait été occultée par « un chauvinisme de mauvaise aloi » qui a « tenté d’enfermer l’islam à l’intérieur des frontières de l’Arabie pour rejeter toute idée d’apport extérieur » (p. 183). Le Prophète n’était pas illettré et l’hellénisme connaissait une diffusion dans les « États arabes voisins de l’Empire romain d’Orient qui avait pour langue officielle le grec » (p. 184). Le lien est ainsi fait. Audacieuse, la conclusion fait de Muḥammad un disciple d’Aristote et annonce le règne des philosophes suite au scellement de la prophétie : « En choisissant comme modèle l’élève d’Aristote, disciple de Platon, Dieu déclare la fin de la mission prophétique pour la relayer par la mission philosophique » (p. 185).
11Sur la forme, la démonstration d’Oumar Sankharé est claire. Aidé par une belle plume, il fait dialoguer les textes coraniques et ceux issus de la culture gréco-romaine. On peut toutefois regretter « l’anarchie » dès lors qu’il s’agit de présenter les versets et sourates. Parfois, l’auteur reproduit les textes arabes. Quelquefois, il se contente de leur traduction. Les citations sont rarement référencées correctement par l’indication des numéros de pages. Les erreurs de transcription font aussi douter de sa maîtrise de l’arabe. Il aurait été plus juste d’écrire tašbīh au lieu de tashbîh (p. 162), faṣl balāġī à la place de fasl balâghî (p.171) ou encore al-ṣāffāt au lieu de As-sâffât (p. 80).
12Sur le fond, le livre a l’intérêt de montrer les ressemblances entre des textes et mythes gréco-romains et des extraits du Coran. Cependant, l’auteur a quelquefois tendance à forcer les comparaisons. C’est ainsi que, sur la question de la citoyenneté, il fait le lien entre la Polis grecque et Médine par une démonstration, pour le moins, curieuse. Pour lui, Dîne (sic) qui signifie « religion » implique lexicalement « une dette », « un contrat », « une soumission ». C’est du terme dīn que l’auteur a voulu tirer le mot madīna (Médine) pour dire qu’avec l’influence grecque, « la bédouinité arabe cède la place à la citoyenneté grecque » après l’hégire (p. 57). C’est avec le même procédé que l’auteur a réussi à faire un lien improbable entre le nomos romain et le nom du Prophète Mūsā (p .65-66).
- 5 Jacqueline Chabbi, Le Coran décrypté. Figures bibliques d’Arabie, Paris, Fayard, (« Bibliothèque d (...)
- 6 Geneviève Gobillot, « Le Coran, guide de lecture de la Bible et des textes apocryphes », Pradès, 5 (...)
13Si on peut facilement parler d’une présence incontestable de figures bibliques dans le Coran5 voire prendre le Coran comme « guide de lecture de la Bible »6, aborder celle des figures de l’Antiquité nécessiterait d’autres investigations, en rapport avec la canonisation du texte sacré de l’islam, que l’auteur du Coran et la culture grecque n’a pas menées. Il s’agira de montrer en quoi la traduction de la philosophie grecque à l’époque abbasside a influencé la fixation du Coran. Mais cela forcerait le chercheur sénégalais à recourir à la même « tradition » qui, pour lui, aurait occulté la présence de la culture grecque dans le texte coranique.
14Certains jugements de valeur ont parfois desservi l’argumentation d’Oumar Sankharé notamment quand il parle de « théologiens dogmatiques et souvent incultes » (p. 15) ou encore quand il juge que « la compréhension de la Révélation exige la maîtrise d’une culture encyclopédique qui n’a rien à voir avec l’étroitesse d’esprit des gestionnaires de l’islam plus préoccupés par l’édification de leurs palais que par celle de leurs fidèles » (p. 16). Certains commentaires polémiques nécessiteraient plus de développements comme lorsque l’auteur juge que dans les civilisations hellène et arabo-islamique, « la femme est perçue comme le fléau de l’humanité » (p. 34) ou lorsqu’il parle des « dangers que représentent les femmes, surtout quand elles sont sous le coup de la passion » (p. 77).
15Pour appuyer sa thèse, l’auteur sort parfois du Coran pour prendre des exemples issus de la « Tradition » comme lorsque l’ange Gabriel vient voir le Prophète, au début de la Révélation avec l’injonction « lis, iqra ». Cela fait penser à l’auteur à la même voix qu’aurait entendue Saint Augustin lui répétant : lege, lis (p. 114-115). Le procédé n’est pas en soi blâmable. Mais il trahit les objectifs du livre qui se devait se concentrer sur le Coran, d’autant plus que l’auteur avait l’ambition de corriger la tradition avec ce travail.
16En ce qui concerne le dialogue entre textes coraniques et gréco-romains, nous regrettons que l’auteur n’ait pas une maîtrise de l’arabe assez correcte, ce qui a causé quelques confusions chez-lui. L’exemple le plus frappant est lorsqu’il fait le lien entre Ève et Pandore qui seraient, chacune dans leur mythologie, à l’origine de la chute de l’homme du Paradis : « la tradition raconte que c’est Hawa qui, aveuglée par Satan et poussée par la curiosité, persuada son époux de goûter au fruit de l’arbre défendu. De fait – continue Oumar Sankharé - la racine du nom ‘hawâ renvoie au fait de tomber, à la chute, à la déchéance. Le verbe de la xe forme istahwâ signifie « séduire », « faire perdre la raison sous l’effet de la passion ». C’est cela qui l’a poussé à conclure que « la première femme, dans l’islam, a causé la ruine de l’humanité » (p. 34).
17En réalité, l’auteur a confondu deux lettres qui ont une certaine ressemblance dans la prononciation : ḥ - ح et h - هـ. Ḥawā, dont la racine renvoie plutôt au sens de « vie », s’écrit avec la première. Istahwā qui traduit l’idée de passion, s’écrit avec la deuxième lettre. Cette confusion a été fatale à la démonstration de l’auteur qui, pourtant, montre des ressemblances entre les deux mythologies.
18L’ouvrage d’Oumar Sankharé ne se veut pas désacralisant. Il est, au contraire, militant et se propose comme un « pont de fraternité qui relie l’Orient et l’Occident » (quatrième de couverture). Son objectif principal, en voulant démontrer la présence de l’héritage gréco-romain dans le texte coranique, était de faire de l’islam « une religion occidentale » (p .116). C’est ainsi qu’il essaye de montrer, à plusieurs reprises, que c’est Dieu lui-même qui serait à l’origine de la culture grecque et que le Coran ne serait qu’un rappel des merveilles de Dieu (p. 19, 37, 47, 98, 184-185). De ce point de vue, Oumar Sankharé refuse de parler de plagiat, « une notion moderne » (p. 18). Nous aurions alors affaire à un rappel adressé par Dieu aux Grecs et plus tard aux musulmans. Cette démarche militante l’a poussé à s’enfermer, parfois, dans des positions de foi et extra-académiques, comme celle de la présumée « inimitabilité du Coran », même si le mérite, pour lui, reviendrait à la culture grecque : « à travers les procédés variés de la culture grecque, le Coran présente un style inimitable qui participe aux miracles de Dieu » (p. 169).
19Hellénisant, Oumar Sankharé est persuadé que le Coran est teinté de culture grecque et que cette culture vient de Dieu. C’est une démarche de foi qui a le mérite d’être assumée. En revanche, en aucun cas, l’auteur n’explique comment on est passé de Dieu à la culture grecque puis au Coran, sauf lorsqu’il aborde, dans un paragraphe, la figure de Salman le Perse qui serait un érudit versé dans les « lettres latines et grecques » (p. 87). L’existence historique même de ce Salman reste à prouver. De la même manière, il n’explique pas comment on est passé d’une « rhétorique grecque » à une « rhétorique coranique » encore moins de la philologie grecque, à la philologie arabe puis au texte coranique.
20Le Coran et la culture grecque est un livre de littérature comparée, et non d’islamologie, qui, malgré les remarques faites plus haut, présente un tableau intéressant des points de convergence entre le Livre sacré de l’islam et les textes issus de la culture gréco-romaine.
Notes
1 Voir Mamadou Sy Tounkara, « Nous avons tué le professeur Omar Sankharé », en ligne, https://www.dakaractu.com/Nous-avons-tue-le-Professeur-Omar-Sankhare-Par-Mamadou-Sy-Tounkara_a110614.html, consulté le 30/12/19.
2 Youssef Seddik, Nous n’avons jamais lu le Coran, La Tour-d'Aigues, Les Éditions de l’Aube, 2010.
3 Christoph Luxenberg, The Syro-Aramaic Reading of the Koran. A Contribution to the Decoding of the Language of the Koran, Berlin, Hans Schiler, 2007.
4 Michel Cuypers, La composition du Coran, Pende, Éditions J. Gabalda et Cie, 2011 ; id., « Analyse rhétorique et critique historique », MIDÉO, 31, 2015, p. 55-82.
5 Jacqueline Chabbi, Le Coran décrypté. Figures bibliques d’Arabie, Paris, Fayard, (« Bibliothèque de culture religieuse »), 2008 ; Guillaume Dye, Fabien Nobilio (dir.), Figures bibliques en islam, Bruxelles, EME, coll. « Religion et Altérité », 2011.
6 Geneviève Gobillot, « Le Coran, guide de lecture de la Bible et des textes apocryphes », Pradès, 50, 2011/2, p. 131-154.
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Référence électronique
Seydi Diamil Niane, « Oumar Sankharé, Le Coran et la culture grecque », Bulletin critique des Annales islamologiques [En ligne], 35 | 2021, mis en ligne le 01 mai 2021, consulté le 09 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/bcai/332 ; DOI : https://doi.org/10.4000/bcai.332
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