Doris Behrens-Abouseif, The Book in Mamluk Egypt and Syria (1250-1517). Scribes, Libraries and Market
Doris Behrens-Abouseif, The Book in Mamluk Egypt and Syria (1250-1517). Scribes, Libraries and Market, Leyden, Brill (Islamic History and Civilization, 162), 2018, 152 p. ISBN : 978900498758
Texte intégral
1Comme l’indique son titre, ce petit ouvrage (152 pages) est centré sur le livre dans sa matérialité. Il ne propose ni une histoire intellectuelle, ni une étude des pratiques de lecture, mais une enquête sur les conditions de production, de circulation et de stockage des livres, dans le contexte spécifique de l’Empire mamelouk. Le point de départ est la connexion entre les livres et les monuments qui les abritaient (que Doris Behrens-Abouseif a déjà étudiés par ailleurs), par le biais des savants et des étudiants qui les fréquentaient. Tout comme les monuments, les livres peuvent être considérés comme une expression de l’identité mamelouke.
- 1 Ismail Erünsal, Ottoman Libraries: A Survey of the History, Development and Organization of Ottoma (...)
- 2 Nelly Hanna, In Praise of Books: A Cultural History of Cairo’s Middle Class, Sixteenth to the Eigh (...)
- 3 Le catalogue de la bibliothèque al-Ashrafiyya de Damas, compilé vers 1270, et étudié par Konrad H (...)
2En l’absence de documents d’archives (tels ceux utilisés pour l’époque ottomane par Ismail Erünsal1 ou Nelly Hanna2), voire de catalogues de bibliothèques (très rares avant l’époque ottomane3), les sources primaires de cette étude sont composées des habituelles chroniques, dictionnaires biographiques et actes de waqf. Elles ont permis de mettre au jour, ce qui est l’un des principaux apports de l’ouvrage, la reconstitution des chaînes de transmission calligraphique présentées au chapitre 8 (p. 126-143).
3L’héritage classique a fait du livre la pièce maîtresse d’une vibrante culture urbaine, comme l’ont montré les travaux de Houari Touati, sur lesquels s’appuie l’auteure. Mais la place du livre dans la société de l’Égypte et la Syrie mamelouke se comprend surtout par le contexte du patronage. L’objet du premier chapitre est de présenter le rôle crucial des Fatimides et des Ayyoubides qui firent entrer le livre dans l’ère du patronage. La dispersion des ouvrages de la bibliothèque palatine des Fatimides sous Ṣalāḥ al-Dīn en sonna le départ. L’un des principaux acquéreurs fut al-Qāḍī al-Fāḍil qui en fit le fonds principal de sa madrasa au Caire et d’un dār al-hadīth à Damas. D’autres collections fatimides (celle d’Ibn Fātik) ont alimenté les bibliothèques des princes ayyoubides ; leurs traces ont été conservées jusqu’à la période mamelouke. Le patronage ayyoubide fut également favorable au développement de bibliothèques privées, telle celle du médecin et vizir syrien Abū l-Ḥasan b. Ghazāl (p. 13).
4Le deuxième chapitre rassemble les éléments textuels permettant d’établir l’existence des bibliothèques mameloukes. Si certains sultans sont connus pour leur bibliophilie et leurs commandes de manuscrits, rien ne permet d’attester la présence d’une bibliothèque sultanienne à la Citadelle du Caire, après la destruction de celle d’al-Malik al-Kāmil en 1292 (p. 17). Pour les institutions religieuses, les informations sont plus nombreuses, mais très aléatoires. Les khānqah-s avaient rarement des bibliothèques au début de la période, mais des préposés aux manuscrits du Coran (khādim rubʿa ou khādim muṣḥaf), en lien avec la pratique du soufisme, sont parfois mentionnés ; par la suite l’évolution de la khānqah vers un modèle proche de la madrasa, avec une activité d’enseignement, généralise la présence en leur sein de bibliothèques (et de bibliothécaires). Pour les autres institutions religieuses, les actes de waqf mentionnent régulièrement des bibliothèques en lien avec l’enseignement, dont la gestion semble avoir été laissée au superviseur (nāẓir) du waqf de l’établissement. Les donations et les legs permettaient l’accroissement des fonds. Les salaires des bibliothécaires, sur lesquels les données ont été collectées à partir des données présentes dans les documents de waqf-s, font l’objet d’une étude minutieuse (p. 28-33). En Syrie, les sultans étaient moins impliqués dans les fondations d’institutions religieuses, au profit des émirs gouverneurs des provinces. Les données concernant les bibliothèques syriennes sont peu nombreuses : par exemple, il n’y a pas de mention de bibliothèque dans la madrasa de l’émir Tankiz à Damas, ce qui ne signifie pas l’absence de livres dans l’établissement (p. 28).
5Les initiatives privées ont considérablement contribué à la compilation et à la production de livres venant, par le biais des donations, alimenter les bibliothèques des institutions religieuses. Le marché du livre privé était une source d’approvisionnement indispensable pour les étudiants et les savants. C’est ce que montre le chapitre 3 (p. 34-42) centré sur l’étude des documents de waqf-s, qui contenaient parfois des clauses exigeant la lecture de certains ouvrages et leur copie, ce qui contribuait à leur publicité. Le chapitre fourmille d’exemples tirés des sources narratives attestant du dynamisme de ces collections privées qui appartenaient généralement à des familles de savants.
6Les chapitres 4 et 5 abordent plus concrètement la circulation, le stockage des livres et leur commercialisation. La circulation se matérialise par une pratique massive d’emprunts de livres par les savants et les étudiants, tant à des bibliothèques institutionnelles qu’à des collections privées. La pratique du prêt individuel est souvent mentionnée dans les dictionnaires biographiques comme un critère de moralité. Les sources donnent également des indications chiffrées sur la taille des bibliothèques (chiffres auxquels Doris Behrens-Abouseif prête un réalisme plus grand que pour les périodes plus anciennes, où les bibliothèques, moins répandues, conservaient un caractère merveilleux). Les bibliothèques des madrasas pouvaient rassembler plusieurs centaines d’ouvrages, tandis que les collections privées pouvaient excéder le millier de volumes. La terminologie utilisée pour désigner les livres est variée (p. 50-52) : kitāb (livre), juz’ (volume), mujallad (volume relié en cuir), karrāsa (brochure). Ils sont stockés dans un local spécifique (khizāna, kutubiyya), identifié sur les plans de différents complexes du Caire (mosquée du Sultan Ḥassān, complexes de Barqūq, al-Mu’ayyad Shaykh, Barsbāy, Qāytbāy, al-Ghawrī). Quelques pages synthétisent les informations disponibles sur le rôle du pouvoir mamelouk comme promoteur des marchés aux livres en raison de leur caractère fortement lucratif (p. 71-72) ; sur les différents métiers liés au livre (warrāq, kutubī, dallāl), révélant la porosité entre les activités intellectuelles, artisanales (fabrication du livre) et commerciales : les savants pouvaient intervenir à tous les niveaux comme le montrent leurs biographies (p. 78-81). La question des prix et des salaires est rapidement évoquée à partir des données puisées dans les sources narratives et les études d’E. Ashtor et d’A. Allouche.
7Les trois derniers chapitres sont consacrés au statut et aux fonctions des scribes et des calligraphes. La terminologie (kitāba, nasakha) est présentée rapidement et la délicate question de la distinction entre copiste et calligraphe est évacuée : tous les copistes n’étaient pas calligraphes et vice-versa (p. 87-88). Le rôle des copistes est présenté en lien avec les activités académiques et la fonction du livre dans l’enseignement. Un focus particulier est porté sur l’intérêt de l’élite militaire pour les livres et l’art de l’écriture, à partir des scriptoria des casernes (travaux de Flemming et de Atanasiu) et de la comparaison de deux manuscrits de miroirs des princes adressés à Qāytbāy (ʿUmdat al-mulūk, Aya Sofia 2892) et al-Ghawrī (Tuḥfat al-mulūk, Fatih 3465). La manipulation du colophon de la Tuḥfat éclaire sur les enjeux de la pratique de l’écriture au sein des milieux militaires (p. 96-102). La mobilisation de sources dépassant le périmètre mamelouk est bienvenue, notamment l’ouvrage de Müstaqīm-Zāde, au sujet duquel le lectorat mameloukisant aurait néanmoins souhaité une présentation contextualisée. Concernant les calligraphes, si la figure du maître-calligraphe n’émerge pas aussi nettement des sources que dans les domaines iranien ou ottoman (par exemple, aucun dictionnaire biographique n’est spécifiquement consacré aux calligraphes dans le domaine mamelouk), les données biographiques recueillies permettent néanmoins de présenter les carrières de quelques calligraphes renommés, ainsi que les membres de l’aristocratie militaire mamelouke qui se sont adonnés à cette activité (p. 123-125). La formation au métier de calligraphe au sein des maktab-s (écoles élémentaires) est brièvement présentée, ainsi que la structuration de l’enseignement avec une ijāza en calligraphie (p. 108-113). Au chapitre 8, la reconstitution de chaînes de transmission calligraphique, avec les différents maîtres et leurs disciples, repose sur la distinction entre l’école syrienne, héritière de Yāqūt al-Mustaʿṣimī (m. 1298) qui continua de produire des calligraphes reconnus jusqu’au début du xve siècle, et l’école égyptienne, qui s’affirma à partir du règne d’al-Nāṣir Muḥammad suivant plutôt le style d’Ibn al-Bawwāb (m. 1022). La conquête ottomane sonna le coup d’arrêt des activités de ces calligraphes en Égypte et en Syrie.
8Dans l’épilogue (p. 144-151), il est brièvement question du contenu des livres et du débat sur le prétendu déclin de la pensée à la période mamelouke.
- 4 Carine Juvin, Recherches sur la calligraphie sous les derniers Mamlouks : inscriptions monumentale (...)
- 5 Ahmed Mousa, Zur Geschichte des Islamische Buchmalerei in Aegypten, Le Caire, Bulaq, 1931.
9Cet ouvrage a le mérite de rassembler une grande quantité d’informations contenues dans les sources primaires et secondaires, certaines déjà connues, d’autres moins, et offre une excellente introduction, quoique d’ampleur limitée, sur la culture matérielle du livre en Égypte et en Syrie mamelouke. Cette limite est parfaitement assumée par l’auteure qui a conçu l’ouvrage comme une étude préliminaire à une recherche codicologique plus poussée sur le sujet. La partie la plus originale est la reconstitution des réseaux de calligraphes avec la distinction Syrie/Égypte qui repose sur celle des chaînes de transmission calligraphique de Yāqūt al-Mustaʿṣimī et d’Ibn al-Bawwāb, à partir d’une origine abbaside commune (Ibn Muqla). Cette présentation nécessiterait une confrontation avec les écritures manuscrites pour dégager la part de mythe de la réalité. En effet, comme l’a montré Carine Juvin, qui a étudié longuement les chaînes de transmission des calligraphes dans sa thèse (et dont les travaux ne sont pas cités dans ce livre), il s’agit de récits produits tardivement dans une perspective particulière, reflétant un « habitus attaché au milieu des ulémas » de l’Égypte de la fin de l’époque mamelouke4. Par ailleurs, d’autres « trous » dans la bibliographie sont à déplorer au premier rang desquels une liste des calligraphes arabes et des artisans du livre par Ahmed Mousa5.
10L’ouvrage comporte une bibliographie (p. 153-166) et un index très complet (p. 167-178) ainsi que de nombreuses illustrations (plans et photos de monuments religieux, principalement au Caire, de quelques objets liés à la production des livres). Écrit dans un anglais accessible, avec un système de translittération simplifié (mais totalement aléatoire, ce qui est regrettable dans une publication académique), l’ouvrage peut être recommandé pour un étudiant en fin de premier cycle.
Notes
1 Ismail Erünsal, Ottoman Libraries: A Survey of the History, Development and Organization of Ottoman Foundation Libraries, Cambridge MA, 2008.
2 Nelly Hanna, In Praise of Books: A Cultural History of Cairo’s Middle Class, Sixteenth to the Eighteenth Century, New York, 2003.
3 Le catalogue de la bibliothèque al-Ashrafiyya de Damas, compilé vers 1270, et étudié par Konrad Hirschler reste une exception.
4 Carine Juvin, Recherches sur la calligraphie sous les derniers Mamlouks : inscriptions monumentales et mobilières, thèse sous la direction de François Déroche, Paris Sciences Lettres, 2017.
5 Ahmed Mousa, Zur Geschichte des Islamische Buchmalerei in Aegypten, Le Caire, Bulaq, 1931.
Haut de pagePour citer cet article
Référence électronique
Anne Troadec, « Doris Behrens-Abouseif, The Book in Mamluk Egypt and Syria (1250-1517). Scribes, Libraries and Market », Bulletin critique des Annales islamologiques [En ligne], 35 | 2021, mis en ligne le 01 mai 2021, consulté le 16 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/bcai/366 ; DOI : https://doi.org/10.4000/bcai.366
Haut de pageDroits d’auteur
Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.
Haut de page



