Steve Tamari (ed.), Grounded Identities. Territory and Belonging in the Medieval and Early Modern Middle East and Mediterranean
Steve Tamari (ed.), Grounded Identities. Territory and Belonging in the Medieval and Early Modern Middle East and Mediterranean, Leyde-Boston, Brill, 2019, 139 p. ISBN : 9789004385320
Texte intégral
- 1 Z. Antrim, Routes and Realms: The Power of Place in the Early Islamic World, Oxford, Oxford Univer (...)
1Cet ouvrage, édité par Steve Tamari, participe au renouvellement en cours de l’historiographie sur l’espace en tant que construction sociale dans le monde islamique médiéval et moderne. Composé de cinq articles et d’une introduction, accompagnés de cartes, il se donne pour objectif d’interroger les sentiments d’appartenance à un territoire dans une perspective comparatiste à la fois géographique (Orient et Occident islamiques) et temporelle, l’auteur souhaitant mettre en perspective, à travers l’étude de périodes plus anciennes, des événements plus contemporains (en particulier, la guerre et les revendications territoriales qui touchent la Syrie depuis 2011), sans toutefois tomber dans une analyse téléologique. S. Tamari pose ainsi la question de l’existence d’un sentiment d’appartenance à un territoire pour des périodes antérieures à l’émergence du concept de nation au xixe siècle. Si des désaccords persistent autour de la pertinence des concepts de nation/nationalisme pour les périodes médiévale et moderne, il existait bien ce que Zayde Antrim a appelé des « discours sur le lieu » (discours of place)1 qui jouent un rôle central dans la construction des représentations mais aussi des identités et des appartenances territoriales.
2Le premier article (p. 17-45), de Boris James, retrace l’émergence des catégories utilisées pour désigner le territoire des Kurdes entre le xiie et le xive siècle. Si les auteurs arabes utilisent le terme de Kurde pour désigner un groupe linguistique, des catégories kurdes ethno-géographiques sont, progressivement, construites. L’auteur s’attache d’abord à retracer les conditions politiques et sociales d’émergence de ces groupes : pour lui, l’agropastoralisme, le commerce et la guerre sont des éléments clés qui entraînent la création d’un espace kurde. Toutefois, au xiie siècle, l’expression « bilād al-akrād », utilisée dans les écrits des géographes, n’a pas de caractère officiel ni systématique. À la période mamelouke, en revanche, apparaît la nécessité, pour l’État mamelouk, de nommer les territoires sur lesquels il envoie ses agents, ce qui s’accompagne également de la création d’un statut de « commandant des Kurdes » (muqaddam al-akrād) : l’expression « royaume des Kurdes » (al-mamlaka al-akrādiyya) est alors utilisée. Par cette contribution, B. James démontre que ce sont les facteurs politiques qui l’emportent dans la mise en forme du territoire kurde.
- 2 Voir notamment Z. Antrim, « The Politics of Place in the Works of Ibn Taymīyah and Ibn Faḍl Allāh (...)
3Zayde Antrim consacre son article (p. 46-71) à l’analyse du Bughyat al-ṭalab fī ta’rīkh Ḥalab d’Ibn al-ʿAdīm (m. 1262) qui est, selon elle, l’un des premiers auteurs à souligner l’appartenance d’Alep à la Syrie à travers une représentation de la ville et de sa région. En effet, alors que cette ville n’avait pas de place prééminente dans les « discours sur le lieu » (discourse of place) au début du xiiie siècle, un changement significatif voit le jour avec l’ouvrage d’Ibn al-ʿAdīm. Ce dictionnaire biographique, précédé de faḍā’il et d’une description topographique, inscrit Alep dans une « zone de rayonnement » (catchment area) inhabituelle, au-delà de la ville et de son hinterland, mais sans toutefois recouvrir l’ensemble du Shām. Alep devient alors une ville de Syrie, mais une ville sacrée qui se singularise par sa proximité avec la zone de conflits entre armées chrétiennes et musulmanes et qui, d’après les traditions prophétiques reprises par Ibn al-ʿAdīm, aura son rôle à jouer au moment de l’apocalypse. L’ouvrage d’Ibn al-ʿAdīm ouvre ainsi la voie d’un nouveau « discours » sur une Syrie désormais décrite à travers ses deux villes principales (Damas et Alep) puis ses villes secondaires, notamment par Ibn Shaddād (m. 1285). Cet article de Z. Antrim s’inscrit dans la continuité de ses recherches sur la dimension politique du sentiment d’appartenance2 : ici comme ailleurs, le discours sur Alep et sur la Syrie d’Ibn al-ʿAdīm apparaît comme un puissant mode d’expression politique pour des lettrés qui revendiquent le droit de leur cité à représenter la Syrie.
- 3 Cette hypothèse est abordée dans les deux articles suivants : Leila Jreis Navarro, « Contextos de (...)
4Le troisième article du volume (p. 72-93), celui d’Alexander Elinson, aborde l’Occident islamique de la seconde moitié du xive siècle avec l’étude de trois ouvrages du célèbre polygraphe grenadin Ibn al-Khaṭīb (m. 1374) : le Miʿyār al-ikhtiyār fī dhikr almaʿāhid wa-l-diyār, qui est une description de villes nasrides et mérinides ; le Mufākharāt Mālaqa wa-Sāla qui compare les villes de Salé et Malaga ; et enfin, le Nufāḍat al-ǧirāb fī ʿulālat al-ightiyāb où il brosse le tableau des villes mérinides parcourues durant son périple de Fès à Salé. À partir de ces trois ouvrages, A. Elinson se propose d’analyser la conception qu’a Ibn al-Khaṭīb de l’Occident islamique et, plus particulièrement, de sa façon de penser l’articulation entre les deux rives de la Méditerranée. L’auteur prend alors ses distances avec les interprétations modernes qui mettraient l’accent sur la séparation entre le Maghreb et al-Andalus, considérant qu’Ibn al-Khaṭīb brouille les frontières et écrit d’une « manière qui ne révèle pas complètement une quelconque supériorité andalouse » (p. 88). Plusieurs questions restent toutefois en suspens : le contexte de production de ces ouvrages, d’abord, n’est pas anodin. L’exil d’Ibn al-Khaṭīb au Maghreb extrême n’a-t-il pas joué un rôle dans ses choix narratifs3, dans son expression du sentiment d’appartenance à une terre, celle d’al-Andalus ? De même, quelle peut être la fonction du recours systématique à la comparaison dans les trois ouvrages étudiés ? Plus largement, la conception de l’Occident islamique qu’Ibn al-Khaṭīb développe dans ces trois ouvrages n’a-t-elle pas une dimension politique qu’il faudrait analyser plus avant ?
5Les deux dernières contributions du volume se concentrent, quant à elles, sur le xviie siècle. Mary Hoyt Halavais (p. 94-110) présente quatre études de cas sur les Morisques dans le contexte de leur expulsion d’Espagne au début du xviie siècle. L’objectif est de comprendre comment les habitants des royaumes d’Espagne pensent le lieu où ils vivent et la relation qu’ils entretiennent avec lui. L’ensemble de la documentation mobilisée par l’auteure provient de documents légaux issus des archives de la Couronne d’Aragon ou d’archives municipales. Une telle documentation lui permet ainsi d’envisager une grande diversité d’acteurs (le pouvoir et ses représentants, des habitants morisques, juifs, chrétiens, des hommes mais aussi des femmes) et les stratégies qu’ils mettent en œuvre face à la politique d’expulsion décrétée par le pouvoir royal. Ces cas permettent également un changement d’échelle par rapport aux contributions précédentes : ce n’est plus la région qui est ici envisagée mais une échelle locale, celle du lieu de résidence (home). Le thème de l’exil et la manière dont il façonne le rapport à la terre quittée, et parfois à la terre d’accueil, traverse les quatre cas abordés. Face à l’image d’une expulsion totale des Morisques que le pouvoir promeut, la réalité semble plus contrastée : des solidarités sont à l’œuvre et une identité partagée semble se dessiner à la lecture de ces documents légaux. On peut néanmoins regretter l’absence de conclusion générale embrassant l’ensemble des cas.
6L’article de Steve Tamari (p. 11-134) nous ramène en Syrie à travers l’étude des récits de voyage (riḥla) composés par al-Nābulusī (m. 1731), auteur appartenant à une famille de lettrés damascènes. L’analyse de ces riḥla-s met au jour la construction d’une image cohérente du Bilād al-Shām : les itinéraires empruntés par l’auteur retracent le paysage religieux de cette région, créant des connexions entre les lieux sacrés, les villes et les campagnes. Selon S. Tamari, il existait donc un sentiment de cohésion territoriale parmi les habitants de la région (p. 117). Les lieux sacrés et la pratique des visites pieuses (ziyārāt) y contribuent grandement. Toutefois, on peut se demander dans quelle mesure les différentes étapes des riḥla-s d’un lettré comme al-Nābulusī ne construisent-elle pas une représentation du Bilād al-Shām qui n’est pas forcément celle d’autres habitants de la région ?
7Ces cinq contributions de qualité démontrent, si besoin était, l’intérêt de déconstruire les discours sur le lieu pour pouvoir mettre en lumière les dynamiques politiques et sociales qui animent les sociétés étudiées. Cet ouvrage, par la diversité des sources qu’il mobilise est, à cet égard, intéressant. Il rappelle d’abord la variété des écrits dédiés aux représentations des territoires qui ne se limitent pas à la littérature géographique : les récits de voyages (S. Tamari, A. Elinson), les dictionnaires biographiques (Z. Antrim), les ouvrages de chancellerie qui conservent des correspondances entre émirs et sultans (B. James) constituent autant de matériaux qui permettent d’appréhender les territoires, les discours et les représentations qu’ils suscitent. Les documents légaux conservés dans les archives de la péninsule Ibérique étudiés par M. Hoyt Halavais, rendent quant à eux possible une histoire par le bas, c’est-à-dire une histoire qui donne à voir les stratégies d’acteurs qui, bien souvent, restent dans l’ombre dans des sources composées par des lettrés et à destination de leurs pairs.
8À travers l’analyse de ces sources, il s’agit donc d’interroger la construction des catégories qui disent et qui font le lieu : B. James a pu ainsi montrer que l’émergence d’un territoire kurde était le résultat de processus politiques et sociaux multiples qui culminaient avec l’insertion des territoires contrôlés par des émirs kurdes dans la gestion territoriale du sultanat mamelouk. De même, Z. Antrim, par son analyse de l’ouvrage d’Ibn al-ʿAdīm, montre combien le Shām est une catégorie dont le sens et le contenu évoluent : la ville d’Alep acquiert ainsi, au cours du xiiie siècle, une place de choix dans les discours sur le Shām, affirmant sa position de grande ville aux côtés de Damas. Loin d’être figées, ces expressions qui désignent des territoires sont mouvantes et se construisent dans des contextes socio-politiques qu’il est indispensable de préciser pour comprendre les enjeux qui les sous-tendent.
9Enfin, ce dont rendent compte ces articles c’est la dimension éminemment politique des discours sur les territoires. À Alep, Ibn al-ʿAdīm, à travers les biographies de lettrés qu’il dresse, rappelle leur montée en puissance dans un contexte d’essor généralisé de la ville (Z. Antrim). Pour les Kurdes, l’émergence d’expressions comme « bilād al-akrād » ou « mamlaka al-akrādiyya » est le résultat de rapports de force mouvants entre différents acteurs (B. James). Quant à l’exil, il est au cœur de nombreux récits et joue un rôle certain dans la définition des appartenances territoriales, à l’échelle individuelle mais aussi collective (A. Elison, M. Hoyt Halavais).
10Si l’on peut regretter l’absence de conclusion à l’ensemble du volume, les cinq contributions réunies dans cet ouvrage, par les questions qu’elles soulèvent, par les pistes de réflexions qu’elles ouvrent, constituent un jalon supplémentaire de l’historiographie sur la construction de l’espace dans le monde islamique et une invitation à poursuivre les travaux en ce sens.
Notes
1 Z. Antrim, Routes and Realms: The Power of Place in the Early Islamic World, Oxford, Oxford University Press, 2012.
2 Voir notamment Z. Antrim, « The Politics of Place in the Works of Ibn Taymīyah and Ibn Faḍl Allāh al-ʿUmārī », Mamlūk Studies Review, vol. 18, 2014-2015, p. 91-111.
3 Cette hypothèse est abordée dans les deux articles suivants : Leila Jreis Navarro, « Contextos de autoexpresión : voces andalusíes en el exilio de la convención », Journal of Medieval Iberian Studies, 9, 2017, p. 130-147 ; Camilo Gómez-Rivas, « Exile, Encounter and the Articulation of Andalusī Identity in the Maghrib », Medieval Encounters, 20, 2014, p. 340-351.
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Référence électronique
Jennifer Vanz, « Steve Tamari (ed.), Grounded Identities. Territory and Belonging in the Medieval and Early Modern Middle East and Mediterranean », Bulletin critique des Annales islamologiques [En ligne], 35 | 2021, mis en ligne le 01 mai 2021, consulté le 12 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/bcai/372 ; DOI : https://doi.org/10.4000/bcai.372
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