Mathieu Eychenne, Stéphane Pradines, Abbès Zouache (éds.), Guerre et Paix dans le Proche-Orient médiéval (xe-xve siècle)
Mathieu Eychenne, Stéphane Pradines, Abbès Zouache (éds.), Guerre et Paix dans le Proche-Orient médiéval (xe-xve siècle), Le Caire, IFAO, IFPO, 2019, 574 p. ISBN : 9782724706437
Texte intégral
1Ce livre correspond à la publication des actes d’un colloque qui s’est tenu en 2011 au Caire dans le cadre d’un programme conjoint de l’IFAO et de l’IFPO. Les 21 articles de l’ouvrage sont regroupés sous quatre thèmes : « Le corps et l’esprit », « Des pouvoirs dans la guerre : organisation et représentations », « La guerre dans la ville : population et espace urbain », « Architecture de guerre : fortifications et techniques »
2Le livre s’ouvre sur un article d’Abbès Zouache qui traite de la place des astrologues auprès des chefs de guerre et, particulièrement, de leur influence pour fixer les jours fastes et néfastes pour le départ des armées et l’engagement des combats. Leur place est examinée auprès des différents souverains depuis les Umayyades jusqu’aux Mamlouks et il apparaît clairement que, bien que de plus en plus contestés par les hommes de religion dans les derniers siècles du Moyen Âge, ils restent influents auprès des princes, notamment sur le champ de bataille.
3L’article suivant, écrit par Julie Bonnéric, part de trois mentions, dans le Ta’rīḫ al-rusul wa-l-mulūk de Ṭabarī, de guerriers se parfumant avant de partir au combat, pour examiner la place du parfum en islam, notamment dans son usage mortuaire. Une de ses fonctions essentielles semble avoir été de relier le défunt à l’au-delà, en le caractérisant comme martyr mais, aussi, en effaçant l’impureté du corps décédé et en permettant d’établir une communication entre le monde terrestre et le monde divin.
4Agnès Carayon revient, ensuite, sur la furūsiyya dans le sultanat mamlouk et sur la fonction sociale, symbolique et politique de ces exercices équestres. Outre son rôle essentiel dans la formation du guerrier mamlouk, l’art équestre est, aussi, la marque distinctive d’une élite qui seule a le droit de pratiquer le polo ou la chasse à courre et qui, de cette façon, se donne une identité propre et se distingue au sein de la société arabe par ce privilège. La furūsiyya contribue aussi à la mise en scène du pouvoir mamlouk en faisant partie intégrante de son cérémonial. Des démonstrations équestres, joutes de lance, carrousels, jeu de qabaq (tirs à la verticale et à cheval sur une cible) sont offerts à la population lors d’événements remarquables comme le départ du Maḥmal pour La Mecque ou la célébration d’événements particuliers (circoncisions, mariages princiers, accueil d’ambassadeurs). Ces manifestations publiques, très en vogue au début du sultanat, s’estompent peu à peu pour ne réapparaître qu’aux derniers temps du sultanat, sous le règne d’al-Qānṣūh al-Ġūrī en quête d’une légitimation nouvelle et éphémère.
5David Nicolle livre un court article sur la découverte, dans la citadelle de Damas, d’un ensemble de casques en bois mamlouks. Sur la centaine de pièces découvertes, seules sept sont présentées. À l’exception d’un des casques qui se distingue par sa construction et son décor de fleurs de lys, les autres appartiennent à un même type, constitué de petits blocs de bois juxtaposés, maintenus ensemble par plusieurs couches de tissu et de gesso (enduit à base de plâtre et de colle). Leur surface, vernie, porte des décors, comme le lion de Baybars, et des inscriptions qui permettent de proposer une attribution à l’époque mamlouke. Une datation C14 confirme la seconde moitié du xiiie s. Ces exemplaires sont rapprochés d’une découverte similaire faite, il y a quelque temps, à la forteresse d’al-Raḥba, qui présentait le même type de décor et la même datation par C14. Le casque à décor de fleur de lys possède également une structure en bois mais formée de segments disposés verticalement. L’auteur s’interroge sur une possible origine croisée. On signalera que la fleur de lys, emblème du sultan mamlouk Barqūq, apparaît à Damas sur les piédroits de la porte de Bāb al-Faraǧ au bord du Baradā, et est signalée par plusieurs voyageurs européens sur une tour de l’enceinte urbaine en avant de Bāb Sharqī. En conclusion, David Nicolle s’interroge sur l’usage militaire de ces casques beaucoup trop légers ; avaient-ils, plutôt, une fonction cérémonielle ?
6L’article de Timothy May s’intéresse au combattant mongol et à l’impact de la guerre sur le corps du guerrier. La première partie de l’article ouvre un certain nombre de pistes aux anthropologues funéraires qui pourraient permettre d’identifier les guerriers à travers les traumatismes causés aux épaules et aux mains par l’usage répété et intensif de la lance et de l’arc et permettre aussi de mieux connaître les gestes du guerrier. La seconde partie porte sur l’armement et sur les montures du combattant mongol, orientés vers l’efficacité et la mobilité. Des raisons climatiques et, notamment, le manque de prairies pour nourrir leurs chevaux expliquerait, selon l’auteur, que l’expansion mongole se serait arrêtée en Syrie ?
7Umayma Ḥasan al-Mahdi s’intéresse aux spécificités des armées turcomanes permettant d’expliquer leur conquête de la partie asiatique du monde musulman et d’une partie du monde byzantin dans le courant du xie siècle et encore au xiie siècle. Elle insiste particulièrement sur la grande autonomie des bandes turcomanes qui, bien que reconnaissant l’autorité du sultan saljoukide, n’ont pas été toujours contrôlées par celui-ci et ont, parfois, agi à l’encontre de ses intérêts et de ses engagements. La mobilité et la légèreté du cavalier, son armement, la gestion des vivres et des bagages constituent d’autres particularités des armées turcomanes.
8L’article de Nicolas Drocourt, un peu en marge de l’ouvrage, porte sur la diplomatie byzantine en temps de guerre et montre de façon convaincante que le centre de celle-ci n’était pas situé dans le Grand palais de Constantinople mais se déplaçait avec le basileus quel que soit l’endroit de son Empire où il se trouvait et, notamment, sur les zones frontières en temps de guerre. La « stratégie » diplomatique qui devait viser à obtenir la paix, suivait cependant des règles un peu différentes en temps de guerre. La réception d’ambassades devait montrer le faste et la puissance byzantine et dissuader l’ennemi de poursuivre la guerre, tout en évitant de révéler l’état réel des forces et toute tentative d’espionnage.
9Mathieu Tillier s’interroge sur les formes de la justice militaire aux premiers siècles de l’islam. Il montre clairement que l’on n’avait recours que rarement à un véritable juge, le qāḍī al-‘askar, qui était bien souvent un juge ordinaire détaché auprès des armées. La justice était rendue, le plus souvent, par des officiers qui s’attachaient, avant tout, à maintenir la discipline dans les rangs de l’armée et se saisissait essentiellement de questions portant sur le détournement des parts de butin. Cette question de l’administration de la justice au sein des armées de l’islam préoccupa grandement les juristes musulmans, et l’on voit que, derrière leurs prises de position, c’est la conception même du pouvoir sur la umma qui est en jeu, celle d’un pouvoir plus ou moins centralisé qui fait, ou ne fait pas, du calife le détenteur suprême et légitime de l’autorité judiciaire.
10Delia Cortese revient ensuite sur le personnage fascinant de Sitt al-Mulk, demi-sœur du calife al-Ḥākim, et sur son instrumentalisation des contingents de l’armée fatimide pour accéder au pouvoir. Son père, le calife al-‘Azīz, avait mis à sa disposition une garde dite des Qaṣriyya pour assurer sa protection. Sitt al-Mulk ne cessa, dès lors, de manœuvrer pour atteindre son but en s’appuyant sur les différentes factions de l’armée. Après avoir échoué dans sa tentative pour empêcher al-Ḥākim d’accéder au califat en 996, elle réussit, à la génération suivante, à écarter l’héritier apparent, ‘Abd al-Raḥīm, au profit d’al-Ẓāhir, fils d’al-Ḥākim, qui avait été écarté de la succession par son père, et à assurer la régence en son nom. Si elle parvint cette fois à ses fins, ce fut grâce à une habile stratégie consistant à s’appuyer sur les forces daylamites et turques de l’armée – et non plus sur les Maghrébins Kutāma en perte de vitesse – et en usant de sa fortune personnelle pour multiplier dons et gratifications aux forces qui la soutenaient.
11Julien Loiseau aborde la question des moyens financiers mobilisés par le sultan mamlouk Barqūq (r. 1382-1399) pour faire face au retour de la menace mongole. Il eut tout d’abord recours à l’emprunt forcé, en obtenant dans un premier temps des sommes tirées de « l’argent des orphelins » qui représentaient des fonds très importants, tant en Syrie qu’en Égypte, puis en empruntant aux riches négociants en épices, les fameux marchands kārimī, qui lui prêtèrent des sommes considérables. L’autre source de financement provenait des waqf-s. Comme nombre d’autres souverains musulmans avant lui, il essaya de capter une partie de ces revenus et eut à faire face à l’opposition des cadis, juristes et ulémas. Il parvint, néanmoins, à obtenir quelques concessions et le versement de contributions exceptionnelles pour faire face à l’ennemi mongol.
12Stéphane Pradines nous entretient du maintien de la paix et de la protection du territoire au travers du réseau fortifié des Ottomans en Égypte. Il dresse tout d’abord un état des lieux de la documentation et des vestiges conservés, en procédant par zones géographiques (route vers la Palestine, Delta, Le Caire, mer Rouge, Nubie) afin de faire ressortir les raisons stratégiques qui ont prévalu à ces constructions. Bien que l’on en reste au stade de l’enquête, le dossier s’avère suffisamment riche pour démontrer que l’intervention ottomane reste, somme toute, modeste. Après la conquête, et jusqu’au milieu du xvie siècle, hormis la création de deux forts à al-‘Arīsh et Quṣayr et des travaux imposants à la citadelle du Caire, elle se limite, le plus souvent, au réaménagement de fortifications mamloukes. L’intégration de l’Égypte à un empire limite fortement les risques de conflits avec les pays voisins et l’auteur définit qu’une majorité de ces fortifications, incarnations locales du pouvoir central, est avant tout destinée au contrôle des territoires et des déplacements. Au regard de l’ampleur des travaux réalisés, dès 1520-1530, à la citadelle du Caire, on perçoit que le message délivré par le nouveau pouvoir n’est pas le même. L’auteur ne s’attarde pas sur cette question, proposant d’y voir une volonté de rationalisation des espaces et un renforcement de la tripartition interne déjà définie par les Mamlouks.
13La seconde partie de l’article – La ou les fortifications ottomanes – s’attache à dégager une synthèse appréciable des types de fortifications qui caractériseraient cette période : grosses tours-donjons quadrangulaires, imposantes tours d’artillerie circulaires et parfois facettées, fortins/forts/forteresses de plan carré généralement cantonnés de tours. La faiblesse des comparaisons et, parfois, leur grand éloignement géographique montrent combien ce dossier se confronte à la rareté des études sur ce type de constructions au sud de la Méditerranée. Pour son caractère pionnier, il mériterait de passer à une phase de terrain avec relevé systématique des témoins mentionnés.
14Cyril Yovitchitch envisage de façon très méthodique les ornements et représentations du pouvoir dans les fortifications ayyoubides. Son propos s’organise en trois chapitres : les remplois antiques puis les bretèches, archères, baies, portes et inscriptions et, enfin, les grosses tours et tours maîtresses. Le propos bien documenté est toujours servi par de nombreux exemples.
15La question du remploi de colonnes antiques insérées, comme boutisses, dans les murs des courtines et des tours ayyoubides, fait l’objet d’un long exposé. Celui-ci évacue peut-être un peu rapidement les considérations économiques pour se focaliser sur la « bi-fonctionnalité » de cette pratique, entre préoccupation technique et volonté esthétique. En l’absence d’une étude chronologique très fine qui permettrait, éventuellement, de déceler une évolution, ce débat entre technique et esthétique, classique en architecture, tourne un peu court. Surtout, comme le souligne l’auteur, la pratique de la colonne en boutisse dans les fortifications, attestée déjà dans l’architecture fatimide (entre autres, dans les enceintes du Caire et d’Ascalon) et qui se poursuivra sous les Mamlouks, n’est pas une caractéristique de l’architecture ayyoubide, ni même une spécificité de l’architecture musulmane, car on la retrouve jusque dans les travaux de Louis IX à Césarée. Il est intéressant de rappeler que le chaînage des maçonneries dans les fortifications est également attesté à la même époque en Occident, mais au moyen de poutres (on citera le cas, en 1225, du donjon circulaire du duc de Bretagne à Saint-Aubin-du-Cormier).
16Le chapitre sur les bretèches, archères, baies, portes et inscriptions, montre combien il reste aujourd’hui difficile de caractériser l’architecture ayyoubide. La taille « pointée fine cernée d’une marge régulière ciselée grain d’orge » (J.-Cl. Bessac) qui est pourtant une de ses caractéristiques, aurait pu compléter cette liste des expressions du pouvoir.
17Quant à la porte, elle est, comme le dit l’auteur, le lieu privilégié de l’expression du pouvoir. Peut-être aurait-il été préférable, pour mieux la faire ressortir, de traiter, séparément, les portes urbaines, les portes de forteresses et celles des citadelles ; le message délivré n’y est vraisemblablement pas le même. L’exemple développé de la mise en parallèle de la porte aux serpents d’Alep avec celles abbasside de Bagdad et zankide d’Amādiya aurait pu dépasser l’analyse stylistique pour s’interroger sur un possible apport de motifs symboliques depuis le berceau kurde des Ayyoubides et, en cela, une expression du pouvoir. Pour les inscriptions, alors qu’elles sont, par essence, au travers des formules et titulatures, utilisées comme une expression directe du pouvoir et de sa propagande, il n’est retenu que leur dimension ornementale. Pour finir sur ce chapitre et, au-delà, de la symbolique des étoiles que Saladin utilise dans sa reconquête de Jérusalem, les décors de la forteresse de Ṣadr, création ayyoubide, auraient également pu être plus exploités pour soutenir le discours.
18Le dernier chapitre sur les grosses tours et tours maîtresses est le plus convaincant au regard du sujet, en ce qu’il dépasse le constat et l’énumération pour analyser le message et son évolution. Les premières grosses tours circulaires de Saladin sur l’enceinte urbaine du Caire seraient « l’expression d’une autorité en plein essor ». La forme architecturale neuve serait le symbole du pouvoir neuf, bien que le décor reste d’inspiration fatimide. Elles seraient « dans le paysage urbain des signaux majeurs symbolisant l’autorité de Saladin ». Les tours maîtresses, tours quadrangulaires de grandes dimensions, « entre défense et ostentation », voire « symbole(s) de prise de possession » pourraient être la marque de la compétition qui caractérise la dynastie ayyoubide à la mort de Saladin.
19Cet article qui montre bien les difficultés qu’il y a à caractériser « une » architecture ayyoubide, nous conforte dans l’idée qu’il conviendrait, à l’avenir, de s’interroger sur la réalité de celle-ci.
20Vanessa Van Renterghem, prenant l’exemple de Bagdad pendant la période saljoukide, traite de la ville en guerre et de la guerre dans la ville. Au-delà des sièges, son propos englobe les affrontements confessionnels et les émeutes en réaction aux exactions de troupes stationnant dans la ville lors de déplacements du sultan. Cette approche historique montre les préparatifs mis en œuvre par le calife abbasside quand les menaces de conflit se précisaient : construction, entretien, reconstruction du rempart et des portes en briques cuites de grand module, creusement du fossé, démontage des ponts de bateaux sur le Tigre, déplacement de la population et des richesses sur une seule rive. On est surpris du nombre de machines de guerre dont disposait la ville lors du siège de 1157 : 270 catapultes et mangonneaux, quand le camp saljoukide assiégeant n’avait qu’une catapulte et trois mangonneaux. Afin d’alimenter ces machines de guerre, le calife avait pris la précaution, indispensable dans une plaine limoneuse où cette ressource est rare, d’acheminer par bateaux des milliers de pierres. Dans les préparatifs, on trouve également 18 000 bouteilles en verre destinées à confectionner des projectiles emplis de naphte.
21Le financement de tous ces travaux dépendait de taxes portant sur les biens fonciers et les maisons mais, aussi, du recours à une forme de corvée. Exceptionnellement, lorsque la pression fiscale était trop lourde, le calife devait intervenir financièrement, non sans mettre à contribution ses hauts fonctionnaires. Enfin, aux côtés des troupes professionnelles de cavaliers et de fantassins, on trouve une part de la population enrôlée plus ou moins librement et des milices composées de jeunes perturbateurs (ṣibyān) qui pouvaient même se vendre au camp ennemi. Cette étude souligne à la fois les lourdes conséquences économiques de ces épisodes troublés : désorganisation sociale, pillages, destructions des édifices et infrastructures, flambée des prix des denrées, développement des épidémies mais, aussi, les réjouissances qui accompagnaient la fin des hostilités.
22L’article d’Usāma Ṭal‘at ‘Abd al-Na‘īm portant sur la muraille de Saladin qui enserrait Le Caire et Fusṭāṭ offre un modèle de relecture des sources arabes. Les principales informations sur la construction de cette enceinte et sur ses dimensions proviennent d’un passage aujourd’hui perdu du Barq al-Šāmi écrit par le célèbre secrétaire de Saladin, ‘Imād al-Dīn al-Iṣfahānī. Grâce à sa position éminente dans l’entourage immédiat du sultan, celui-ci possédait des informations de première main qu’il avait dû recueillir auprès de l’administration égyptienne au moment du lancement ou de l’exécution des travaux entre 1176 et 1193. Ce texte essentiel était, cependant, connu de la plupart des chroniqueurs médiévaux et, notamment, d’al-Bundāri (m. 1245) qui livre dans son Sanā al-Barq al-Šāmī le résumé le plus complet de la chronique de ‘Imād al-Dīn al-Iṣfahānī. Usāma Ṭal‘at ‘Abd al-Na‘īm reprend toutes les sources ayant eu accès directement au texte de ‘Imād al-Dīn al-Iṣfahānī sur la muraille du Caire pour montrer tout d’abord qu’aucune ne donne un texte intégral ou totalement fiable et pour essayer de restituer le passage en s’approchant le plus possible de l’original. Il propose donc l’édition d’un nouveau texte qui corrige les erreurs de toute nature des sources médiévales : erreurs grammaticales, passages manquants (même chez al-Bundārī) et erreurs, à la fois, dans les mesures données des sections de la muraille et dans les types de coudées utilisées. Il parvient, ainsi, à présenter un texte cohérent qui lui permet de proposer une nouvelle mesure de la muraille de Saladin (16,145 km, citadelle comprise) et d’établir de façon définitive que la coudée utilisée pour mesurer la muraille était la coudée hashimite. Il parvient même à donner la valeur de celle-ci dans le système métrique (61,88 cm) en comparant les données textuelles avec les mesures d’une section encore existante de la muraille.
23Alison L Gascoigne et John P. Cooper reviennent, ensuite, sur l’histoire de la cité égyptienne de Tinnīs située sur une île du lac Manzala dans la partie orientale du Delta du Nil en s’appuyant sur la documentation écrite, principalement, le texte d’Ibn Bassām consacré entièrement à la description de la ville à l’époque fatimide et sur les résultats de prospections archéologiques. Le principal apport de ces recherches, en lien avec le sujet du livre, porte sur la localisation grâce à des photos satellitaires de la citadelle au nord-ouest de la cité, séparée de celle-ci par un large fossé et dotée de sept tours selon la description qu’en livre Olivier de Paderborn, un des acteurs de la Ve Croisade. Cette citadelle, construite sous le règne de Saladin, en 1181-1182, est démantelée quelques décennies plus tard par son neveu al-Malik al-Kāmil.
24Les deux articles suivants écrits par Mathieu Eychenne et Élodie Vigouroux portent chacun sur des dégâts occasionnés à Damas et dans ses faubourgs par le siège du Mongol Ghāzān, en 1299-1300, et par les affrontements entre le sultan mamlouk Barqūq et les émirs rebelles Yalbughā et Minṭāsh entre 1389 et 1391. L’analyse détaillée des événements, réalisée grâce à une confrontation très minutieuse des chroniques arabes, notamment Ḥawādiṯ al‑zamān d’al-Ǧazarī et al-Durra al-muḍī’a fī al-dawla al-ẓāhiriyya d’Ibn Ṣaṣrā, permet de relever tous les lieux et monuments ayant été pillés, détruits ou incendiés et d’en livrer, en fin d’article, une topographie précise à travers une abondante documentation cartographique réalisée spécialement pour cet ouvrage.
25L’article de Denys Pringle est un rapport préliminaire sur une recherche en cours concernant les murs d’Ascalon aux périodes byzantine, islamique et croisée, la ville étant abandonnée au milieu du xiiie s. Cette étude vise à faire un bilan des connaissances sur l’enceinte urbaine afin de définir une stratégie de recherche pour une approche archéologique de celle-ci. Elle présente donc un examen complet des sources historiques relatives aux défenses d’Ascalon depuis la fin de l’époque romaine puis, dans un second temps, une synthèse de l’étude des portions de murs et de tours conservées en élévation. La richesse de la documentation étonne, compensant partiellement l’acharnement qui a été mis à faire disparaître cette ville et ses défenses à partir de la fin du xiie siècle : les murs byzantins d’Ascalon sont ainsi représentés sur deux mosaïques ; Guillaume de Tyr donne une description détaillée des défenses de la ville, en 1153, avant qu’elle ne soit prise par les Francs ; le secrétaire de Saladin, Ibn Shaddād, donne un récit de la destruction qu’ordonna son maître, en 1191, pour que la ville qu’il avait reprise ne tombe pas aux mains de l’armée de Richard ; une lettre du frère d’Henri III, comte de Cornouailles, en 1241, rend compte de l’achèvement du château construit sur les ruines de la ville… Le texte de Guillaume de Tyr (Chronicon 17.22) attire particulièrement l’attention par la mention répétée des ouvrages avancés, au-devant des murs (antemuralibus) et au-devant de la porte principale, la porte de Jérusalem, en signalant la présence d’une barbacane à trois ou quatre portes desservant autant de routes. On pense, bien évidemment, à la politique systématique de Nūr al-Dīn de doter ses villes du Bilād al-Shām (Damas, Alep) de ce type d’ouvrage, en doublant vers l’extérieur, le rempart d’une braie, d’un avant-mur (faṣīl) et d’un fossé avec mur de contrescarpe, en édifiant des tours avancées et en ajoutant des barbacanes aux portes. Comme la porte de Jérusalem d’Ascalon, celle de Bāb al-Ǧābiya, à Damas, datée de 1164-1165, était munie de plusieurs sorties.
26Denys Pringle rend compte, dans un second temps, d’une prospection sur les portions de murs conservés. Les caractères architecturaux étant difficiles à appréhender, il identifie trois types de constructions par leur mise en œuvre : une, byzantine, caractérisée par un mortier coquillier gris et friable contenant beaucoup de charbons de bois et de cendres, avec des hauteurs d’assises supérieures à 20 cm ; une autre, umayyade à abbasside, avec un mortier dur, des assises supérieures à 20 cm et des colonnes en boutisse ; et une dernière, provisoirement datée de la période fatimide, caractérisée par un mortier dur de couleur crème avec peu d’inclusions, des hauteurs d’assises supérieures inférieures à 21 cm et des colonnes en boutisse.
27Cristina Tonghini livre un article très stimulant sur les ouvrages de fortification de Nūr al-Dīn à la citadelle de Shayzar. Après une présentation rigoureuse des phases d’occupation du site et de leur datation, elle détaille la phase IV, qui correspond à la mainmise de Nūr al-Dīn sur le site après le tremblement de terre de 1157 et la disparition de la famille des Banū Munqiḏ qui l’occupait. Le passage d’une chronologie relative, issue de l’archéologie des élévations et de sondages, à une chronologie absolue s’appuie sur plusieurs inscriptions de fondation et sur des analyses C14. Les travaux attribués à Nūr al-Dīn s’avèrent importants, justifiés, à la fois, par l’ampleur des destructions consécutives au tremblement de terre et par la menace franque. Ils concernent le glacis au nord, la courtine ouest et un bâtiment, au sud, enfin, des tours sur le front est.
28Le glacis au nord qui encadrait l’accès abrite un réseau complexe de galeries voûtées aveugles destinées, à la fois, au stockage et à la circulation. Son sommet était surmonté d’une courtine percée d’archères. Si les maçonneries utilisent de nombreux remplois, les parements extérieurs du glacis nécessitent de la pierre neuve, parfaitement équarrie, issue du creusement/recreusement du fossé à la même époque. À l’inverse du glacis, les courtines sommées d’archères et les tours semi-circulaires qui les flanquent mettent en œuvre des blocs grossièrement équarris. Dans ces constructions, les rares blocs équarris sont réservés aux jambages des portes et des archères, aux arcs et aux corbeaux. L’auteur met, également, en évidence la présence d’importants bâtiments voûtés, liaisonnés aux courtines qu’ils renforcent comme des tours internes.
29La description des tours et courtines est très claire, même si l’on aurait souhaité disposer d’une documentation plus poussée au regard de l’intérêt du sujet. Elle met, toutefois, bien en évidence les très grandes similitudes qui existent entre les murs de Shayzar (mode de construction, plan et gabarit des tours semi-circulaires…) à l’époque de Nūr al-Dīn et ceux de l’enceinte urbaine de Damas à la même période.
30Tarek Ǧalal ʿAbdelhamid traite des armes de siège, des armes à feu et du développement des fortifications militaires à l’époque mamlouke. Son propos s’organise en trois parties : les armes traditionnelles (personnelles et de siège), puis la question des armes incendiaires et des premières armes à feu et enfin, l’impact de ces nouvelles armes sur l’architecture militaire. Les deux premières parties dressent un état détaillé de la question en s’appuyant, notamment, sur les différents traités militaires. La complexité de la terminologie, qui aurait pu être reprise en fin d’article dans un utile lexique, est renforcée par un discours essentiellement théorique. La dernière partie montre comment les ouvertures de tir ont dû, classiquement, s’adapter aux armes à feu : transformation d’archères en archères-canonnières, création de canonnières... Sur la base de quelques exemples, et quitte à remettre en cause des datations généralement admises, l’auteur propose, ensuite, certaines hypothèses, comme de voir dans les grandes baies rectangulaires de certaines tours des ouvertures pour canon. Cependant, en l’absence de démonstration et de relevés, ces propositions peinent, le plus souvent, à convaincre. Il en est de même pour l’exposé consacré aux bretèches et mâchicoulis, parmi lesquels l’auteur compte étonnamment les assommoirs. Selon lui, leur développement à l’époque mamlouke serait dû au fait que « la fonction principale d’un mâchicoulis était de larguer des engins incendiaires ». L’antériorité de l’existence de tels dispositifs est rapidement évacuée au motif que ces dispositifs, à l’époque ayyoubide, n’auraient eu qu’une fonction d’observation. De même, leur essor en Occident dans la continuité du hourd, sans que la pression des engins incendiaires puisse vraiment être avancée, n’est pas questionnée.
31Aḥmad al-Shoky présente une étude des fortifications orientales édifiées à l’embouchure du bras du Nil bordé par la ville de Rosette, depuis la période mamlouke jusqu’à la fin du règne de Méhémet ‘Alī. Après un examen des sources, le propos s’oriente vers une approche topographique. Il vise, en effet, à localiser la tour disparue de Mujayzil que le sultan Qāytbāy a fait édifier dans la seconde moitié du xve s. pour défendre la rive orientale, comme il l’avait fait en dotant la rive occidentale au niveau de Rosette d’un puissant fort. Ces deux fortifications étaient reliées par une chaîne d’une centaine de mètres destinée à contrôler la navigation. L’examen critique des cartes anciennes et la découverte d’une importante citerne mamlouke, sous l’actuelle mosquée du village de Burj Mujayzil, permettent de proposer, en l’attente de fouilles, une localisation de la tour de Mujayzil. Plus tard, au début du xixe s, Méhémet ‘Ali construira, à l’emplacement supposé de cette tour, un nouveau fort doté de dix-huit canons, Qal‘at al-Būghāz, et fera renforcer la défense de l’estuaire de deux batteries de dix canons, disposées plus au nord, symétriquement sur chacune des rives. Celles-ci ont aujourd’hui disparu, emportées par l’érosion marine.
32Un seul livre ne saurait épuiser la question de la guerre et de la paix dans le Proche-Orient médiéval dont les approches peuvent être multiples (thématiques, chronologiques, géographiques, etc.). Soulignons ici le travail des éditeurs qui se sont efforcés de donner une cohérence et une organisation thématique à cet ensemble d’articles qui, il faut le reconnaître, abordent des domaines et des thèmes très divers. Mais ce n’est sans doute pas là l’intérêt premier de ce livre qui vaut, d’abord, par quelques contributions remarquables qui parviennent, en partant d’une étude méticuleuse des sources primaires, tant textuelles qu’archéologiques, à faire avancer de façon significative la recherche en aidant à mieux comprendre un site, un texte ou à éclairer un point particulier du vaste sujet.
Pour citer cet article
Référence électronique
Jean-Olivier Guilhot, « Mathieu Eychenne, Stéphane Pradines, Abbès Zouache (éds.), Guerre et Paix dans le Proche-Orient médiéval (xe-xve siècle) », Bulletin critique des Annales islamologiques [En ligne], 35 | 2021, mis en ligne le 01 mai 2021, consulté le 11 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/bcai/379 ; DOI : https://doi.org/10.4000/bcai.379
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