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3. Histoire

William Granara, Narrating Muslim Sicily. War and Peace in the Medieval Mediterranean World

Mehdi Berriah
Référence(s) :

William Granara, Narrating Muslim Sicily. War and Peace in the Medieval Mediterranean World, Londres, I. B. Tauris (Early and Medieval Islamic World), 2019, 240 p. ISBN : 9781788313063

Texte intégral

1Comme le titre l’indique, le livre se donne pour objet l’écriture et la perception de l’histoire de la Sicile musulmane par les auteurs musulmans médiévaux. La problématique générale qui sert de fil conducteur à l’ouvrage peut être exprimée de la manière suivante : comment les auteurs musulmans qui furent témoins des débuts de la conquête perçurent-ils l’île d’un point de vue historique ou mémoriel, et comment ceux plus tardifs ont-ils travaillé, à partir des sources, pour « ressusciter » ou « réimaginer » l’histoire de la Sicile musulmane ? L’ouvrage se structure en cinq parties assez équilibrées : « Sicilian Islamic History as Grand Récit » ; « Treason as Historical Anecdote and Literary Trop in Narrating Muslim Sicily » ; « Land, Law and Jihad : Al-Dawudi’s Anti-Fatimid Polemics » ; « Of Minarets and Shipwrecks: Ibn Hamdis and the Poetics of Jihad » ; « In Praise of Norman Kings: Arabic Panegyrics beyond Its Boundaries». La préface, qui fait office d’introduction, comporte un tour d’horizon des différents travaux ayant porté sur l’histoire de la Sicile musulmane depuis ceux, pionniers, de Michele Amari (m. 1889), et présente, brièvement, la thématique de chacun des chapitres du livre.

2Dans la première partie « Sicilian Islamic History as Grand Récit » (p. 1-34), l’auteur retrace, à la lumière des sources arabes, ce qu’il appelle le « Grand récit » de l’histoire de la Sicile musulmane en s’efforçant de restituer la chronologie fine des évènements. Cette chronologie fait la part belle à l’histoire politique et militaire, en particulier l’importance du jihad aussi bien au niveau idéologique que pratique avec son corollaire qu’est la constitution d’une société de combattants en Sicile. L’étude intègre en outre une analyse sociale qui met en évidence les affinités entre la Sicile et la « mère patrie » qu’est l’Ifrīqiyya ainsi que la complexité des relations entre les deux rives tant aux niveaux politique, social qu’économique. William Granara fait remarquer, à juste titre, que la conquête de la Sicile fut différente de celles des ier/viie- iie/viiie siècles, impulsées par un pouvoir califal et revêtant une forte dimension religieuse, du moins au début. En effet, le projet de conquête de la Sicile est le fruit de l’initiative d’un souverain dépendant de l’autorité du califat abbasside, l’aghlabide Ziyādat Allāh b. Ibrāhīm (m. 223/837). La conquête, selon l’auteur, fut également, motivée par des raisons liées à la situation politique, sociale et économique interne à l’État aghlabide (p. 9). L’interdépendance entre la Sicile et l’Ifrīqiyya est forte : la première dépend continuellement de la seconde pour la main d’œuvre et le matériel pour le jihad tandis que l’Ifrīqiyya a besoin de butin en provenance de la Sicile, fruit du jihad mené sur l’île permettant de remplir les caisses de l’État. Outre son avantage matériel, le jihad fut, évidemment, aussi une arme de propagande permettant aux dirigeants de l’Ifrīqiyya de se présenter comme les défenseurs de la foi et ainsi de renforcer leur légitimité politique (p. 15-16). Ainsi, les pouvoirs d’Afrique du Nord que furent ceux des Aghlabides, Fatimides et Zirides ont été, dès le début, conscients de l’importance de la Sicile (p. 16-19, 26, 32).

3La seconde partie « Treason as Historical Anecdote and Literary Trop in Narrating Muslim Sicily » (p. 35-68) a, comme son titre l’indique, pour objet la trahison. L’auteur y analyse la trahison dans le récit de l’histoire de la Sicile musulmane comme une anecdote historique, un motif littéraire et un artifice rhétorique. Les récits d’actes de trahison sont à voir comme un « petit récit » qui s’oppose et relativise celui, dominant et monolithique, du jihad qui est le « grand récit », lequel propose une dichotomie entre le dār al-islām et le dār al-ḥarb présentés comme deux mondes totalement opposés et hermétiques religieusement, géographiquement, linguistiquement et ethniquement (p. 35). La construction, par les auteurs musulmans, du récit des actes de trahison qui ponctuent l’histoire de la Sicile musulmane s’opère sur un double niveau. Tout d’abord pratique, avec les réalités de l’histoire et de la psychologie humaine qui peuvent pousser l’homme, peu importe ses convictions religieuses, à trahir son camp comme l’illustre, entre autres, les trajectoires, assez similaires, du général byzantin Euphémius et de l’émir Ibn al-Thumma (p. 35-41). Les trahisons concernent aussi les idéaux comme la transgression des lois du jihad par des combattants musulmans ou encore le non-respect de valeurs communes que dénoncent les chroniqueurs musulmans (p. 59-61). Comme les récits des historiens musulmans le montrent, la forte influence du contexte du bassin méditerranéen sur la société sicilienne et le caractère très hétérogène de cette dernière eurent un impact considérable sur les loyautés qui changèrent au gré du contexte politique et des situations. Les circonstances ont amené les hommes et les femmes de toutes origines et de différents horizons à traverser les frontières, qu’elles soient géographiques, religieuses, ethniques ou professionnelles (p. 41-58).

4Le troisième chapitre « Land, Law and Jihad : Al-Dawudi’s Anti-Fatimid Polemics » (p. 69-98) est consacré au jihad en Sicile. L’auteur aborde ce sujet en proposant une relecture des chapitres de différents ouvrages traitant du jihad à savoir : le Kitāb al-amwāl du malékite Abu Jaʿfār al-Dāwūdī al-Asadī (m. 402/1101) ; la Mudawwana de Saḥnūn b. Saʿīd (m. 240/854) ; al-Daʿā’im al-Islām du chiite fatimide al-Qādī Nuʿmān (m. 363/974). Sont traitées, entre autres, les questions économiques liées au jihad telles que celles des terres conquises, des propriétés confisquées, de leur distribution ou non ; politiques, avec la légitimité du pouvoir en place ; sociales, avec les révoltes de la population musulmane de l’île contre le gouverneur pour raisons principalement économiques et sociales. L’analyse de la littérature de jurisprudence de cette époque et sa confrontation aux récits des chroniques met en exergue deux caractéristiques du jihad : plus qu’un simple ensemble de règles de droit, il est une dynamique mêlant tensions et dimensions historiques, sociales et politiques fortes (p. 97) ; l’adaptabilité des lois du jihad à la complexité et à l’évolution de la situation économique, politique, sociale et religieuse de la Sicile du iiie/ixe au ve/xie siècles.

5Poète, d’origine sicilienne et contraint à l’exil, ʿAbd al-Jabbār b. Ḥamdīs (m. 527/1133) est l’une des figures emblématiques de la poésie arabe sicilienne avec ses ṣiqilliyyāt sur le jihad. C’est à lui que le quatrième chapitre « Of Minarets and Shipwrecks: Ibn Ḥamdīs and the Poetics of Jihad » (p. 99-142) est consacré . L’auteur étudie la thématique du jihad comme topos et met en lumière la manière avec laquelle Ibn Ḥamdīs la mobilise. Son but est de sensibiliser les consciences musulmanes et de les rallier à la cause de la défense et du jihad en Sicile, sa terre natale, laquelle est en train de tomber aux mains des Normands, tout en s’inscrivant dans la plus pure tradition poétique arabe.

6La dernière partie, « In Praise of Norman Kings: Arabic Panegyrics beyond Its Boundaries » (p. 143-180), explore les « zones de contradiction » entre d’un côté les éloges de la part d’auteurs musulmans, tels qu’al-Idrīsī, aux rois normands, en particulier Roger II et, à l’inverse, les critiques comme celles d’Ibn Ḥamdīs. Ces positions antagonistes s’expliquent tout d’abord par l’histoire de chacun des deux personnages : né à l’époque de la Sicile normande, al-Idrīsī est naturellement sujet de Roger II contrairement à Ibn Ḥamdīs, né dans la Sicile musulmane et contraint de s’exiler devant l’avancée des Normands (p. 146). L’examen d’une sélection de panégyriques arabes composés à l’intention des rois normands donne lieu à différentes interprétations du mot fitna mentionné à plusieurs reprises. S’il est assez élogieux, Ibn Jubayr (m. 614/1217) n’oublie pas néanmoins de mettre en garde les musulmans de la fitna que constituent la culture, la richesse et la religion des Normands qui serait susceptible d’entraîner la conversion au christianisme (p. 151-154). Les pages 158 à 167 sont consacrées à l’analyse et à la traduction de vers panégyriques envers Roger II de la part de quatre auteurs siciliens (ʿAbd al-Raḥmān b. Muḥammad b. ʿUmar al-Buthayrī ; Abū Ḥafs ʿUmar b. Ḥassan ; Abū al-Ḍaw’ Sirāj b. Aḥmad b. Rajā’, ʿAbd al-Raḥmān al-Atrabanshī) et de l’Alexandrin Ibn Qalāqīs (m. 567/1174) qui a effectué un séjour de deux années en Sicile (p. 168-172).

7L’ouvrage est un condensé de données abondantes. Peu volumineux, maniable, il est facile pour le lecteur de se référer aux notes de fin de pages citées en fin de livre, à la bibliographie ainsi qu’aux cartes. Ces dernières, au nombre de cinq (trois de la Sicile, une du sud de l’Italie et une du bassin méditerranéen) se trouvent en début d’ouvrage et permettent, aussi bien de suivre les récits de la progression des conquêtes musulmanes et normandes, que de situer les révoltes sur l’île. Quatre illustrations de bonne qualité viennent enrichir l’ouvrage et il aurait été souhaitable que l’auteur en intègre davantage. On est surpris de voir que, si Henri Bresc est cité dans l’introduction comme un des plus grands spécialistes de la Sicile musulmane, aucun de ses travaux ne figurent dans la bibliographie finale non plus que ceux d’Annliese Nef. L’un des points forts de l’ouvrage est le corpus riche et diversifié sur lequel se fonde l’auteur. Chroniques, littérature religieuse et poésie sont analysées méticuleusement et confrontées offrant ainsi une analyse et une grille de lecture sous différents angles. À partir d’un double travail de traduction et d’analyse de textes poétiques, William Granara montre toute l’importance et l’intérêt de la confrontation des sources relevant de divers genres. S’il met bien en exergue l’émergence des élites civiles et militaires dans les principaux centres urbains et politiques, à l’instar de Palerme pro-arabe et Agrigento pro-berbère, un plus long développement aurait été appréciable sur la production intellectuelle et culturelle des musulmans siciliens, que ce soit dans les sciences religieuses, la théologie spéculative (kalām), la langue arabe, la philologie ou encore la poésie, sur laquelle d’ailleurs les sources arabo-siciliennes donnent de riches informations comme l’auteur le dit lui-même (p. 29-30). Néanmoins, ces quelques remarques n’enlèvent rien à la qualité de l’ouvrage. Novateur, le livre de William Granara contribue à renouveler les études sur l’histoire musulmane de la Sicile et trouve, naturellement, toute sa place dans la « petite historiographie » (p. X Préface) sur le sujet.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Mehdi Berriah, « William Granara, Narrating Muslim Sicily. War and Peace in the Medieval Mediterranean World », Bulletin critique des Annales islamologiques [En ligne], 35 | 2021, mis en ligne le 01 mai 2021, consulté le 10 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/bcai/393 ; DOI : https://doi.org/10.4000/bcai.393

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Auteur

Mehdi Berriah

Faculty of Religion and Theology, Centre for Islamic Theology – Vrije Univeristeit Amsterdam Editor for the SHARIAsource at the Program in Islamic Law – Harvard Law School

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