Marie-Anna Chevalier (éd.), Ordres militaires et territorialité au Moyen Âge, entre Orient et Occident
Marie-Anna Chevalier (éd.), Ordres militaires et territorialité au Moyen Âge, entre Orient et Occident, Paris, Geuthner, 2020, 429 p. ISBN : 9782705340506.
Texte intégral
1À l’origine de ce volume, se trouve la journée d’études organisée à l’Université Paul-Valéry de Montpellier, le 20 octobre 2017, par Marie-Anna Chevalier ; si le titre de la journée d’études a été conservé presqu’à l’identique dans la publication, celle-ci, en revanche, a été enrichie de six contributions pour donner un volume fort de 429 pages et dotée de deux précieux index. Afin de cerner la relation des ordres militaires à la territorialité, l’ouvrage s’est fixé le but suivant : « réfléchir sur les dimensions que [cette relation] recouvre, essayer de discerner les particularités qui lui sont propres, les caractéristiques des implantations des ordres » (p. 15). Le volume s’ouvre par une belle et longue introduction de Marie-Anna Chevalier qui, se pliant à l’usage, commence par un bilan de l’historiographie française sur les notions de territoire et de territorialité au Moyen Âge, bilan poursuivi par un état des lieux de la recherche sur la question du rapport des ordres militaires à la territorialité. L’introduction s’engage ensuite dans la présentation d’axes de recherche permettant de mener l’enquête sur les relations entre ordres militaires et territorialité, définissant, en somme, un programme de recherche sur la thématique, susceptible de permettre une réflexion de fond sur le sujet : pour étudier ces liens, il est ainsi nécessaire de prendre en compte les questions d’échelle, depuis le niveau de la grange jusqu’au rayonnement international mais aussi, l’organisation locale des territoires, avec la polarisation des villes et des châteaux, l’économie des territoires, les pratiques juridiques – les droits exercés sur les terres et la fiscalité –, l’évolution de la morphologie des territoires, les frontières comme éléments structurants du processus territorial, les apports de l’archéologie sur le bâti des ordres militaires, les réseaux mis en place entre les ordres et les acteurs sociaux et politiques et, enfin, la représentation symbolique des territoires. En écho à l’introduction, les propos conclusifs de Philippe Josserand se plient également à l’exercice académique de la synthèse, du fil à nouer entre les douze contributions rassemblées dans l’ouvrage.
2Ces contributions ont convoqué les quatre principaux ordres militaires, le Temple, l’Hôpital, Sainte-Marie des Teutoniques et Saint-Lazare, et elles mettent en scène de manière équitable l’Orient et l’Occident qui donnent leur articulation à l’ouvrage : la première partie concerne l’Orient, la dernière s’attache à l’Occident, de part et d’autre de l’article que Rafaël Hyacinthe consacre à l’ordre de Saint-Lazare qui, s’il connut un moindre succès que les plus puissants des ordres militaires, se fit néanmoins une place tant en Orient qu’en Occident (« Un ordre sous influence : l’ordre de Saint-Lazare de Jérusalem et la territorialité du xiie au xive siècle »). Dans la relation entre ordres militaires et territoire, la défense de la frontière se devait d’être évoquée, tant ce rôle fut essentiel : en Orient, les ordres militaires mirent en place des condominia (coseigneuries), solutions temporaires et négociées avec les Mamelouks, que présente Jochen Burgtorf « Experiments in Coexistence? The Religious Military Orders and Condominia in Northern Syria (1260-1291) » ; en Occident, l’ordre de Calatrava, créé pour contribuer à la défense de la monarchie et à la territorialisation du royaume de Castille, défendit et colonisa des zones frontalières, en créant un réseau de commanderies, ainsi que le montre Carlos de Ayala Martínez (« La orden militar de Calatrava : territorio, organización y defensa, siglos xii-xiii »). Deux contributions s’attachent à l’ordre teutonique : l’une évoque leur progression vers l’est, dans les années 1226-1230, lorsque les chevaliers appelés à défendre les frontières de la Pologne contre les païens de Prusse s’emparèrent de leurs terres et y édifièrent une principauté (Sylvain Gougueheim, « Création et contrôle d’un territoire : l’ordre teutonique en Prusse »), l’autre présente la rivalité entre l’ordre et l’archevêque de Riga pour le contrôle de la Livonie (Loïc Chollet, « Cohabiter sur la frontière : l’ordre teutonique et ses sujets de Livonie au début du xive siècle »).
3Dans le territoire où ils s’implantèrent, les ordres militaires eurent à trouver leur place aux côtés du pouvoir politique, dans des rapports souvent conflictuels. Ainsi, dans l’État arménien de Cilicie, où Temple, Hôpital et ordre teutonique s’implantèrent, le rapport des ordres au pouvoir politique varia selon les circonstances de leur installation et la position de leurs biens dans le pays (Marie-Anna Chevalier, « L’Arménie cilicienne : un territoire aux multiples facettes pour les ordres militaires »). La situation de Chypre est, à cet égard, particulièrement révélatrice : aux bonnes relations entretenues entre les ordres militaires et la couronne pendant la première moitié du xiiie siècle, succédèrent des rapports conflictuels, lorsque les chevaliers teutoniques furent identifiés à Frédéric II pendant la guerre des années 1228-1233 ou lorsque les templiers soutinrent les revendications de Charles d’Anjou au trône de Jérusalem à partir de 1279 ; les hospitaliers, en revanche, maintinrent de bons rapports avec la couronne (Nicholas Coureas, « Fluctuating Territoriality: The Military Orders and the Crown of Cyprus: 1191-1313 »). Les conflits territoriaux impliquèrent aussi les évêques, comme l’affrontement qui mit aux prises les hospitaliers et l’évêque latin de Gardiki, dans la deuxième décennie du xiiie siècle (Marie-Anna Chevalier, « Les enjeux autour du territoire de Gardiki : une emprise territoriale hospitalière contestée en Romanie »).
4Les ordres militaires, enfin, administrèrent leur territoire, mettant en valeur des terres, faisant l’acquisition de propriétés : en Palestine, l’exploitation des terres se fit dans le cadre d’une concentration foncière et il est intéressant de relever que templiers et hospitaliers adoptèrent la même politique économique, alors qu’ils eurent des attitudes différentes dans la défense de la frontière (Simon Dorso, « Templiers et hospitaliers dans la Galilée du xiiie siècle : stratégies d’implantation et d’administration dans un territoire en sursis » ). En Occident, les commanderies hospitalières du Pallars et de la Ribagorça, précocement établies sur le piémont pyrénéen, n’eurent que des fonctions économiques, l’absence de fonction militaire s’expliquant aisément par leur éloignement de la frontière (Joan Fuguet Sans et Carme Plaza Arque, « L’ordre de l’Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem dans les territoires pyrénéens du nord de la Catalogne et de l’Aragon »). En Italie du nord-ouest, l’Hôpital et le Temple firent l’acquisition de propriétés dans des zones suburbaines et rurales stratégiquement situées, et les ordres contrôlèrent le territoire en construisant des couvents fortifiés (Elena Bellomo, « Politics, Economy, and Demography : Territorial Control as exercised by the Hospitallers and Templars in North West Italy (xii-xv Centuries) »). L’étude du prieuré de Saint-Gilles, enfin, permet à Damien Carraz de mettre en évidence les divers niveaux, emboîtés, de l’administration de l’ordre de l’Hôpital, dont l’ancrage territorial est un réseau de pôles, depuis la maison-mère jusqu’aux églises et aux granges (Damien Carraz, « Administration, délimitation et perception des territoires dans l’ordre de l’Hôpital : le cas du prieuré de Saint-Gilles (xiie-xive siècle) »).
5L’ouvrage satisfera aux exigences des spécialistes des ordres militaires, c’est bien évident, par les perspectives nouvelles qu’il offre pour l’étude des ordres et pour les mises au point qu’il rassemble. Au-delà des seuls spécialistes des ordres militaires, l’ouvrage intéressera également tous ceux qui placent le territoire au cœur de leur réflexion : tant en introduction qu’en conclusion, l’ouvrage revient sur les notions de territorialité et territoire, qui auraient peut-être mérité d’être définies dès les premières pages, avant le bilan historiographique, ainsi que le concept de territorialisation. L’introduction, et c’est le seul reproche qu’on peut formuler à son égard, ne donne pas les signifiés de ces deux termes-clés, territoire et territorialité, qui semblent parfois être donnés pour synonyme l’un de l’autre. Certes, ces termes sont enclins à se dérober, ils sont difficiles à cerner, ainsi que le rappelle Philippe Josserand lorsqu’il constate l’emploi de territoire ou de territorialité dans les titres des contributions ; néanmoins, la définition simple et efficace, donnée par Damien Carraz dès les premières lignes de sa contribution, est l’exemple à imiter : un territoire est « un espace maîtrisé et donc administré d’un côté, approprié et donc plus ou moins délimité de l’autre » (p. 313). Ces quelques remarques autour du lexique et du bon usage des concepts n’enlèvent toutefois rien au mérite de cet ouvrage novateur, dont il convient, pour terminer, de signaler la très belle qualité de l’édition, tant au niveau de la cartographie que de l’iconographie.
Pour citer cet article
Référence électronique
Christine Mazzoli-Guintard, « Marie-Anna Chevalier (éd.), Ordres militaires et territorialité au Moyen Âge, entre Orient et Occident », Bulletin critique des Annales islamologiques [En ligne], 35 | 2021, mis en ligne le 01 mai 2021, consulté le 13 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/bcai/433 ; DOI : https://doi.org/10.4000/bcai.433
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