Navigation – Plan du site

AccueilNuméros355. Arts et archéologieJulio Navarro Palazón, Carmen Tri...

5. Arts et archéologie

Julio Navarro Palazón, Carmen Trillo San José (éds.), Almunias. Las fincas de las élites en Occidente islámico : poder, solaz y producción

Agnès Charpentier
Référence(s) :

Julio Navarro Palazón, Carmen Trillo San José (éds.), Almunias. Las fincas de las élites en Occidente islámico : poder, solaz y producción, Madrid, Grenade, Editorial Universidad de Granada, Editorial Universidad de Córdoba Editorial Universidad de Sevilla, CSIC, Junta de Andalucía, 2018, 659 p. ISBN : 978843386268

Texte intégral

  • 1  Le sommaire est consultable à : http://libros.csic.es/product_info.php?products_id=1280)

1Ce livre1 présente les résultats de recherches développées au sein de deux programmes inscrits dans le cadre du Plan Nacional de Proyectos de Excelencia en 2015 : celui dirigé par Julio Navarro Palazón (Almunias del Occidente islámico : arquitectura arqueología y fuentes documentales) et celui de Carmen Trillo San José (La propriedad aristocrática en la Granada nazarí y su traspaso a la sociedad castellana después la conquista (Siglos xiii-xv)).

2Cet ouvrage collectif (24 contributions) s’intéresse aux propriétés péri-urbaines (les munya-s) attestées en al-Andalus depuis les premiers temps de la conquête jusqu’à la Reconquête du royaume de Grenade. Il vise à approfondir le rôle de l’État et des élites urbaines propriétaires de ces domaines mais, aussi, leur développement ainsi que leur rôle dans l’extension de l’agriculture et de l’élevage et dans les aménagements, notamment hydrauliques, nécessaires.

3Cette thématique de recherche, qui reprend un thème déjà abordé dans les années 1980-1990 en Espagne, s’inscrit à la suite des prospections, menées en 2012, à l’Agdal de Marrakech (Maroc) par Julio Navarro Palazón et Fidel Garrido et d’un séminaire tenu à Grenade en 2013 qui confrontait les premiers résultats obtenus à Marrakech aux connaissances sur les munya-s andalouses les plus célèbres. Plusieurs spécialistes – archéologues, historiens spécialistes des sources écrites arabes ou castillanes, mais aussi de l’aménagement du paysage, spécialistes de botanique – ont contribué à cet ouvrage qui met en lumière la variabilité du concept de munya, dans le temps et dans l’espace, même si les fonctions de résidence et de production en constituent un invariant.

4Les articles suivent à la fois un ordre chronologique et géographique. Ainsi trouve-t-on tout d’abord trois études sur les grandes munya-s de la Cordoue émirale et califale. La période des Taifas est présente avec deux articles sur des propriétés situées autour de Lérida et de Saragosse. L’époque almoravide est représentée par l’analyse des enduits peints des architectures proches du Castillejo de Monteagudo (Murcie). Les contributions sur les munya-s de Séville et de Marrakech témoignent de la volonté des souverains almohades de mettre en valeur des terres et de développer l’agriculture. L’étude de la propriété d’Abū Fihr, à Tunis, illustre parallèlement, l’existence de ce type de propriété sous les Hafsides. Quatre articles s’intéressent ensuite au destin de ces propriétés après la reconquête du royaume de Valence et de la région de Murcie comme en Castille et en Aragon. À partir des textes rédigés peu après la Reconquête, comme les repartimientos, leurs auteurs s’interrogent sur les modalités de gestion de ces propriétés par les nouveaux pouvoirs mais, aussi, sur les transformations qui ont pu advenir avec un développement de l’élevage, un morcellement possible des tenures ou sur l’éventuelle dégradation du système hydraulique. Cinq contributions illustrent, ensuite, l’époque nasride. Elles portent aussi bien sur une analyse des textes arabes pour localiser les munya-s des trois grandes villes du royaume – Grenade, Malaga et Almeria – que sur l’apport de l’archéologie pour une meilleure compréhension de l’Alcazár Genil à Grenade. Deux d’entre elles ont pour objet l’articulation entre les deux fonctions de résidence et de production avec une analyse des vergers et des dehesa (pâturages) qui leur sont associés, témoignant ainsi de la fonction agro-pastorale de munya-s aussi emblématiques que le Generalife. L’action de Muhammad V qui développe de nouvelles munya-s en amont de la vallée du Darro, ce qui, outre l’accroissement des ressources, permet un contrôle des communications passant par la vallée, témoigne du rôle du pouvoir dans l’aménagement du territoire et dans la création d’un nouveau système hydraulique nécessaire à ces exploitations. La dernière contribution pour l’époque nasride analyse, à partir de sources castillanes, l’origine, la gestion et le mode d’exploitation de ces propriétés, dont certaines sont très réduites, mais qui possèdent toutes une habitation. Il ressort de cette analyse que ces petits domaines appartiennent à une « classe moyenne » grenadine composée d’artisans. Enfin, les deux derniers articles portent sur les contextes de création de grands bassins, celui de la Favara, en Sicile, et celui de la Cartuja, à Grenade, et sur les rapports de Frédéric II à la nature.

5Parallèlement à l’apport de chacun des articles présentés, l’intérêt de l’ouvrage réside dans cet aperçu diachronique du concept de munya. Plusieurs textes reviennent sur les différents termes employés dans les sources arabes comme chrétiennes pour désigner ce type de propriété qui allie une fonction résidentielle de loisir et une activité agro-pastorale importante. Si le terme de munya (de l’ar. al-munya) est fréquemment adopté par les Castillans, il disparaît au Levant au profit des termes de raḥal et de reales dans les documents latins mais ces deux mots recouvrent la même réalité de propriétés rurales incluant une zone de production agricole et un ensemble résidentiel parfois muni d’une tour. Un mur pouvait également circonscrire l’exploitation.

6Dans les textes médiévaux, on trouve, à côté de munya, les termes de janna (pl. jīnān) et de bustān. Ces mots désignent au fil des siècles des réalités légèrement différentes mais ils renvoient, dans les traités d’agronomie, à ce concept de munya. Bustān désigne, pour les auteurs orientaux, des espaces cultivés et irrigués en opposition aux espaces « sauvages » (p. 19). Janna apparaît dans les textes poétiques du xie siècle pour signifier la munya mais assez rarement dans les traités ; il est toutefois associé à des zones de jardins et de vergers proches des villes. Au xive siècle, les trois mots sont employés indifféremment. Ainsi Ibn Luyūn écrit bustān pour désigner la munya idéale, tandis qu’Ibn al-Khaṭīb emploie janna pour définir ces propriétés. Cette terminologie variable recouvre, on le sent à la lecture des différents articles, une réalité commune : celle d’ensembles péri-urbains voire ruraux, parfois entourés d’un mur, avec les deux fonctions rappelées plus haut bien identifiées. Ils peuvent aussi servir de lieux d’acclimatation de nouvelles plantes, comme ce fut le cas à al-Ruṣāfa ou à la Buḥayra (p. 21-22). Ces propriétés admettent, peu à peu, une autre fonction : celle de servir de lieu de pouvoir ou de résidence du souverain, comme aux munya-s al-Ruṣāfa ou al-Nā’ūra de Cordoue (p. 27-49 ; 55-88), à Saragosse (p. 127-151), à la Buḥayra de Séville (p. 323-342), à l’Alcázar Genil de Grenade (p. 487-519) ou, encore, au Generalife (p. 521-538) ou à Apulée pour Frédéric II (p. 629-659).

7L’eau est également un élément indispensable et tous les articles insistent sur ce fait. La présence de cultures, irriguées grâce à des sāqiya-s, puits, norias… mais, aussi, à des bassins plus ou moins grands, est attestée dans tous les exemples analysés. Les prospections menées autour de Marrakech, par exemple, témoignent de l’importance des bassins qui permettent une irrigation et une mise en culture des espaces péri-urbains. La présence occasionnelle d’un kiosque, d’une fontaine ou d’un quai autour du bassin, rappelle le rôle résidentiel ou de loisir de ces propriétés. Les vestiges hydrauliques, tous les articles le montrent, sont très fragiles et sont très souvent, aujourd’hui, menacés par l’urbanisation. Les fouilles de l’Alcázar Genil, les prospections et les analyses cartographiques autour de Marrakech ou pour la munya tunisoise (p. 343-353) permettent de les retrouver.

8Par leur fonction agro-pastorale, les munya-s sont aussi un élément majeur dans l’aménagement du territoire. Les deux articles sur la région de Lérida (n°5-6) illustrent comment le développement de munya-s entraîne des aménagements nécessaires à la production : réseau viaire, enclos pour les bêtes, ­éléments hydrauliques (norias, citernes, puits) et, bien sûr, un habitat qui peut être dispersé ou regroupé en alquerias au sein de la propriété. Cette mise en valeur du territoire permet, ainsi, un accroissement des ressources, une augmentation des terres cultivées mais, aussi, une défense du territoire avec la présence de tours. C’est aussi ce qui sous-tend la mise en valeur de la vallée du Darro, en amont de Grenade, sous Muḥammad V (n°21).

9Le dernier apport de cet ouvrage, enfin, concerne l’identité des propriétaires. Les munya-s font, dans la plupart des cas, partie du patrimoine du souverain, qui peut en céder l’usufruit voire le sol en rémunération d’une charge (n°6, p. 437-452 ; n°22p. 537-592). La munya symbolise la présence du pouvoir, mais les élites urbaines acquièrent elles aussi des terres en périphérie de la ville ; la munya devient ainsi un marqueur social qui ne s’effacera pas après la Reconquête. Si, sous les Almohades, les grandes munya-s de Séville et de Marrakech sont très liées au pouvoir à cause, notamment, de la création des grandes sāqiya-s qui servent à l’irrigation et à l’approvisionnement en eau de la ville (p. 207-230), les analyses des sources castillanes, pour trois exemples proches de Grenade, mettent en lumière la forte présence d’artisans propriétaires au côté des élites urbaines ou de l’émir, sans doute dans une volonté d’imiter le mode de vie de ces élites.

  • 2  Terrasse, Michel, « Histoire de la villa, la munya médiévale ibéro-maghrébine et ses jardins : tra (...)
  • 3  Allain, Charles, « Reconnaissances archéologiques dans le massif des Rehamna et la Bahira. II : un (...)

10Pour conclure, cet ouvrage imposant (659 pages) retrace utilement l’histoire du concept de munya dans la péninsule Ibérique de la conquête à la Reconquête. Bien illustré, avec une bibliographie abondante pour chaque contribution, il constitue un apport majeur à l’étude des relations villes-campagnes et à l’étude économique de ces grandes propriétés. On peut toutefois regretter qu’il n’y ait que peu d’exemples maghrébins alors que les textes mentionnent des munya-s et que des fouilles en ont mis certaines au jour (Belyunesh au Maroc, par exemple2). De même, les aménagements almohades au nord de Marrakech (on pense à la saguia Ya’qūbiya analysée par Charles Allain et Bahija Louhmadi3) n’ont pas été mis en parallèle avec les ensembles présentés pour le sud de la ville. Cela montre le travail qu’il reste à effectuer pour les terres méridionales de la Méditerranée.

Haut de page

Notes

1  Le sommaire est consultable à : http://libros.csic.es/product_info.php?products_id=1280)

2  Terrasse, Michel, « Histoire de la villa, la munya médiévale ibéro-maghrébine et ses jardins : traditions littéraires et réalité archéologique » dans P. Van Ossel, A-M. Guimier-Sorbets, Archéologie des jardins. Analyses des espaces et méthodes d’approche, Archéologie et histoire romaine, 26, Paris, éditions Monique Mergoil, 2014, p. 176-184.

3  Allain, Charles, « Reconnaissances archéologiques dans le massif des Rehamna et la Bahira. II : une organisation agricole dans la Bahira », Hespéris, 41, 1954, p. 435-458 ; Louhmadi, Bahija, « L’aménagement d’un espace agricole à l’époque almohade : la seguia Yaqoubia au xiie siècle », Archéologie Islamique, 8-9, 1999, p. 95-118.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Agnès Charpentier, « Julio Navarro Palazón, Carmen Trillo San José (éds.), Almunias. Las fincas de las élites en Occidente islámico : poder, solaz y producción », Bulletin critique des Annales islamologiques [En ligne], 35 | 2021, mis en ligne le 01 mai 2021, consulté le 09 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/bcai/436 ; DOI : https://doi.org/10.4000/bcai.436

Haut de page

Auteur

Agnès Charpentier

CNRS-UMR 8167 Orient & Méditerranée

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-SA-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-SA 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search