Éva Á. Csató, Gunilla Gren-Eklund, Lars Johanson, Birsel Karakoç (eds.), Turcologica Upsaliensia. An Illustrated Collection of Essays
Éva Á. Csató, Gunilla Gren-Eklund, Lars Johanson, Birsel Karakoç (eds.), Turcologica Upsaliensia. An Illustrated Collection of Essays, Leyde-Boston, Brill, 2021, XVIII - 267 p., ISBN : 9789004435704
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Mots-clés :
orientalisme, Suède, études turques, Université d’Uppsala, manuscrits turcs, Moyen-OrientTexte intégral
1L’université d’Uppsala, la plus ancienne de Scandinavie, fondée en 1477, connaît une longue tradition d’études orientales, dont le turc, même si une chaire de turcologie n’a été fondée qu’en 2004. Si l’Université de Lund a formé, elle aussi, de nombreux turcologues de renom, comme Gösta Raquette ou Gunnar Jarring, par exemple, il n’en reste pas moins qu’Uppsala reste un lieu important pour l’enseignement des langues orientales en Suède. C’est la pérennité de cette mémoire que l’ouvrage veut mettre en exergue.
2Le livre se divise en deux parties : les premiers dix chapitres sont consacrés à l’histoire des études orientales en Suède, la deuxième partie, de sept chapitres, décrit le développement des collections ayant un rapport avec le monde turc dans la bibliothèque universitaire d’Uppsala, connue sous le nom de Carolina Rediviva. La majeure partie des contributions sont rédigées par des membres de l’Université d’Uppsala, spécialistes des études orientales. On y trouve aussi les noms de turcologues scandinaves de renom comme Lars Johanson (Mayence), Bernt Brendemoen (Oslo), et Éva Á. Csató (Uppsala) pour n’en nommer que quelques-uns.
3Les deux premières contributions de Gunilla Gren-Eklund, professeure d’indologie à Uppsala, et de Per Culhed, de la bibliothèque universitaire, esquissent l’histoire ancienne de l’université, de sa chaire de langues orientales, ainsi que celle du fonds turc des collections de la bibliothèque universitaire. Ce fonds déjà connu grâce aux catalogues de Tornberg (1849) et de Zetterstén (1930-35), contient, entre autres, les microfilms de H. Ritter (en majorité persans) et une trentaine de manuscrits collectés par O. Rescher à Istanbul.
4Par la suite, Lars Johanson (Mayence) donne un aperçu des études turques en Suède à l’époque du Stormaktstiden (« période de Grande Puissance » 1632-1718), c’est-à-dire jusqu’à la mort de Charles XII, où la vie et les œuvres de plusieurs savants suédois ou étrangers actifs en Suède sont présentés comme celle du berlinois Christian Ravius. Deux contributions sont consacrées au savant orientaliste Gustaf Peringer. Hans Helander, professeur de latin émérite, après avoir traité le sujet de la « menace turque » dans la poésie latine des xve-xviiie siècles – où le triste sort de la Grèce est déploré aussi par quelques poètes suédois malgré les relations en principe excellentes entre les deux États –, résume un curieux discours de Peringer de 1674 au Gustavianum de l’Université d’Uppsala qui faisait l’éloge des langues orientales, et notamment aussi du turc. Le même savant fait aussi l’objet d’une contribution de Éva Á. Csató, professeure émérite de turcologie, qui présente les recherches de Peringer sur les Karaïmes turcophones de Lituanie, recherches qui lui ont valu une réputation internationale car dans son Epistola de Karaitis Lithuaniae, il avait, pour la première fois, donné un exemple de leur langue. Les études sur les Karaïmes sont encore poursuivies en Suède. Ulla Birgegård, professeure émérite de russe à Uppsala présente la fascinante carrière du savant Johan Gabriel Sparwenfeld (1655-1727), qui avait été en contact avec les plus grands savants de l’époque, parmi lesquels figurent notamment Leibniz et d’Herbelot. J. G. Sparwenfeld est connu des slavisants en partie grâce à son Lexicon Slavonicum. Mais il a aussi légué à la bibliothèque des manuscrits orientaux d’un grand intérêt qu’il avait reçu du prince géorgien Archil Bagrationi et d’un militaire français, Balthazar de Lauzière, pendant son séjour à Moscou.
5Les deux chercheurs Sabira Ståhlberg et Ingvar Svanberg présentent le naturaliste Fredrik Hasselquist, dont une partie des plantes et animaux collectés sont conservés à Uppsala. Hasselquist était un disciple de Linné qui l’envoya en mission au Proche Orient ; il resta six mois à Izmir et Manisa, avant de continuer vers l’Égypte et la Palestine. Il meurt à son retour à Izmir le 9 février 1752. Le récit de ce voyage, édité par Linné lui-même, existe aussi en version française, Voyages dans le Levant dans les années 1749, 50, 51 & 52 Contenant des observations sur l’Histoire Naturelle, la Médicine, l’Agriculture & le Commerce, & particulierement sur l’Histoire naturelle de la Terre Sainte. Publiés par ordre du Roi de Suède, par Charles Linnaeus. Traduits de l’allemand par M. Paris, Delalain, 1769.
6Une des contributions les plus intéressantes de ce volume est celle du turcologue norvégien, professeur émérite de l’université d’Oslo, Bernt Brendemoen. Il présente le VIIIe Congrès des orientalistes de 1889, qui s’était tenu dans les capitales actuelles de Suède et de Norvège, Stockholm et Christiania (Oslo), congrès où l’université d’Uppsala a également tenue une place importante. Cette manifestation est d’une signification particulière pour les rapports entre orientalistes et orientaux, car le gouvernement ottoman y avait envoyé comme délégué un éminent homme de lettres, Ahmed Midhat Efendi. Dans l’article de Brendemoen, on trouve, peut-être pour la première fois, des documents illustrant – aussi par des illustrations tirées de la presse locale – les réactions de la presse et du public dans ces deux pays.
7Dans ses deux contributions, Kristof D’Hulster, chercheur à l’Université de Birmingham, présente un récit, en turc oriental, du pèlerinage à La Mecque à partir de Tachkent, par un certain Hākim Sufī Bey Oglı, en 1885, témoignage d’un pèlerin « ordinaire », ainsi qu’une version de l’Histoire de Jésus et du crâne – connue aussi comme la « Légende du Sultan Djumdjuma » – en langue tchaghataïe, mais imprégnée de kazakh. Le manuscrit fut acquis en Asie Centrale par le collectionneur, historien et ethnographe Fredrik Robert Martin (1868-1933). Il peut servir de complément à ce qu’a enregistré Radloff dans ses Proben der Volkslitteratur der türkischen Stämme. Quant au chapitre sur la traduction de Kalila et Dimna (de l’arabe ?) en suédois par le professeur Mohammad Fazlhashemi, on ne comprend pas très bien dans quelle mesure il s’inscrit dans le cadre de ce volume.
8L’image domine les derniers chapitres : l’avant-dernière contribution par Jan von Bonsdorff, professeur d’histoire de l’art à Uppsala, est consacrée aux aquarelles de l’ambassadeur de Suède à Istanbul, Carl Gustaf Löwenhielm, réalisées entre 1824 et 1827. Löwenhielm a d’ailleurs rédigé ses mémoires, Souvenirs, en français. Göran Bäärnhielm de la Bibliothèque royale de Stockholm, décrit un manuscrit contenant des cartes géographiques qu’avait acquis Adolf Fredrik Sturtzenbecker, pasteur à l’ambassade de Suède à Istanbul en 1780-1784. Bien qu’on ait dit qu’elles étaient basées sur celles contenues dans le célèbre portulan de Piri Reis, le Kitab-ı bahriye, daté de 1521-1526, ces cartes se distinguent par des traits bien particuliers, notamment par les représentations des villes qui laissent entrevoir leurs traditions architecturales. Deux panoramas d’Istanbul, datant des années 1670, réalisés par le marchand hollandais Marco de Broen et conservés à la bibliothèque d’Uppsala sont insérés dans une pochette à la fin de l’ouvrage.
9Dans les contributions de Birsel Karakoç, professeur de turc à Uppsala, de Fikret Turan et d’Ali Yıldız (p. 145-166) le fonds turc est présenté plus en détail. Il comprend environ 220 manuscrits turcs, en turc ottoman, mais aussi en turc oriental (tchaghataï), azéri et d’autres langues turciques. Les manuscrits ottomans comptent une vingtaine de chroniques (tevarih), des divans, des manuels de inşā, des biographies (tezkire), des textes soufis et des œuvres populaires en prose – comme les Mille et Une Nuits, les Quarante Vézirs, etc. –, des dictionnaires et des glossaires, dont un en bosniaque (Makbul-i Ârif 1631). Parmi les manuscrits les plus célèbres, figure un exemplaire du Letā’ifname de Lamiî Çelebi daté de 1580. On peut y ajouter quelques textes que l’on pourrait qualifier de Transkriptionstexte comme le Vocabulaire turque (sic) – grusin, c’est-à-dire turc - géorgien – de 41 fol. du xviie siècle, composé par Balthasar de Lauzière (1697), ou les évangiles de Mathieu et Jean en azéri (turc en caractères latins). Ces manuscrits furent offerts par Balthazar de Lauzière à Sparwenfeld (voir supra) pendant son séjour à Moscou. Une douzaine de manuscrits furent donnés par le sultan Abdülhamid II à l’occasion du VIIIe Congrès des Orientalistes. Les dernières acquisitions proviennent de Walther Björkmann (1896-1996), mais il s’agit pour la plupart d’œuvres imprimées. La numérisation des fonds turcs de la Bibliothèque universitaire a été réalisée en 2015 dans le cadre du projet « Ottoman Heritage at Uppsala University » (www.alvin-portal.org).
10Ce beau volume intéressera non seulement les turcologues à la recherche de manuscrits et de documents originaux, mais les historiens de l’orientalisme européen y trouveront, également, des éléments pour une étude, y compris sur les rapports plus récents avec le monde oriental (Ahmed Midhat). Pour l’histoire de l’orientalisme français, ce livre fournit des éléments dignes d’intérêt. L’article de Ulla Birgegård, consacré à l’homme d’État et bibliophile Johan Gabriel Sparwenfeld, qui vit longtemps à Moscou, mentionne des orientalistes français comme le père Raphaël du Mans (1613-1696), mais aussi un personnage moins connu comme Balthazar de Lauzière, militaire français au service de la Russie, qui a compilé, pendant son séjour dans le Caucase, entre autres, une grammaire, un vocabulaire et un livre de dialogues français-azéri. Les derniers textes font aussi l’objet d’une analyse plus approfondie par Lars Johanson dans ce volume.
11Si l’on excepte la France, la Suède a peut-être été le pays entretenant les rapports les plus amicaux avec l’Empire ottoman pendant longtemps. On ne s’étonnera donc pas de la richesse et de la variété des collections conservées à Uppsala, qui contiennent pour la plupart des manuscrits acquis par des diplomates, missionnaires et savants suédois pendant leur séjour en Turquie ou dans les pays voisins.
12Cet ouvrage se signale, aussi, par le grand nombre d’illustrations en couleur d’excellente qualité même si quelques incohérences sont parfois présentes comme la mort de Michael Enemann mentionnée en 1712 et 1714 (p. 51). Mais cela n’enlève rien au grand intérêt et à la qualité de ce livre.
Pour citer cet article
Référence électronique
Johann Strauss, « Éva Á. Csató, Gunilla Gren-Eklund, Lars Johanson, Birsel Karakoç (eds.), Turcologica Upsaliensia. An Illustrated Collection of Essays », Bulletin critique des Annales islamologiques [En ligne], 37 | 2023, mis en ligne le 15 mars 2023, consulté le 07 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/bcai/4485 ; DOI : https://doi.org/10.4000/bcai.4485
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