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6. Codicologie, édition et traduction de textes

Alain Galonnier, Le ‘De scientiis Alfarabii’ de Gérard de Crémone. Contribution aux problèmes de l’acculturation au xiie siècle

Olivier Hanne
Référence(s) :

Alain Galonnier, Le ‘De scientiis Alfarabii’ de Gérard de Crémone. Contribution aux problèmes de l’acculturation au xiie siècle, Turnhout, Brepols, 2016, 369 p. ISBN : 9782503528601

Texte intégral

1Directeur de recherche au CNRS et spécialiste des transferts de savoirs au Moyen Âge, notamment autour du néoplatonisme, Alain Galonnier (A. G.) propose, dans cet ouvrage dense, une édition critique et une traduction française annotée du De scientiis Alfarabii de Gérard de Crémone (p. 151-315). Outre l’intérêt de mettre à disposition cette source, l’auteur donne une étude fouillée de celle-ci (p. 25-149), encadrée par une préface de Jean Jolivet (p. 15-21) et une postface de Max Lejbowicz (p. 317-336) qui se focalise sur la personnalité des premiers traducteurs latins de textes arabes et de leur entourage, notamment Adélard de Bath.

2A. G. développe dans son introduction trois thèmes principaux. Le premier rappelle que le Livre sur la classification des sciences d’al-Fārābī (870 ca.-950) n’est passé dans le Moyen Âge latin qu’au xiie siècle à la faveur de deux traductions tolédanes, celle de Dominicus Gundissalinus vers 1150, puis celle Gérard de Crémone vers 1175-1180, sous le même titre De scientiis. La première n’était toutefois qu’une adaptation et non une traduction littérale. L’ouvrage original est un commentaire de la classification néoplatonicienne des sciences, laquelle débouchera sur les programmes médiévaux des arts libéraux : langage, logique, mathématique, physique et métaphysique. Al-Fārābī propose cependant sa propre classification raisonnée, puisqu’il insère la politique après la métaphysique, et s’intéresse à l’optique, ce que ne faisaient ni Aristote ni le quadrivium. A. G. démontre que les éléments d’originalité dans le texte viennent du néoplatonisme alexandrin, ainsi que de la tradition islamique, puisque al-Fārābī ajoute le fiqh et le kalām dans les sciences politiques.

3Le second thème traite de la réception latine de ce texte et de son contenu. Gundislavi fut un clerc et un philosophe de la Castille reconquise, contrairement à Gérard de Crémone, Italien d’origine, traducteur fécond de l’arabe, étranger au contexte tendu de l’Espagne de la « Reconquista ». Ces différences de milieux expliquent, d’après A. G., la différence de traitement du texte d’al-Fārābī : Gérard n’aurait eu aucun mal à se rattacher à lettre de la source arabo-musulmane, contrairement à l’autochtone Gundisalvi qui aurait intégré dans son travail intellectuel une belligérance culturelle (p. 57) en prenant ses distances avec le texte-source. Gérard de Crémone, lui, assume une acculturation bienveillante ou une « traduction mimétique » (p. 64). Comme nombre de ses contemporains non arabophones de naissance, il aurait eu recours à l’aide d’un acolyte mozarabe ou juif, c’est dire que son travail aurait été celui d’un atelier et non d’un individu, hypothèse que confirme l’historiographie récente et qui explique pourquoi les translations ont bien du mal à se stabiliser d’un texte à l’autre. A. G. montre d’ailleurs que Gérard de Crémone a souvent du mal à se dégager du sens immédiat pour atteindre le vrai sens du texte (p. 72).

4Enfin, l’auteur tente de reconstituer le parcours du De scientiis dans les sources latines des xiiie et xive siècles, étude pointilleuse mais qui ne présente que peu de résultats positifs, que ce soit dans la traduction de Gundisalvi ou celle de Gérard de Crémone. L’ouvrage ne commence à quitter l’Espagne qu’à partir des annéers 1240, et encore les grandes sommes théologiques de ce siècle ignorent-elles généralement le classement des sciences d’al-Fārābī. Celui-ci se diffuse modestement sous forme d’abrégés et surtout de paragraphes allusifs, que l’on repère dans la nébuleuse des cours introductifs des maîtres ès arts parisiens, des manuels universitaires et des encyclopédistes, et souvent dans des productions de seconde main. Le De scientiis n’est qu’une référence parmi d’autres que l’on paraphrase par morceaux et rarement lue intégralement, sauf chez les plus « arabophiles » des théologiens et auteurs du xiiie siècle, ainsi Albert le Grand, Vincent de Beauvais et surtout Roger Bacon. L’influence, déjà réduite, du texte décline encore au xive siècle, peut-être en lien avec l’éclipse de l’influence intellectuelle arabe sur la latinité (p. 144).

5Le grand mérite d’A. G. est d’avoir traduit le texte latin de Gérard de Crémone et de l’avoir annoté en comparant son vocabulaire latin avec l’original arabe, ce qui fournit au lecteur des notes riches de perspectives. Un ouvrage fort utile donc, malgré quelques lourdeurs d’écriture et une démonstration qui pourrait souvent être réduite, notamment quand l’auteur sait que ses recherches n’aboutissent pas (p. 92-143). Enfin, le manque de postérité du classement d’al-Fārābī réside peut-être encore dans l’effervescence taxinomique qui caractérise les xiie et xiiie siècles, de sorte que chaque auteur est amené à reprendre et adapter les classifications précédentes, qu’elles soient grecques, latines ou arabes. Ainsi, les différentes préfaces de l’Euclide latin attribuées à Adélard de Bath présentent des classements des sciences, variables d’une version à l’autre, d’un groupe de manuscrits à l’autre (ex. : Lyon, Bibliothèque municipale, ms. 328), parfois proches d’Aristote, d’al-Fārābī, d’al-Khuwārizmī, ou totalement autonomes, en tendant vers l’astrologie (cf. Ch. Burnett, « Adelard, Ergaphalau and the science or the stars », in Adelard of Bath. An English Scientist and Arabist in the Early Twelfth Century, id., Londres, Warburg Institute, 1987, p. 143-144). Les modes d’appropriation par les Latins des éléments de classification épistémologique dépasseraient donc la question culturelle qu’identifie l’auteur.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Olivier Hanne, « Alain Galonnier, Le ‘De scientiis Alfarabii’ de Gérard de Crémone. Contribution aux problèmes de l’acculturation au xiie siècle », Bulletin critique des Annales islamologiques [En ligne], 35 | 2021, mis en ligne le 01 mai 2021, consulté le 09 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/bcai/459 ; DOI : https://doi.org/10.4000/bcai.459

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Auteur

Olivier Hanne

Écoles militaires de Saint-Cyr Coëtquidan

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