Abdul Latif Shah, Risalo
Abdul Latif Shah, Risalo Edited and Translated by Christopher Shackle, Cambridge-London, Harvard University Press (Murty Classic Library of India, 18), 2018, 665 p. ISBN : 9780674975040
Texte intégral
- 1 Voir le compte-rendu dans BCAI, no 11, 1994, p. 71-74.
1Cet ouvrage important constitue la dernière édition et traduction en anglais du poème mystique composé par Shah Abdul Latif (1689-1752), célèbre soufi du Sindh. Ce texte est dû à Christopher Shackle, qui a déjà signé dans la même collection, une édition et une traduction d’œuvres du poète panjabi Bulhe Shah (1680-1757), un parfait contemporain de Shah Abdul Latif. Christopher Shackle est professeur émérite de langues modernes de l’Asie du sud à la School of Oriental and African Studies de l’université de Londres. C’est un spécialiste du siraiki, une langue parlée dans le sud du Pendjab pakistanais et dans le nord du Sindh, et du panjabi, langue forte d’environ 100 millions de locuteurs établis en Inde, au Pakistan, et dans la diaspora. Shackle a principalement travaillé sur la littérature soufie et sikhe, mais il a également signé avec Zawahir Moir le premier travail universitaire sur la littérature sacrée des chiites ismaéliens d’Asie du sud, les ginans1.
- 2 Voir Michel Boivin, The Sufi Paradigm and the Makings of a Vernacular Knowledge in Colonial India (...)
2Christopher Shackle consacre quelques pages à la question capitale de l’authenticité du texte, car comme il l’écrit : « There is still no fully standardized critical text of the Risalo » (p. xxxi). La première édition de l’œuvre avait été réalisée par un missionnaire allemand, Ernst Trumpp (1828-1885), qui répondait à une commande du commissaire britannique du Sindh, Sir Bartle Frere (1815-1884). Cette première édition comprenait 26 chapitres (sur-s), en 1913, celle de Mirza Qalich Beg en contenait 37 et, en 1923, celle de Gurbakhshani qui constituait le premier véritable travail d’édition critique, n’en retenait plus que 182. On observera donc la grande variation du nombre de chapitres qui constitue le corpus, en fait du simple au double, ce qui traduit d’une part la difficulté pour authentifier qui est l’auteur, et d’autre part le succès de ce poème qui fait que beaucoup d’autres auteurs ont pu écrire sous le nom de Shah Abdul Latif. Bien que l’édition publiée par Advani en 1958 « comes nearest to being a generally received text » (p. xxxii), Shackle a choisi d’utiliser la version de Abdul Majid Bhurgri publiée en 2004, qui est elle-même une reprise de celle d’Advani, et qui est disponible sur internet. Cette édition propose 30 chapitres.
3La collection très didactique dans laquelle Shackle a publié le Risalo a de nombreux avantages. Le premier consiste en ce que le texte en sindhi et la traduction anglaise se trouvent face à face. Il s’agit certes d’un système connu, mais il demeure très efficace pour qui veut voir de près la traduction, mais également pour celui qui débute dans l’apprentissage du sindhi. Le deuxième avantage tient à l’appareil critique allégé, ce qui ne nuit en rien à sa rigueur, ni à celle de la traduction. Mais à cet égard, on regrettera que les notes soient regroupées en fin de volume, alors qu’il est beaucoup plus aisé de les consulter lorsqu’elles sont infrapaginales. L’appareil critique est complété par un glossaire, une bibliographie, suivie d’un index, placés à la fin du volume. Le glossaire se limite à récapituler et expliciter la signification de tous les noms propres cités dans le Risalo, noms des personnages, des lieux géographiques etc. (p. 651-652).
4L’introduction (p. vii-xxx), et la note sur le texte et la translitération (p. xxxi-xxxv) vont en outre à l’essentiel. L’introduction commence par un bref récit de la vie du poète. Shackle rappelle que Shah Abdul Latif avait grandi dans une famille de Sayyids, un groupe qui se situe au sommet de la hiérarchie sociale, car ses membres sont reconnus comme étant les descendants du prophète Muhammad. L’auteur indique par ailleurs qu’il n’était affilié à aucune tariqa soufie, ce qui, d’après lui, en fait, un uwaysi, c’est à dire un soufi qui a directement été inspiré par Dieu, sans passer par l’intermédiaire d’un maître (p. vii-viii).
5La partie intitulée « Contexte » commence en rappelant que le soufisme en Inde a toujours constitué une part intégrale de l’islam, car les soufis ont trouvé leur inspiration dans le Coran et les hadiths. Le Risalo illustre parfaitement ce propos, compte tenu du grand nombre de citations coraniques qu’il contient. Puis Shackle résume, en quelques pages, l’histoire du soufisme en Inde, mais il ne s’arrête pas sur la période politique troublée qui fut celle où Shah Abdul Latif vécut. En effet, il naquit lors de l’apogée de l’empire moghol dont le Sindh était une province, puis il fut le témoin de son déclin, après la mort d’Aurangzeb en 1707, et des invasions dévastatrices de Nadir Shah, le shah de Perse, en 1738, suivie par celles du souverain afghan Ahmad Shah Durrani.
6La partie sur le contexte est suivie de trois autres consacrées à la poésie : la forme, la matière et la « manière ». Shackle signale d’emblée que la poésie a été conçue pour être chantée au cours d’une audition musicale. Il énumère également les formes littéraires employées par le poète, comme le bait ou le vai. Shah Abdul Latif s’est approprié les formes littéraires classiques en les transformant, par exemple, en insérant des allitérations à chaque demi vers (p. xiv). En ce qui concerne la matière, Shackle identifie des tropes persanes familières, comme la souffrance infligée par le bien-aimé à ceux qui le cherchent, ou la métaphore des enivrés dans la taverne, mais le poème s’enracine largement dans les paysages, la société et les légendes du Sindh.
7Comme Shackle le remarque, ces légendes s’enracinent souvent dans l’histoire pré-moghole du Sindh. On trouve des allusions directes à des sites historiques, comme Bambhore dans les récits concernant Sassui, ou bien Umarkot dans ceux de Marui. Au sujet de cette dernière, le récit met en scène un personnage qui pourrait bien être Hamir Sumro, un souverain appartenant à une dynastie sindhie qui régna entre le xie et le xive siècle, et que Shackle translitère étonnement Sumiro (p. xix). Hamir Sumro fut le dernier souverain de cette dynastie ; il fut renversé en 1351 par une autre dynastie sindhi, les Samas, et mourut en exil en 1355. Cependant, l’immense succès que connut le Risalo, et qu’il rencontre toujours chez tous les sindhiphones à travers le monde, tient dans l’art inégalé dont fait preuve le poète dans la transmutation de ses héroïnes en métaphores de la quête soufie, sans oublier le rôle de premier plan que joue toujours la nature dans les récits.
- 3 Sur le motif de la virahini dans ses relations avec la Bhakti, voir Tanvir Anjum, « The Virahinī M (...)
8Le thème de la femme en quête de son bien-aimé est par ailleurs un thème récurrent de la littérature dévotionnelle hindoue, la virahini3, qui constitue un motif très répandu dans la poésie de la bhakti. La poésie de Shah Abd al-Latif compte de nombreuses héroïnes, mais une parmi elles est omniprésente : Sassui. Pas moins de cinq chapitres lui sont consacrés. Il faut proposer ici un rapide résumé tant l’histoire de Sassui illustre la multiplicité des significations qui peuvent être données à la poésie de Shah Abdul Latif. Sassui était née dans une famille de brahmanes très pauvres, qui durent se résoudre à abandonner la fillette dans son berceau sur la rivière. Le berceau fut recueilli par un blanchisseur, une profession qui, dans le système social indien, témoigne à la fois de la pauvreté et d’un statut social des plus bas. En grandissant, Sassui eut tôt fait de se faire remarquer par l’éclat de sa beauté.
9Sa réputation parvint aux oreilles de Punhu, le fils d’un prince du voisinage. Celui-ci vint l’admirer, en tomba amoureux et se maria avec elle, ayant renoncé à une vie fastueuse pour mener celle d’un pauvre blanchisseur. Les frères de Punhu furent outrés par le comportement de leur frère qu’ils jugeaient déshonorant. Ils envoyèrent des sbires qui glissèrent un soporifique dans son thé, et une fois qu’il fut endormi, ils l’enlevèrent et le ramenèrent chez eux, auprès de leur père. Entretemps, Sassui se lança à sa recherche : c’est là que la quête éperdue de son bien-aimé prend la forme de celle de la virahini, où la femme est alors une métaphore de l’âme en quête de l’union avec Dieu. Une fois que Punhu se réveilla, il se lança à son tour à la recherche de sa bien-aimée, mais il ne la retrouvera que morte. Elle aura donc déjà accompli son destin de virahini, puisque la mort n’est autre que la réunion avec son créateur.
10Un autre thème important que contient le Risalo est celui du jogi, la forme vernaculaire de yogi. Non seulement le jogi est omniprésent, mais Shah Abdul Latif lui consacre plusieurs chapitres, dont le Sur Ramkali. Il emploie de nombreux termes pour le désigner mais généralement, il désigne un ascète de la secte shivaïte des Nathpanthis, une secte de renonçants fondée au xie siècle par Gorakhnath. Shah Abdul Latif raconte avoir cheminé avec eux plusieurs années, les accompagnant aux pèlerinages hindous de Dwarka et de Hinglaj. Dans Sur Ramkali, il ponctue toutes les strophes par : « Je ne pourrai survivre sans eux ! » (p. 425 passim). En fait, les jogis sont pour lui les modèles de l’ascétisme. Dans ce même chapitre se trouve un vers qui pose question : « Ali est leur guide ». Dans la note qu’il consacre à ce passage pour le moins énigmatique, Shackle écrit : « The multiple references (…) are remarkable for their blurring of conventional boundaries » (note 10 p. 640). On reste un peu sur sa faim, mais il est vrai que l’explicitation de cette courte phrase aurait nécessité de longs développements qui sortaient du cadre strict de la traduction.
- 4 La question de savoir si Shah Abdul Latif était sunnite ou chiite fait l’objet d’un perpétuel déba (...)
11Le chapitre qui clôt le Risalo est Sur Kedaro, qui est consacré au martyr de l’imam Hussain et des siens à Karbala, en 680. Comme le précise Shackle en note, ce sur a été contesté, parfois considéré comme apocryphe, et parfois simplement exclus du corpus. Ces réserves le conduisent à être lui-même prudent, écrivant qu’il n’est pas « too surprising that this overly Shia material should be included in the Sufi context of the Risalo » ou parlant de « the exception character of the sur » (p. 648). Il ne me semble pas que cette prudence soit justifiée, et ce pour plusieurs raisons. D’une part, les réserves auxquelles il fait référence, ont été émises par des auteurs connus comme étant des sunnites convaincus, qui ne considéraient donc pas que la littérature dévotionnelle consacrée au martyr de Hussain était la plus « orthodoxe ». D’autre part, on sait que cette littérature née en Iran fut dynamisée par la diffusion du Rawzat al-Shuhada composé vers 1500 par Hussain Va’iz Kashifi, comme le note Shackle. Au début du xiie siècle, elle avait déjà donné naissance à des émules dans le Sindh, où des poètes soufis avaient traité le thème du martyr de Hussain, mais en persan4. L’un des premiers fut certainement Muhammad Hussain (m. 1750). Shah Abdul Latif serait donc le premier à le traiter en sindhi.
- 5 Voir à ce sujet l’article de Franklin Lewis, « Hafez and the rendi », Encyclopaedia Iranica, Vol. (...)
12La traduction de ce texte difficile réalisée par Christopher Shackle est certainement l’une des meilleures qui n’ait jamais été donnée en anglais. Shackle a l’art de savoir rester près du texte quand c’est nécessaire, et de s’en éloigner quand c’est également indispensable. On pourra toujours être en désaccord sur tel ou tel point mineur, mais il est vrai qu’il n’est pas toujours aisé de rendre en anglais, par exemple, la diversité terminologique employée par Shah Abdul Latif. C’est le cas en ce qui concerne les musiciens. Le poète emploie les termes de mangho, jajik, langah, charan, mirasi etc., alors que le lexique relatif aux musiciens en anglais, et dans les autres langues d’Europe occidentale, reste beaucoup moins fourni. Certains termes empruntés au persan ne sont pas moins complexes à rendre en anglais, comme celui de rend, que le poète emploie, mais dans quel sens ? Shackle décide de le traduire par « mystique » (p. 30), bien que dans son emploi le plus répandu, le rend fait référence à un soufi hétérodoxe5.
13Malgré ces remarques et commentaires qui restent largement mineurs au vu de ses très grandes qualités, le travail proposé ici par Christopher Shackle est appelé à faire date. Sa traduction réussit à relever un défi de taille, à savoir proposer un texte anglais poétique, clair mais qui restitue surtout de manière souvent remarquable sa puissance.
Notes
1 Voir le compte-rendu dans BCAI, no 11, 1994, p. 71-74.
2 Voir Michel Boivin, The Sufi Paradigm and the Makings of a Vernacular Knowledge in Colonial India : The Case of Sindh (1851-1929), New York, Palgrave MacMillan, 2020.
3 Sur le motif de la virahini dans ses relations avec la Bhakti, voir Tanvir Anjum, « The Virahinī Motif in Sufi Lyrics of Shah Husayn of Lahore », Journal of Asian Civilizations, vol. 39, no 1, July 2016, p. 163-182.
4 La question de savoir si Shah Abdul Latif était sunnite ou chiite fait l’objet d’un perpétuel débat. Ce que l’on sait de façon certaine en revanche, c’est que les faqirs qui chantent le Risalo devant son tombeau, et le maître soufi qui le gère sont chiites.
5 Voir à ce sujet l’article de Franklin Lewis, « Hafez and the rendi », Encyclopaedia Iranica, Vol. XI, Fasc. 5, p. 483-491 ; accessible en ligne https://www.iranicaonline.org/articles/hafez-viii
Haut de pagePour citer cet article
Référence électronique
Michel Boivin, « Abdul Latif Shah, Risalo », Bulletin critique des Annales islamologiques [En ligne], 35 | 2021, mis en ligne le 01 mai 2021, consulté le 11 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/bcai/466 ; DOI : https://doi.org/10.4000/bcai.466
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