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2. Islamologie, droit, philosophie, sciences

Alain Brieux, Francis Madison (avec la collaboration de Youssef Ragheb), Répertoire des facteurs d’astrolabes et leurs œuvres en Terre d’islam

Anna Caiozzo
Référence(s) :

Alain Brieux, Francis Madison (avec la collaboration de Youssef Ragheb), Répertoire des facteurs d’astrolabes et leurs œuvres en Terre d’islam, édition préparée par Bruno Halff et Muriel Roiland, Turnhout, Brepols, 2021, volume 1 (texte), 691 p., volume 2 (illustrations), 498 p., ISBN : 9782503586359 (Vol. 1), ISBN : 9782503586366(Vol. 2)

Texte intégral

  • 1  Emilie Savage-Smith, Francis Maddison, Ralph H. Pinder-Wilson, Tim Stanley, Science, tools & magic(...)
  • 2  https://www.alainbrieux.com/

1Ces deux superbes volumes proposent le résultat de près d’un demi-siècle de recherches menées par une équipe à la fois d’universitaires et d’érudits passionnés par l’Histoire des sciences du monde arabo-musulman. Ils sont le fruit d’un travail concerté entre Francis Madison (1927-2006), conservateur au musée des Sciences d’Oxford, éminent spécialiste des instruments astronomiques, bien connu pour ses travaux sur la collection d’instruments scientifiques (ceux de la Collection Khalili par exemple, en association avec Émilie Savage-Smith1), et Alain Brieux (1922-1985), fondateur d’une librairie d’Histoire des sciences parisienne2, puis, étendu à plusieurs spécialistes de langue arabe, Bruno Halff et, surtout, Youssef Ragheb qui a lu, transcrit et traduit les inscriptions sur les astrolabes et, enfin, Muriel Roiland, de l’IRHT.

2Comme l’explique le préfacier Emmanuel Poulle (1928-2011), maître en la matière, à l’origine, il s’agissait de mettre à jour l’ouvrage de L. A. Mayer, Islamic astrolabists and their works (Genève, 1956), en raison de la liste dressée, postérieurement à la publication, par Derek J. Price et de la compléter avec le descriptif de nouveaux objets signés.

  • 3  http://expositions.bnf.fr/monde-en-spheres/index.html

3Certes, il est dommage que la sortie de l’ouvrage n’ait pas coïncidé avec l’exposition de la BnF, Le monde en sphères en 20193, qui aurait pu être l’occasion de le promouvoir, car si l’astrolabe sphérique est un instrument incontournable de l’observation des sphères célestes, de nombreux globes – célèbres pour la plupart – y sont aussi répertoriés et représentés.

4En effet, ici, les auteurs ont souhaité mener une double entreprise. La première fut de dresser le catalogue, quasi exhaustif, des fabricants d’astrolabes du monde musulman des origines à nos jours, et de les classer par aire géographique (« lieux de production ») et culturelle (linguistique), étendue aux mondes européens et américains où des astrolabistes s’inspirèrent de ces traditions arabo-musulmanes. La seconde a eu pour objectif de collecter la liste des objets signés, en complétant celle de Mayer et Price, des astrolabes en priorité mais, également, des instruments astronomiques variés : quadrants, quadrants solaires, globes célestes, anneaux équinoxiaux, boussoles, indicateurs de qibla, nocturlabes, équatoires, horloges, tables géomantiques. Les instruments sont présentés dans le second volume en photographies noir et blanc ; toutefois, ceux conservés dans les grands musées internationaux ou dans certaines collections privées (Khalili Collection) sont aujourd’hui accessibles en ligne voire en 3D (à la BnF notamment).

5L’ouvrage s’ouvre sur une introduction, méthodologiquement importante pour le lecteur néophyte (p. 17-40), explicitant le vadémécum des fiches et notices très utiles pour les lecteurs non-arabisants. D’ailleurs, les langues gravées sur les astrolabes sont beaucoup plus variées : outre l’arabe, le persan, et le turc, s’ajoutent l’hébreu, le grec, l’arménien, le géorgien, le sanskrit. Une typologie est d’ailleurs proposée p. 21-22. Des concepts sont explicités également (l’abjad par exemple, p. 28, qui est la valeur numérique des lettres arabes).

6Dans leur introduction, en page 14, les auteurs expliquent que les concepteurs ou les auteurs de traités sur les instruments n’ont pas, nécessairement, été des constructeurs, ce qui est exact car les théoriciens ne sont pas nécessairement des artisans. Ceci se vérifie pour l’astronome d’époque bouyide ʿAbd al‑Raḥmān al‑Ṣūfī (m. 986) évoqué en notice Gra 20 (p. 49), auteur d’un traité sur l’astrolabe, mais dont on doute aujourd’hui que le fameux globe céleste, conservé dans la bibliothèque des Fatimides du Caire et cité par Ibn al‑Qifṭī, eût pu être sa création. L’astronome suscita la construction de globes célestes porteurs de l’iconographie canonique des constellations islamisées qu’il mit en place dans les manuscrits enluminées ; aussi, le globe en question fut certainement un globe comportant l’iconographie dont l’astronome avait été le promoteur, plutôt que le réalisateur. De nombreux exemples de ce type sont présentés pour toutes les périodes dans le volume 2.

7Et, de fait, ces ouvrages suscitent un regret par l’absence d’un chapitre, même succinct, précédant le catalogue général, dédié aux diverses vocations comme à l’utilisation pratique de ces instruments dont l’astrolabe, instrument phare, précieux tant pour les astronomes que pour les astrologues et pour les croyants désireux de trouver la direction de la qibla. De même, certaines biographies sont très concises sans doute parce que les « facteurs » sont réputés connus (ex. Per. 42) ou, alors, très peu connus (ex. Per. 45). Les renvois bibliographiques viennent, toutefois, combler ces manques comme les annexes, d’ailleurs.

8Une riche bibliographie offre cent pages de sources imprimées (et non de sources manuscrites comme cela est indiqué, p. 664), pour l’essentiel, des études accompagnant la publication de matériel et quelques sources originales éditées. Suivent l’index des noms de constructeurs, l’index des types d’instruments étudiés, et enfin, les lieux de conservations du matériel.

9Les douze chapitres distribués par aires civilisationnelles déroulent la liste des facteurs et des instruments connus et signés.

  • 4  Tamara M. Green, The city of the Moon God: religious traditions of Harran, Leiden, Brill, 2015.

10Le chapitre 1, intitulé « Grands anciens, Facteurs d’instruments de type archaïque oriental, Iraq abbasside », comporte trente-neuf entrées ; il permet d’introduire l’ouvrage par l’évocation des premiers constructeurs, dès les viie et viiie siècles, mais dont les instruments n’ont pas survécu pour l’essentiel (seules treize pièces sont décrites). Le Fihrist, ou catalogue dressé au xe siècle par le libraire bagdadien Ibn al‑Nadīm, a largement été sollicité. Aux viiie et ixe siècles, les fabricants sont, pour la plupart, au service des califes, al‑Manṣūr et al‑Ma’mūm, attentifs à donner au califat une dimension « cosmologique » et à développer pour ce faire l’Histoire des sciences, dont l’astronomie et l’astrologie. Beaucoup de ces constructeurs venaient, comme on le sait, de la ville de Ḥarrān, en Haute-Mésopotamie, centre de changeurs et de fondeurs de métaux et d’anciens astrolâtres, adorateurs de la Lune4.

  • 5  Julio Samsó Moya, On both sides of the Strait of Gibraltar: studies in the history of medieval ast (...)

11Le chapitre 2 est consacré à l’Andalousie, du ixe au xve siècle, où un constructeur, Muḥammad b. Faraj, opérait encore à Grenade en 1476 (And. 18). L’essentiel des constructeurs ont œuvré au xiiie siècle, à l’époque almohade quand les califes s’intéressèrent à l’Histoire des sciences dont l’astronomie5. La figure de Muḥammad b. Fattūḥ al‑Khamāʾirī de Séville (m. 1237), dont il reste douze astrolabes et deux tympans, domine le chapitre.

  • 6 http://islamicworld.britishmuseum.org/collection/RRM9773
  • 7 https://www.britishmuseum.org/collection/object/W_1871-0301-1-a-b

12Le chapitre 3 répertorie les facteurs persans du xe au xxe siècle et présente des astrolabes, des globes célestes et des quadrants, notamment les œuvres de la famille al‑Kirmānī depuis le début du xive siècle. On peut, à ce propos, signaler une confusion page 113-114 : le « Malcolm Globe » du British Museum6 (Inventory No. 71.3.1.), entièrement inscrit et daté de 1430-317, bien connu pour son iconographie des constellations héritée d’al‑Ṣūfī, fut réalisé par Muhammad ibn Hilal al‑Munajjim al‑Mawsilī en 674 H [AD 1275-1276] ; ce n’est donc pas l’un des globes de Kirmānī (26-3-23.1).

13L’époque safavide fut faste pour les instruments astronomiques en raison de l’intérêt de la dynastie pour les étoiles et pour l’astrologie, et quarante-sept fabricants sont ainsi répertoriés. Signalons qu’à l’époque safavide, un grand nombre d’instruments furent commandés en raison de l’idéologie politico-religieuse des Safavides qui attribuaient un rôle majeur aux cieux. Les fabricants produisent une panoplie diversifiée d’instruments, tel Muḥammad Rafīʿal‑Juzʾī, dont le frère était graveur, et qui réalisa, au début du xviie siècle, de magnifiques astrolabes, des boussoles et, au moins, une qibla-numā. Cette dernière permet de déterminer simplement la qibla, comme l’explique le texte gravé sur l’objet (no 12, p. 224 et photos 418 à 420).

  • 8 https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010317849

14Le chapitre 4 présente les facteurs d’instruments de type syro-mésopotamien ; très nombreux, ils révèlent le grand intérêt des instruments astronomiques chez les princes ayyoubides puis à l’époque des Mamelouks. C’est d’ailleurs à cette époque que des métaux et vaisselles à thèmes astrologiques furent également réalisés pour les princes ayyoubides puis mamelouks ; certains sont conservés au musée du Louvre8. On observe que la plupart des artisans sont cairotes mais, certains sont issus de l’aire iranophone, sans doute en raison des fuites d’artisans à l’arrivée des Mongols.

15Deux chapitres plus succincts ont été proposés : le chapitre 5, dédié au type byzantin, avec un seul astrolabe commandé par un certain Sergios en 1062 et le chapitre 7, consacré aux traces de fabricants judéo-arabes des xiiie, xive et xve siècles en Méditerranée (Sicile), venant sans doute d’Andalousie.

16Le chapitre 6 répertorie les fabricants du Maghreb al‑aqṣā, le Maroc actuel, depuis le xie siècle sous les Almoravides et jusqu’au xxe siècle (1975). Les époques almohade et mérinide, témoignent d’un nombre important de facteurs à ce moment-là. On peut s’interroger sur la place du chapitre qui aurait, peut-être, pu être placé après l’Andalousie.

17Le chapitre 8 (p. 371-390), dédié à l’Inde pré-moghole, débute avec les sultanats de Delhi et se poursuit avec une vingtaine de constructeurs suivant la tradition indienne où les sciences du ciel étaient très anciennes et très importantes. L’astronomie et l’astrologie indienne furent à l’origine de nombreux concepts qui enrichirent les disciplines sous les Sassanides et à l’ère des premiers abbassides, mais les instruments de type arabo-musulman ont visiblement déclassé les instruments locaux, comme le montre le chapitre 10, dédié à l’ère des Moghols. À cette période, se mettent en place des lignages de facteurs musulmans dont certains de leurs membres ont beaucoup œuvré. On citera en exemple, Muḥammad ibn Qā’im Muḥammad au milieu du xviie siècle, dont on possède encore quarante-quatre astrolabes et de nombreuses sphères célestes dont l’une, ajourée, raffinée et élégante, est unique en son genre (no 38, planches 934 à 936).

18Le monde ottoman eut, sans nul doute, une appétence pour les instruments astronomiques (Chapitre 9 p. 391-467, soit 144 entrées) et les artisans furent les héritiers d’une longue tradition enrichie au fil des siècles, de la Mésopotamie à l’Asie centrale au xvie siècle, certains étant, d’ailleurs, issus des provinces du Levant, dont l’Égypte, où Le Caire qui apparaissent alors comme un lieu important de transmission des savoirs. Les instruments astronomiques permettant de déterminer les heures de la prière étaient très appréciés des Ottomans ; ce sont les astrolabes quadrants qui dominent désormais.

19Quelques chapitres sont dédiés à des curiosités : le chapitre 10, aux astrolabes de type arménien (quatre constructeurs dont deux au moins venant du Caucase et d’Amasya) et le chapitre 12 à ceux de type européen, lorsque l’Orient inspirait l’Occident, depuis Coronelli et ses célèbres globes, Nicolas Bion (m 1732), Etienne Lenoir (m 1832) ou, plus récemment, Harold Saunders et Mohamed Zakariya. Enfin, le chapitre 13 des non classés évoque, également, les faussaires.

20Répertoire utile pour l’historien des sciences célestes, le volume 2 rend accessible le matériel étudié par de belles illustrations et l’ensemble permettra sans aucun doute de faciliter bien des travaux d’Histoire des sciences sur ces diverses aires géographiques par le matériel rassemblé. Les commanditaires, qui sont évoqués dans les notices, pourraient, à eux seuls, faire l’objet d’un travail de synthèse montrant le constant intérêt de la science des cieux dans les mondes musulmans médiévaux et modernes, et qui rend d’autant plus précieux, l’ensemble de cette entreprise collective désormais parvenue à son but.

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Notes

1  Emilie Savage-Smith, Francis Maddison, Ralph H. Pinder-Wilson, Tim Stanley, Science, tools & magic, general editor, Julian Raby, The Nasser D. Khalili Collection of Islamic Art (London), London: the Nour Foundation: Azimuth ; Oxford: Oxford University Press, 1997, 2 vols.

2  https://www.alainbrieux.com/

3  http://expositions.bnf.fr/monde-en-spheres/index.html

4  Tamara M. Green, The city of the Moon God: religious traditions of Harran, Leiden, Brill, 2015.

5  Julio Samsó Moya, On both sides of the Strait of Gibraltar: studies in the history of medieval astronomy in the Iberian Peninsula and the Maghrib, Leiden, Brill, 2020 ; Id., Las ciencias de los antiguos en alAndalus, Fundación Ibn Tufayl de estudios árabes, 2011.

6 http://islamicworld.britishmuseum.org/collection/RRM9773

7 https://www.britishmuseum.org/collection/object/W_1871-0301-1-a-b

8 https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010317849

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Pour citer cet article

Référence électronique

Anna Caiozzo, « Alain Brieux, Francis Madison (avec la collaboration de Youssef Ragheb), Répertoire des facteurs d’astrolabes et leurs œuvres en Terre d’islam »Bulletin critique des Annales islamologiques [En ligne], 38 | 2024, mis en ligne le 14 avril 2024, consulté le 10 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/bcai/5435 ; DOI : https://doi.org/10.4000/bcai.5435

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Auteur

Anna Caiozzo

Université d’Orléans

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CC-BY-NC-SA-4.0

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