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3. Histoire et historiographie

From Genghis Khan to Tamerlane. The Reawakening of Mongol Asia

Matthieu Chochoy
Référence(s) :

Peter Jackson, From Genghis Khan to Tamerlane. The Reawakening of Mongol Asia, New Haven, Yales University Press, 2024, 752 p., ISBN : 9780300251128

Texte intégral

1Comment s’est effectuée la transition entre le monde mongol et le monde timouride ? Peut-on considérer Tamerlan comme l’héritier de Gengis Khan ? Ces questions, à la fois simple dans leurs formulations et complexe dans leurs réponses, sont au cœur du dernier ouvrage de Peter Jackson, From Genghis Khan to Tamerlane, publié par les presses de l’Université de Yale en 2024. Au-delà d’une simple réponse binaire, l’auteur invite à une réflexion profonde sur les éléments constitutifs de l’identité des constructions politiques mongoles et timourides et sur leurs transmissions. 

2Ce travail se situe dans le prolongement des ouvrages de Peter Jackson, dont, principalement, le désormais classique The Mongols and the Islamicate world (Yale University Press, 2017), qui s’achevait précisément sur les bouleversements qui fragilisèrent l’empire mongol au milieu du xive siècle. Dans une moindre mesure, il reprend également des éléments déjà présents dans le non moins central The Mongols and the West (Routledge, 2005), qui situait déjà les conquêtes de Tamerlan dans la continuité de celles des souverains mongols. Aussi, l’œuvre dont il est ici question témoigne d’une réflexion profonde entamée par l’auteur il y a plus de vingt ans.  

3Comme P. Jackson l’indique dans son introduction (p. 13-17), il ne s’agit ni d’une biographie de ces deux empereurs, ni d’une histoire des empires qu’ils ont fondés. C’est à ce titre que l’on ne trouvera presque aucune information relative à la conquête de la Chine par Gengis Khan ou aux relations tumultueuses que Tamerlan a entretenu avec la Horde d’Or. P. Jackson ne présente de l’histoire mongole que les éléments qui tiennent une place dans l’histoire timouride et s’attarde principalement sur trois marqueurs que sont 1) les conséquences politiques des tensions entre les différentes branches de la dynastie gengiskhanide, 2) le respect du yāsā comme norme réglementant l’empire et 3) les modalités de la conversion à l’islam et ses conséquences. Sans être totalement ignorés, il est donc peu question des enjeux économiques et militaires qui structurent ce genre d’étude. 

4Plutôt qu’une approche thématique articulée autour de ces axes, l’A. a pris le parti de suivre un plan chronologique qu’il divise en trois temps. L’ouvrage s’ouvre sur les conditions de formation et de disparition de l’empire mongol, en insistant sur la notion de « crise » qui le secoua à plusieurs reprises (p. 53-161). La seconde partie, qui représente certainement l’apport le plus original de l’ouvrage, interroge le devenir des ulus ilkhanide et chagataïde durant les quelques décennies qui suivirent la chute des derniers khans mongols (p. 167-247). L’exercice est d’autant plus nécessaire que ce sujet est souvent ignoré par l’historiographie actuelle. Enfin, la troisième partie, qui représente la moitié du texte (p. 251-453), porte sur les modalités des conquêtes de Tamerlan, sur la question de la légitimité de son accès au pouvoir et sur le degré de conscience qu’il avait de s’inscrire dans l’héritage gengiskhanide. l’enchaînement logique des chapitres permet de mettre en lumière les dynamiques à l’œuvre et leurs évolutions. On peut cependant regretter que les changements entre les différentes échelles géographiques, qui vont du très local à l’empire, produisent parfois à un sentiment de désorientation du lecteur. Ce constat est cependant commun à toutes les recherches qui considèrent qu’une histoire de cette nature ne peut s’appréhender que par la multiplication d’exemples précis et qui semblent, à première vue, anecdotiques. Malgré cette limite, P. Jackson ne perd pas de vue le fil directeur de son étude et la présence de six cartes et de huit tableaux généalogiques témoigne d’une réelle volonté pédagogique de la part de l’auteur, tout comme la présence d’une imposante bibliographie (p. 645-684) d’un riche index, d’un glossaire et d’une chronologie.

5Quelle est la réponse de P. Jackson à la question de l’inscription de Tamerlan dans l’héritage mongol ? Pour l’auteur, il est indéniable que Tamerlan est un héritier de l’empire mongol, dans la mesure où il s’appuie sur les cadres existants pour assoir son propre pouvoir. Cependant, il n’aurait pas eu pour objectif de restaurer l’empire gengiskhanide tel qu’il fut. Pour preuve, il n’entama aucune campagne en direction de l’actuelle Mongolie et ne chercha pas à s’inscrire à l’intérieur des mêmes frontières. Il semble ainsi que son objectif fut de concentrer ses efforts sur la région du Chagataï et de la Perse orientale, qu’il considérait, peut-être, comme le territoire ayant conservé au mieux les traditions impériales gengiskhanides. C’est probablement à ce titre qu’il aurait maintenu au pouvoir deux khans issus de la lignée d’Ögödei, celle qui était au pouvoir avant le coup d’État des années 1250.

6Cependant, P. Jackson nuance son propos et n’apporte pas de réponse définitive. Il s’en justifie par le fait que Tamerlan, lui-même, ne semble pas avoir suivi un objectif clairement délimité, du moins durant les premières décennies de ses conquêtes. Peut-être de façon plus marquée que dans d’autres structures impériales, l’ensemble des actions de Tamerlan ne saurait s’inscrire dans une idéologie pleinement affirmée et l’opportunisme tient certainement une grande place dans son parcours. Il serait possible de voir dans le lancement de sa campagne contre la Chine une volonté de renouer avec le passé impérial mongol, mais l’abandon de ce projet après sa mort et le silence des historiens timourides à ce sujet interdit toute conclusion. Dans le même temps, toujours selon P. Jackson, Tamerlan n’a pas bâti un « empire des steppes ». Cette réfutation ouverte de la thèse ancienne de René Grousset (p. 397) fragilise l’idée d’une continuité entre Mongols et Timourides. L’A. interroge même la notion d’empire lorsqu’il est question de Tamerlan, dans la mesure où ce dernier ne parvint pas à établir un pouvoir central réellement reconnu, ni même à réunir les conditions pour une transmission dynastique de son pouvoir.

  • 1 Voir à ce sujet Matthieu Chochoy, De Tamerlan à Gengis Khan. Construction et déconstruction de l’id (...)

7Outre les évolutions certaines dans la nature du pouvoir exercé par Tamerlan, la difficulté à inscrire ce conquérant dans un héritage politique et culturel s’explique également, toujours selon P. Jackson, par des descriptions contradictoires de son règne dans les textes qui lui sont contemporains ou de très peu postérieurs. La présentation dans le premier chapitre des enjeux historiographiques et des principaux auteurs à partir desquels l’A. structure son étude permet de dégager les modalités de circulation des savoirs et de mettre en lumière plusieurs courants et traditions. Si l’accent est logiquement mis sur les auteurs arabes et persans, on soulignera les mentions faites aux auteurs occidentaux. On regrettera sur ce point que l’auteur n’ait pas questionné plus en détail la façon dont ces historiens ont interprété les liens entre Tamerlan et Gengis Khan au fils des siècles. Certes, une telle recherche éloigne des textes arabes et persans majoritairement mobilisés, mais elle aurait permis à P. Jackson de situer son propre travail dans une tradition historiographique qui, depuis le xvie siècle, étudie la continuité entre les deux empires, au point de les considérer, à tort, comme appartenant à un seul et même ensemble1. Sur bien des points, From Genghis Khan to Tamerlane corrige et prolonge cette longue tradition.

8Outre sa maîtrise des corpus arabes et persans, P. Jackson s’appuie également sur une solide connaissance de la littérature secondaire qui lui permet d’interroger des faits trop souvent présentés comme des évidences. Il pose ainsi justement la question de l’origine des Barlas, ou plus précisément de leur rôle avant l’ascension de Tamerlan. Si cette lignée avait été aussi importante, pourquoi n’en trouve-t-on pas trace dans les textes contemporains ? Une fois de plus, il s’agit d’une construction destinée à assoir l’autorité de Tamerlan (p. 232-235). De même, l’auteur revient sur l’évaluation des dégâts causés par les épidémies de peste dans la région, en soulignant qu’il ne s’agit pas, selon lui, d’un facteur pouvant expliquer l’ascension ou les victoires de Tamerlan. En effet, les nombreuses victimes provoquées par ces épidémies déséquilibrèrent l’ensemble des acteurs en présence et rien ne permet d’affirmer que Tamerlan aurait été plus épargné que ses adversaires (p. 145-161).

9Devant une œuvre si complète, on ne peut que regretter que l’auteur n’ait pas cherché à aborder plusieurs points qui auraient permis de compléter un tableau déjà riche. Par exemple, on peut se demander dans quelle mesure Tamerlan fut influencé par des modèles impériaux extérieurs au monde mongol. Si la captation de l’héritage gengiskhanide restait le principal moteur de légitimité du pouvoir dans cette région du monde, il est possible que la prise en compte des modèles appartenant aux Turcs centrasiatiques permette d’affiner la compréhension de la construction politique établie par Tamerlan. La limite se trouve ici, comme souvent, dans le manque de sources. On aurait également pu souhaiter une prise en compte plus importante des relations entre Tamerlan, ses alliés et ses adversaires, dans la mesure où elles conditionnent les conquêtes du Timouride. Enfin, mais on ne saurait en porter grief à l’auteur, une investigation dans la littérature chinoise et indienne conduirait certainement à des résultats intéressant sur la place que l’on attribuait alors à Tamerlan au sein de l’histoire mongole.

10From Genghis Khan to Tamerlane est une œuvre qui témoigne d’une réflexion profonde, argumentée et rigoureuse. Elle participe pleinement à une meilleure connaissance de l’histoire eurasiatique en affinant la compréhension des étapes de la transition entre les structures impériales mongole et timouride. Il s’agit d’une étude centrale, à l’image des autres travaux de Peter Jackson.

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Notes

1 Voir à ce sujet Matthieu Chochoy, De Tamerlan à Gengis Khan. Construction et déconstruction de l’idée d’empire tartare en France, du xvie siècle à la fin du xviiie siècle. Leyde-Boston, Brill, 2022.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Matthieu Chochoy, « From Genghis Khan to Tamerlane. The Reawakening of Mongol Asia »Bulletin critique des Annales islamologiques [En ligne], 39 | 2025, mis en ligne le 07 mai 2025, consulté le 16 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/bcai/8842 ; DOI : https://doi.org/10.4000/13v41

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