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Controverse

L’histoire de la Grèce franque/latine et l’École française d’Athènes (Première partie)

The history of French/Latin Greece and the French School at Athens (Part I)
Gilles Grivaud
p. 185-203

Résumés

L’histoire des pays grecs sous domination franque et latine se construit principalement durant le règne de Louis XIV, en un contexte politique et diplomatique qui légitime les aspirations expansionnistes françaises en Méditerranée orientale ; dans ce cadre, en 1657, Charles Du Cange propose une analyse critique de différentes catégories de sources pour composer un récit sur l’Empire latin de Constantinople qui servira longtemps de modèle, alors que Louis Maimbourg et Louis Saulger entreprennent des ouvrages distincts dans leurs intentions. Il faut attendre les années 1820-1840 pour que l’héritage de Du Cange soit exhumé et complété, à l’initiative de Jean-Alexandre Buchon, homme de lettres polygraphe, qui trouve en Italie de nouvelles sources pour enrichir l’histoire de cette période.

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Texte intégral

1L’inscription du programme Écrire l’histoire de la Grèce franque au projet quinquennal 2022-2027 de l’École française d’Athènes mène, assez logiquement, à interroger la place que cette institution a tenu dans le développement des études françaises sur la Grèce franque/latine des xiiie-xviiie siècles. Ce champ spécifique de recherches, peu développé, a reçu moins d’attention que l’Empire byzantin, sans avoir été délaissé par une institution qui tient un rôle éminent dans la connaissance de l’histoire des pays grecs de l’Antiquité à nos jours. De fait, la page particulière que représente la période de l’expansion franque et latine autour de l’Égée n’a que partiellement été écrite par des savants associés à l’établissement scientifique athénien.

2Aussi étonnant que cela puisse paraître, l’histoire de l’expansion franque/latine dans les pays grecs à l’époque médiévale a soulevé un intérêt modeste de la part des savants français aux époques moderne et contemporaine. Mesurée à l’aune de l’histoire des croisades, la soumission de l’Empire byzantin représente une page secondaire lorsqu’elle est confrontée à celle de l’Orient latin, une construction historique qui a davantage mobilisé les érudits occidentaux du fait de la menace représentée par l’Islam arabe ou turc. Dès lors, l’attention a privilégié les établissements de Syrie-Palestine créés entre 1098 et 1291, avant de considérer progressivement le cas de la Grèce franque/latine.

Charles Du Cange et la construction d’un domaine disciplinaire

  • 1 Bongars 1611.
  • 2 De Vigenère 1584 et 1585 ; sur la place de cette édition dans la tradition textuelle de la chroniq (...)
  • 3 Geoffroy de Villehardouin 1601 ; Reginato 2016, p. 46‑48, attribue cette édition à Girolamo Ramusi (...)

3Si Jacques Bongars (1554-1612), diplomate au service d’Henri IV, organise la première collection de récits et de documents fondant l’historiographie moderne des croisades, son ouvrage sélectionne, de manière exclusive, des sources relatives à Jérusalem et à l’Orient latin, puisqu’il réserve un large espace aux récits composés par Guillaume de Tyr ou Marino Sanudo Torsello ; aucune place n’est accordée aux événements associés à la Quatrième croisade dans le volume qu’il publie à Hanovre, en 16111. Pourtant, dès 1584, la chronique de Geoffroy de Villehardouin avait fait l’objet d’une première édition imprimée, accomplie par Blaise de Vigenère (1523-1596), qui avait provoqué une réédition l’année suivante2. Moins de vingt ans après, en 1601, une nouvelle édition du texte français de Villehardouin paraissait à Lyon, par les héritiers de Guillaume Rouillé, en s’appuyant sur une leçon différente, celle d’un manuscrit vénitien propriété de Francesco Contarini ; augmentée d’une traduction française du troisième livre de la chronique de Nicétas Chôniatès, l’ouvrage dessinait la méthode nécessaire à l’écriture d’une histoire équilibrée des événements des années 1202-1205, puisque la narration franque était confrontée à un récit grec ; si le travail d’analyse et de commentaire restait en jachère, il pouvait néanmoins commencer à se développer à partir d’un index des noms propres, destiné à faciliter la navigation entre les deux textes3.

  • 4 Saladin 2000, p. 403‑405.
  • 5 Haran 2000, p. 228‑229 ; Poumarède 2004, p. 114‑116.
  • 6 Cheny 2015, p. 260‑268.

4Les progrès que portent les éditions de Blaise de Vigenère et de Lyon à la connaissance de l’expédition de 1202-1204 ne suscitent aucun écho immédiat, sans pouvoir expliquer ce désintérêt ; on peut invoquer les effets du concile de Trente (1545), qui marque le début d’une période de recul des études antiques et, surtout, des traductions depuis le grec4; on suspecte encore le manque d’ambitions d’Henri IV, dédicataire des éditions de Villehardouin, pour les affaires de l’Orient méditerranéen, malgré les prophéties qui accompagnent son début de règne5; toujours est‑il que dans l’inventaire de la bibliothèque laissée par Nicolas-Claude Fabri de Peiresc (1580-1637), les 174 titres recensés se rapportent exclusivement à la culture lettrée byzantine, les rares exceptions concernant des traités sur l’histoire des Turcs6. À l’évidence, la curiosité des érudits du premier xviie siècle s’applique à des questions étrangères à la conquête de Constantinople par les croisés.

  • 7 Du Cange 1657 (chaque partie est paginée de manière indépendante, et s’y ajoute une troisième part (...)

5On doit donc à Charles Du Fresne, sieur Du Cange (1610-1688), le premier élan structuré posant les jalons de l’histoire des pays grecs sous domination franque/latine. On ignore les raisons précises menant le jeune Amiénois, helléniste par tradition familiale, élève du collège jésuite d’Amiens, puis juriste formé à l’université d’Orléans, à se pencher sur cette page d’histoire médiévale méconnue. En 1657, il donne à l’impression son premier ouvrage, intitulé Histoire de l’Empire de Constantinople sous les empereurs français, divisé en trois parties ; la première contient une réédition de la chronique de Villehardouin, accomplie sur la base des précédentes versions imprimées et d’un manuscrit inédit de la Bibliothèque royale ; Du Cange y joint des fragments tirés de la Chronique rimée de Philippe Mouskés7.

6La seconde partie de l’ouvrage comprend une narration historique originale sur l’Empire latin de Constantinople, élaborée à partir de sources hétéroclites. Le récit, divisé en huit livres, relate les événements en les distribuant par règnes, sur une période courant de 1204 à 1464 ; l’historien offre ainsi un déroulement chronologique qui s’achève avec la conquête ottomane de la Morée ; il dépasse la césure que représente le 25 juillet 1261, date de la chute de la Constantinople latine, et intègre les développements diplomatiques et militaires des empereurs et impératrices titulaires de Constantinople, qui ont transmis leurs droits sur le trône à la famille des Valois, après le mariage de Catherine de Courtenay avec Charles, comte de Valois et d’Anjou, fils de Philippe III le Hardi.

  • 8 D’Outreman 1643 ; Du Cange 1657 y fait référence dans sa préface, s.p.
  • 9 Labbe 1651, respectivement p. 322‑331, 349‑455, 456‑565.
  • 10 Sur le contexte général : Dupront 1997, vol. II, p. 662‑666 ; Haran 2000, p. 302‑307 ; Bianco 2015 (...)

7Ce choix chronologique intentionnel éclaire les raisons qui poussent Du Cange à s’emparer d’un domaine jusque‑là peu exploré, malgré deux ouvrages composés peu avant par des jésuites, qui semblent exercer une influence déterminante sur ses horizons épistémologiques. Le premier est composé par Pierre d’Outreman (1591 ?‑1656), publié à Tournai, en 1643, où le récit s’achève avec le rétablissement du pouvoir byzantin à Constantinople en 12618; or loin de suivre cette leçon, Du Cange entretient la fiction de la continuité de l’autorité impériale franque à travers le temps, induisant la légitimité de la couronne de France à revendiquer un héritage usurpé, malencontreusement échu aux mains de la dynastie ottomane. Le second ouvrage inspirant Du Cange est une compilation historique que Philippe Labbe (1607-1667) dédie à Louis XIV, en 1651 ; dans son catalogue des dynasties régnantes, figurent des chapitres sur « les Empereurs de Grece, François de nation, depuis 1204 iusques à 1261 », les « Lignages d’Outremer », outre des extraits des « Assises de Jérusalem » 9. Autant d’éléments que Du Cange reprend à son compte en y ajoutant le fruit de ses propres lectures et recherches, en un contexte politique et diplomatique particulier, puisque la publication de l’Histoire intervient au beau milieu de la guerre de Crète (1645-1669)10.

  • 11 Déjà clairement identifiées par Dupront 1997, vol. II, p. 1038-1039, et par Spieser 2000.

8L’helléniste amiénois ne fait pas mystère de ses intentions11 ; lorsqu’il relate les exploits des chevaliers « françois », il inscrit la domination sur l’Orient grec et musulman parmi les épisodes glorieux de l’histoire nationale, assurant que « […] l’Histoire des François qui ont possédé l’Empire de Constantinople fait une partie de celle de France » ; désireux de « dissiper les nuages qui semblent obscurcir tant de belles actions de nos princes et de nos chevaliers françois », il assimile la prise de Constantinople à celle de Rome par les Gaulois ; par conviction, sans craindre la flagornerie, il assure le Roi Soleil que les exemples passés justifient une nouvelle expédition contre l’Empire oriental :

  • 12 Du Cange, 1657, épître dédicatoire.

Si Vostre Maeisté, Sire, jette les yeux sur cette Histoire, elle verra que la Nation Françoise à laquelle elle commande passe avec raison pour la plus magnanime & la plus belliqueuse qui soit, que cette réputation lui a coûté de sueur, de travaux, & de sang à conserver, & qu’avec elle il n’y a point d’entreprise arduë et hazardeuse qui ne soit suivie de bon succès, & de la pompe du triomphe12.

  • 13 Un état général des travaux accomplis par du Cange est disponible chez Hardoüin 1849, Feugères 185 (...)
  • 14 Cf. le plan de la collection établi par Petit 2001b.
  • 15 BnF, ms naf 10245.
  • 16 Terme entendu comme chrononyme couvrant la période de la domination franque, vénitienne et latine (...)

9À défaut de convaincre Louis XIV de lancer des expéditions en Orient, Du Cange obtient du souverain le privilège de publier son premier opus dans la prestigieuse collection de la Byzantine du Louvre, fondée en 1644, à laquelle il contribuera par d’autres travaux d’érudition, la dirigeant après le décès de Philippe Labbe13; c’est dans ce cadre qu’il publie deux récits d’historiens byzantins ‒ Jean Kinnamos (1670) et Jean Zonaras (1686-1687) ‒, outre le Chronicon paschale (1688) ; s’y rattachent encore son recueil Historia Byzantina (1680)14, et un essai historique demeuré à l’état manuscrit, De la grandeur et de la décadence de l’Empire de Constantinople15. Loin de se limiter à une investigation exclusive de la « francocratie »16, Du Cange explore de nombreuses branches désormais constitutives de la byzantinologie, incluant la lexicographie et l’hagiographie.

10L’Histoire de l’Empire de Constantinople de 1657 marque une étape majeure dans la construction des études sur la Grèce franque/latine par la méthode déployée pour transformer une démarche philologique en un authentique domaine de recherche. La réédition du texte de Villehardouin est accompagnée d’une traduction en français modernisé en regard, complétée de 23 pages de commentaires historiques, d’un tableau généalogique de la famille champenoise, outre un glossaire et deux index de noms de personnes et de familles. Dans la deuxième partie de l’ouvrage, Du Cange prolonge le récit du chroniqueur jusqu’en 1464, dressant une chronologie des événements fondée sur l’exploitation croisée des sources disponibles, toujours justifiées par des renvois aux textes.

  • 17 Ortega 2023.
  • 18 Du Cange 1657, préface, s.p.
  • 19 Voisin 2023.

11L’helléniste amiénois confronte les informations tirées de chroniqueurs français, d’auteurs grecs, de recueils de lettres pontificales, de chartes des rois de France ; son érudition s’applique encore aux collections manuscrites de la Bibliothèque royale, sans oublier les éditions imprimées de Ramusio ou d’autres auteurs modernes. À cette scrupuleuse érudition s’ajoute une emphase centrée sur la construction généalogique, déclinée par nations (familles grecques, françaises, italiennes, espagnoles)17. Enfin, les documents provenant du Trésor des chartes des rois sont proposés en un classement chronologique, tantôt résumés, tantôt avec extraits et traductions. De fait, le matériel historique rassemblé se trouve organisé sur la base de critères rigoureux, prêt à être complété. Du Cange opère des choix délibérés dans sa sélection de sources, guidé par le souci de trouver un équilibre entre récits d’origines différentes, « de crainte qu’il ne semblât que ie faisois plûtot une Histoire des Grecs que des François »18. Assurément, Du Cange pointe la question du juste équilibre à trouver entre sources disparates pour saisir l’originalité de l’expansion franque/latine en pays grecs, soucieux de proposer un récit parfait à un lectorat lettré19.

  • 20 Du Cange 1665.
  • 21 Les corrections manuscrites apparaissent dans la version numérisée du ms fr. 9473 de la BnF ; Bell (...)
  • 22 Belley 1750, p. 13 ; Favre 1887, p. iv‑v ; Rey 1869.
  • 23 Belley 1750, p. 13.

12Par‑delà ses éditions ultérieures de textes grecs et ses travaux de lexicographie, accomplis à Paris où il s’installe en 1668, Du Cange ne cesse de poursuivre l’enquête sur l’Empire latin, la Grèce franque et l’Orient latin ; ses origines picardes le prédisposent à retracer l’histoire de la relique du chef de Jean-Baptiste conservée à la cathédrale d’Amiens, dont il admet l’authenticité et la provenance constantinopolitaine après le sac de 120420. Au fil de ses recherches sur les chroniques byzantines, il complète de notes manuscrites le texte publié en 1657 afin d’en préparer une édition corrigée, projet que la mort l’empêche de mener à terme21 ; d’autres enquêtes ne voient pas le jour, comme celle relative aux listes généalogiques des familles d’Outre‑Mer, demeurées à l’état manuscrit jusqu’en 1869, ou celle sur les familles normandes installées en Italie, désormais perdue22. Parmi les manuscrits inachevés il laisse encore une Histoire des Principautés & des Royaumes de Jérusalem, de Chypre & d’Arménie, sous les Princes Latins, & des Familles qui les ont possédés23.

  • 24 En particulier en matière de généalogie, même si sa conception de la reconstruction des grands lig (...)
  • 25 Rickard 1993 ; Bianco 2023 ; Cheny 2023.

13Par l’ampleur de ses lectures, par sa méthode fruit d’une large érudition liée à la tradition jésuite, Charles Du Cange a fondé une histoire franco-byzantine originale, appuyée sur des sources franques, latines et grecques, n’hésitant pas à soumettre à critique les précédents travaux concernant le sujet24 ; s’il s’inscrit dans un contexte destiné à servir la monarchie française et à défendre les lignages dans leurs privilèges aristocratiques, il sait moderniser les sources historiques pour faciliter leur compréhension25. Surtout, il délimite un cadre de réflexion spécifique aux générations ultérieures d’historiens puisqu’il dissocie de l’Orient latin deux entités politiques pourtant nées avec le mouvement des croisades : l’Empire de Constantinople et la Grèce franque/latine.

Dans l’ombre du maître

  • 26 On peut souligner les démarches de Jean-Charles Du Fresnes D’Aubigny, petit‑neveu de Du Cange, pou (...)
  • 27 Maimbourg 1675‑1680.
  • 28 Selon la démonstration de Dupront 1997, vol. II, p. 1039-1050.

14Les connaissances accumulées durant plusieurs décennies de recherches confèrent aux travaux de Du Cange une autorité scientifique indiscutable, célébrée jusqu’au milieu du xixe siècle26. On ne saurait créditer de la même rigueur philologique le jésuite Louis Maimbourg (1610-1686), son contemporain, qui brosse une fresque sur les croisades intitulée L’histoire des croisades pour la délivrance de la Terre sainte27. Polygraphe, vulgarisateur et courtisan, Maimbourg dédie, lui aussi, son œuvre à Louis XIV, n’hésitant pas à légitimer de futures entreprises guerrières en Orient en invoquant les succès passés, car la croisade renforce l’absolutisme28 ; à ses yeux, la croisade de 1204 fut :

  • 29 Maimbourg 1675-1680, vol. IV, p. 97 de la 2e éd.

[…] une entreprise qui fut tres-glorieuse aux François, ausquels Dieu avoit destiné l’Empire d’Orient, qui passa des Grecs aux Latins, en cette admirable manière qu’il faut maintenant que je raconte, en faisant voir la cause, les progrès, la fuite, l’exécution, & l’accomplissement d’une des plus surprenantes & des plus mémorables aventures qu’on ait jamais veûës dans le monde29.

  • 30 Bianco 2015, p. 115‑152.

15Si Maimbourg conserve la leçon de Du Cange en confrontant les chroniques françaises et grecques aux recueils de lettres pontificales, le jésuite accorde une place limitée aux événements du début du xiiie siècle, réinsérées dans le récit de l’ensemble des croisades. Attentif à relater par le menu l’enchaînement des circonstances aboutissant à la prise de Constantinople, Maimbourg en attribue la responsabilité aux Grecs, à la fois hérétiques, traîtres et alliés des musulmans. Il exalte le courage des chevaliers croisés, francs principalement, loue l’acuité politique du doge Enrico Dandolo et l’efficacité des institutions vénitiennes. De ce fait, la juste conquête de l’Empire grec résulte de la volonté de Dieu, car Maimbourg refuse de considérer les échecs ultérieurs des États francs/latins ; seul lui importe l’éclat de la victoire, exposée comme un présage favorable. Pour le jésuite historien, la Quatrième croisade reste une page limitée dans un dessein de plus vaste ampleur, où la destinée des États francs et italiens postérieurs à 1204 reste marginale30.

  • 31 Saulger 1698.
  • 32 Slot 1976-1977.

16Dix ans après la disparition de Du Cange, Robert Saulger (1637-1709) se réfère, lui aussi, à l’helléniste dans son Histoire nouvelles des anciens ducs et autres souverains de l’Archipel, où il emprunte aux mêmes auteurs, leur ajoutant des chroniques et des généalogies vénitiennes31. Loin d’interroger l’expansion franque en Méditerranée, Saulger restreint son espace d’analyse à l’Archipel, c’est‑à‑dire aux Cyclades ; dans le cadre de l’histoire des établissements francs/latins postérieurs à 1204, il inaugure un type d’histoire régionale, associée à une construction politique spécifique, celle du duché de l’Archipel. Son récit se résume à un éloge de la dynastie des Sanudo, dont il vante le courage militaire, la force morale, la piété et, surtout, le sens de l’équilibre en matière de relations avec les Grecs « schismatiques ». Cet aspect intéresse d’autant plus Saulger que, lui‑même, prêtre jésuite ayant quitté la France pour Galata en 1663, y réside une dizaine d’années avant de s’installer à Naxos ; en 1686, suite à des ennuis de santé, il regagne la France, où il formalise par écrit un zèle missionnaire nostalgique, teinté d’arrière-pensées politiques ; il retourne cependant à Naxos, où il passe les dix dernières années de sa vie32.

17Aux yeux de Saulger, la décadence du duché médiéval commence quand les Crispo, d’origine grecque, succèdent aux Sanudo ; incapables de résister aux Ottomans, ils sont balayés en 1566. Les derniers chapitres de l’Histoire de Saulger, une description des îles à la fin du xviie siècle, révèlent davantage les intentions du jésuite, soucieux de défendre les populations des Cyclades demeurées latines, menacées par les entreprises orthodoxes, alors que les richesses minières des îles enrichiraient un souverain capable d’évincer les Ottomans. À son tour, Saulger souhaite convaincre Louis XIV d’entreprendre la conquête des Cyclades, d’autant que le souverain a reçu les droits légitimes sur ces îles par le legs accompli en sa faveur par la famille Sommaripa, héritière des Sanudo, alors que les actes des pirates français prouvent la vulnérabilité des défenses ottomanes dans l’Archipel. En combinant des recherches généalogiques à de multiples remarques sur la situation observée à son époque, le jésuite ne délivre pas un discours historique structuré ; il forge un sens à l’histoire sur le long terme, toujours inscrite dans le cadre de la politique méditerranéenne de Louis XIV, respectant le sillage tracé par Du Cange et Maimbourg.

L’aube des récits nationaux

  • 33 Déjà souligné par Balard 2019, p. 14‑15.
  • 34 Pouqueville 1827, vol. VI, p. 47.

18Après ces trois historiens liés au règne de Louis XIV, l’histoire de la Grèce franque/latine sort des préoccupations des historiens français pendant plus d’un siècle. Cette longue rupture s’explique par le dédain dans lequel les Lumières, Voltaire en particulier, tiennent la civilisation byzantine, le christianisme et leurs avatars ; pour eux, la Grèce médiévale s’identifie à Byzance, c’est‑à‑dire à une forme dégénérée et déclinante de l’Empire romain. Quant aux croisades, elles révèlent le fanatisme sauvage de l’époque, ou bien sont assimilées à des formes de brigandage33. Même un esprit aussi scrupuleux que François Pouqueville (1770-1838) accorde une faible attention aux vestiges de la présence franque ou italienne dans les pays grecs parcourus ; au tournant du xixe siècle, ayant Homère et Strabon en poche, Pouqueville focalise son regard sur les souvenirs associés aux monuments antiques, et lorsqu’il s’arrête à Kalamata, il regrette que « les châteaux élevés dans cette contrée par les Français et par les Vénitiens aient anéanti les villes homériques dont on reconnaît à peine les vestiges »34.

  • 35 Heeren 1808 ; De Choiseul-D’Aillecourt 1809.
  • 36 Michaud 1812-1822 ; sur l’historien, son environnement politique et culturel : Bordeaux 1926 ; Dup (...)

19L’intérêt pour la Grèce franque sourd lentement au cours des années 1800-1820, sous l’effet de deux élans d’inspiration distincte : l’érudition académique et le philhellénisme. Il appartient à l’Institut de France d’impulser la réflexion sur les croisades en ouvrant, le 11 avril 1806, un concours destiné à apprécier leur influence sur la liberté civile des peuples d’Europe ; sans entrer dans le détail du déroulement des expéditions, chacun des deux ouvrages couronnés débute par une présentation rapide de leur organisation35. Trop succinctes, ces introductions appelaient une étude plus développée, aussitôt entreprise par Joseph Michaud (1767-1839), qui produit une large synthèse sur les expéditions aboutissant à l’installation des Francs en Syrie-Palestine ; elle vaut à l’historien son admission à l’Académie française peu après la parution des premiers volumes de son Histoire des croisades (1812-1822)36.

  • 37 Michaud 1812-1822, vol. III, p. 53.

20Michaud ne cache pas son intention de réhabiliter cette page du Moyen Âge en déclarant son hostilité à Jean-Jacques Rousseau, qui « […] n’a jamais senti tout ce qu’il y a d’admirable et de grand dans les inspirations du christianisme : après avoir pensé que les vrais chrétiens sont faits pour être esclaves, comment aurait‑il pu les croire capables de bravoure, d’enthousiasme, de mouvements généreux ? »37. En conséquence, l’académicien observe les développements de la Quatrième croisade, et relate, par le menu, les événements survenus jusqu’à l’année 1206, puisant dans un ample répertoire de sources occidentales et grecques, sachant compléter à partir de sources orientales jusque‑là inconnues, s’appuyant – est‑il besoin de le préciser ? – sur les travaux de Du Cange.

21Auteur de formules lumineuses, Michaud distille des remarques sur la situation consécutive à la prise de Constantinople ; il relève ainsi un incroyable paradoxe qui interpelle plus tard d’autres esprits, comme Jean-Alexandre Buchon et Maurice Barrès :

  • 38 Michaud 1812-1822, vol. III, p. 222.

La Grèce, tout entière soumise aux lois des Francs, eut bientôt des seigneurs d’Argos, de Corinthe, des grands sires de Thèbes, des ducs d’Athènes, des princes d’Achaïe. Des chevaliers français dictèrent des lois dans la ville d’Agamemnon, dans la cité de Minerve, dans la patrie de Lycurgue, dans celle d’Epaminondas. Étrange destinée des guerriers de cette croisade, qui avaient quitté l’Occident pour conquérir la ville et la terre de Jésus‑Christ, et que la fortune conduisait dans les lieux remplis du souvenir des dieux d’Homère et de la gloire profane de l’antiquité !38.

22Michaud n’entre pas dans l’analyse des situations locales consécutives à la conquête ; il préfère clore son examen de la période 1202-1206 par une série de jugements adressés à tous les protagonistes ; les croisés sont critiqués pour les violences commises durant le sac de la capitale, leur incapacité à surmonter les querelles féodales en territoire ennemi ; les Grecs ‒ « nation dégénérée » ‒ manquent de courage, de discernement, de sentiment patriotique ; quant aux Vénitiens, grands bénéficiaires des opérations, ils profitent de la bravoure des Francs, qu’ils manipulent en leur cachant les lettres et les ordres venus de Rome. En une telle conjoncture, l’établissement franc en Orient grec s’avérait voué à l’échec :

  • 39 Michaud 1812-1822, vol. III, p. 245.

Les croisés […], lorsqu’ils furent maîtres de Constantinople, montrèrent un profond mépris pour les Grecs, dont ils auraient dû rechercher l’alliance et l’appui ; ils voulurent réformer les mœurs et les opinions, entreprise plus difficile que la conquête d’un empire, et ne trouvèrent que des ennemis dans un pays qui pouvait leur donner d’utiles auxiliaires39.

23Michaud ne justifie pas son choix ultérieur d’exclure la Grèce franque/latine des États associés aux croisades du xiiie siècle ; il privilégie l’histoire de l’Orient latin, confirmant que l’expédition de 1202-1204 avait dévoyé les idéaux associés à la prise de croix ; de ce fait, il détache l’évolution des sociétés de l’Orient gréco-latin de celles de l’Orient latin, niant les convergences de deux espaces géopolitiques nés d’une même inspiration. Michaud assume ses choix et reconnaît, lors d’une navigation accomplie autour du Péloponnèse, en juin 1830, que la domination franque en Morée attend son historien :

  • 40 Michaud, Poujoulat 1833, vol. I, p. 137 ; le voyage accompli en Orient devait réparer les fautes d (...)

Je regretterai longtemps de n’avoir pas visité toutes ces ruines qui sont comme des pages dispersées de nos propres annales ; mais je me console, en songeant que ce que je n’ai pu faire, d’autres le feront, et ils feront mieux que moi. Un des résultats de l’affranchissement des Hellènes est d’avoir rendu la Grèce accessible aux voyageurs éclairés, et facilite les recherches des savans. Parmi les voyageurs qui viendront désormais étudier dans ce pays l’histoire des temps passés, j’espère qu’il s’en trouvera qui suivront les traces des croisés, et qui parmi les souvenirs d’Athènes et de Lacédémone, ne négligeront pas ceux, de la vieille France40.

  • 41 Bory de Saint-Vincent 1823, p. 193‑195.

24Les espoirs de Michaud sont exaucés peu après, portés par la vague du philhellénisme européen, bien que les progrès tardent à se dessiner. Fondamentalement, les hommes de lettres, les voyageurs et les antiquaires restent fidèles à leur quête de la Grèce immortelle, celle de Périclès et de Platon, laissant dans l’obscurité le Moyen Âge, qu’il soit byzantin, franc ou italien. Ainsi, en 1823, Bory de Saint-Vincent (1778-1846), héraut des gloires antiques de la « république de Corcyre » (Corfou), ne masque pas son mépris pour les croisades, dont l’aveugle fanatisme divise Grecs et Latins, attise une « animosité superstitieuse », pour citer une formulation fidèle aux idées des Lumières ; quand les Corfiotes négocient le maintien de leurs privilèges au moment de passer sous la protection de Venise, ils agissent en fiers héritiers de l’esprit grec pétri de liberté, non en élites provinciales défendant leurs intérêts41.

  • 42 Blouet 1831-1838 ; sur cette entreprise : Saïtas 1996, p. 329‑588 ; Bourguet, Lepetit, Nordman, Si (...)

25Lentement, le regard change et des progrès pointent, par exemple lors de l’expédition de Morée de 1829-1831, placée sous le patronage scientifique de l’Institut, financée par le ministère de l’Intérieur 42; certes, l’emphase porte sur les sciences physiques et la géographie descriptive, mais l’architecture et la sculpture antiques ne sont pas oubliées ; cependant, les traces des époques franque et vénitienne retiennent peu l’attention des savants visitant « la patrie des beaux‑arts » ; ils relèvent des inscriptions à Modon, observent des réemplois dans les murs de la citadelle de Patras, dressent des plans et des coupes d’églises ou de monastères, sans entrer dans des discussions relatives aux datations ou aux attributions ; ces timides avancées n’occultent pas le silence sur les monuments d’Argos ou de Mistra, alors que les ruines de Sparte inspirent de longs commentaires assortis de planches. Trop sélective, cette approche subit aussitôt des critiques, car dans l’introduction du troisième volume (1838), comprenant l’intérêt croissant de ses contemporains pour le Moyen Âge, Abel Blouet se défend de mépriser les vestiges médiévaux. À l’évidence, les sensibilités évoluent, changent, et les esprits romantiques ravivent les glorieuses pages de la conquête franque en Orient.

Le renouveau porté par Jean-Alexandre Buchon

  • 43 Jullian 1897 ; Walch 1986 ; Crossley 1993 ; Mélonio 2001, p. 119‑138 ; la biographie de Buchon a é (...)

26La résurrection du domaine spécifique que constitue la Grèce franque/latine appartient à Jean-Alexandre Buchon (1791-1846), homme de lettres qui accompagne le mouvement impulsé par l’école historique romantique incarnée par les figures de François Guizot (1787-1874), Augustin Thierry (1795-1856), Jules Michelet (1798-1874). Sans être un protagoniste de ce courant, Buchon veut offrir aux Français des récits sur leur passé en se fondant sur des documents, sur de vieilles chroniques, sur des travaux d’érudition. Il entend accomplir une approche critique pour balayer les discours à la gloire des souverains, car l’historien, de conviction libérale, veut retrouver les sources éclairant les origines et les caractères des peuples43.

  • 44 L’annonce de la création de la collection figure dans le Mercure du xixe siècle 4 (1824), p. 475 ; (...)
  • 45 Lelong-Fevret de Fontette 1771, p. xviij‑xx ; Hardoüin 1849, p. 32‑38 ; Favre 1887, p. iv‑v, vii, (...)

27Dans cette perspective, Buchon fonde, en 1824, une collection de Chroniques nationales françaises écrites en langue vulgaire du xiiie au xvie siècle, dans laquelle il prévoit de verser 60 volumes44. Pour accomplir une sélection des textes à publier, Buchon accomplit des recherches à la Bibliothèque royale et, par ce biais, entre en contact avec l’œuvre de Charles Du Cange restée à l’état manuscrit. Or, en 1676, l’helléniste amiénois avait été sollicité par Colbert pour arrêter le plan d’une collection des historiens de la France45; ce projet n’avait pas abouti mais Du Cange comptait y insérer des textes sur les guerres menées par les Francs en Orient ; aux yeux de l’helléniste, l’histoire nationale française incluait ses phases d’expansion en Méditerranée médiévale.

  • 46 Buchon 1825.
  • 47 Buchon 1826 ; Zaïmova 2005.

28Fort de cette conception légitimante, en 1825 ‒ année où est fondé le Comité grec de Paris ‒, Buchon insère à sa propre collection la première traduction française de la Chronique de Morée, accompagnée de l’édition du premier livre du texte grec original, à partir du ms. gr. 2898 de la Bibliothèque royale46. L’année suivante, il poursuit avec la réédition du récit que Du Cange avait composé sur l’Empire latin de Constantinople, augmentée des notes laissées par l’érudit 47. Ces deux ouvrages s’inscrivent directement dans l’héritage du savant amiénois, posant Buchon en continuateur, même si ses autres travaux d’édition le détachent d’une spécialisation exclusive sur le domaine grec médiéval.

  • 48 Dupront 1997, vol. IV, p. 906‑910.
  • 49 Dussaud 1938, p. 105.
  • 50 Arsac 2019, p. 86‑87.
  • 51 Trélat 2017, p. 19‑20.

29Il semble cependant que le contexte général consécutif à la révolution de juillet 1830, qui porte Louis Philippe au pouvoir, conduise progressivement Buchon à devenir l’historien de la Grèce franque, car la conquête de l’Algérie stimule l’intérêt scientifique pour la Méditerranée48. L’expansion des Francs en Orient devient un sujet d’étude pour l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, qui, à l’initiative de son secrétaire perpétuel, Sylvestre de Sacy, établit une commission chargée de publier les récits des historiens des croisades, en 183349. Quatre ans plus tard, est inaugurée la salle des croisades à Versailles, où on expose une porte de l’hôpital des chevaliers de Saint-Jean, transportée depuis Rhodes50. En 1840, Eugène Delacroix peint l’Entrée des croisés à Constantinople, tandis que l’Académie des Inscriptions ouvre un concours sur la Chypre franque en 184151.

  • 52 Buchon 1840a.
  • 53 Buchon 1840b, p. de garde.

30Les activités éditoriales de Buchon sur la Grèce franque reprennent de la vigueur en 1840, lorsqu’il publie, à compte d’auteur, deux tomes consacrés aux établissements francs en Orient grec, où il associe l’histoire de l’expansion franque à celle de la nation française52. Il y synthétise les connaissances disponibles, en dressant un tableau des dynasties seigneuriales de Grèce, de Chypre, en complétant son récit d’appendices, avec des planches de sceaux et de monnaies, des généalogies, selon la méthode initiée par Du Cange. Buchon rassemble des matériaux connus, insère des extraits traduits de chroniques byzantines ; il se pose en spécialiste de l’histoire de l’expansion franque en Orient, et projette l’entreprise de six volumes, deux consacrés à la domination franque en pays grecs, quatre à l’Orient latin53.

  • 54 Buchon 1843a.

31La synthèse de 1840 atteint le but attendu, puisque le ministère des Affaires Etrangères, que Buchon sollicite depuis longtemps, accepte de le missionner pour explorer les archives et les monuments renseignant l’histoire de la Grèce franque. À la veille de ses 50 ans, Buchon concrétise son souhait de fouler le sol grec, et sa mission l’occupe presque deux ans ; au printemps 1840, il visite des dépôts d’archives italiens – Pise, Florence, Naples, la Sicile ‒, il fait une halte à Malte, puis rejoint Athènes, le 5 décembre 1840, où il réside jusqu’à la fin novembre 1841. Depuis la capitale, Buchon accomplit des périples en province : trois semaines en Attique, Béotie et Phocide, presque trois mois dans le Péloponnèse et les îles Ioniennes, enfin cinq semaines dans les Cyclades. Son séjour grec l’insère à la société athénienne, qu’il fréquente avec assiduité ; il rencontre les lettrés de la capitale, est reçu à la cour du roi Othon, auquel il fait visiter le monastère de Daphni, sépulture des ducs francs d’Athènes ; il devient membre de la Société archéologique d’Athènes, où se réunissent les élites politiques et intellectuelles du royaume, et il tente de convaincre ses interlocuteurs de la nécessité de fonder un musée dédié au Moyen Âge grec54.

  • 55 Buchon 1843b ; Buchon 1846.
  • 56 Buchon 1845 ; Buchon 1911 ; Peltre 1997, p. 164‑165.

32De sa mission en Grèce et en Italie, Buchon tire la matière pour plusieurs publications, qui rassemblent des pièces d’archives et des textes venant compléter ses précédents travaux55; procédant à la collation de nouveaux manuscrits, il enrichit le corpus des documents éclairant l’histoire politique, la généalogie et la numismatique. S’y ajoutent des notes de voyage dans les îles, dont Buchon prépare l’édition sans pouvoir l’achever, outre un Atlas qui rassemble les dessins qu’il a rapportés de sa mission et qui sont améliorés par sa sœur Honorine, peintre miniaturiste56.

  • 57 Buchon 1843a, p. 525.
  • 58 Buchon 1843a, p. 218 ; Buchon 1845, vol. 1, p. 3‑4, 239 ; Buchon 1846, p. 378.

33Lorsqu’il découvre la Grèce, en 1841, Buchon se trouve dans une situation ambiguë ; s’il est mandaté par des institutions intéressées par les racines médiévales de l’expansion française, son regard reste empreint d’un idéalisme romantique teinté de paternalisme. Ses carnets de voyage contiennent d’abondantes descriptions de paysages, où il cultive l’esthétique des ruines durant ses randonnées. Son admiration pour l’environnement aboutit à une théorie originale, selon laquelle une puissance chthonienne détermine le caractère des peuples qui dominent le territoire, ouvrant à des analogies entre les figures mythiques de l’Antiquité et les chevaliers francs ; il écrit ainsi : « A l’antique Ægium d’Agamemnon succéda le fief de Vostitza de la famille Charpigny »57. Ce type de fulgurants raccourcis chronologiques éclaire une procédure de sélection qui élimine les périodes romaine, byzantine ou ottomane, pour ne retenir que deux phases glorieuses dans l’histoire du pays : la grecque antique et la franque médiévale. Convaincu que seules de grandes nations peuvent édifier d’imposants monuments, il en déduit une conjonction élective entre Grecs et Français, qui se rapprochent durant l’époque médiévale en une « Gallo-Grèce », où on bâtit des églises « gallo-grecques »58.

  • 59 Buchon 1843a, p. 240.

34Logiquement, cette « Gallo-Grèce » mène au rapprochement des deux ethnies, et Buchon célèbre l’émergence d’une race métisse, les Gasmules, nés de mères grecques et de pères français, où se combinent « toute l’intelligence et la finesse de leurs mères, avec le caractère bouillant et valeureux de leurs pères »59. Un étrange génie des lieux permettrait ainsi de dépasser les clivages ethniques, politiques et confessionnels.

  • 60 Zambélios 1852, p. 27‑28.
  • 61 Antoine-Mahut, Whistler 2019 ; Buchon avait suivi les cours de Victor Cousin en 1819, et lui avait (...)

35L’idéalisation de ce métissage ne résiste pas à l’examen des archives que Buchon a collectées, ce qui n’empêche pas notre savant de défendre ses opinions durant son séjour en Grèce, comme le rapporte Spyridon Zambélios60. De fait, la combinaison imaginée par Buchon autour d’une identité « gallo-grecque » s’inscrit dans le fil de la philosophie éclectique chère à Victor Cousin61, sans grande cohérence, ce qui explique l’absence de postérité de ses paradigmes chez les historiens français et grecs.

36À l’âge de 54 ans, Buchon disparaît, le 29 avril 1846, probablement emporté par une crise de paludisme, maladie contractée en Béotie cinq ans auparavant. La mort l’empêche de compléter son œuvre, alors qu’il commence à obtenir une reconnaissance de la part des milieux académiques, au moment-même où l’École française d’Athènes est fondée.

37(à suivre)

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Charles Du Fresne Du Cange, Histoire de l’Empire de Constantinople sous les empereurs françois, divisée en deux parties. La première contient l’Histoire de la conquête de la ville de Constantinople par les François et les Vénitiens, écrite par Geoffroy de Ville-Hardouin [...] avec la suitte de cette Histoire jusques en l’an 1340, tirée de l’Histoire de France M. P. de Philippe Mouskes [...]. La seconde contient une Histoire Générale de ce que les François et les Latins ont fait de plus mémorable dans l’Empire de Constantinople, depuis qu’ils s’en rendirent maistres jusques à ce que les Turcs s’en sont emparez, Paris, Imprimerie royale, 1657.

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Guillaume Saint-Guillain, « From prosopography to the history of individuals in the 13th‑century Aegean », in Guillaume Saint-Guillain, Dionysios Stathakopoulos (éd.), Liquid & multiple: Individuals & identities in the thirteenth-century Aegean, Paris, Collège de France, CNRS, 2012, p. 1‑26.

Saïtas 1996
Yanis Saïtas (éd.), Mani. Témoignages sur l’espace et la société. Voyageurs et expéditions scientifiques xvexixe siècles, Athènes, Institut de recherches néohelléniques de la Fondation nationale de la recherche, 1996.

Saïtas 2011-2017
Yanis Saïtas (éd.), Το έργο της Επιστημονικής Αποστολής του Μοριά 1829-1838, Athènes, Melissa, 2011-2017, 2 vol.

Saladin 2000
Jean-Christophe Saladin, La bataille du grec à la Renaissance, Paris, Les Belles Lettres, 2000.

Saulger 1698
Robert Saulger, Histoire nouvelle des anciens ducs et autres souverains de l’Archipel, Paris, E. Michallet, 1698.

Shawcross 2021a
Teresa Shawcross, « Editing, Lexicography, and History under Louis XIV. Charles Du Cange and La Byzantine du Louvre », in Nathanael Aschenbrenner, Jake Ransohoff (éd.), The Invention of Byzantium in Early Modern Europe, Washington D. C., Dumbarton Oaks Research Library and Collection, 2021, p. 143‑180.

Shawcross 2021b
Teresa Shawcross, « The Eighteenth-Century Reinvention of Du Cange as the French Nation’s Historian », in Nathanael Aschenbrenner, Jake Ransohoff (éd.), The Invention of Byzantium in Early Modern Europe, Washington D. C., Dumbarton Oaks Research Library and Collection, 2021, p. 181‑203.

Slot 1976-1977
B. J. Slot, « Ο ιεραπόστολος Robert Saulger (1637-1709). Ιστοριογράφος της Φραγκοκρατίας των Κυκλάδων », Μνημοσύνη 6, 1976-1977, p. 117‑144.

Spieser 2000
Jean-Michel Spieser, « Du Cange and Byzantium », in Robin Cormack, Elizabeth Jeffreys (éd.), Through the Looking Glass. Byzantium through British Eyes, Aldershot, 2000, p. 199‑210.

Trélat 2017
Philippe Trélat, « Eugène de Rozière et Théophile Roussel, deux historiens lozériens méconnus du royaume médiéval de Chypre », Cahiers du Centre d’études chypriotes 47, 2017, p. 19‑42, en ligne, https://journals.openedition.org/cchyp/308.

Voisin 2023
Ludivine Voisin, « Des épîtres « cachées et enfermées dans le Vatican » : Du Cange, les sources pontificales et la papauté dans l’Histoire de l’Empire de Constantinople sous les empereurs français (BnF, fr. 9473) », in Actes de la Journée d’études Charles Du Cange, historien de la Grèce franque, Mont Saint-Aignan (28 octobre 2022), 2023 (sous presse).

Walch 1986
Jean Walch, Les maîtres de l’histoire, 1815-1850 : Augustin Thierry, Mignet, Guizot, Thiers, Michelet, Edgard Quinet, Paris-Genève, Champion-Slatkine, 1986.

Zambélios 1852
Spyridon Zambélios, Ἄσματα δημοτικὰ τῆς Ἑλλάδος. Ἐκδοθέντα μετὰ μελέτης ἱστορικῆς περὶ μεσαιωνικοῦ Ἑλληνισμοῦ, Corfou, Typographeion Ermis Α. Terzaki kai T. Romaiou, 1852.

Zaïmova 2005
Raïa Zaïmova, « L’œuvre du byzantiniste Du Cange et son éditeur Buchon (xixe s.) », Études balkaniques, 2005/4, p. 121‑127.

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Notes

1 Bongars 1611.

2 De Vigenère 1584 et 1585 ; sur la place de cette édition dans la tradition textuelle de la chronique de Villehardouin : Reginato 2016, p. 42‑43.

3 Geoffroy de Villehardouin 1601 ; Reginato 2016, p. 46‑48, attribue cette édition à Girolamo Ramusio, petit‑fils de Giovanni Battista, sur la base d’une notice de Cicogna 1872, p. 335 ; également : Petit 2001a.

4 Saladin 2000, p. 403‑405.

5 Haran 2000, p. 228‑229 ; Poumarède 2004, p. 114‑116.

6 Cheny 2015, p. 260‑268.

7 Du Cange 1657 (chaque partie est paginée de manière indépendante, et s’y ajoute une troisième partie, Recueil de plusieurs chartes, où Du Cange donne en extraits, parfois en résumés, des pièces d’archives tirées pour l’essentiel du Trésor des chartes du roi) ; Rickard 1993.

8 D’Outreman 1643 ; Du Cange 1657 y fait référence dans sa préface, s.p.

9 Labbe 1651, respectivement p. 322‑331, 349‑455, 456‑565.

10 Sur le contexte général : Dupront 1997, vol. II, p. 662‑666 ; Haran 2000, p. 302‑307 ; Bianco 2015, 93‑105. Sur les développements plus spécifiques : Bardakcı, Pugnière 2004, p. 61‑77.

11 Déjà clairement identifiées par Dupront 1997, vol. II, p. 1038-1039, et par Spieser 2000.

12 Du Cange, 1657, épître dédicatoire.

13 Un état général des travaux accomplis par du Cange est disponible chez Hardoüin 1849, Feugères 1852, Favre 1887 et Bloch 1981.

14 Cf. le plan de la collection établi par Petit 2001b.

15 BnF, ms naf 10245.

16 Terme entendu comme chrononyme couvrant la période de la domination franque, vénitienne et latine sur les pays grecs : Grivaud, Nicolaou-Konnari 2020-2021.

17 Ortega 2023.

18 Du Cange 1657, préface, s.p.

19 Voisin 2023.

20 Du Cange 1665.

21 Les corrections manuscrites apparaissent dans la version numérisée du ms fr. 9473 de la BnF ; Belley 1750, p. 13. Il revient à Jean-Alexandre Buchon de publier le texte corrigé de l’ouvrage, en 1826, cf. infra n. 47.

22 Belley 1750, p. 13 ; Favre 1887, p. iv‑v ; Rey 1869.

23 Belley 1750, p. 13.

24 En particulier en matière de généalogie, même si sa conception de la reconstruction des grands lignages s’inscrit dans une conception idéologique bien spécifique, comme l’a relevé Saint-Guillain 2012, p. 13‑14.

25 Rickard 1993 ; Bianco 2023 ; Cheny 2023.

26 On peut souligner les démarches de Jean-Charles Du Fresnes D’Aubigny, petit‑neveu de Du Cange, pour entretenir la réputation de l’historien : Shawcross 2021a, p. 165‑167, et 2021b.

27 Maimbourg 1675‑1680.

28 Selon la démonstration de Dupront 1997, vol. II, p. 1039-1050.

29 Maimbourg 1675-1680, vol. IV, p. 97 de la 2e éd.

30 Bianco 2015, p. 115‑152.

31 Saulger 1698.

32 Slot 1976-1977.

33 Déjà souligné par Balard 2019, p. 14‑15.

34 Pouqueville 1827, vol. VI, p. 47.

35 Heeren 1808 ; De Choiseul-D’Aillecourt 1809.

36 Michaud 1812-1822 ; sur l’historien, son environnement politique et culturel : Bordeaux 1926 ; Dupront 1997, vol. II, p. 1078-1081 ; Balard 2019, p. 17‑18.

37 Michaud 1812-1822, vol. III, p. 53.

38 Michaud 1812-1822, vol. III, p. 222.

39 Michaud 1812-1822, vol. III, p. 245.

40 Michaud, Poujoulat 1833, vol. I, p. 137 ; le voyage accompli en Orient devait réparer les fautes de l’Histoire des croisades : Estelmann 2011.

41 Bory de Saint-Vincent 1823, p. 193‑195.

42 Blouet 1831-1838 ; sur cette entreprise : Saïtas 1996, p. 329‑588 ; Bourguet, Lepetit, Nordman, Sinarellis 1998 ; Saïtas 2011-2017.

43 Jullian 1897 ; Walch 1986 ; Crossley 1993 ; Mélonio 2001, p. 119‑138 ; la biographie de Buchon a été établie par Longnon 1911 ; sur la place et l’œuvre de Buchon, voir encore Grivaud 2024.

44 L’annonce de la création de la collection figure dans le Mercure du xixe siècle 4 (1824), p. 475 ; 47 volumes seront finalement publiés : Buchon, 1824-1828.

45 Lelong-Fevret de Fontette 1771, p. xviij‑xx ; Hardoüin 1849, p. 32‑38 ; Favre 1887, p. iv‑v, vii, xii‑xiv ; Shawcross 2021b, p. 200‑201.

46 Buchon 1825.

47 Buchon 1826 ; Zaïmova 2005.

48 Dupront 1997, vol. IV, p. 906‑910.

49 Dussaud 1938, p. 105.

50 Arsac 2019, p. 86‑87.

51 Trélat 2017, p. 19‑20.

52 Buchon 1840a.

53 Buchon 1840b, p. de garde.

54 Buchon 1843a.

55 Buchon 1843b ; Buchon 1846.

56 Buchon 1845 ; Buchon 1911 ; Peltre 1997, p. 164‑165.

57 Buchon 1843a, p. 525.

58 Buchon 1843a, p. 218 ; Buchon 1845, vol. 1, p. 3‑4, 239 ; Buchon 1846, p. 378.

59 Buchon 1843a, p. 240.

60 Zambélios 1852, p. 27‑28.

61 Antoine-Mahut, Whistler 2019 ; Buchon avait suivi les cours de Victor Cousin en 1819, et lui avait dédié, l’année suivante, sa traduction d’un traité du philosophe écossais Dugald Stewart : Longnon 1911, p. xix ; leur amitié est attestée par leur correspondance qui se poursuit jusqu’en 1844 : Barthélemy-Saint-Hilaire 1895, vol. II, p. 405‑408. La pensée de Victor Cousin était largement diffusée en Grèce comme l’a démontré Argyropoulos 2006.

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Pour citer cet article

Référence papier

Gilles Grivaud, « L’histoire de la Grèce franque/latine et l’École française d’Athènes (Première partie) »Bulletin de correspondance hellénique moderne et contemporain, 6 | -0001, 185-203.

Référence électronique

Gilles Grivaud, « L’histoire de la Grèce franque/latine et l’École française d’Athènes (Première partie) »Bulletin de correspondance hellénique moderne et contemporain [En ligne], 6 | 2022, mis en ligne le 15 avril 2022, consulté le 11 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/bchmc/1051 ; DOI : https://doi.org/10.4000/bchmc.1051

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Auteur

Gilles Grivaud

Université de Rouen-Normandie, GRHis

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