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Controverse

Les études byzantines en Turquie : entre questions traditionnelles et perspectives nouvelles

Byzantine Studies in Turkey: Between Traditional Questions and New Perspectives
Ivana Jevtic
p. 195-199

Résumés

Cet article propose un panorama de l’essor remarquable des études byzantines en Turquie au cours des trois dernières décennies, malgré un contexte politique parfois peu favorable. Il analyse les facteurs qui ont permis cette floraison : d’une part, les évolutions globales de la byzantinologie – interdisciplinarité croissante, renouvellement historiographique, outils numériques – et, d’autre part, l’institutionnalisation progressive de la discipline en Turquie grâce à la création de programmes universitaires, de centres de recherche et d’initiatives collaboratives. L’article retrace l’histoire complexe de la relation de la Turquie à son patrimoine byzantin, longtemps marqué par des biais idéologiques, avant de souligner les transformations majeures depuis les années 1990. Des institutions comme l’université Koç, avec ses instituts de recherche ANAMED et GABAM, l’université du Bosphore et son centre de recherche en études byzantines ou encore l’Institut de recherche d’Istanbul ont joué un rôle décisif dans la structuration d’une communauté scientifique dynamique, internationalisée et ouverte à l’interdisciplinarité. L’essor d’initiatives numériques, l’augmentation du nombre d’étudiants et la multiplication des projets de recherche ont contribué à la maturation de la discipline. L’article conclut en identifiant les principaux enjeux actuels : renforcer la coopération nationale, améliorer la diffusion des publications, développer des projets collaboratifs et favoriser une approche véritablement transnationale et décolonisée des études byzantines.

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Texte intégral

  • 1 Les études byzantines regroupent un ensemble de disciplines portant sur des périodes allant de l’An (...)

1La Turquie est le pays gardien d’une grande partie des vestiges et du patrimoine culturel de l’époque protobyzantine et byzantine. Cependant, les études byzantines n’y sont en véritable expansion que depuis les trois dernières décennies1. Le but de cet article est de faire le point et de réfléchir sur les raisons et les éléments conducteurs de cette floraison, malgré le climat politique actuel du pays. L’article montre que cet épanouissement résulte d’une conjonction de facteurs : d’une part, l’évolution générale de la recherche en byzantinologie et, d’autre part, le développement des institutions académiques en Turquie qui offrent le support nécessaire aux études byzantines et aux chercheurs. Je m’appuierai sur mon expérience à l’université Koç d’Istanbul, sur mes contacts avec d’autres institutions de la ville ainsi que sur les recherches historiographiques récentes pour mettre en lumière le monde dynamique de la byzantinologie turque d’aujourd’hui, mais aussi ses enjeux et ses défis.

Les courants dans les études byzantines du nouveau millénaire

2Le monde byzantin fascine. Le nombre de manuels sur Byzance et sur les différents aspects de sa société, publiés par les plus grandes maisons d’édition, montre que le public comme les spécialistes souhaitent mieux le connaître et le comprendre2. Les études byzantines tiennent bon face aux mutations profondes liées aux nouvelles technologies, à la place accordée aux sciences humaines par rapport aux sciences naturelles et aux défis posés par l’intelligence artificielle. Les courants actuels, les pratiques et les outils de la recherche en byzantinologie reflètent un dynamisme certain ainsi qu’un effort constant de dépasser les cadres d’analyse qui ont longtemps prévalu et de déconstruire leurs fondements idéologiques. Les premières décennies du xxie siècle sont marquées par des bilans historiographiques qui cherchent à évaluer de manière critique les études byzantines et à affirmer leur place dans le nouveau millénaire. Les séances plénières des deux derniers congrès internationaux d’études byzantines – à Belgrade en 2016 et à Venise en 2022 – montrent que l’historiographie constitue la thématique majeure des différentes disciplines qui composent le champ élargi des études byzantines3. Le questionnement sur les fondements de cette discipline se poursuit également en dehors des congrès, à travers une myriade d’articles4, ainsi que par des initiatives telles que Nouvelles approches critiques du réseau byzantin5.

  • 6 Anderson, Ivanova (éd.) 2023.
  • 7 Sur la liminalité et son rôle dans la remise en question des oppositions binaires (intérieur/extéri (...)

3La recherche d’alternatives aux périodisations et aux catégorisations traditionnelles est devenue essentielle pour la byzantinologie, en pleine redéfinition et désormais ouverte à des approches plus inclusives6. Les concepts et les méthodologies issus d’autres disciplines telles que la sociologie, l’anthropologie ou la théorie critique élargissent le champ des études byzantines et contribuent à leur renouvellement. La notion de liminalité en est un exemple parlant : empruntée à l’anthropologie, elle est de plus en plus mobilisée dans les recherches sur l’architecture, l’art, l’espace et les pratiques sociales byzantines, où elle s’avère particulièrement féconde en permettant d’interroger les espaces de transition et les pratiques spatiales situées entre plusieurs sphères sociales ou symboliques7.

  • 8 Haldon 2002 ; Veıkou 2022.
  • 9 Veikou 2022.

4Les byzantinistes du nouveau millénaire privilégient des approches holistiques visant une meilleure intégration de la documentation archéologique, architecturale, visuelle et artistique avec les sources écrites et le contexte historique. L’évolution la plus significative réside dans l’orientation de la byzantinologie vers l’interdisciplinarité, ce qui répond à la grande variété et complexité des expressions culturelles du monde byzantin, allant de l’environnement naturel à la société et aux arts8. La recherche interdisciplinaire reste toutefois difficile à mettre en œuvre, en raison des divergences méthodologiques entre les différentes disciplines qui composent le champ des études byzantines. Ces mêmes défis se manifestent dans l’enseignement universitaire, où les programmes offrant une formation véritablement pluridisciplinaire demeurent rares. Pourtant, cette approche est une nécessité : elle constitue la voie à suivre afin d’éviter que la byzantinologie ne se replie sur elle‑même9.

5Les infrastructures de recherche, tant au niveau global que dans le domaine des études byzantines, se sont considérablement développées et améliorées au cours des dernières décennies. Cela inclut la multiplication des centres de recherche et des laboratoires – indépendants ou rattachés à des universités et académies des sciences –, ainsi que l’enrichissement des bibliothèques, des archives et des fonds photographiques, désormais numérisés et accessibles en ligne. Les byzantinistes s’efforcent de plus en plus d’exploiter ces outils et projets numériques dans le cadre de l’enseignement et de la recherche. Il convient de souligner que l’étude de la documentation n’est plus une fin en soi, mais constitue un tremplin pour formuler de nouvelles questions sur la société, les communautés, leurs activités et leurs interactions.

  • 10 L’exposition en ligne qui explore les interactions entre Byzance et le monde nordique : https://nor (...)
  • 11 Un bon exemple est le projet international et interdisciplinaire Retracing Connections: Byzantine S (...)
  • 12 Kulhankova, Marcıanıak (éd.) 2023.

6Ces élargissements méthodologiques et cette orientation interdisciplinaire sous-tendent un intérêt croissant pour des thématiques jusqu’alors moins explorées. Parmi elles, l’étude des périodes de transition – de l’Antiquité tardive à Byzance, puis de Byzance à l’époque ottomane – occupe une place importante. Elle permet d’explorer des transformations historiques, culturelles, politiques et sociales mais aussi d’aborder les questions de continuité et de changement. Un autre axe de la recherche qui insuffle une nouvelle dynamique aux études byzantines est l’exploration des échanges et des interactions interculturels avec des sociétés ayant coexisté et évolué parallèlement : l’Occident médiéval, le monde islamique, voire des régions plus éloignées comme les pays nordiques10. Différents projets interdisciplinaires mettent en lumière les connexions et la circulation des idées, des personnes et des objets à travers le temps et l’espace11. La réception de Byzance à l’époque ottomane et à l’époque moderne constitue également un champ en pleine expansion, tout comme l’étude de la vie et de la production, tant textuelle que matérielle, des différentes communautés médiévales qui entretenaient des relations avec le monde byzantin12.

  • 13 Voir, entre autres, Izdebskı 2021.
  • 14 Zavagno, Bakırtzıs (éd.) 2024.
  • 15 Durak, Jevtıc (éd.) 2019 ; Steward, Parnell, Whately (éd.) 2022.

7L’environnement naturel s’impose comme un protagoniste majeur des études byzantines à travers le questionnement sur la manière dont les communautés construisaient et interagissaient avec les paysages13. Le développement de l’habitat, en particulier des centres urbains, constitue également un thème récurrent de l’historiographie byzantine actuelle14. La construction des identités – politiques, sociales, culturelles, etc. –, ainsi que la notion de l’altérité, tout comme les dimensions genrées de la société, occupent une place centrale dans la byzantinologie du nouveau millénaire15. Ces thématiques témoignent de sa richesse et de son dynamisme conceptuel aujourd’hui.

  • 16 Le groupe de recherche North of Byzantium explore, par exemple, la richesse de l’histoire, de l’art (...)
  • 17 Sur la longévité des traditions byzantines à l’époque ottomane et à l’époque moderne, ainsi que sur (...)
  • 18 https://www.icbs2026.org/.

8Le traitement numérique de la documentation, l’interdisciplinarité et le modèle collaboratif de la recherche permettent de conceptualiser Byzance dans des perspectives plus larges : au‑delà des frontières de son État ou des communautés grecques16, et en dehors des bornes chronologiques de sa durée historique (324-1453)17. Comme l’indique le thème « Byzantium Beyond Byzantium18 » du XXVe congrès international d’études byzantines (Vienne, août 2026), nous sommes désormais en mesure de mieux comprendre comment Byzance s’intégrait dans le monde médiéval méditerranéen – physiquement, culturellement et diachroniquement – et comment elle y contribuait.

9Les études byzantines ne se développent pas en vase clos, mais en dialogue et en collaboration avec d’autres disciplines. Elles ne sont plus confinées à un nombre restreint de pays comme la Grèce et le monde slave. Au contraire, les centres de byzantinologie se multiplient et se répandent de l’Australie à l’Amérique du Sud. La Turquie participe pleinement à cette évolution. C’est dans le cadre de ces transformations générales qu’il faut situer la floraison des études byzantines qui s’y manifeste aujourd’hui.

L’épanouissement récent des études byzantines en Turquie

  • 19 Brubaker 2024.
  • 20 Necıpoğlu 2024.

10La byzantinologie turque est en pleine maturation avec une communauté croissante, tous âges et niveaux de spécialisation confondus. Cela s’explique d’une part par les transformations des modalités de la recherche au niveau global depuis le tournant du siècle19. Le modèle actuel – international, interdisciplinaire et collaboratif – confère à la Turquie un rôle important dans ce contexte scientifique. Il faut souligner d’autre part les efforts déployés par les chercheurs et les fondations turques pour institutionnaliser le domaine et en favoriser le développement. Cela comprend plusieurs éléments mis en place depuis les années 1990 : a) un enseignement plus étoffé de l’histoire byzantine dans les universités d’État et privées aux niveaux licence, master et doctorat ; b) la création, en 2001, du Comité national turc d’études byzantines sous l’égide de l’Association internationale d’études byzantines ; c) l’établissement de centres de recherche20. Ces initiatives ont servi de leviers pour développer des programmes académiques et faciliter la recherche et les collaborations aux échelles locale et internationale. Elles ont eu un effet transformateur qui a enfin donné à la Turquie une visibilité internationale dans le domaine des études byzantines.

  • 21 Eldem 2022 ; Kılıç Yıldız 2022.

11Revenons un peu en arrière. Les études byzantines se sont constituées progressivement dès la fin du xixe siècle pour être pleinement accréditées vers la fin de la Première Guerre mondiale21. La disparition de l’Empire ottoman, la création des États nationaux et la fondation de la République turque en 1923 sont des éléments clés d’une nouvelle géopolitique dans laquelle un important patrimoine byzantin s’est retrouvé sur le territoire de la Turquie.

  • 22 Redford, Ergın 2010 (éd.) ; Durak 2023.
  • 23 Rıccı 2024.
  • 24 Pıtarakıs 2021.
  • 25 Delouıs, Pıtarakıs (éd.) 2022.

12La Turquie, et en particulier Istanbul – le site de la capitale historique de l’Empire byzantin pendant onze siècles –, a toujours été d’une importance fondamentale pour les études byzantines, à la fois comme objet et comme centre de recherche. Or, il n’en allait pas de même pour les populations et les institutions locales. Byzance et ses vestiges, associés à l’image d’une civilisation chrétienne et hellénophone appartenant au passé et conquise, étaient considérés comme distincts de la culture dominante en Turquie, majoritairement musulmane et turcophone, et donc traités différemment22. Ces conditions historiques ont façonné le caractère des études byzantines émergentes comme discipline, développées principalement par des instituts et missions étrangers, ainsi que par des chercheurs – majoritairement européens et américains – venus fouiller des sites archéologiques, collecter des objets, étudier, restaurer et publier les monuments byzantins de Turquie23. Leur contribution à la découverte et à l’exploration scientifique de Byzance est incontestable, comme l’ont montré l’exposition du musée de Pera à Istanbul From Istanbul to Byzantium Paths to Rediscovery: 1800–195524 et la publication des actes du symposium Discovering Byzantium in Istanbul Scholars, Institutions, and Challenges, 1800–1955, qui a précédé cette exposition25.

  • 26 Kızıltan, Saner 2022 ; Akyürek 2022 ; Altan, Ercan 2022 ; Serın 2024.

13Mais, que faisaient les institutions, les universitaires et les intellectuels turcs pendant ce temps‑là ? N’étaient‑ils pas eux aussi intéressés à documenter, examiner et préserver le riche patrimoine culturel byzantin de leur pays ? Leur relation à ce patrimoine dessine une trajectoire complexe au croisement de l’exploration scientifique, des réalités bureaucratiques et des courants politiques et culturels26. Cette trajectoire a connu différentes étapes : des décennies marquées par une relative tolérance, entrecoupées de périodes durant lesquelles l’héritage byzantin s’est trouvé au cœur des efforts pour articuler des discours politiques nationalistes et forger une nouvelle conscience historique. C’était notamment le cas en 2020, lorsque les autorités turques ont décidé de retransformer en mosquées deux des principaux structures byzantines et musées d’Istanbul – Sainte-Sophie (Hagia Sophia) et Chora –, renversant ainsi près d’un siècle de politique culturelle plus inclusive menée par la République turque.

  • 27 Voir, entre autres, Akyürek 2010 ; Ergın 2010 ; Keser Kayaalp 2010 ; Kılıç 2011 ; Eyıce 2012 ; Dura (...)
  • 28 Ce projet bibliographique recense les contributions des spécialistes des études byzantines en Turqu (...)
  • 29 Akyürek, Özkılıç 2024 (éd.).
  • 30 Durak, Özkılıç 2023 (éd.).

14Toutefois, l’image d’un désintérêt et d’une négligence totale mérite d’être nuancée et contextualisée. C’est ce qui ressort des efforts historiographiques majeurs menés au cours des cinq dernières années, à l’occasion du centenaire de la fondation de la République turque (1923-2023). Répondant aux courants historiographiques généraux et aux besoins de systématisation qui marquent les études byzantines du nouveau millénaire, la byzantinologie turque a récemment produit plusieurs travaux de synthèse. Ces bilans sont d’une grande valeur pour la discipline, car ils offrent une mise au point critique sur un siècle d’études byzantines en Turquie. On y analyse le processus de leur développement historique, les aspects longtemps négligés, ainsi que les acquis actuels dans un contexte international. Aux côtés de plusieurs études individuelles27, une place d’honneur revient à ces initiatives récentes. D’une part, la publication de Byzantine Studies in Turkey: A Bibliography, préparée pour le XXIIIe congrès international d’études byzantines qui devait se tenir à Istanbul en 202128. D’autre part, la parution de A Century of Byzantine Studies In Turkey: Papers from the 6th International Sevgi Gönül Byzantine Studies Symposium29, ainsi que le catalogue de son exposition The Odyssey of Byzantine Studies in Turkey30. Ces publications mettent en lumière les différentes étapes et contextualisent des démarches qui, tout au long du xxe siècle, ont posé les bases de la byzantinologie en Turquie, en dépit des préjugés culturels et des barrières idéologiques.

  • 31 Dönbekcı 2024 ; Kılıç 2024.
  • 32 Il faut mentionner, entre autres, la création en 2003 de l’Agence nationale turque qui gère différe (...)

15S’il est vrai qu’un certain intérêt existait toujours et que des universitaires turcs spécialisés dans les études byzantines étaient actifs dès les années 1950, et plus particulièrement à partir des années 1970, dans les grandes universités d’État d’Istanbul (université d’Istanbul et université technique d’Istanbul) ou d’Ankara (Hacettepe et université technique du Moyen-Orient31), quels éléments ont mené à l’expansion de la byzantinologie au tournant du xxe et au début du xxie siècle ? Les forces conductrices de ce changement ont été l’institutionnalisation accélérée des études byzantines dans les universités turques, ainsi que le développement de programmes académiques32 et de centres de recherche.

  • 33 La tradition des études byzantines à l’université du Bosphore (anciennement Robert College) remonte (...)
  • 34 Kıtapçı-Bayrı 2019 ; Durak 2024.
  • 35 Necıpoğlu (éd.) 2001.
  • 36 Akyürek 2011. TAY est aussi le premier inventaire de ce type, accessible en ligne. Voir Tiryaki 202 (...)

16L’enseignement de l’histoire byzantine à l’université du Bosphore d’Istanbul a pris une nouvelle direction quand Nevra Necipoğlu a rejoint le département d’histoire en 199033. Le signe de ce renouveau a été l’organisation par ses soins, en 1999, du symposium Byzantine Istanbul: Monuments, topography and everyday life – le premier évènement scientifique international consacré à Byzance en Turquie depuis le Xe congrès international d’études byzantines, tenu à Istanbul en 195534. Ce symposium de l’université du Bosphore, ainsi que sa publication, ont permis de rassembler des spécialistes turcs et des experts étrangers, renforçant ainsi la visibilité internationale de la recherche universitaire menée en Turquie35. Les années 1990 correspondaient également, au niveau global, à l’aube de l’ère des bases de données. Il n’est donc pas surprenant que, dans le même temps, les chercheurs turcs aient compris l’importance des répertoires et des inventaires archéologiques dans la sauvegarde du patrimoine et la sensibilisation du public. Ceci a conduit à la création du projet Les sites archéologiques de Turquie (TAY), lancé en 1993 par une équipe interdisciplinaire afin de répertorier tous les sites archéologiques documentés en Turquie à partir de prospections et de fouilles menées depuis la fin du xixe siècle. Le projet TAY visait à couvrir l’ensemble des périodes historiques et les vestiges de l’époque byzantine y occupaient une place significative36.

  • 37 L’AIEB a comme activité principale l’organisation des congrès internationaux qui ont lieu tous les (...)
  • 38 Sevgi Gönül (Koç), philanthrope passionnée par l’histoire et les antiquités, a déployé tout au long (...)
  • 39 Voir la liste des publications sur https://sgsymposium.ku.edu.tr/en/publications. Les expositions e (...)

17Une autre étape importante dans le processus d’institutionnalisation a été la création, en 2001, du Comité national pour les études byzantines en Turquie et son admission au sein de l’Association internationale d’études byzantines (AIEB) qui œuvre à la promotion de la byzantinologie au niveau international depuis sa fondation en 194837. Parallèlement, la valeur des rencontres scientifiques et des expositions a été reconnue comme un autre élément clé pour favoriser la recherche sur la période byzantine et former une opinion publique favorable à son sujet. Cet objectif s’est concrétisé avec la mise en place des Symposia internationaux des études byzantines en l’honneur de Sevgi Gönül, conçus comme des rencontres régulières organisées tous les trois ans à Istanbul38. Avec six éditions s’échelonnant de 2007 à 2023, et la publication systématique de leurs actes, les symposia Sevgi Gönül se sont imposés comme des événements majeurs pour le domaine, en Turquie comme à l’international39.

18Une particularité propre à la Turquie est le rôle joué, dans la culture et l’éducation, par des fondations privées établies par de puissants hommes d’affaires. C’est le cas de la fondation Vehbi Koç, l’une des premières fondations caritatives de la République turque, créée par Vehbi Koç lui‑même. Depuis 1969, l’établissement mène de nombreuses actions dans les domaines de l’éducation, de la santé et de la culture et contribue de manière décisive au développement et à l’institutionnalisation de la byzantinologie. La place d’honneur va à l’établissement de l’université Koç à Istanbul en 1993, et à la création du département d’archéologie et d’histoire de l’art (ARHA) en 2005 dont les programmes de licence, de master et de doctorat accordent une large place à l’enseignement de la civilisation et du patrimoine byzantins40. Les membres du département mènent également des projets en archéologie byzantine, à l’instar du projet Küçükyalı ArkeoPark à Istanbul, dirigé par Alessandra Ricci41. Un autre objectif à long terme de la fondation et de l’université Koç était de créer des centres de recherche impliqués dans la culture et l’archéologie, en les liant étroitement au département ARHA. Le premier centre de recherche de ce type a été le centre de recherche sur les civilisations anatoliennes de l’université Koç (Anamed, anciennement RCAC), établi à Istanbul en 200542. D’autres ont suivi : le centre de recherche Vehbi Koç d’Ankara (VEKAM), fondé en 1994, mais officiellement affilié à l’université Koç et à l’ARHA en 201443 ; le centre d’études de l’Antiquité tardive et byzantines de la fondation Stavros Niarchos et de l’université de Koç (GABAM) a été créé en 2015 et affilié à l’ARHA ; le centre de recherches sur les civilisations méditerranéennes Suna & İnan Kiraç à Antalya (AKMED), créé en 1996 et affilié à l’ARHA en 201644. Enfin, le plus récent, le centre de recherche Mustafa V. Koç en archéologie maritime (KUDAR), fondé en 2017 et également rattaché à l’ARHA.45.

  • 46 La synergie entre une fondation privée et une université n’est pas unique à Koç. Des initiatives si (...)

19Cette synergie entre l’université Koç (privée, avec l’enseignement en anglais et fondée sur la philosophie des arts libéraux) et ses centres de recherche confère un ton particulier au monde universitaire turc46. Parmi tous ces centres, ANAMED – conçu sur le modèle de l’institut Dumbarton Oaks de Washington D. C. – s’impose depuis vingt ans comme une véritable plaque tournante. Première institution turque de ce type, ANAMED a progressivement pris sous son aile une panoplie d’activités qui relevaient jusqu’alors principalement d’instituts de recherche étrangers. Des générations de boursiers, de toutes nationalités et à divers stades de leur carrière, ont pu séjourner et conduire leurs recherches à ANAMED. Grâce à sa bibliothèque, à l’organisation d’expositions, de conférences et de colloques interdisciplinaires, à ses publications et à son journal académique Valonia: A Journal of Anatolian Pasts, ANAMED constitue un lieu d’échange intellectuel de premier plan, réunissant universitaires turcs et chercheurs internationaux. Depuis les années 2010, ANAMED propose également des programmes éducatifs. Des écoles d’été telles que Istanbul through the Ages, Ottoman Language Summer School ou Cappadocia in Context ont enrichi la formation de nombreux doctorants en leur permettant de mieux connaître Istanbul et la Turquie. La contribution d’ANAMED à la byzantinologie est considérable. L’un de ses apports les plus significatifs est d’avoir encouragé une approche holistique de Byzance, conçue comme un élément à part entière de la mosaïque des civilisations anatoliennes – un élément à étudier non pas de manière isolée, mais dans ses interactions avec les cultures contemporaines, antérieures et postérieures.

20Suivant une logique similaire, le musée de Pera et l’Institut de recherche d’Istanbul (IAE) s’imposent depuis 2005 comme deux institutions majeures dans l’éventail de projets culturels et artistiques mis en place par la fondation Suna et İnan Kıraç47. L’IAE soutient des recherches innovantes et pluridisciplinaires sur les périodes byzantine, ottomane et républicaine de la ville d’Istanbul en organisant des conférences et des expositions et en partageant les résultats à travers ses publications, ainsi que son journal académique Yillik: Annual of Istanbul Studies, lancé en 2019. Sa bibliothèque comporte une excellente section byzantine, ainsi qu’un centre d’information et de documentation. Compte tenu de la place centrale qu’occupe la recherche sur Constantinople dans les études byzantines, il n’est pas surprenant que l’IAE contribue activement au développement de la byzantinologie en Turquie et à l’étranger.

  • 48 Asal 2024 ; Jones 2024.

21L’institutionnalisation des études byzantines s’est accélérée vers la fin des années 2000 et dans la première moitié des années 2010, portée par une politique plus ouverte envers le patrimoine byzantin. Les grands travaux d’infrastructure à Üsküdar, Sirkeci et Yenikapı, dans le cadre des projets Marmaray et d’extension du métro, sont à l’origine des plus impressionnantes fouilles de sauvetage réalisées à Istanbul. Menées sous la direction des Musées archéologiques d’Istanbul (2004-2013), ces fouilles ont révélé la plus grande construction portuaire de Constantinople – le port de Théodose –, ainsi qu’une série de trouvailles spectaculaires, dont 37 épaves datant du ve au xie siècle. Ces découvertes ont considérablement enrichi nos connaissances sur la ville byzantine, le commerce, les navires et les techniques de construction navale48. Les résultats des fouilles de Yenikapı ont non seulement permis de réévaluer plusieurs aspects de la vie et de l’économie byzantines, mais ont suscité un vif intérêt au‑delà du milieu académique en éveillant la curiosité de milliers d’Istanbuliotes pour le passé de leur ville.

  • 49 Ölçer (éd.) 2010.
  • 50 Levy (éd.) 2009.
  • 51 Pıtarakıs 2024.

22Cet élan s’est vu renforcé par la désignation d’Istanbul, en 2006, comme l’une des trois capitales européennes de la culture pour l’année 2010. Plusieurs restaurations de monuments byzantins faisaient partie des projets culturels mis en œuvre pour célébrer ce titre honorifique. Tout au long de 2010, les visiteurs ont pu admirer l’extérieur et l’intérieur de Sainte-Sophie sans échafaudages, qui, pendant de longues années de restauration, en avaient caché la beauté. L’exposition From Byzantium to Istanbul: 8000 Years of a Capital, organisée par le musée Sakip Sabancı49 et précédée par sa version française De Byzance à Istanbul : un port pour deux continents au Grand Palais à Paris50, étaient des événements majeurs de 2010 qui mettaient en valeur la longue histoire de la ville d’Istanbul et ses transformations culturelles et politiques en tant que capitale de deux empires. L’ensemble de ces initiatives a également eu un effet positif sur la perception générale du patrimoine byzantin et a contribué à la croissance du tourisme dans la ville51.

23Tout au long des années 2010, les institutions universitaires en Turquie ont organisé et accueilli de nombreux événements académiques, variés et interdisciplinaires. Des byzantinistes à Istanbul et à Ankara, ainsi que des byzantinistes turcs à l’étranger, ont donné de nombreuses conférences, en anglais comme en turc. La multiplicité de ces activités et le besoin de les recenser ont mené à la création du bulletin Istanbul Byzantine Circular, en 2005. Diffusé par courriel, ce bulletin représentait la voix de la communauté des byzantinistes en Turquie en partageant des nouvelles sur les rencontres scientifiques, les institutions, les chercheurs, les publications et les projets de recherche. Édité par Philipp Niewöehner et Nevra Necipoğlu de 2005 à 2010, puis par Nevra Necipoğlu et moi‑même de 2010 à 2022, le bulletin a connu 63 numéros et constitue un témoignage remarquable de la vivacité et productivité de cette période. Istanbul Byzantine Circular s’est arrêté en 2023, rendu obsolète par l’émergence du bulletin d’information de l’AIEB Byzantine News, et surtout par la place qu’occupent aujourd’hui les réseaux sociaux dans l’échange des informations. Mais il pourrait renaître sous une nouvelle forme.

  • 52 Necıpoğlu 2024.

24Ces différentes initiatives, combinées à la vie académique des universités et des centres de recherche, ont préparé le terrain pour l’un des grands acquis de la byzantinologie turque du nouveau millénaire : la création, en 2015, de deux centres de recherche consacrés aux études byzantines, respectivement à l’université Koç et à l’université du Bosphore52. Il faut comprendre cet acquis dans le contexte de l’histoire de la discipline. Dès la fin du xixe siècle, la fondation d’instituts byzantins a joué un rôle déterminant dans l’accréditation des études byzantines comme champ de recherche à part entière, en Europe et en Amérique du Nord. Ce processus de légitimation a été plus lent en Turquie, et les deux centres créés à Istanbul figurent parmi les plus récents instituts de ce type. Toutefois, leur présence, ainsi que le soutien qu’ils apportent à travers l’attribution de bourses, la conduite de projets et la mise en place de divers programmes académiques, constituent une force de cohésion majeure et donnent une identité affirmée à la byzantinologie en Turquie.

25Il est intéressant de noter que les deux instituts ont été lancés presque en synchronie en 2015, et que leurs trajectoires, bien que différentes, reflètent certaines spécificités du milieu académique et du contexte turc de cette époque. Celui de l’université Koç (GABAM) voit le jour au sein d’une faculté privée, grâce au soutien de la fondation Stavros Niarchos durant ses cinq premières années. Depuis 2023, il est financé par la fondation Vehbi Koç et porte désormais le nom de centre Sevgi Gönül d’études byzantines de l’université Koç. Le GABAM se consacre à l’archéologie, à l’étude de la culture matérielle, de l’art et du patrimoine byzantins, en collaboration avec les autres centres de recherche de l’université Koç affiliés au département d’archéologie et d’histoire de l’art (ARHA). Ses particularités résident d’une part dans le développement de projets numériques interdisciplinaires, comme celui consacré aux murailles d’Istanbul53, d’autre part dans la publication d’ouvrages en anglais et en turc sur des monuments byzantins importants – principalement situés à Istanbul – qui n’avaient pas encore fait l’objet d’études approfondies en raison d’un manque de documentation systématique ou de la complexité de leur histoire de conservation54. Le GABAM est également à l’origine d’une remarquable initiative d’histoire orale intitulée Être byzantiniste en Turquie : le passé, le présent et l’avenir des études byzantines en Turquie, qui fait pendant au projet d’histoire orale de l’institut Dumbarton Oaks à Washington55. Composée de 35 entretiens disponibles en ligne, cette collection précieuse de témoignages offre un panorama du développement de la discipline dès la seconde moitié du xxe siècle56. Parmi ces entretiens, il faut souligner celui mené avec Semavi Eyice – pionnier des études byzantines en Turquie et fondateur du département d’art byzantin à l’université d’Istanbul – réalisé peu avant son décès en mai 2018.

26Fondé au sein de l’une des plus importantes universités d’État de Turquie, le Centre de recherche sur l’histoire byzantine de l’université du Bosphore (BSRC) fonctionne selon une dynamique différente et privilégie d’autres axes de recherche. Affilié au département d’histoire et financé par la fondation Andrew W. Mellon, cet institut soutient l’exploration de la civilisation byzantine allant de l’histoire, la littérature et la philosophie à l’archéologie et à l’histoire de l’art dans le contexte de la Méditerranée orientale, en mettant l’accent sur les contacts interculturels et les approches comparatives57. Dès ses débuts, le BSRC s’est imposé comme un lieu de rassemblement pour les byzantinistes de Turquie. Cela s’est manifesté par l’organisation, en 2016, du symposium Études byzantines en Turquie : nouvelles recherches, différentes tendances, qui a réuni pour la première fois une cinquantaine de spécialistes afin de partager leurs travaux et de faire le point sur la discipline58. En 2024, un an après le centenaire de la République, le centre est parvenu à réunir à nouveau les chercheurs autour du symposium Repenser les études byzantines en Turquie : concepts, termes et méthodes, consacré aux enjeux historiographiques et méthodologiques propres à la byzantinologie turque59. Le BSRC joue également un rôle actif dans la formation des futurs chercheurs grâce à ses programmes éducatifs et ses formations spécialisées, notamment l’École d’été de grec byzantin, organisée déjà à sept reprises60.

27Les deux centres d’études byzantines, différents mais complémentaires, témoignent de la vitalité et de la richesse de la byzantinologie turque. Leurs activités ont sans doute contribué à la sélection d’Istanbul, en 2016, comme ville hôte du XXIVe congrès international d’études byzantines, initialement prévu pour 2021. L’évènement a suscité un grand enthousiasme au sein du milieu académique en Turquie, mobilisant aussi bien les institutions que l’ensemble de la communauté scientifique pour sa préparation et son organisation. Ce dynamisme s’est encore renforcé avec le développement des nouvelles technologies et des moyens de communication, désormais utilisés avec une grande efficacité pour la diffusion du savoir dans la discipline. Il convient de souligner trois initiatives, parmi d’autres, qui ont vu le jour dès la fin des années 2010.

28L’Héritage byzantin, fondé et dirigé par David Hendrix, est une plateforme de ressources numériques en ligne, gratuite et en libre accès, dédiée aux monuments architecturaux et artistiques byzantins d’Istanbul et de Turquie.61 Au fil des années, la plateforme s’est élargie pour inclure également des monuments situés dans d’autres pays du monde byzantin, tels que la Grèce ou la Serbie. Sa mission est de permettre au grand public comme aux spécialistes d’en apprendre davantage sur l’héritage byzantin, tout en encourageant sa valorisation et sa préservation. En conjonction avec les réseaux sociaux (X et Instagram), le contenu du site est consulté par des milliers de personnes à travers le monde, et les photographies de David Hendrix sont devenues une ressource précieuse pour la recherche et l’enseignement. L’Héritage byzantin ne cesse de se développer : son contenu inclura prochainement des conférences, de courts documentaires et des podcasts, afin d’offrir une multiplicité de voix et de perspectives sur Byzance.

29Bizantolog est, en revanche, une plateforme qui sert de moyen de communication entre les étudiants et les universitaires turcs travaillant dans le domaine byzantin62. Disponible en ligne et maintenu en turc, Bizantolog s’est imposé comme un précieux outil d’échange d’information et de recherche, renforçant la connectivité, la communication, l’intégration et la coopération entre ses membres, tout en offrant une visibilité accrue à la byzantinologie dans les cercles académiques.

30Les études byzantines en Turquie ne se limitent pas aux institutions d’Istanbul. Bien au contraire, la centralité de cette ville éclipse parfois l’importance d’autres pôles, Ankara en premier lieu. Le réseau Byzance à Ankara a justement permis de renverser cette perspective et de mettre en lumière tout le dynamisme des spécialistes et étudiants actifs dans les deux principales universités de la capitale turque : Hacettepe et Bilkent. Lancée en 2019, cette initiative est le fruit d’une collaboration entre Sercan Yandım Aydın (rejoint plus tard par Elif Keser-Kayaalp) de Hacettepe et Luca Zavagno (rejoint par la suite par Nathan Leidholm et Scott Kennedy) de Bilkent. Ensemble, ils ont uni leurs efforts pour organiser régulièrement des cycles de conférences et de séminaires63. L’initiative se distingue par une sélection pertinente d’intervenants (venus de Turquie, d’Europe et des États‑Unis) et par le choix de thématiques ancrées dans les débats les plus actuels de la recherche. À la suite de la pandémie de COVID‑19, Byzance à Ankara est passé en format visioconférence. Ceci, en combinaison avec son blog et la transmission via YouTube, a facilité une plus grande diffusion et permis d’atteindre un public plus large et international.

31La pandémie de COVID‑19, ainsi que le changement de statut de Sainte-Sophie et de Chora en juillet 2020, ont conduit au report du XXIVe congrès international byzantin à 2022. À la suite de la décision du Comité national turc d’études byzantines, soutenue par l’AIEB, le congrès s’est vu transféré à Venise. Quelles ont été les répercussions de cette décision sur la byzantinologie turque ? Il s’agissait certes d’un revers, mais, malgré cela, le congrès a enregistré un niveau de participation sans précédent de la part des chercheurs et des étudiants turcs. En 2025, alors que les deux centres d’études byzantines célèbrent leur dixième anniversaire et que l’Anamed fête ses vingt ans, la discipline poursuit son épanouissement. Riche en ressources, soutenue par des institutions et des programmes académiques solides et portée par une communauté de spécialistes particulièrement active, la byzantinologie en Turquie a atteint sa maturité, et son développement ne peut que se renforcer dans les années à venir.

  • 64 Kıtapçı-Bayrı 2024.

32L’accès direct au matériel constitue un atout majeur pour la recherche en Turquie. Le nombre croissant d’étudiants se consacrant aux études byzantines représente un autre point fort, d’autant plus que, dans les grandes universités, ils bénéficient d’une formation à la pensée critique et comparative64. Les thèses de master et de doctorat ainsi que la production scientifique répondent désormais à des normes internationales. L’internationalisation de la recherche et de l’enseignement supérieur, notamment à travers Erasmus+ et d’autres programmes, favorise la mobilité académique entre les universités turques et étrangères. De plus en plus de chercheurs participent à des projets collaboratifs variés. Les instituts de recherche étrangers à Istanbul et à Ankara demeurent des plateformes actives pour la formation des étudiants et la coopération internationale. Le passage du temps entraîne aussi l’inévitable renouvellement des générations. Les fouilles archéologiques, qui s’inscrivent dans une longue tradition, se réorientent avec l’arrivée de nouveaux directeurs, tandis que les départements universitaires entrent dans de nouvelles phases de développement. Ces dynamiques ouvrent des perspectives nouvelles et permettent à la discipline d’aller plus loin.

La byzantinologie turque : les enjeux et l’avenir

33Que peut‑on retenir des accomplissements des trois dernières décennies et que reste‑t‑il à accomplir ? Parmi les pays dépositaires de l’héritage byzantin, les chercheurs turcs ont eu le courage d’affronter les réalités politiques et culturelles qui ont influencé – et influencent encore – le développement de la discipline. Sans cette prise de conscience critique, il est impossible de repartir sur de nouvelles bases. La byzantinologie en Turquie du nouveau millénaire repose désormais sur des institutions académiques. Elle s’est largement ouverte à l’interdisciplinarité et à la coopération internationale. Les universités et centres de recherche en Turquie sont aujourd’hui des partenaires reconnus dans des réseaux de collaboration à l’échelle mondiale, comme en témoignent de nombreux programmes communs. Ces dynamiques contribuent à la consolidation d’une communauté scientifique plus forte, plus visible et plus active, capable d’accomplir bien davantage qu’auparavant.

  • 65 Parmi les domaines d’études particuliers, il faut souligner l’apport de l’archéologie maritime en T (...)

34La byzantinologie turque contribue activement à une meilleure compréhension de Constantinople et de l’Anatolie byzantine, tout en offrant de nouvelles orientations à la recherche sur la civilisation byzantine aux échelles locale (la Turquie), régionale (les Balkans, le Proche-Orient) et internationale65. Au‑delà des impératifs de préservation patrimoniale, les études byzantines en Turquie s’inscrivent souvent dans une approche diachronique qui permet d’éclairer la réception de Byzance, surtout à l’époque ottomane et contemporaine. Les travaux conjoints de byzantinistes, d’ottomanistes et de modernistes sur l’engagement ottoman avec le passé et le patrimoine byzantins ouvrent la voie à une meilleure intégration de Byzance dans l’histoire de la Turquie. Enfin, le signe parlant de la maturité désormais atteinte par la discipline réside dans les structures organisationnelles mises en place à l’occasion du XXIVe congrès international des études byzantines à Istanbul : elles existent toujours et peuvent être réactivées à tout moment.

  • 66 Un bon exemple est donné dans les publications de GABAM, disponibles en turc et en anglais, comme B(...)

35Il reste néanmoins essentiel de renforcer les liens et la communication entre les différents universitaires et institutions à travers la Turquie, notamment entre ceux des deux plus grandes villes et pôles de pouvoir : Istanbul et Ankara. Bien que les instituts de recherche étrangers implantés dans ces villes collaborent régulièrement avec les universités et centres locaux, ces partenariats pourraient être davantage valorisés et structurés. Par ailleurs, si les instituts, universités et musées publient diverses revues et périodiques, un enjeu majeur demeure leur meilleure indexation ainsi que leur visibilité et accessibilité accrues pour les chercheurs en dehors de la Turquie. Un effort soutenu est également nécessaire pour assurer la publication des résultats de nombreuses fouilles archéologiques et des projets de restauration de monuments byzantins66. Le développement des études byzantines auprès du public et du milieu académique passe aussi par un renforcement des outils pédagogiques : il est indispensable de proposer davantage de traductions en turc de sources primaires, de littérature secondaire et de textes historiographiques fondamentaux. Si les ressources numériques disponibles – principalement en turc mais aussi en anglais – sont déjà nombreuses, l’enjeu n’est plus tant d’en accroître la quantité que de mieux mobiliser et exploiter celles qui existent. Enfin, comme partout ailleurs, les études byzantines en Turquie ne sauraient prospérer sans un élargissement des opportunités de financement et de développement professionnel pour les chercheurs, en particulier les plus jeunes.

36La création d’une association turque pour les études byzantines, qui fédérerait institutions, chercheurs et étudiants, apparaît aujourd’hui comme une nécessité. Une telle structure permettrait non seulement de renforcer la communication et la synergie entre les différents acteurs de la discipline, mais d’établir une base plus solide pour la recherche à travers des initiatives partagées, des réseaux structurés et une meilleure coordination des projets. Elle constituerait également un levier pour accroître la visibilité des études byzantines au‑delà des cercles académiques et sensibiliser un public plus large à cet héritage. Changer la place de Byzance dans la conscience collective est en effet aussi crucial que de réinterroger les paradigmes historiographiques établis. Contrairement à l’Europe ou à l’Amérique du Nord, les grands projets de recherche thématiques, collaboratifs et interdisciplinaires – construits autour de problématiques transversales mobilisant plusieurs équipes – demeurent assez rares en Turquie. Il s’agit là d’une voie encore largement inexploitée, mais porteuse d’un fort potentiel pour le développement futur de la discipline.

37Le principal défi pour la byzantinologie en Turquie, comme dans d’autres pays dépositaires du patrimoine byzantin tels que la Grèce, la Serbie ou la Bulgarie, est de contribuer à la construction d’un espace de recherche et d’éducation véritablement transnational, affranchi des logiques nationalistes. Cela implique de promouvoir une culture scientifique ouverte, critique et interdisciplinaire, seule capable de faire avancer les études byzantines dans une perspective globale et inclusive. Compte tenu de la production scientifique en Turquie (les thèses doctorales, les publications, l’ampleur des fouilles et des restaurations, et d’autres projets), les byzantinistes doivent reconnaître que le turc est désormais l’une des langues des études byzantines. L’effort pour décoloniser ces dernières et les ouvrir vers de nouveaux paradigmes est un des enjeux de survie de la discipline. En ce sens, les byzantinistes turcs, tout comme les ottomanistes grecs, incarnent à la fois le présent et l’avenir de ces disciplines en mutation.

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Notes

1 Les études byzantines regroupent un ensemble de disciplines portant sur des périodes allant de l’Antiquité tardive ou l’époque protobyzantine jusqu’au début de l’époque moderne dans le monde méditerranéen oriental au sens large.

2 Voir, entre autres, Jeffreys, Haldon, Cormack (éd.) 2008 ; James et al. (éd.) 2010 ; Stephenson (éd.) 2010 ; Johnson (éd.) 2012 ; Tsamakda (éd.) 2017 ; Schwarts (éd.) 2021 ; Humphreys (éd.) 2021. Des ouvrages collectifs comparables sont également produits par des byzantinistes français, à l’instar de Cheynet (éd.) 2006 ; Morrısson (éd.) 2011 et Morrısson (éd.) 2012.

3 Marjanovıc-Dusanıc (éd.) 2016 ; Fıorı, Trızıo (éd.) 2022.

4 Voir à titre d’exemple Kınloch, Macfarlane (éd.) 2019 ; Vukasınovıc 2020.

5 https://www.torch.ox.ac.uk/new-critical-approaches-to-the-byzantine-world-network.

6 Anderson, Ivanova (éd.) 2023.

7 Sur la liminalité et son rôle dans la remise en question des oppositions binaires (intérieur/extérieur, centre/périphérie, terrestre/céleste, soi/autre) qui structurent traditionnellement la pensée spatiale : Kıtapcı Bayrı, Veıkou (éd.) 2026.

8 Haldon 2002 ; Veıkou 2022.

9 Veikou 2022.

10 L’exposition en ligne qui explore les interactions entre Byzance et le monde nordique : https://nordictalesbyzantinepaths.ku.edu.tr/en.

11 Un bon exemple est le projet international et interdisciplinaire Retracing Connections: Byzantine Storyworlds in Greek, Arabic, Georgian, and Old Slavonic (c. 950–c. 1100). Voir https://retracingconnections.org/.

12 Kulhankova, Marcıanıak (éd.) 2023.

13 Voir, entre autres, Izdebskı 2021.

14 Zavagno, Bakırtzıs (éd.) 2024.

15 Durak, Jevtıc (éd.) 2019 ; Steward, Parnell, Whately (éd.) 2022.

16 Le groupe de recherche North of Byzantium explore, par exemple, la richesse de l’histoire, de l’art et de la culture des marges septentrionales de l’Empire byzantin en Europe de l’Est, entre le xiiie et le xviie siècles : https://www.northofbyzantium.org/.

17 Sur la longévité des traditions byzantines à l’époque ottomane et à l’époque moderne, ainsi que sur la question de « Byzance après Byzance » : Boeck (éd.) 2021.

18 https://www.icbs2026.org/.

19 Brubaker 2024.

20 Necıpoğlu 2024.

21 Eldem 2022 ; Kılıç Yıldız 2022.

22 Redford, Ergın 2010 (éd.) ; Durak 2023.

23 Rıccı 2024.

24 Pıtarakıs 2021.

25 Delouıs, Pıtarakıs (éd.) 2022.

26 Kızıltan, Saner 2022 ; Akyürek 2022 ; Altan, Ercan 2022 ; Serın 2024.

27 Voir, entre autres, Akyürek 2010 ; Ergın 2010 ; Keser Kayaalp 2010 ; Kılıç 2011 ; Eyıce 2012 ; Durak 2014 ; Kıtapçı-Bayrı 2019.

28 Ce projet bibliographique recense les contributions des spécialistes des études byzantines en Turquie. Kılıç, Kıtapçı-Bayrı 2021 (éd.). Il est régulièrement mis à jour et sera bientôt accessible en ligne.

29 Akyürek, Özkılıç 2024 (éd.).

30 Durak, Özkılıç 2023 (éd.).

31 Dönbekcı 2024 ; Kılıç 2024.

32 Il faut mentionner, entre autres, la création en 2003 de l’Agence nationale turque qui gère différents programmes d’éducation de l’Union européenne dans les universités turques, notamment les programmes d’échange Erasmus.

33 La tradition des études byzantines à l’université du Bosphore (anciennement Robert College) remonte à l’époque où Alexander van Millingen, byzantiniste et grand connaisseur d’Istanbul, y enseignait l’histoire entre 1879 et 1915. Necıpoğlu 2024.

34 Kıtapçı-Bayrı 2019 ; Durak 2024.

35 Necıpoğlu (éd.) 2001.

36 Akyürek 2011. TAY est aussi le premier inventaire de ce type, accessible en ligne. Voir Tiryaki 2024.

37 L’AIEB a comme activité principale l’organisation des congrès internationaux qui ont lieu tous les cinq ans dans différents pays. Pour plus d’informations, voir https://aiebnet.gr/.

38 Sevgi Gönül (Koç), philanthrope passionnée par l’histoire et les antiquités, a déployé tout au long de sa vie les efforts pour promouvoir la recherche sur l’époque byzantine en Turquie et pour encourager la société à s’approprier son patrimoine culturel. Elle a aussi joué un rôle important dans le développement du musée Sadberk Hanım, premier musée privé de Turquie, inauguré en 1980, qui présente des collections archéologiques (riches en objets byzantins) et artistique appartenant à sa mère Sadberk Koç. Bılgı 2024.

39 Voir la liste des publications sur https://sgsymposium.ku.edu.tr/en/publications. Les expositions et leurs catalogues accompagnent toujours ces symposia et ajoutent à leur valeur scientifique : https://sgsymposium.ku.edu.tr/en/exhibitions.

40 https://gsssh.ku.edu.tr/en/departments/archaeology-and-history-of-art/.

41 https://libguides.ku.edu.tr/archaeology/arkeopark.

42 https://anaméd.ku.edu.tr/hakkimizda/.

43 https://vekam.ku.edu.tr/en/.

44 Les conférences, le soutien aux étudiants en doctorat et aux chercheurs, le programme d’été sur Monetary History and Numismatics et le journal Adalya. Voir https://akméd.ku.edu.tr/.

45 https://kudar.ku.edu.tr/.

46 La synergie entre une fondation privée et une université n’est pas unique à Koç. Des initiatives similaires ont permis la création de plusieurs universités privées en Turquie, comme Bilkent à Ankara, Sabanci, Bilgi et Kadir Has à Istanbul. La particularité de Koç réside dans sa large palette de centres de recherches et de musées.

47 https://en.iae.org.tr/.

48 Asal 2024 ; Jones 2024.

49 Ölçer (éd.) 2010.

50 Levy (éd.) 2009.

51 Pıtarakıs 2024.

52 Necıpoğlu 2024.

53 Özkılıç 2024. Le projet est disponible sur ce site en anglais et en turc : https://istanbulsurlari.ku.edu.tr/.

54 Pour plus d’informations sur les publications du GABAM : https://gabam.ku.edu.tr/en/publications/.

55 https://doakshistory.wordpress.com/category/byzantine-studies/.

56 Dönbekcı 2024 ; https://gabam.ku.edu.tr/en/research/projects/gabam-projects/being-a-byzantinist-in-turkey-oral-history-project/.

57 https://byzantinestudies.bogazici.edu.tr/mission.

58 Necıpoğlu, Durak, Uyar (éd.) 2022.

59 https://byzantinestudies.bogazici.edu.tr/events/turkiyede-bizans-calismalarini-yeniden-dusunmek-kavramlar-terimler-ve-yontemler-i-rethinking.

60 https://byzantinestudies.bogazici.edu.tr/events/byzantine-greek-summer-school-5-16-august-2024.

61 https://www.thebyzantinelegacy.com/.

62 https://bizantolog.org/.

63 https://www.byzantiumatankara.net/. Les institutions d’Istanbul contribuent aussi à l’activité de ce réseau à l’instar des universités Koç (ARHA et ANAMED) et du Bosphore, ainsi que de l’Institut français d’études anatoliennes (IFEA).

64 Kıtapçı-Bayrı 2024.

65 Parmi les domaines d’études particuliers, il faut souligner l’apport de l’archéologie maritime en Turquie. Avec toute une série de nouvelles découvertes (par exemple l’étude des épaves de Yenikapı), elle contribue de manière impressionnante à l’archéologie maritime du monde byzantin et de la Méditerranée. Jones 2024.

66 Un bon exemple est donné dans les publications de GABAM, disponibles en turc et en anglais, comme Bayülgen, Saner 2024.

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Pour citer cet article

Référence papier

Ivana Jevtic, « Les études byzantines en Turquie : entre questions traditionnelles et perspectives nouvelles »Bulletin de correspondance hellénique moderne et contemporain, 9 | -0001, 195-199.

Référence électronique

Ivana Jevtic, « Les études byzantines en Turquie : entre questions traditionnelles et perspectives nouvelles »Bulletin de correspondance hellénique moderne et contemporain [En ligne], 9 | 2023, mis en ligne le 24 mai 2026, consulté le 14 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/bchmc/1429 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16bnq

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Auteur

Ivana Jevtic

Koç University, Department of Archaeology and History of Art

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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