1Le terme Anthropocène est devenu à la fois « le symptôme et le symbole » de la dégradation des conditions d’habitabilité de la Terre (Descola, 2018), de façon non temporaire et non réversible. Même s’il fait l’objet de deux récits opposés – celui de la « géo-ingénierie planétaire » comme réponse technique aux effets du changement climatique et celui du « catastrophisme » et de la « perte de contrôle » (Larrère, 2018) –, il a le mérite d’alerter sur l’ampleur sans précédent de l’empreinte humaine sur le système-terre et sur le cycle de l’eau, modifié dans toutes ses dimensions (Blanchon & Blot, 2020). En dépit des incertitudes sur l’évolution future des régimes hydro-climatiques, à l’échelle locale, du fait des difficultés à élaborer des modèles prédictifs fiables aussi précis (Cattiaux et al., 2018), aucun territoire ne peut désormais « miser sur la stationnarité des phénomènes hydriques » (Bouleau, 2021). Le moment semble donc « critique », au sens premier de « caractéristique d’une crise » à l’issue incertaine et non exempte de dangers. Si dans le vocabulaire médical, cette notion de crise fait référence à un « moment de rupture, plutôt bref et marqué par l’urgence » (Sierra, 2020), appliqué à l’environnement ou au climat, il désigne, dans son emploi au singulier, une période plus longue et confuse, aux bornes imprécises, de déstabilisation majeure des équilibres naturels engendrant à son tour des « troubles » dans les sociétés humaines. Cette crise se manifeste notamment par des événements hydro-climatiques extrêmes, situés et ponctuels, souvent qualifiés, par abus de langage, de « crises ». Nous aborderons ici la crise non sous le prisme de la catastrophe, mais comme un moment à la fois « indécis et décisif », porteur de nouvelles « possibilités d’action, de décision, de changement, de transformation » (Morin, 2012) en nous intéressant à un secteur, celui du tourisme et des loisirs qui, bien que constituant un fait social majeur dans nos sociétés post-industrielles, souffre d’un relatif désintérêt de la part des géographes de l’environnement.
2Cet article entend donc contribuer à combler ce déficit de connaissance sur les interactions entre crise climatique et tourisme (Wall et Badke, 1994 ; Scott, 2008) qu’il se propose d’examiner en se focalisant sur la ressource en eau en tant qu’indicateur « sensible » – dans sa double acception de « vulnérable » et « perceptible par les sens » (Bonnet & Clarimont, 2022) -, du changement climatique. Dans quelle mesure la crise climatique actuelle, caractéristique de l’Anthropocène, contribue-elle à une transformation des usages récréatifs de l’eau et à la mise en œuvre de stratégies adaptatives de la part des acteurs du tourisme ? Dit autrement, la raréfaction de l’eau tout comme ses excès sont-ils appréhendés comme les signes d’une « crise de l’eau » venant ébranler l’imaginaire moderne d’une eau abondante et sous contrôle humain (Bouleau, 2021) ?
- 1 Eau, tourisme et changement climatique en Nouvelle-Aquitaine, convention de recherche n° 2018-1R202 (...)
3Pour répondre à cette problématique, l’article mobilisera principalement les résultats des enquêtes qualitatives menées auprès d’élus, de gestionnaires de la ressource et de professionnels du tourisme, dans les Pyrénées occidentales françaises, dans le cadre du programme EAUTOUR1 dont 30 entretiens menés en vallée d’Ossau auprès d’élus, d’acteurs du tourisme et d’acteurs de l’eau et de l’environnement –, en 2019 et 2022, pour une durée totale de plus de 50 h d’entretien (tableau 1). La quasi-totalité des entretiens a été réalisée en face-à-face ; seuls deux entretiens ont été effectués en visio-conférence du fait du manque de disponibilité des enquêtés. Tous les entretiens ont été enregistrés et retranscrits en vue de faciliter leur traitement postérieur. Parmi les enquêtés, certains (4 en vallée d’Ossau) peuvent être qualifiés de « multi-casquettes » à l’instar de l’interlocuteur territorial de la SHEM qui est aussi président de l’association de pêche locale et élu communal. Ils n’ont cependant été comptabilisés qu’une fois dans la catégorie correspondant à la fonction pour laquelle ils étaient interviewés. Des éléments complémentaires issus de la participation de l’autrice à diverses instances (notamment le Conseil scientifique de l’Agence de l’eau Adour Garonne) seront également utilisés.
Tableau 1. Catégorisation des acteurs enquêtés en vallée d’Ossau.
- 2 « Le taux de fonction touristique (également appelé indicateur d’intensité touristique) est le rapp (...)
4L’article se centrera sur les Pyrénées, massif moins investigué que les Alpes et sur la saison estivale qui a moins retenu l’attention des chercheurs que la saison hivernale du fait des intérêts économiques en jeu dans les stations de sports d’hiver (George et al., 2019). Le tourisme d’été y tient en effet un rôle prépondérant depuis plus d’un siècle et a contribué à grandement transformer les écosystèmes et les modes d’occupation de l’espace (Hagimont, 2022). La carte du taux de fonction touristique2 permet de mettre en évidence l’intensité de la pression touristique dans les communes du massif qu’elles soient supports de stations ou pas (figure 1). L’afflux important de visiteurs conduit à une hausse saisonnière des besoins en eau. En effet, ceux-ci sont consommateurs d’eau de façon directe – satisfaction des besoins individuels (eau potable) ou collectifs (équipements de loisirs) des touristes – et indirecte, par le biais de la large gamme d’activités pratiquées dans, sur ou autour de l’eau en mouvement (rivières, torrents, cascades, canyons) ou calme (plans d’eau). Les aménités paysagères de l’eau sont également fort recherchées par les visiteurs ; or elles peuvent être perturbées par les effets des événements climatiques extrêmes qui devraient, selon différentes études prospectives, se répéter avec une fréquence et une intensité accrues (Comité de bassin Adour-Garonne 2020 ; OPCC 2018 ; Institution Adour, 2017).
Figure 1. Taux de fonction touristique dans les Pyrénées.
5Après avoir caractérisé les effets présents et à venir du changement climatique sur les disponibilités en eau récréative, dans les Pyrénées, l’article examinera la (non)-perception d’une crise de l’eau imminente et les stratégies adaptatives mises en œuvre pour y répondre, en opérant un focus sur la vallée d’Ossau.
6« Fait empirique brut et massif » (Garcia, 2015), le changement climatique se traduit dans les Pyrénées par une nette augmentation de la température moyenne (+1,2°C), entre 1959 et 2010, observable aussi bien au nord qu’au sud de la chaîne (OPCC 2018). Même si cette tendance au réchauffement n’y est ni constante ni régulière, depuis 1980 les années anormalement chaudes dominent largement tandis que celles anormalement froides sont devenues très rares. Dans le même temps, les volumes annuels de précipitation tendent à se réduire avec une fréquence accrue des années sèches depuis la fin du XXe siècle (figure 2). Cette tendance à la baisse des précipitations est plus sensible durant l’hiver et l’été, notamment au sud de la chaîne. Entre 1960 et 2019, les débits des rivières pyrénéennes, notamment les débits d’étiage (fin de l’été, début de l’automne), sont caractérisés par une tendance générale à la baisse – moins marquée toutefois en fin de période (1990-2019) (Beguería et al., 2023, p. 50).
Figure 2. Evolution du cumul annuel de précipitations dans l’ensemble des Pyrénées (1959-2023).
Source : OPCC, 2024.
7Les projections climatiques pour les Pyrénées pointent une augmentation significative des températures maximales et minimales quotidiennes au fil du XXIe siècle, durant toutes les saisons et dans toute la zone des Pyrénées ; une hausse des températures maximales, à l’horizon 2030, de +1° à +2,7°C (par rapport à la période de référence 1961-1990) avec une nette péjoration à l’horizon 2050 ; une baisse significative de l’épaisseur du manteau neigeux et de la durée de l’enneigement malgré une forte variabilité interannuelle et un gradient altitudinal marqué (Bonsoms et al. 2023 ; López-Moreno et al. 2009 ; López-Moreno et al., 2020 ; Szczypta et al., 2015).
- 3 Le projet EFA210/16 PIRAGUA (Évaluation et prospective des ressources hydriques des Pyrénées dans u (...)
- 4 Ceci s’explique par la baisse de l’enneigement et, par voie de conséquence, la réduction des effets (...)
8Malgré les incertitudes pesant sur les scénarii d’évolution des précipitations, les recherches récentes menées dans le cadre du programme PIRAGUA3 concluent à une « transition vers des Pyrénées plus sèches et plus pauvres en ressources hydriques, notamment durant l’époque estivale », sauf aux altitudes les plus élevées, avec une transformation des régimes hydriques nivaux ou pluvio-nivaux actuels vers des régimes hydriques de type pluviaux4 (Beguería et al., 2022). Elles indiquent également que la réduction des apports sera, contre toute attente, plus marquée sur le versant nord de la chaîne – où les estimations prévoient une baisse moyenne des apports hydriques de l’ordre de 20 % à la fin du XXIe siècle – que sur son versant sud (Beguería et al., 2022, p. 4).
9Or, si les effets du changement climatique sur la couverture neigeuse (Beniston, 2017) et les activités de sports d’hiver sont bien documentés (Gilaberte-Búrdalo et al., 2014) et ont retenu l’attention des gestionnaires des stations tout autant que des chercheurs du fait des intérêts économiques en jeu (Scott et al., 2007 ; Dawson et Scott, 2013), ses conséquences sur le tourisme estival le sont beaucoup moins. Pourtant, dans les régions de montagne et de piémont où le régime des cours d’eau est largement conditionné par la fonte des neiges ou des glaces, la réduction du manteau neigeux du fait de moindres précipitations hivernales et la fonte plus précoce des neiges hivernales entraînent un déplacement du débit de pointe des rivières vers la fin de l’hiver et le début du printemps, loin de l’été et de l’automne, lorsque la demande est précisément la plus élevée (Barnett et al., 2005). Ces moindres disponibilités en eau peuvent avoir des conséquences sur les conditions d’accueil des touristes et être potentiellement nuisibles à l’attractivité de la destination. Elles sont aussi susceptibles d’engendrer des tensions entre usages.
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10À la baisse des débits d’étiage et à une dégradation de la qualité des cours d’eau devrait s’ajouter la modification d’éléments paysagers emblématiques du fait d’une très forte régression glaciaire (René, 2011), de l’assèchement définitif ou temporaire de certaines cascades comme celle de Gavarnie, déjà victime, en 2023, de la sécheresse5. La vulnérabilité des infrastructures touristiques aux risques devrait croître avec la fréquence plus grande de phénomènes extrêmes entraînant des dommages aux routes d’accès – fermeture récente de la RN134 du fait d’un glissement de terrain6 – ; aux campings, refuges et sentiers de randonnée – fermeture du GR 653 en vallée d’Aspe consécutive aux inondations de septembre 2024. Enfin, la satisfaction en eau des besoins des touristes devrait s’avérer plus difficile, car, à l’horizon 2050, l’Agence de l’eau Adour Garonne (AEAG) prévoit un déplacement vers l’ouest des zones de pression de l’alimentation en eau potable (AEP) qui, lors des épisodes de sécheresse de 2019 et 2022, avaient principalement été observées dans les Pyrénées orientales, ariégeoises et haut-garonnaises (figure 3).
Figure 3. Évolution envisagée des zones de pression sur l’AEP, en Adour-Garonne.
Source : AEAG, 2023.
11Les prélèvements en eau liés au tourisme restent difficiles à évaluer ; les études précises sont rares (Gössling et al., 2012) et souvent circonscrites à des destinations balnéaires littorales ou insulaires (Rico-Amoros et al., 2009). Ces études tendent à mettre en évidence les comportements plus dispendieux des touristes. En France, alors que la tendance générale est à la baisse des prélèvements pour l’eau potable, dans les départements très touristiques de fortes hausses ont été observées entre 2002 et 2013 (France, 2017). Dans les Pyrénées, il est d’autant plus difficile d’évaluer précisément la consommation en eau touristique que les données sur les prélèvements d’eau potable sont fragmentaires. La base de données nationale sur les prélèvements en eau potable (BNPE) n’est pas renseignée de façon exhaustive. Les informations disponibles permettent toutefois de mettre en évidence le nombre souvent élevé de points de captage au sein d’une même commune, leur caractère dispersé de même que les fortes oscillations dans les volumes annuels prélevés dans certaines communes touristiques comme les Eaux-Bonnes ou Laruns (64). Ceci est sans doute en partie lié à la généralisation récente des compteurs d’eau individuels dans nombre de communes rurales où perdurait une facturation de l’eau potable au forfait, courante jusque dans les années 1980, puis progressivement abandonnée du fait de la priorité nouvelle donnée, à partir des années 1990, aux économies d’eau (Montginoul, 2007). L’AEAG a mené un long travail de sensibilisation auprès des maires des communes pyrénéennes disposant encore d’une tarification forfaitaire afin de les inciter, non sans mal, à investir dans la pose de compteurs :
« (…) pour bien leur faire comprendre que l’eau, même en montagne n’est pas, ne doit pas être gratuite, quel que soit l’endroit où on vit, il y a un service qui doit être équilibré budgétairement, et donc ça sous-entend la mise en place de compteurs et de facturation. L’eau paie l’eau. » (chargé d’intervention eau potable AEAG, 2019)
12L’eau est aussi le support de nombreux usages récréatifs. Exploitant les vertus curatives de l’eau, le thermalisme a été à l’origine des premières formes de tourisme pyrénéen, dès la fin du XVIIIe siècle (Delpech, 2020) même si la pratique du bain dans des piscines de plein vent, pour soigner humains et animaux y est bien antérieure dans certaines stations pyrénéennes (Bagnères-de-Bigorre, Bagnères-de-Luchon, Fontaines d’Escot, Cauterets, etc.). L’essor du thermalisme pyrénéen se traduit par l’exploitation de nouvelles sources dont la nature des eaux est désormais rigoureusement analysée et classifiée en fonction de leur composition chimique (ferrugineuse, sulfatée, carbonatée, etc.) et des propriétés thérapeutiques afférentes (Lamothe, 2022). Malgré le déclin du thermalisme au XXe siècle, l’utilisation de l’eau à des fins de santé et, de plus en plus, de bien-être demeure un élément important d’attractivité tout comme la contemplation des paysages d’eau dont la préservation fut parfois âprement revendiquée. Les élus de Cauterets s’opposèrent ainsi à des projets hydroélectriques en sollicitant, dès 1928, le classement des hautes vallées de Lutour, de Jéret, de Gaube et de Marcadau :
« …constituant, tant par leurs sources thermales […] que par la beauté grandiose de leurs sites, le cadre naturel de Cauterets thermal, climatique et touristique, faute duquel cette station universellement connue perdrait sa raison d’être » (cité par Heaulmé 2014)
13L’eau permet également le déploiement d’une large gamme d’activités de loisirs développées principalement dans ou sur des eaux relevant du domaine privé dont la pêche de première catégorie (saumons et truites) pratiquée dans les cours d’eau et les lacs de montagne, du printemps au début de l’automne. Cette période d’ouverture de la pêche coïncide avec celle de pratiques ludiques (rafting, hydrospeed, canyoning) troublant parfois la quiétude des pêcheurs et consistant à… :
« …faire découvrir la région (…), pas par la randonnée, mais par la rivière (…). C’est plutôt rigolo, c’est plutôt fun. » (guide de rivière, 2019)
14Pratiqué aussi bien dans les vallées des Pyrénées françaises que dans la Sierra de Guara, en Espagne, le canyoning donne lieu à des pressions inégales sur les milieux :
« En vallée d’Ossau (…) on a à peu près une trentaine de canyons qui se pratiquent et on est…, grand maximum 15 guides à travailler dedans. Donc on se bat pas ! Tu vas dans la vallée d’à côté, vallée de Gavarnie, c’est trois canyons et 50 guides. De l’autre côté, côté Pays basque, y’a pas forcément de canyons donc ils ont trouvé une rivière, ils font une randonnée aquatique dedans, qui est la rivière de Soussignaté. Et là c’est un guide avec 30 à 35 clients, un bus en gros. » (guide canyon, 2019)
15Surtout estivale, cette activité peut aussi être pratiquée l’hiver avec de potentielles destructions de frayères susceptibles de provoquer des tensions avec les pêcheurs. A contrario, le canyoning peut être perturbé par les lâchers d’eau des centrales hydroélectriques, décidés en fonction des besoins de production et obligeant les guides, prévenus souvent tardivement, à faire preuve de flexibilité. Des tensions entre hydro-électricité et pêcheurs ont également été signalées autour de la gestion des débits d’étiage même si, en Ossau, le dialogue restait possible avec l’entreprise hydroélectrique concessionnaire des ouvrages ossalois :
« Ici les micro-centrales doivent laisser 6 m3/s en aval des barrages. Par périodes pluvieuses, ça va, mais par exemple cet été où il y a eu une petite sécheresse, ils ont eu l’autorisation, malheureusement pour nous, de descendre à 3,5 m3/s. Au lieu d’avoir des courants et des rapides, l’eau stagnait comme une mare, ce qui est très mauvais pour les poissons, car l’eau se réchauffe, la truite vit bien dans une eau à 13 degrés. (…) Mais avec la SHEM on a des réunions, on en discute. » (AAPPMA, 2019)
- 7 Directive 2006/7/CE du Parlement européen et du Conseil, du 15 février 2006 concernant la gestion d (...)
16Enfin, la baignade officielle en eaux « naturelles » dans des espaces contrôlés par l’ARS (Agence régionale de santé) est peu présente et en net recul. En 2024, dans tout le département des Pyrénées-Atlantiques, seuls 8 sites de baignade en eau douce étaient déclarés à l’Union européenne et faisaient l’objet de contrôles par l’ARS. Ils étaient 33 en 2011, selon un rapport de l’ARS 64. Cette forte rétraction des espaces officiellement ouverts à la baignade est due à une qualité des eaux insuffisante avec des classements D ou C pour la quasi-totalité des sites en rivières de montagne comme le gave de Pau (désormais interdit à la baignade sur tout son linéaire de sa source, à Gavarnie, jusqu’à sa confluence avec l’Adour) ou le gave d’Ossau, classé D (tableau 2). Ce large dépassement des normes fixées par la directive cadre de l’UE de 20067, sans doute imputable au dysfonctionnement des STEP, explique la décision de fermeture pour des raisons sanitaires. Dans les lacs d'altitude, les pratiques de la baignade et des activités nautiques prennent une ampleur telle qu'un récent arrêté préfectoral vient, pour la première fois, de les interdire formellement, dans la réserve nationale du Néouvielle, dans les Hautes-Pyrénées (AP65 du 04/07/2025 portant réglementation des activités en milieux aquatiques dans la réserve naturelle du Néouvielle). Toutefois, en dépit de son interdiction formelle, ou de sa non-autorisation, la baignade « sauvage » demeure pratiquée, en l’absence de tout contrôle de qualité des eaux. La contamination des eaux de baignade est en contradiction avec l’image idyllique de cours d’eau montagnards préservés et risque de s’aggraver dans un contexte de perturbation accrue des régimes hydrologiques. Elle n’a cependant jamais été signalée lors des entretiens, l’interdiction étant systématiquement associée à la dangerosité des gaves et au risque de noyade. Aucun acteur rencontré n’a manifesté d’inquiétude par rapport à une dégradation de la qualité de l’eau des cours d’eau et peu se sont alarmés de la diminution de sa disponibilité.
Tableau 2. Qualité des eaux de baignade du gave d’Ossau à Béost, d’après les données ARS 2011.
*Normes de l’UE, en 2011, pour Escherichia Coli : norme guide : 100 et norme impérative : 2000 ; pour Streptocoques : 100.
17Pour appréhender la perception du « problème eau » dans les Pyrénées, nous effectuerons un focus sur une vallée particulièrement touristique, l’Ossau, peuplée, en 2022, de 9 695 habitants permanents soit une densité moyenne très faible : 15,6 hab./km2 (figure 4). Le tourisme y est progressivement devenu une activité économique majeure à partir du XIXe siècle avec l’essor des deux stations thermales des Eaux-Bonnes et des Eaux-Chaudes, puis des sports d’hiver, à Gourette et Artouste (Chadefaud, 1987). Malgré le déclin du thermalisme, la fréquentation estivale demeure bien présente autour des activités de pleine nature.
Figure 4. Population et taux de fonction touristique en vallée d’Ossau.
- 8 Ce SIVU est né, en 2020, de la fusion du syndicat d’assainissement - qui associait, depuis 1975, le (...)
18Composée de 18 communes dont une seule, Arudy, dépasse les 2 000 habitants, la vallée d’Ossau constitue un espace rural organisé en communauté de communes (CCVO) seulement depuis le 01/01/2009. Jusqu’à la réforme cantonale de 2014, ce territoire était découpé en deux cantons, Arudy et Laruns, illustrant une vieille division entre basse et haute vallée que l’on retrouve dans le domaine de la gestion de l’eau et de l’assainissement. Tandis que les communes du nord de la vallée, regroupées au sein d’un syndicat intercommunal d’eau potable (SIEP) et d’un SIVU assainissement8, ont massivement délégué la gestion de l’eau potable et de l’assainissement à deux entreprises privées, Suez et Agur, celles du sud conservent un mode de gestion en régie (figure 5). Le transfert de la compétence eau et assainissement à l’EPCI-FP (Établissement public de coopération intercommunale à fiscalité propre), rendu obligatoire par la loi NOTRe (2015), au plus tard au 1er janvier 2026, préoccupe davantage les élus des communes demeurées en régie et souhaitant le rester que la crise climatique.
Figure 5. Usages récréatifs de l’eau en vallée d’Ossau.
19Dans ce territoire, le « problème climat » n’est pas inscrit à l’agenda politique local malgré une reconnaissance de la réalité d’un « dérèglement du climat » dont ils perçoivent les signes à travers l’irrégularité plus grande de l’enneigement, les chutes de neige plus tardives, la recrudescence des phénomènes extrêmes et la modification du régime des précipitations :
« L’amplification des fois des événements naturels, les précipitations, le volume de pluie, ce sont des indicateurs qui, ici…, les gens qui sont là depuis tout le temps, voient cette transformation. La neige, ici y’en a moins qu’il y a 40-50 ans. Laruns l’hiver, c’était les pieds dans la neige. » (directeur OT, 2022)
- 9 Entre le 12 et 15 décembre 2019, un épisode pluvieux intense sur des sols déjà gorgés d’eau associé (...)
- 10 En décembre 2021, de nouvelles inondations ont touché la vallée d’Ossau, occasionnant des dégâts da (...)
20La plupart des enquêtés gardent en mémoire les graves inondations de juin 2013 et les crues de décembre 20199 et 202110 auxquelles ils font souvent référence tout en considérant néanmoins qu’elles sont la manifestation d’un risque « normal » en zone de montagne, qu’il faut accepter. Si les excès hydrologiques sont perçus comme problématiques du fait de leur imprévisibilité et des dégâts qu’ils peuvent occasionner, les pénuries d’eau ne sont pas, elles, abordées comme un problème y compris par des gestionnaires de la ressource :
« …pour l’été, pour le moment, il y a toujours de l’eau dans les ruisseaux. » (président SIEP, 2022) ; « c’est pas ici qu’on a la sécheresse ! » (maire, 2022)
21L’imaginaire de l’eau moderne fondé sur l’abondance semble durablement inscrit dans les esprits, dans une vallée où « l’hydro-extractivisme » a été particulièrement développé : les stockages hydro-électriques ou récréatifs, les canalisations ayant pu donner l’illusion d’un flux d’eau inépuisable et sous contrôle.
22La plupart des enquêtés, y compris extérieurs au territoire, s’accordent sur le fait que la vallée bénéficie d’une eau abondante, facilement mobilisable pour les usages domestiques :
« C’est des communes où vraiment l’eau... c’est une richesse patrimoniale, ça leur appartient, c’est très marqué ça en zone de montagne. (…) y’a pas de soucis parce que y’en a, elle est abondante, elle est de qualité... plus ou moins, ça coûte pas cher parce que tout est gravitaire. » (chargé d’intervention eau potable AEAG, 2019)
23En Haut-Ossau, la facturation forfaitaire a conduit les bénéficiaires du service à croire au caractère inépuisable de l’eau :
« On la gère pas dans la mesure où ça nous coûte pas cher et c’est un produit de la nature qui arrive directement ici et sans que…, comme une réserve intarissable quoi finalement. » (gérant camping, 2019)
24La pluviométrie généreuse et une demande limitée du fait de faibles densités de population contribuent à nourrir ce sentiment d’abondance :
« On est dans une région assez peu peuplée ; je crois qu’on a à peu près 3 500 abonnés (…) donc ça fait 10 000 personnes. Et (…) ici, il pleut…, il pleut, donc on a pas, compte tenu des besoins réduits et du contexte climatique, on a pas jusqu’à présent de problèmes de quantité de ressource. » (président SIEP, 2022)
25Le risque d’occurrence d’une grave sécheresse est perçu comme faible compte tenu de l’abondance de l’eau dans ces montagnes bien dotées par rapport à d’autres régions de France :
« Si un jour il y a la sécheresse en vallée d’Ossau, alors la France le sera… parce que quand même, on est plutôt bien arrosés ici. » (ibid.)
26Si en Bas-Ossau, la surconsommation touristique d’eau potable est jugée « tout à fait gérable pour le moment » (ibid.), dans la haute vallée, plus touristique, des difficultés ponctuelles à répondre aux pics de consommation estivaux sont signalés sans pour autant que la situation soit jugée trop alarmante :
« On s’aperçoit, depuis quelques années que finalement ça devient compliqué parce qu’on arrive dans les périodes d’été où les débits baissent un peu, la pression baisse un peu donc voilà, va falloir qu’on réagisse un peu. » (gérant camping, 2019)
27Pour faire face à cette hausse saisonnière de la demande, de nouvelles ressources ont été mobilisées dans une logique « techno-solutionniste » :
« Faut remplir, faut suivre, quand y a des pics de population, de tourisme en été, y a beaucoup plus de tirage et donc beh là l’été on a des problèmes. Donc la solution ça a été de tirer une conduite depuis les Eaux-Chaudes jusqu’à Laruns et de ramener de l’eau des Eaux-Chaudes. » (services techniques Laruns, 2019)
28Les acteurs rencontrés sont globalement moins inquiets d’un manque d’eau dont la probabilité leur paraît faible ou du moins lointaine que de la vétusté des réseaux d’AEP générant des pertes. En bas Ossau, l’entretien et le renouvellement de ce réseau très étendu et vieillissant, établi dans les années 1960, s’avèrent problématiques pour des communes rurales au potentiel fiscal limité et ne bénéficiant pas toutes des redevances hydroélectriques :
« Est-ce que, à un moment donné, tout ça va casser et qu’on aura plus d’eau au robinet, non pas parce qu’on en aura plus à la source, mais parce qu’il y aura plus de tuyaux pour la porter ? » (président SIEP, 2022)
29Les difficultés à satisfaire les pics de consommation sont imputées à des problèmes de calibrage des réseaux :
« Certains terrains de camping se plaignent qu’ils manquent de pression au moment des pics de fréquentation. Mais là, il s’agit d’un problème de tuyaux plus que d’un problème de ressources, c’est-à-dire que les installations à l’intérieur du camping pour ce qui est du domaine privé et à l’extérieur du camping pour ce qui est du domaine public, n’étaient pas dimensionnées pour ça quoi. (…) » (ibid.)
30La gestion de la fluctuation saisonnière voire interannuelle de la demande touristique et de sa forte concentration spatiale s’avère complexe dans tous les territoires touristiques, engendrant un surdimensionnement coûteux des réseaux, sous-utilisés une partie de l’année. La satisfaction des besoins croissants en eau potable des sites isolés d’altitude (hameaux, cabanes pastorales, refuges) pose également problème, à l’instar du hameau de Goust, sur la commune de Laruns, pose également problème :
« …[les paysans] avaient assez d’eau pour vivre et puis petit à petit, bon la ressource a peut-être baissé, le développement aussi y’a davantage de maisons, y’a des gîtes, des granges qui ont été réaménagées ou du bâti ancien qui a été réaménagé en logements de tourisme, en résidences secondaires. » (services techniques Laruns, 2019)
- 11 Avant la pandémie, ce refuge de 47 places comptabilisait 4 500 nuitées payantes en moyenne durant l (...)
31Alimenter en eau « potable », au sens de l’ARS, les 41 refuges pyrénéens relève également souvent de la gageure dans un contexte de dégradation des sources et d’exigences accrues des clientèles. Ceux-ci, modernisés et agrandis, ne sont plus les abris de fortune des premiers temps du pyrénéisme (Hoibian, 2020). Lors de la rénovation du refuge d’Ayous (1980 m), l’un des plus fréquentés11, car situé à seulement 2,5 heures de marche d’un stationnement et près de l’emblématique lac Gentau (figure 6 – planche photographique), le Parc national des Pyrénées a refait les systèmes d’AEP et d’assainissement défaillants en recourant à la phytoépuration, installé des toilettes sèches, posé des compteurs d’eau. Dans une logique de sobriété, il a fait le choix de ne pas équiper le refuge de douches, préférant sensibiliser les néo-randonneurs à l’économie d’une eau rare en montagne :
« Avant les gens ils avaient leur gant de toilette et ils se lavaient comme ça. Maintenant les gens (…) ils ont l’habitude d’avoir des douches partout où ils vont, pourquoi y aurait pas de douche ici ? (…) Ceci dit, les gens ils vont se laver, donc soit ils se lavent un peu là, soit quand il faut beau ils se lavent au lac. » (gardienne refuge, 2019)
32Bien que situé en tête de bassin-versant, le lac Gentau n’est donc pas épargné par les pressions anthropiques liées au tourisme tout autant qu’au pastoralisme :
« Le fond du lac est mort. Et ça serait lié aux urines, aux crottins de gauche de droite des animaux, parce que c’est énorme ! Je sais pas combien y a d’animaux dans les estives, ça impacte. Hier, je suis allée pour me baigner rapidement. Sur toute l’aire de bivouac, mais ça sent l’urine, mais c’est terrible ! » (gardienne refuge, 2019)
Figure 6. Usages récréatifs de l’eau, en vallée d’Ossau.
Clichés : S. Clarimont.
33L’eau demeure pourtant jugée de qualité par la majorité des enquêtés :
« L’eau du gave d’Ossau est très très bonne et les affluents de montagne encore mieux. » (AAPPMA Laruns, 2019)
34Cette grande qualité est imputée à l’absence de sources de contamination du fait d’un mode d’occupation du sol principalement herbager :
« Ce ne sont que des pacages et les cultures qu’il y a, c’est un peu de maïs pluvial et puis c’est tout… Donc il y a pas d’intrants… chimiques ou des produits phytosanitaires importants. Et d’ailleurs ça se voit dans les analyses d’eau, l’eau est parfaite de ce point de vue-là. » (président SIEP, 2022)
35rendant inutile les traitements de potabilisation :
« ici on a quand même une eau de qualité, de très bonne qualité, il faut le dire, elle est très peu traitée (…). » (maire, 2022)
36Toutefois, le président du SIEP évoque, sur l’un des points de prélèvement en eau potable du nord de la vallée, la survenue de fréquents problèmes de turbidité, en septembre, susceptibles de s’accentuer :
« Si les épisodes pluvieux intenses devaient devenir plus fréquents ou plus intenses, et ben on pourrait avoir un problème de conformité du point de vue qualité d’eau. Ça veut dire qu’on devra mettre en place des systèmes coûteux évidemment pour traiter la turbidité. » (président SIEP, 2022)
37Une telle « péjoration de la pluviométrie » ajoutée à une révision des normes pourrait dont s’avérer problématique, mais à terme.
38Les acteurs locaux ont aussi minoré les défaillances des systèmes d’assainissement ayant conduit à la modernisation de la STEP d’Arudy et à la fermeture de celle de Bescat :
« Pour le moment la pollution organique des cours d’eau c’est plutôt celle des stations d’épuration qui fonctionnent pas bien. (…) plus haut dans la vallée, il y a plein de petites stations, chaque village a sa station d’épuration et donc à savoir comment ça fonctionne ça au moment des pics de fréquentation touristique je pourrais pas vous dire, mais il peut y avoir des problèmes. (…) Mais tout ça reste quand même quand on voit le nombre de gens qu’il y a près de la mer au Pays basque ou ailleurs, ça reste un ordre de grandeur inférieur. » (président SIEP, 2022)
39À aucun moment n’est établi un lien entre le dysfonctionnement des STEP et la contamination du gave devenu impropre à la baignade. Par ailleurs, l’enquêté relativise les potentiels problèmes de gestion des pics de fréquentation en comparant la vallée à des espaces littoraux proches autrement plus fréquentés. Bien que prudemment, un chargé d’intervention de l’AEAG révèle néanmoins les problèmes de contamination du torrent du Valentin, aux Eaux-Bonnes :
« Je crois qu’il est en qualité justement un peu dégradée vis-à-vis d’une pression domestique et la pression domestique elle est liée à la station de Gourette qui fonctionne pas toujours très bien et à la station d’épuration et aux différents rejets directs qu’il y a sur le réseau de collecte des Eaux-Bonnes. » (chargé d’intervention AEAG, 2019)
40Malgré leur minoration systématique, les problèmes d’AEP et d’assainissement mentionnés lors des entretiens sont finalement assez nombreux : déficit de connaissance des réseaux, défaut de protection de points de captage, dysfonctionnement de STEP, épisodes de non-respect des normes de potabilité ; vétusté des réseaux, etc. Mais l’optimisme en l’avenir demeure y compris chez les agents de l’État :
« Les ressources actuelles sont quand même très productives et devraient suffire pour satisfaire les besoins actuels et même futurs. » (chargé d’intervention AEAG, 2019)
41La « crise de l’eau » n’étant pas encore advenue dans l’esprit de la quasi-totalité des enquêtés, concevoir une stratégie d’adaptation ne peut être une priorité.
42Longtemps reléguée au second plan, car jugée défaitiste, l’adaptation s’impose peu à peu comme une voie complémentaire de l’atténuation du fait de l’échec des mesures de réduction des émissions de GES et de la reconnaissance du caractère inéluctable du changement climatique (Dahan, 2016). Alors que l’atténuation se propose de juguler le réchauffement climatique par la réduction des émissions de GES, l’adaptation vise, elle, à en limiter les impacts, dans une démarche anticipatrice. Elle est à la fois « une catégorie de pensée et d’action [qui] rassemble toutes les pratiques [visant] à prendre en compte et faire face aux conséquences territoriales du changement climatique » (Garcia, 2015). Elle est devenue un référentiel majeur de l’action publique, à toutes les échelles. Érigée, en France, en obligation légale depuis la loi Grenelle II (2010), elle est prise en charge, à des rythmes et avec des ambitions variés, par les collectivités territoriales (Richard, 2013). Pourtant alors que l’injonction adaptative devient de plus en plus pressante et les signes du changement climatique de plus en plus perceptibles, dans les Pyrénées occidentales, la prise en charge du « problème climat » demeure limitée. La diffusion des PCAET (Plans climat-air-énergie territoriaux) est inégale : si en 2023, cinq étaient adoptés à l’ouest de la chaîne12, la CCVO, intercommunalité sous le seuil de 20 000 hab., n’avait pas engagé la démarche, n’étant pas légalement tenue de le faire. Parmi les enquêtés, rares sont d’ailleurs ceux ayant dit avoir connaissance des études sur l’adaptation au changement climatique : si le GIEC a été évoqué quelquefois, les programmes nationaux (PNACC) ou régionaux (Adour 2050 ou PACC de l’AEAG) d’adaptation au changement climatique ne l’ont jamais été. Questionnés sur ce que leur évoquait la notion, ils ont souvent été embarrassés et dans l’incapacité d’en proposer une réponse claire et précise.
43Le flou définitionnel de la notion d’adaptation reconnu par la littérature scientifique (Richard, 2013 ; Simonet, 2020), constitue un obstacle cognitif à l’appréhension de celle-ci tout en favorisant des interprétations et appropriations diverses de la notion. Quelques enquêtés s’avouent gênés par le caractère subi de l’adaptation allant jusqu’à réfuter ce terme assimilé à une forme de soumission :
« (…) le terme s’adapter, ça veut dire pour moi, je dis bien pour moi, qu’on est soumis, moi, je suis pas soumis ! » (maire Ossau, 2022)
44Considérant que l’adaptation est porteuse d’une dimension contrainte, un enquêté lui oppose l’idée d’anticipation tout en reconnaissant la complexité d’une telle approche :
« S’adapter, c’est-à-dire qu’on on est contraint par ce qui se passe. Moi, j’aurais plutôt espéré parler d’anticiper ou préparer l’avenir. (…) S’adapter c’est anticiper, [mais] c’est compliqué. » (directeur OT, 2022)
45Pour nombre d’élus, s’adapter cela reste aménager le territoire afin de réduire les risques d’exposition des populations aux excès ou aux pénuries d’eau, dans une logique d’ingénierie :
« Nous, notre adaptation c’est aménager pour que ces problèmes-là [les inondations], on puisse les gérer. » (élu communautaire CCVO, 2022)
46Pour une minorité, s’adapter c’est changer et rompre avec le modèle touristique dominant en renonçant notamment à investir dans les stations de sports d’hiver :
« L’adaptation ça consiste à changer ses modes de vie et ses modèles économiques par rapport à une redistribution des conditions climatiques. » (président SIEP, 2022)
47Faute de stratégie globale d’adaptation définie collectivement, les démarches individuelles d’ajustement « au coup par coup » à l’évolution des conditions hydro-climatiques dominent, notamment chez les guides et accompagnateurs. Cette adaptation « réactive » en réponse aux modifications des socio-hydrosystèmes n’est ni réfléchie, ni planifiée :
« On bouge selon le niveau d’eau des rivières depuis 5, 6 ans (…) entre mi-juin et début juillet on arrête d’être sur le gave d’Ossau parce que y’a plus assez d’eau pour pratiquer. (…) on commence [aussi] à avoir régulièrement des grosses crues, en fait on a l’évolution climatique qui fait que…on a des évènements météo qui... mettent en lueur ces risques de rupture d’embâcle. » (guide de rivière, 2019)
48De fait, pour préserver leurs espaces de pratique, ces professionnels interviennent régulièrement pour « dégager » les canyons des matériaux les obstruant jusqu’à devenir parfois des pluriactifs spécialistes de travaux en accès difficile. Ils appréhendent le changement climatique de façon ambivalente, entre menace porteuse de contraintes nouvelles et opportunité bénéfique grâce à l’allongement de la période d’activité :
« Avec le changement climatique, on part vers une phase de pratique qui va devenir beaucoup plus aléatoire et opportuniste, chose que les activités nautiques subissent déjà dans le Sud-Est de longue date, c’est-à-dire que les pratiques vont se concentrer sur des périodes qui ne sont plus forcément celles que l’on connaît, il va falloir être plus adaptés, plus réactifs, mais par contre, ce qu’il va falloir avoir en tête dans ce panorama qui est pas très réjouissant, c’est des éléments qui vont quand même permettre un élargissement des phases de pratique même si elles se décalent. » (membre Fédération française de canoë-kayak 64, 2022)
49L’adaptation passe ainsi par le décalage temporel de la période d’activité ou le déplacement du lieu de pratique ce qui est permis par un mode de commercialisation de l’activité selon des formules axées sur la durée plutôt que sur un lieu précis autorisant une forte flexibilité géographique.
50Le changement climatique est finalement abordé avec une relative sérénité par des professionnels déjà tenus de s’adapter aux aléas naturels ou techniques (lâchers d’eau hydroélectriques) :
« Il faut savoir que nous avons déjà une pratique saisonnale au fil des climats, au fil des crues ou autres. On était déjà obligé de s’adapter et ça on sait faire… On déplacera nos périodes ou autres. » (membre Fédération française de spéléologie 64, 2022)
51Les spéléologues voient même dans le changement climatique une promesse d’exploration de nouvelles cavités :
« Si, demain, y’a moins d’eau, nos rivières souterraines elles vont être plus basses, nos siphons, ils vont être moins longs et c’est une perspective de nouvelles explorations [rire]. » (ibid.).
52Beaucoup s’inquiètent toutefois d’une possible « concentration sur la fréquentation des sites » et de difficultés pour la pratique de canyoning du fait du risque accru de contamination bactériologique des cours d’eau :
« Si on a moins d’eau, ce sera moins dilué, ça risque d’engendrer des problèmes. » (ibid.)
53Par ces divers accommodements, les professionnels de sports de nature apprennent à « faire avec » le changement climatique, mais se sentent quelque peu impuissants par rapport à un phénomène global qui les dépasse :
« Les solutions elles sont plutôt d’un ordre global, au niveau de la planète, plutôt que... » (guide canyon, 2019)
54Cette impuissance à agir, à l’échelle locale, déjà observée dans le cadre d’une étude antérieure (Bouisset et al., 2018), est un puissant verrou à la mise en œuvre de stratégies de changement anticipatrices. Les élus rencontrés, bien qu’informés des conséquences du changement climatique, se sentent dans l’incapacité à agir :
« Qu’est-ce que je peux faire moi ? Parce que je sais qu’il y a un risque. Le risque, il y est. Aujourd’hui le monde économique national et international ne fait rien, rien. Qu’est-ce que je peux faire, moi, en tant que maire ? (…) Voyons qu’est-ce qu’on fait ? (…) Ça me perturbe. Oui, j’ai envie de laisser, je dirais, quelque chose aux générations futures, et pas une galère. » (maire Ossau, 2022)
55Formule du désarroi, le « on fait quoi ? », répété à plusieurs reprises par cet édile, s’adressait autant à l’enquêtrice qu’au monde. Interviewé en 2022, durant la campagne pour les élections présidentielles, il avoue n’être convaincu par aucune des mesures proposées par les candidats et juge socialement inacceptable la voie de la décroissance qu’il assimile à une régression, concluant sur un refus de l’adaptation :
« J’ai pas envie de m’adapter, j’ai envie de laisser notre territoire comme il est ! » (ibid.).
56Ce refus du changement revendiqué sans ambiguïté par l’élu ne traduit pas seulement une forme de conservatisme, mais aussi une difficulté à apprécier l’ampleur d’un phénomène « un peu caché », à l’échelle de sa vallée :
« le changement climatique, moi j’y crois, je suis pas du tout climato-sceptique. Mais ce que je pense c’est que les effets du changement climatique sont encore assez peu perceptibles ici, ils vont arriver on va les prendre en pleine poire dans 10-15 ans. Mais pour le moment, c’est vrai que c’est discret et que c’est un peu caché dans la variabilité interannuelle. Donc, c’est pas un très bon territoire pour percevoir dès à présent les changements. » (président SIEP, 2022)
57À cette relative invisibilité locale du changement climatique, s’ajoute la conviction – largement partagée parmi les enquêtés – que le modèle de développement touristique déployé en vallée d’Ossau est déjà adapté puisqu’il s’agit d’un tourisme « vertueux », « léger » (par opposition au tourisme de masse), durable et à faible impact sur l’eau :
« (…) je pense que dans la mesure où on reste à des niveaux qui sont les niveaux actuels, c’est tout à fait soutenable pour le milieu. (…) je pense que c’est un tourisme léger et pas un tourisme de Jurassic Park. » (ibid.)
58Taisant les difficultés de gestion de la surfréquentation de certains sites (Bious-Artigues) ou la cohabitation difficile entre usagers des estives, les acteurs du territoire persistent dans une vision idyllique d’une vallée épargnée par le tourisme :
« On est pas sur un développement touristique exagéré (…) y’a pas un tourisme de masse qui vient sur la vallée. Ce sont des gens de Pau, un peu de Bordeaux on va dire, mais y’a pas un tourisme de masse, on vient pas ici comme on vient sur la Côte d’Azur. » (élu tourisme CCVO, 2022)
59Dans les Pyrénées occidentales, l’imaginaire moderne d’une eau abondante et inépuisable à la qualité parfaite demeure très vivace. Les signes tangibles de dégradation des cours d’eau et des lacs d’altitude, de réduction des disponibilités en eau pour l’alimentation humaine ou l’abreuvement du bétail (tarissement de sources, tensions estivales sur la ressource) de même que les épisodes de contamination bactériologique de l’eau potable sont minorés ou ignorés par des enquêtés qui, dans leur quasi-totalité, persistent dans la conception d’une eau disponible à foison et d’excellente qualité. Sans nier la réalité du changement climatique dont ils identifient certaines manifestations localement, ces derniers tendent à relativiser ses effets locaux par un double mécanisme de mise à distance spatiale (par rapport à des territoires plus exposés et/ou plus fréquentés touristiquement) et temporelle (repoussant vers un horizon lointain d’éventuelles difficultés). Convaincus de bénéficier d’une forme « d’immunité territoriale » (Garcia, 2015), ils ne considèrent pas l’eau comme en « crise ». Cette sous-évaluation systématique des effets du changement climatique sur l’eau, observée dans d’autres territoires (Bonnet & Clarimont, 2022), inhibe grandement la capacité à agir localement. Justifiée par les spécificités physiques du territoire et les incertitudes scientifiques sur l’évolution du climat à l’échelle locale, elle fait obstacle à la construction du changement climatique en problème public local. Les excès d’eau, bien que de plus en plus fréquents, demeurent traités comme des manifestations « normales » en zone de montagne tandis que la probabilité d’occurrence d’un manque d’eau est vue comme très incertaine et lointaine, repoussant l’urgence à agir. Quand des difficultés d’approvisionnement en eau potable surgissent, leur résolution passe par la mobilisation de nouvelles sources, dans une logique techno-solutionniste. Quant aux actions adaptatives mises en œuvre par les professionnels du tourisme, elles ne sont pas vraiment pensées comme telles et inscrites dans une stratégie globale, réfléchie et planifiée aux objectifs clairement identifiés. Elles demeurent très cloisonnées par secteur d’activité, voire individuelles, ne bénéficiant guère de l’accompagnement ou de l’appui financier des collectivités territoriales. Les réponses des acteurs locaux aux variations sensibles de la disponibilité de l’eau s’inscrivent donc davantage dans une logique d’ajustement « au coup par coup », une forme d’adaptation incrémentale visant la stabilité du système, le statu quo, que dans une logique transformationnelle, celle de « l’adaptation-processus » plus ambitieuse visant à « changer les attributs fondamentaux » des systèmes (Simonet, 2020). En ce sens, les Pyrénées occidentales ne constituent nullement un cas isolé et singulier, mais donnent à voir les difficultés, observables ailleurs, à penser et anticiper localement les effets du changement climatique sur la ressource en eau.