- 1 Discours introductif du représentant de la délégation Provence Alpes Côte d’Azur de l’Agence de l’e (...)
- 2 Agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse, 8 décembre 2023, Plan de Bassin d’Adaptation au Changemen (...)
1Les principes d’action des Schémas Directeurs d’Aménagement et de Gestion des Eaux (SDAGE) qui régissent cette ressource à l’échelle des grands bassins hydrographiques découlent de la Directive Cadre sur l’Eau : il s’agit d’atteindre le bon état des masses d’eau à la fois en réduisant l’impact des pressions mais également en veillant à éviter de dégrader celles d’ores et déjà classés en bon état. Or, « on avance sur un tapis roulant qui recule »1. En effet, les changements climatiques viennent exacerber l’impact des pressions humaines qui – par ailleurs – continuent de croître. C’est ce constat qui amène le second Plan de Bassin d’Adaptation au Changement Climatique (PBACC) à adopter le mot d’ordre : « agir plus vite et plus fort »2 face au changement climatique. Selon ce Plan, si la sobriété constitue le premier levier d’action dans un contexte d’augmentation des besoins en eau et de diminution des précipitations estivales, préserver et restaurer les fonctionnalités des écosystèmes constitue également un levier puissant pour garantir une diversité et une richesse spécifiques propres à maintenir les services rendus aux humains.
- 3 L’Espace de Bon Fonctionnement se réfère à « un style de référence proche du style fluvial naturel (...)
2L’expression complète des fonctionnalités d’un cours d’eau passe par un périmètre naturellement3 pratiqué par la rivière et comprenant alors son lit mineur, son lit majeur et ses annexes hydrauliques. D’abord traduit en 1996 par l’expression « espace de liberté », c’est le SDAGE 2016-2021 qui définit le référentiel d’Espace de Bon Fonctionnement (EBF) comme l’« espace dans lequel pourront se dérouler sans contraintes les phénomènes résultant des principales fonctions de l’hydrosystème » (Agence de l’Eau RMC, 2016). Cette expression spatialisée des besoins de la rivière se matérialise par une cartographie précise de son emprise spatiale. En cela, l’EBF vient mettre en exergue la contradiction spatiale entre les besoins de la rivière et les aménagements (agricoles ou urbains) qui ont été réalisés au fil du temps et qui sont désormais légitimés par le parcellaire cadastral.
3Les cours d’eau en tresses du bassin Rhône-Méditerranée présentent des enjeux particulièrement forts face à l’enjeu de préservation de l’EBF. Ces derniers présentent une morphologie originale qui se caractérise par un tressage des chenaux, divagants dans un espace de mobilité (lit mineur) et submergeant les espaces contigus en périodes de crues (lit majeur). Si ces rivières sont des réservoirs de biodiversité et jouent un rôle majeur de corridor pour la mobilité des espèces, leur linéaire est en diminution depuis des décennies du fait d’actions humaines : aménagement des cours d’eau (par exemple, l’endiguement de la rivière Isère ; Girel, 2010), extraction des graviers, politique de reboisement (par exemple, incision et reboisement dans les rivières drômoises ; Liébault, 2003) et non humaines via des reboisements spontanés (liés à l’exode rural) qui ralentissent la recharge sédimentaire. Ces aménagements ont contribué à façonner la rivière en grignotant sur le lit majeur jusqu’à aboutir, dans le pire des cas, à une chenalisation unique et une incision importante conduisant à une déconnexion des annexes et chenaux secondaires, un affaissement de la nappe alluviale et une déconnexion des milieux riverains à l’écosystème rivière en tresse (RMC, 2019).
4Cet article s’intéresse précisément à une rivière présentant une morphologie en tresses : la rivière Eygues. Cette rivière prend sa source dans les Hautes-Alpes, dans le massif préalpin des Baronnies vers 1100 m d’altitude, elle traverse la Drôme puis le Vaucluse jusqu’à son exutoire, le Rhône. Cette rivière, caractéristique des cours d’eau méditerranéens à caractère torrentiel, est extrêmement réactive à la pluviométrie et connaît à la fois des crues soudaines, rapides, ayant une forte puissance hydraulique, un important pouvoir morphogène, mais également une longue période d’étiage pendant les mois de juillet à octobre (Agence de l’eau RMC, 2011). La présence de l’eau dans la rivière fluctue selon les saisons d’une manière très nette et préhensible pour les habitants, qui ont su composer de longue date avec cette caractéristique. Repoussoirs en période de crue, les terres riveraines devenaient des secteurs particulièrement convoités en période de basses eaux, la proximité à la rivière rendant possible le projet de mobiliser l’eau pour l’utilisation des moulins ou bien pour irriguer les terres agricoles (Daumas, 2008).
5C’est la place de la rive, cette langue de terre aux contours fluctuants, façonnés par les usages humains que cet article propose d’interroger. Quelles sont les répercussions de cette délimitation matérielle sur les représentations des limites entre rivière et terres riveraines et, de ce fait, entre les eaux superficielles et les eaux souterraines ? En se basant sur une approche qualitative, cet article souhaite mettre en lumière la manière dont les acteurs du territoire évoquent la relation à la rive et à la rivière. Il repose sur l’hypothèse que les relations actuelles constituent un héritage des aménagements passés qui ont artificiellement créé une discontinuité entre espaces riverains et rivière. Cet article souhaite faire la démonstration que ce phénomène de discontinuité opère une déconnexion matérielle et relationnelle entre les riverains et le fonctionnement du cours d’eau.
6La notion de discontinuité géographique (Brunet, 1968 ; Gay, 1995) constitue l’une des facettes de la frontière, non seulement en tant que limite spécifique (Raffestin, 1990), mais aussi comme une zone d’interface (Acloque, 2022 ; Le Gall et Rougé, 2014) où s’opèrent des dynamiques relationnelles et des processus de transition. La frontière, quant à elle, parachève cette gradation en tant que séparation structurante, exprimant ou révélant des rapports de pouvoir. Ainsi, la frontière suppose l’existence d’une discontinuité, qui elle-même implique une limite, établissant une relation d’emboîtement entre ces trois notions (Arbaret-Schulz et al., 2004 ; Picouet & Renard, 2006). Ces trois notions permettent de caractériser les relations établies et perçues entre les terres riveraines et la rivière, ainsi qu’entre les eaux superficielles et souterraines, dans le cadre multidimensionnel de l’hydrosystème. En effet, ce dernier est constitué de quatre dimensions essentielles : la dimension longitudinale, la dimension temporelle mais également les dimensions transversale et verticale (Beseme & Nioche-Seigneuret, 1997) qui sont au cœur des analyses. Bien que la continuité longitudinale du cours d’eau ait été largement étudiée, tant en écologie qu’en hydrologie, notamment à travers le concept de continuum fluvial (Vannote et al., 1980), qui a été intégré dans la Loi sur l’Eau et les Milieux Aquatiques en 2006 sous le terme de continuité écologique des cours d’eau – concept dont la mise en œuvre a fait l’objet d’analyses critiques (Perrin, 2018 ; Barraud & Germaine (dir.), 2017) –, la question de la solidarité latitudinale ou transversale (Rissoan, 1995), explorée sous l’angle des dynamiques écologiques (Junk et al., 1989 ; Lamotte, 2008) demeure peu investiguée sous l’angle des usages.
- 4 Traduction anglaise-français du terme riparia : “ aquatic-terrestrial transition zones associated w (...)
7Étymologiquement, la rive (ripa en latin) désigne une bande de terre longeant un cours d’eau, tandis que la limite (limes) renvoie au chemin bordant un champ. Ces termes évoquent moins une séparation qu’une interface, une marge active propice à la circulation des flux. Les terres riveraines incarnent cette zone de transition à la fois biologique et sociale (Dufour & Rodríguez-González, 2019), façonnée conjointement par les dynamiques hydrologiques et les pratiques humaines. Elles relèvent des zones ripariennes définies en écologie comme des « transitions aquatique-terrestre associées aux eaux courantes »4 (Naiman et al., 2005), supportant des processus biotiques essentiels (production, décomposition, habitat), une connectivité biophysique (flux de nutriments, réseaux trophiques) et des fonctions de régulation (filtration, tampon écologique). En parallèle, la terre riveraine est aussi un espace juridiquement et socialement approprié. Le riverain, défini comme « celui qui habite le long d’un fleuve ou d’une rivière » (CNRTL), voit ses droits reconnus par l’article 557 du Code civil, qui lui garantit le bénéfice des terrains gagnés par alluvion, sans compensation pour la rive opposée. Figure d’un intérêt particulier, perçu par opposition avec celui de la collectivité (Le Floch, 2011), le riverain incarne l’ambivalence de ces espaces. L’analyse des conflits qui peuvent survenir entre gestionnaires et agriculteurs quant à la restauration des espaces de bon fonctionnement illustre la tension entre les diverses rationalités environnementales. L’opposition des agriculteurs du Buëch à la destruction des digues ne relève pas seulement de la défense d’intérêts particuliers, mais s’inscrit dans une histoire locale profondément ancrée (Riegel, 2020). Elle fait écho aux grands aménagements réalisés sur les principaux fleuves français, tels que les travaux d’endiguement et d’assèchement du Rhône, qui ont permis l’essor de l’agriculture intensive sur d’anciennes zones humides (Staüble, 2009). Cette même logique se retrouve dans les résistances à la création de zones tampons sur le Gardon d’Alès (Lusson, 2021).
8Les analyses de cet article s’appuient sur des enquêtes de terrain menées en 2023 et 2024 dans le massif des Baronnies provençales, dans le cadre d’une thèse en convention Cifre avec le Parc naturel régional des Baronnies provençales. Cette recherche vise à documenter les pratiques d’irrigation et les usages récréatifs de l’eau, tout en analysant les stratégies mises en œuvre par les acteurs pour en maîtriser la gestion. Elle s’intéresse également aux relations entre usagers et élaboration des politiques publiques de gestion de l’eau, qu’il s’agisse de participation, d’adhésion ou de résistance, notamment dans le domaine environnemental.
9Afin d’articuler discours et pratiques, un ensemble de 74 entretiens semi-directifs a été réalisé auprès d’acteurs de terrain, complété par un travail d’observation sur un nombre restreint de secteurs. Les terrains ont été sélectionnés en fonction de la cohabitation d’enjeux agricoles et récréatifs et de leur imbrication spatiale (figure 1). Cet article se concentre sur deux sites d’étude : Sahune et Vinsobres, tandis que d’autres terrains sont évoqués en tant qu’apports au contexte local, à l’échelle du massif.
Figure 1. Localisation des terrains d’étude.
« Il existe sur la rive droite de l’Eygues, une espèce de marais d’une étendue considérable [de Nyons à Saint-Maurice]. Il recèle une quantité extraordinaire d’oiseaux aquatiques et de passage (…) Ce sont des sources profondes qui n’ont point d’issue, des espèces de puits formés par la nature, dont l’eau vient à fleur de terre. » (Delacroix, 1817, cité in Mélen et al., 2015, p. 265)
- 5 L’arrêté ministériel du 24 juin 2008 précise les critères de définition et de délimitation des zone (...)
10Cette description qui est faite de la rive de l’Eygues au début du XIXᵉ siècle correspond à ce que l’on appellerait aujourd’hui une zone humide riveraine, présentant une « morphologie des sols liée à la présence prolongée d’eau »5. Désormais, cette rive est largement drainée, endiguée et façonnée pour les besoins agricoles.
11Les études historiques sur les zones humides en France (Derex, 2001, 2006), ont montré que ces espaces sont saisis d’un intérêt renouvelé de l’État au cours du XIXᵉ siècle. La prise en charge politique des terres riveraines intervient par deux problématiques qui se posent aux communes : l’insalubrité liée aux marécages et la protection contre les crues. Mais l’intérêt sous-tendu derrière ces aménagements est également de construire un espace pérenne de bord de rivière, fertile parce qu’alimenté par les limons et plus facilement cultivable du fait de l’accessibilité des terrains plats. Construire la rive impliquait ainsi un premier travail de drainage et de consolidation des berges afin de sécuriser les terres se situant en bord de rivière. Il s’agissait ensuite d’acheminer l’eau pour lui appliquer des vertus productives : que ce soit la force hydraulique pour les moulins ou un apport d’eau qui permette d’accroître la capacité de croissance des plantes. L’ensemble de ces infrastructures ont eu des conséquences majeures sur la circulation de l’eau au niveau local et leurs traces demeurent sur les territoires (par exemple, la petite hydraulique dans la région Bourgogne ; Jacob-Rousseau et al., 2016).
- 6 L’arrêté préfectoral n° 1891 en date du 1er août 1962 de création de l’Association Foncière de Reme (...)
12Le drainage, démarche au long cours, débute à Vinsobres au cours du XVIIᵉ siècle selon les archives disponibles (Mélen et al., 2015). Il est parachevé par des travaux d’ampleur qui seront largement subventionnés à la fin des années 1950 et aboutiront à la création de l’Association Foncière de Remembrement (AFR) de Vinsobres. Ces travaux sont poursuivis dans une perspective de « rationalisation »6 de la gestion des terres riveraines ; ils imprègnent encore la mémoire des adhérents de l’association foncière :
« Et à l’époque de la création de l’AFR, on regroupe les parcelles et on restructure toute la voirie. (…) Tous les canaux qu’il y a au bord des terres (…), c’étaient des canaux de drainage. Parce que c’étaient des petits marécages, tellement qu’ils ne pouvaient même pas couper leur foin dans les années 60, tellement qu’il y avait de l’eau. Alors donc, c’est vrai qu’on a fait des canaux de drainage qui coulaient presque toute l’année. On appelle ça des roubines. Bon alors qu’aujourd’hui, ils sont tous secs. » (Entretien avec un ancien président d’un collectif d’irrigants, 2024).
13Les conséquences au long cours de ces politiques sont une stabilisation ancienne et progressive de la rive et une transformation volontaire de l’écosystème présent à l’intérieur des constructions (digues ou protections de berges) via l’instauration d’un système de drainage-irrigation. Pour le cours d’eau, l’incidence résulte en une réduction de son espace de mobilité : les aménagements du périmètre irrigué de Vinsobres ont diminué la largeur du lit majeur de la rivière de manière pérenne, créant ainsi une séparation construite et marquée entre espace dédié à la rivière et espace cultivé (figure 2).
Figure 2. Entrecoupements des espaces de la rivière et des espaces riverains à Vinsobres.
14La structuration d’un périmètre endigué sécurise les terres agricoles, leurs usages s’organisent via la création d’associations syndicales de propriétaires. Ces associations permettent le regroupement de propriétaires privés ayant collectivement intérêt à la réalisation commune de travaux d’entretien ou d’amélioration intéressant l’ensemble des propriétés. Les droits et obligations sont attachés ici à la propriété et non à la personne (Ingold, 2017). Les adhérents propriétaires constituent alors une communauté d’irrigants, un groupe d’ayants droit d’un système d’irrigation.
15Les collectifs d’irrigants ont été largement étudiés dans ce cadre de renouveau de l’étude des communs, à la suite de l’économiste Elinor Ostrom (2010) (Ruf, 2001 ; Ingold, 2008 ; Ricart & Clarimont, 2013). En effet, en s’appuyant sur des exemples fructueux de gestion collective d’un bien commun (et notamment via l’étude de collectifs d’irrigants), E. Ostrom en expose les critères et conditions. Trois éléments en sont constitutifs : une ressource (l’eau), une communauté (les ayants-droits du parcellaire), une pratique de faire en commun qui établit des règles d’accès et de partage (le commoning). Ces règles constituent un ensemble complexe institué à la fois dans les statuts des structures mais également par d’autres formes d’accords informels entre les propriétaires adhérents.
16Sur les deux secteurs investigués, il subsiste aujourd’hui des formes diverses de structures :
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L’Association Foncière de Remembrement (AFR) de Vinsobres, créée en 1963, elle fusionne deux associations d’irrigants préexistantes.
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L’Association Syndicale Autorisée (ASA) des Berges à Sahune.
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L’Association Syndicale Libre (ASL) de Saint-Jean à Sahune.
17Malgré leur diversité juridique, leur objet est le même : « garantir la propriété collective (le réseau) plus que le propriétaire » (Ladki, 2010). Pour le collectif, le maintien de ce réseau d’irrigation passe par la mobilisation de la ressource, son transport à l’endroit voulu, sa distribution sur la parcelle souhaitée. Il s’agit bien d’un apport d’eau artificiel à la parcelle qui crée un milieu artificiellement humide (Riaux, 2006). Ces systèmes techniques sont étroitement liés à des systèmes d’organisation sociale et un ensemble de pratiques qui impliquent un lien de proximité avec la rivière (Schweizer, 2013).
18Si les modes d’irrigation ont évolué au fil du temps, les collectifs d’irrigants utilisaient à l’origine un système gravitaire : l’eau était conduite depuis sa source jusqu’à la parcelle grâce à la gravité, en empruntant des canaux conçus en bonne intelligence avec la topographie pour atteindre les terres à irriguer. Les trois collectifs mobilisaient ainsi l’eau depuis la rivière pour l’acheminer jusqu’à des canaux en terre. Dans ce processus, l’eau quittait son état naturel pour devenir une ressource (Blot, 2005) à travers un mécanisme d’appropriation (Riaux, op. cit.). Cela nécessitait la construction d’une prise d’eau directement dans le lit de la rivière. Ces prises d’eau, conçues avec les matériaux naturels disponibles, variaient selon les conditions topographiques et hydrologiques. On distingue notamment les prises d’eau avec ou sans seuil de dérivation (Dorchies & Faucheux, 2018). Ces seuils et canaux de dérivation – dans les secteurs où ils existent encore – sont construits à la main et à la mini-pelle, ils peuvent entraver partiellement ou totalement le cours de la rivière. Ils ont vocation à s’effacer à chaque crue morphogène de la rivière et doivent être reconstruits à minima chaque année et restructurés en fonction des crues pendant la période d’irrigation. Lorsqu’un phénomène pluvieux important est à prévoir, il s’agit pour la personne référente dans le collectif – le plus souvent le président de la structure – d’aller neutraliser la prise d’eau afin que les eaux remuées par les intempéries ne viennent pas obstruer les canaux. Si cet entretien au quotidien constitue un travail important pour les irrigants, il reste un lien matériel avec la rivière qui disparaît avec les systèmes d’irrigation gravitaire :
« Parce que le canal, l’entretenir, c’était quand même un gros morceau. Chaque année, il fallait refaire [le barrage qui était dans la rivière]. Les crues, ça emportait les rochers, il fallait refaire les enrochements. (…) Chaque fois qu’il y avait une crue, ça passait dessus, et c’était plein de boue dedans (...) On passait une paire de jours à nettoyer avant de mettre l’eau en service. (…) Voilà, maintenant c’est quand même autre chose. On n’a plus qu’à tourner une vanne pour irriguer. » (Entretien avec un président d’un collectif d’irrigants, 2024)
19La connexion entre rivière et rive se fait par le média du système d’irrigation qui constitue alors une transaction entre un espace anthropisé et le maintien artificiel de fonctions autrefois remplies par les zones humides riveraines : le stockage de l’eau dans les sols et l’alimentation des nappes alluviales (Riaux, 2013).
20Les évolutions des secteurs irrigués locaux reflètent les profondes mutations des modes de production depuis les années 1950. En 1946, avec 35 % de sa population active dans l’agriculture, la France est le pays le plus agraire d’Europe (Guimont & Villalba, 2018), mais reste dépendante des importations, notamment de blé (Bourgeois, 2007). La modernisation agricole devient alors un impératif, introduisant les notions d’efficacité et de rendement propres à l’agriculture productiviste.
21Dans les années 1960, l’État impulse cette transformation via des réformes majeures, dont la loi Debré de 1960 qui prévoit la création des Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural (Lazaro, 2015). En effet, la restructuration économique s’accompagne d’une refonte foncière qui a vocation à réorganiser les exploitations en modifiant les parcelles et leurs infrastructures (notamment leurs voies d’accès et leurs délimitations par les haies, Magnin, 2024). Bien que les Baronnies demeurent un secteur comparativement très agricole avec 7,8 % de sa population active d’agriculteurs exploitants en 2019 contre 1,5 % en France (Marais & Cochez, 2023), il n’en demeure pas moins que les années 1960 initient un changement durable dans les structures agricoles.
22En effet, dans ce secteur de moyenne montagne se pratique une agriculture majoritairement pluviale adaptée aux sécheresses estivales. Des vignes, des oliviers et des champs de lavande s’étendent du plateau du village de Vinsobres jusqu’à la rivière Eygues. Du côté de la commune de Sahune, les cultures sont majoritairement arboricoles : les oliviers occupent le versant sud, l’« adret » de la montagne, tandis que les abricotiers et les cerisiers prennent place dans un vallon plus humide où coule un affluent de l’Eygues : le Merderie, à l’amont duquel le toponyme de la commune de Montréal-les-Sources évoque bien la présence de nombreuses résurgences d’eau. L’intensification de la culture de la vigne pour Vinsobres, de l’abricot pour Sahune se renforce à partir des années 1960 alors que les agriculteurs pratiquaient jusqu’alors une polyculture-élevage. En effet, en février 1956, les températures atteignaient jusqu’à moins 20°C, la sève faisait imploser les troncs des oliviers, décimant plus de la moitié des vergers du secteur ; il faut alors trouver des cultures alternatives et rentables. En l’absence de troupeau, les cultures pérennes viennent ainsi remplacer les secteurs fourragers et s’inscrire dans les périmètres irrigués.
« Tout le monde avait son verger d’oliviers et donc bon vu le gel, vu tout ce qui s’est passé. (…) L’abricotier, c’était pour nous quelque chose de nouveau. On plantait des petits terrains, mais en déclivité, pas toujours accessibles aux tracteurs. Et donc là on a intensifié un peu l’abricotier (…) Alors moi j’étais un peu plus conservateur, donc le troupeau ça m’allait pas mal, bien qu’il y avait quand même un travail important… Et alors les chiffres nous ont permis de voir (…) que les petites surfaces finalement, elles nous rapportaient plus que les grandes surfaces, parce que pour le troupeau, il en fallait déjà un peu des surfaces. Et alors on a commencé d’inverser le rôle, c’est-à-dire de planter des abricotiers dans les grandes surfaces. » (Entretien avec un agriculteur à la retraite, Sahune, 2024)
23De même, à Vinsobres, la vigne se développe après ce gel dévastateur ayant détruit 14 000 des 15 000 oliviers recensés. Regroupés en syndicat depuis la fin du XIXᵉ siècle, les vignerons font reconnaître l’appellation Côtes du Rhône en 1957, puis obtiennent son classement en « cru » en 2006. Le vignoble s’organise verticalement, les vignes se différenciant selon l’altitude, du plateau aux rives de l’Eygues, où elles bénéficient d’une reconnaissance moindre (Indication Géographique Protégée). Cette différenciation implique un usage distinct de l’eau d’irrigation. En effet, l’Appellation d’Origine Contrôlée interdit en principe l’irrigation dans les vignes, tandis que l’IGP l’autorise.
« Avant le remembrement, il y avait 80 % de fourrage. (…) Tous les gens de la commune, de l’autre côté de la commune, avaient des parcelles en bas, et du fourrage pour leurs bêtes. Parce qu’à l’époque, il y avait des bêtes, il y avait de l’élevage. Il y avait des moutons. (…) Après, il y avait plutôt des céréales, parce que comme on s’était drainé et qu’il y avait moins de problèmes d’eau, il y avait des fruitiers. Il y en avait qui avaient mis des lavandes mais pas tellement. Oui, il s’est fait un peu de tout… C’est la commune en général qui a beaucoup bougé. Avant le gel de 1956, c’était une commune à 90 % en oliviers. (…) Toutes les vignes que vous voyez, le plateau, c’étaient des oliviers. Je ne les ai pas connus. » (Entretien avec un ancien président d’un collectif d’irrigants, 2024)
24La spécialisation agricole et la structuration des filières transforment profondément la répartition spatiale des cultures (figure 3). Les prairies de pâturage et les surfaces fourragères cèdent la place à des cultures pérennes comme la vigne et les arbres fruitiers. Ce changement modifie le rapport à la saisonnalité de la rivière, ces cultures ne tolérant pas une humidité prolongée, il s’agit également de les protéger d’une submersion en période de hautes eaux et d’acter une séparation contrôlée entre cours d’eau et terres riveraines.
Figure 3. Evolutions des usages de la rive dans la commune de Sahune.
25A cette perte de valeur agricole vient s’agréger un nouvel usage, attiré par les aménités qu’offre la rivière : le tourisme de plein air. Effectivement, à l’égal de la dynamique en France durant les trente glorieuses, l’hébergement de plein air se développe dans les années 1960-70 (Sirost, 2017), principalement sur les rives. Ces secteurs, protégés et endigués pour des besoins agricoles, sont conquis par des installations de tourisme. Sahune constitue la porte d’accès pour trois campings de bord de rivière qui ont été construits en lien avec l’offre de baignade offerte par la proximité de l’eau. A Sahune, c’est l’eau de la rivière qui permet de constituer un point d’attraction avec la construction récurrente d’un point de baignade par le gestionnaire du camping comme en témoigne un ancien agriculteur du village :
« Le premier camping, c’est le camping municipal, c’était dans les années 1965-66 par là. Le maire en place depuis 18 ans a été un peu dépassé par ses concurrents, c’étaient les commerçants de Sahune qui voulaient se regrouper pour favoriser le tourisme. Et puis il y a eu un deuxième camping. (…) Le fils du mécanicien avait monté un petit bull [bulldozer] et il faisait un trou dans la rivière à côté du camping. (…) Nous ça nous a servis, on y a été longtemps se baigner dans la rivière là-bas… » (Entretien ancien maire, Sahune, 2024)
26À Vinsobres, un camping naturiste ouvre ses portes dans les années 1970. Les gestionnaires aménagent un lac naturel dans la nappe affleurante, offrant aux clients un point de baignade pérenne. Le caractère riverain de ces parcelles constitue ainsi le point d’attraction de l’offre récréative des opérateurs du tourisme. Implantés dans des zones irriguées, ces campings deviennent de facto membres des structures d’irrigation, le statut d’adhérent étant attaché à la propriété foncière. Dès lors, un ensemble de transactions se produisent entre opérateurs du tourisme et irrigants.
27Cependant, les sécheresses météorologiques successives montrent les limites d’une offre de baignade qualifiée d’« instable » et qui ne parvient pas à contrebalancer les inconvénients liés aux zones riveraines : l’inondabilité.
« Le camping existe depuis 1970. Ce n’est pas forcément un point positif d’être près de l’eau aujourd’hui, du fait des crues et des problématiques de zones inondables. Mais malheureusement, la plupart des campings se sont créés aux années 70 et ils étaient à côté de cours d’eau souvent. Mais ce n’était pas une volonté. » (Entretien avec un gestionnaire de camping, 2023)
28Pour les campings qui en ont les moyens, il s’agit de sécuriser un autre espace de fraîcheur via la construction de piscines. Parmi les trois campings proches de Sahune, les deux établissements privés disposent de piscines. L’un d’eux a récemment ajouté une piscine couverte afin de s’adapter aux stratégies de tourisme trois saisons, misant sur la diversification de l’offre. À Vinsobres, le camping se transforme en 2001 pour devenir le premier site de la chaîne Capfun, aujourd’hui propriétaire de plus de 180 campings en France et spécialisée dans les « grands centres aqualudiques avec piscines chauffées, toboggans à sensation et pataugeoires chauffées », selon son site internet. Le lac naturel est transformé en « lagon », un plan d’eau étanchéifié, alimenté par l’eau de la nappe alluviale qui fonctionne ensuite en circuit fermé, tout comme le reste des trois bassins existants.
29De même, les irrigants des deux structures d’irrigation de Sahune se détournent également de la rivière en transformant leur mode d’irrigation en système sous pression liée à la nappe d’accompagnement. La « modernisation » des systèmes gravitaires (Laurenceau, 2021) passe par une mise en tuyaux de l’eau captée qui sera acheminée sous pression jusqu’à la vanne attribuée à une parcelle. Elle nécessite l’emploi d’une pompe et de ce fait, d’une énergie externe au système. A Sahune, la modernisation a été impulsée par les collectifs d’irrigants dès les années 1990. Elle correspondait au besoin de l’irrigation au goutte-à-goutte des abricotiers qui permet de stabiliser la production d’un fruit devant répondre à des exigences de calibre (figure 4). Deux forages ont ainsi été réalisés en 1993 et 2006 dans une nappe qualifiée de « productive ». Ils permettent d’alimenter les périmètres d’irrigation initiaux mais également d’accéder aux coteaux, moins gélifs que les rives :
« À la station de pompage, on a fait un puits de 14 mètres de profondeur. (…) Il y avait une couche d’argile, à 3 mètres, à peu près. Dès qu’on a passé cette couche d’argile, on est tombé dans des cailloux, dans des galets. Et l’eau est remontée. À 3 mètres, on a l’eau. Et on a pratiquement 6 mètres de hauteur de nappe. Et du coup, on a descendu une pompe immergée dans le puits. Cette pompe, elle envoie l’eau dans une réserve de 20 mètres cubes. Et de cette réserve, après, il y a deux circuits qui partent. Un pour le circuit coteau. Donc, c’est des pompes un peu plus haute pression. Et il y a un circuit qui fait le long de la rivière, les plaines, un circuit basse pression. » (Entretien avec le président d’un collectif d’irrigants, Sahune 2024)
Figure 4. Photos comparées de la plaine de Sahune (1955-2025).
30À Vinsobres, le système d’irrigation gravitaire est actuellement en sommeil. Plusieurs facteurs cumulés expliquent cette inactivité : les conditions naturelles (incision du lit de la rivière, prise hors d’eau) mais également les mutations d’usage des sols, la diminution du nombre d’agriculteurs et la complexification de la charge administrative. Le cours d’eau de l’Eygues et une partie de l’aquifère alluvial ayant été jugés en déséquilibre quantitatif, les modélisations hydrauliques préconisent une réduction de 40 % des prélèvements d’eau pendant la période d’étiage pour permettre l’atteinte des débits réglementaires. La mise en œuvre de ces économies d’eau passe par un Projet de Gestion de la Ressource en Eau (PGRE), élaboré par les services de l’État en 2019. Ce dernier recommande la fermeture du canal et la mise en place de puits dans la nappe alluviale pour permettre l’usage d’irrigation aux agriculteurs.
31Ainsi, au tournant du XXIᵉ siècle, les usages d’irrigation et de loisirs de l’eau des communes de Sahune et de Vinsobres se reportent de la rivière à la nappe d’accompagnement via des stations de pompage autonomes, le cours d’eau ne constitue plus un objet aux intérêts partagés.
32Cette dépendance à la ressource en eau souterraine implique une modification du rapport à l’élément eau. La première conséquence, qui s’observe à travers la parole des enquêtés, c’est le sentiment accru de sécurité vis-à-vis de la ressource. Si certains considèrent la nappe comme un « stock », d’autres interlocuteurs perçoivent la relation étroite qu’entretiennent l’eau superficielle et souterraine. Cependant, la prise en compte de cette relation n’implique pas d’appréhension sur la perpétuation de la ressource dans un territoire marqué par la mémoire de sécheresses particulièrement sévères et d’assecs. Pourtant, les échanges nappe alluviale-rivière sont importants puisqu’une partie des eaux ruisselant sur les versants ou dans l’Eygues va s’infiltrer et alimenter la nappe alluviale. Cette nappe alimentera en retour le cours d’eau pendant les périodes d’étiage (Agence de l’eau RMC, 2011).
33La stabilisation des usages sur la berge et leur éloignement progressif de la rivière et de l’eau de surface conduisent les usagers à percevoir la ressource souterraine comme plus sécurisée et pérenne. La rivière, quant à elle, est repoussée dans les espaces résiduels qu’on lui concède, tandis que les innovations techniques permettent de tirer parti de ses aménités sans subir ses contraintes. C’est notamment le cas avec l’apparition des tours antigel qui facilitent l’exploitation des terres riveraines irriguées malgré leur vulnérabilité liée à la proximité avec la rivière.
34En revanche, on peut questionner la légitimité de ces espaces dès lors que l’usage d’irrigation cesse. Naturellement séchants en raison de la présence de galets et d’argiles, leur trajectoire s’inverse. De zones humides jouant un rôle d’interface écologique, ces terres se transforment en espaces marginalisés, désolidarisés de la rivière, témoignant d’une relation de plus en plus distendue entre les activités humaines et les dynamiques écosystémiques.
35La fragilité des terres riveraines, conçues pour être maintenues dans un équilibre hydrique artificiel, est exacerbée par l’intensification des phénomènes climatiques extrêmes. Si les sécheresses se font plus marquées, les crues gagnent également en puissance, remettant en cause les aménagements censés maîtriser le cours d’eau. Or, les périmètres irrigués non urbanisés constituent des systèmes d’endiguement non prioritaires au regard de la gestion des risques à l’échelle des bassins versants (Riegel, 2020). Cela soulève la question de l’avenir de ces terres rendues exceptionnellement fertiles au prix d’une réduction des marges de liberté de la rivière et qui ont longtemps été considérées comme un socle de production agricole. Quelle sera leur place dans un contexte où les injonctions évoluent à la fois vers une relocalisation de l’agriculture mais également une réintégration de la biodiversité dans les espaces anthropisés ?