- 1 Pour la troisième année, Libération « se met aux couleurs et textes de la jeunesse à l’occasion du (...)
1« Promouvoir la littérature jeunesse, largement méprisée par les médias, est la clé pour que les enfants lisent davantage. » Ainsi s’ouvre l’article de Susie Morgenstern, paru dans le journal Libération le 1er décembre 2021, à l’occasion de l’ouverture du Salon du livre de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis1. La célèbre autrice pour la jeunesse constate amèrement qu’il a fallu qu’elle « ponde » un « livre pour la « vieillesse » » pour que la presse, la radio et la télévision s’intéressent à elle et à son œuvre. « À la même période, poursuit-elle, Jean-Claude Mourlevat a reçu le plus grand prix international en littérature de jeunesse, le prix Astrid Lindgren, appelé le petit Nobel. Il y a peut-être un Français par siècle qui est ainsi honoré. J’attendais le journal télévisé pour un cocorico collectif. On n’en a pas parlé. » Ce constat amer aurait pu être répété en 2022 : en effet, le 21 mars 2022, lors de la Foire internationale du livre pour enfants de Bologne, Marie-Aude Murail, tout aussi célèbre autrice pour la jeunesse française, a reçu le prestigieux prix Hans Christian Andersen.
2Créé en 1956 par l’organisation internationale IBBY (International Board on Books for Young People), ce prix, parfois également surnommé le « petit prix Nobel », récompense tous les deux ans, un·e auteur·rice et un·e illustrateur·rice pour la jeunesse. Marie-Aude Murail est la première Française récompensée par ce prix, le seul auteur français l’ayant reçu avant elle étant René Guillot, en 1964, il y a donc plus de 60 ans. Mais là encore, en dehors du monde de la littérature pour la jeunesse, l’information semble avoir été assez peu relayée. Déplorer la faible légitimité accordée à la littérature pour la jeunesse dans les médias et le mépris dont elle semblerait faire l’objet est une position récurrente de la part des auteur·rices pour la jeunesse, comme l’a montré Fanny Barnabé, position qui a l’avantage d’« alimenter le débat constituant une forme d'entrée dans le champ de la critique » (Barnabé, 2012). Le terme même de « petit », accolé au prestige du Prix Nobel, repris par Susie Morgenstern et fréquemment utilisé, révèle une forme de paradoxe : si l’adjectif renvoie au public des enfants et des adolescents, « petits » par rapport aux « grands », il place également la littérature pour la jeunesse dans un rapport de hiérarchisation par rapport à une « grande » littérature, digne du plus grand des prix. La reconnaissance semblerait ainsi prisonnière d’une forme de domination.
3La littérature pour la jeunesse est en effet régulièrement présentée par ses acteur·rices (auteur·rices, illustrateur·rices, éditeur·rices, prescripteur·rices) comme le parent pauvre des médias et de la presse culturelle, domaine qui serait réservé aux productions littéraires pour adultes, considérées comme seules légitimes. L’article de Fanny Barnabé s’appuie sur une polémique datant de novembre/décembre 2010, faisant suite aux propos de François Busnel publiés dans L’Express Lire : dénigrant la littérature pour la jeunesse qu’il considère alors comme une invention purement commerciale produisant des œuvres médiocres, François Busnel provoque une querelle et des réponses de la part de plusieurs auteur·rices et éditeur·rices, notamment Valérie Zenatti, dont Fanny Barnabé analyse le discours.
- 2 Dans son émission du 5 novembre 2024, Augustin Trapenard, qui a succédé a François Busnel pour anim (...)
- 3 Clémentine Beauvais est alors invitée pour présenter Songe à la douceur (Sarbacane, 2016), réécritu (...)
4Depuis 2010, pourtant, la position de François Busnel ne semble plus la même : en 2016, dans La Grande Librairie, il invite Susie Morgenstern, Clémentine Beauvais et Claude Ponti, trois figures marquantes de la création littéraire pour la jeunesse2 : Susie Morgenstern (née en 1945), précédemment évoquée, représente l’écriture romanesque (avec plus d’une centaine de romans publiés depuis les années 1980) tandis que Claude Ponti (né en 1948) incarne l’univers de l’album et la création d’imaginaires visuels et langagiers originaux ; Clémentine Beauvais (née en 1989) représente une nouvelle génération d’auteurs et d’autrices, explorant des formes d’écriture encore peu connues en France comme le roman en vers libres3. En mai 2021, François Busnel affirme dans un entretien publié dans Livres Hebdo : « Nous réfléchissons à une émission littéraire pour les jeunes, par les jeunes » (28 mai 2021). La légitimité de la littérature pour la jeunesse semble s’être donc accrue au fil des années, comme l’atteste également sa présence dans les pages culturelles de la presse écrite nationale (Libération, Le Monde, Télérama), de la presse spécialisée, en particulier féminine, mais aussi à la radio et à la télévision. Comment donc expliquer la position affichée de Susie Morgenstern ? Est-elle le fait d’un ressenti en décalage avec la réalité ? Cette position semble correspondre à une ambiguïté inhérente et consubstantielle à la littérature pour la jeunesse, mise en avant par Fanny Barnabé : si la littérature pour la jeunesse a progressivement construit ses propres instances de légitimation, elle « continue pourtant d’entretenir une relation de dépendance vis-à-vis de la littérature générale » (Barnabé, 2012). Autrement dit, la littérature pour la jeunesse, dont les acteur·rices voudraient faire apparaitre comme un champ autonome, n’est pas libérée de la domination de la littérature dite générale, et ces mêmes acteur·rices sont pris dans un paradoxe : celui de souhaiter s’émanciper du domaine de la littérature générale – les arguments pour défendre la littérature pour la jeunesse étant souvent relatifs à des spécificités formelles, esthétiques et à son public – et de vouloir également se faire reconnaître à l’intérieur de ce champ par peur du déclassement, de la marginalisation ou, comme le regrette Susie Morgenstern, de l’invisibilité médiatique.
5Il convient donc d’examiner la place accordée à la littérature pour la jeunesse dans la presse et en particulier dans ses pages culturelles, au moment où Susie Morgenstern, dans un grand quotidien, exprime son avis : l’intérêt pour la littérature pour la jeunesse se réduit-il à cet événement annuel qu’est le Salon de Montreuil, avant les fêtes de fin d’année, ou à une approche éducative s’adressant en particulier aux femmes (dans la presse féminine) et aux parents ? Comment définir les regards critiques portés sur cette littérature ? Où est-elle présente, où ne l’est-elle pas ? Quels sont les genres, les auteur·rices, les illustrateur·rices, les thématiques, les maisons d’édition mis en avant ? L’objectif est d’étudier, sur une période d’un an (de mars 2021 à mars 2022, dans les mois qui précèdent et qui suivent la prise de position de Susie Morgenstern), la visibilité ou l’invisibilité de la littérature pour la jeunesse dans la presse écrite, dans la presse culturelle et les pages culturelles de plusieurs titres mais aussi au-delà, afin de vérifier l’idée, très souvent exprimée par les acteur·rices du livre pour enfants, d’un certain mépris pour cette littérature.
6En 1988, Isabelle Jan, éditrice et formatrice en littérature pour la jeunesse, publie Les livres pour la jeunesse, un enjeu pour l’avenir, essai qui fait suite à un rapport que lui a commandé Jean Gattegno, alors directeur du livre et de la lecture. S’intéressant à la « grande presse », elle ouvre son étude ainsi : « On entend couramment dire : la grande presse ne fait rien pour le livre d’enfant » (Jan, 1988, p.97). Les débats des années 2010 et 2020 ne sont donc pas nouveaux et Isabelle Jan rappelle l’idée, récurrente en 1988, d’un « Pivot pour enfants » (p.98). Néanmoins, Isabelle Jan note l’effort de deux titres de presse, Libération et Télérama, tandis que Le Monde « conserv[e] encore un attentisme prudent » (p.99). Elle remarque également que « les essais les plus méritoires de la grande presse » ont été dirigés « dans les quotidiens de province » (p.98). Il semble intéressant de repartir de ce constat pour le même à l’épreuve du début des années 2020, en écho au constat de Susie Morgenstern. L’analyse portera donc dans un premier temps sur trois titres de la presse écrite : Libération, Télérama, Le Monde, qui accordent en effet une place non négligeable à la littérature pour la jeunesse, tout comme le magazine Lire, qui sera ajouté au corpus. En décentrant le regard et en s’inspirant de la remarque d’Isabelle Jan, il est possible à partir de la base Europresse de rassembler un corpus plus vaste encore concernant l’actualité éditoriale pour la jeunesse, publiée dans la presse régionale et pas seulement nationale. Se fait alors jour une tout autre place accordée à la littérature pour la jeunesse, conçue comme productrice d’objets culturels (les livres) mais aussi placée au cœur de processus de médiation culturelle : cette conception apparaît ainsi davantage fonctionnelle qu’esthétique, liée à des activités culturelles d’animation et de création de liens plus directs entre auteur·rices et lecteur·rices. Cet élargissement du corpus de presse correspond également à un changement de perspective en terme de lectorat : le statut accordé à la littérature pour la jeunesse dans les pages culturelles de la presse, notamment régionale, ne serait pas le même selon les publics auxquels on s’adresse, ni selon les supports de presse. Ce changement de perspective peut apporter une vision différente du champ de la littérature pour la jeunesse, mais quel est-il ?
7Comme l’affirme Fanny Barnabé en 2012 à la fin de son étude sur la polémique entre Busnel et Zenatti, la littérature pour la jeunesse, contrairement à ce que peuvent affirmer régulièrement les auteur·rices, n’est pas un secteur en danger, ni même menacé : Fanny Barnabé montre bien qu’il s’agit bien plutôt d’une « posture stratégique de victimes, qu’elle soit consciente ou non », qui a « l’avantage d’attirer l’attention sur soi, d’exister – alimenter le débat constituant une forme d’entrée dans le champ de la critique. De plus, présenter la littérature comme menacée fait aussi passer au public, de manière subliminale, l’envie de la préserver » (Barnabé, 2012). Si le statut de la littérature pour la jeunesse reste « ambigu », « il n’en est pas moins affirmé ». La littérature pour la jeunesse a en effet connu un processus continu de légitimation, comparable à celui qu’étudie Luc Boltanski pour la bande dessinée, dont la constitution en tant que champ est conçue comme un archétype propre à bâtir une théorie de la légitimation (Boltanski, 1975). Comme la bande dessinée en effet, la littérature de jeunesse a construit sa légitimité sur le modèle des champs de la culture savante. Elle a ses maisons d’édition spécialisées, qui ont développé des identités spécifiques autour de politiques éditoriales distinctes. Elle a ses revues spécialisées, destinées aux professionnel·les, en particulier les bibliothécaires, et ses revues universitaires. Elle a sa place à la Bibliothèque nationale de France depuis que la Joie par les livres, devenue le Centre national de la littérature pour la jeunesse, y est rattaché, avec salle de lecture, colloques, rencontres, formations, expositions. Elle a même son musée : à Moulins, le Musée de l’illustration jeunesse, créé en 2005, conserve une riche collection d’œuvres graphiques originales, avec un centre de documentation consacré à l’album (Lévêque, 2025).
8
- 4 Resterait à mener une étude précise de comparaison entre les critiques de livres pour la jeunesse e (...)
9En 2021-2022, la littérature pour la jeunesse est régulièrement présente dans les pages culturelles de plusieurs journaux de premier plan. Libération et Télérama sont sans doute les journaux qui accordent à la littérature pour la jeunesse l’attention la plus remarquable. Libération propose chaque semaine (le mercredi, jour de la semaine traditionnellement attaché à l’enfance) dans ses « Pages jeunes » un article sur l’actualité du livre jeunesse4. Il s’agit d’un article court (entre 1 500 et 3 000 signes) consacré à la critique d’un livre remarqué, parfois deux, rarement plus (exception faite au début du mois de juillet avec quatre livres). Les 34 articles sont écrits, pour la période étudiée (mars 21 à mars 22), par neuf personnes différentes, les contributeur·rices les plus fréquent‧es étant Frédérique Roussel et Richard Godin. Il est à noter également que pour une critique (05/01/22), Libération, donne la parole à un enfant, Jules Gossement, dix ans (avec Coralie Schaub), ce qui reste très exceptionnel dans la critique de la littérature pour la jeunesse en général, où les voix d’enfants restent la plupart du temps muettes. Les albums dominent dans les choix de Libération (une vingtaine d’albums contre une quinzaine de romans), avec une petite place faite à quelques documentaires (quatre au total). Sur la quarantaine de livres de l’échantillon, 27 sont issus de l’édition française ou francophone contre 14 titres étrangers traduits en français. Parmi ces livres traduits, la moitié est issue de pays anglo-saxons (Grande-Bretagne, États-Unis, Canada) et les autres occurrences, toujours singulières, présentent une variété linguistique remarquable (letton, allemand, tchèque, polonais, chinois, néerlandais et ukrainien).
- 5 Dans le rapport 2020-2021, 81,4 % des livres jeunesse traduits ont pour langue d’origine l’anglais, (...)
10Cette répartition ne correspond pas aux données statistiques des traductions pour la jeunesse, où la part des titres traduits de l’anglais domine largement les autres pays (environ 75 à 80 % selon les chiffres du Syndicat National de l’Édition SNE 2021, 20235). L’attention des critiques porte sur des ouvrages représentant une réelle diversité culturelle tout en s’intéressant en majorité à la production française contemporaine, privilégiant l’originalité formelle et stylistique plutôt que les tendances du marché : la position prise est ici à contre-courant des attaques portées à la littérature pour la jeunesse par ceux qui la présentent essentiellement comme un secteur commercial, où le marketing l’emporte sur la créativité. La littérature pour la jeunesse est bien perçue comme un domaine à part entière, sur lequel s’exerce une critique spécifique, servant à séparer les livres jugés dignes d’intérêt par opposition à une production commerciale de grande diffusion, dont aucun titre n’apparaît dans les articles publiés.
11Si des termes assez peu précis sont utilisés de façon récurrente (« splendide album », « magnifiques dessins », « trait absolument formidable », « illustrations colorées », « gaieté et beauté des dessins », « histoire émouvante », « histoire belle et intelligente », « histoire magnifiquement poétique et sensible », « univers doux et poétique »), certaines critiques recourent à un vocabulaire plus précis : un roman propose un « équilibre des forces et des sentiments […] impressionnant de maîtrise » (08/09/21), celui-ci est écrit avec des « phrases courtes, sèches, qui claquent » (19/01/22). Des commentaires peuvent aussi concerner le style d’un album : « des couleurs vives associées à un travail entre le blanc et des personnages en noirs pour créer un contraste » (30/10/21), « [le trait] emprunte les codes de la bande dessinée » (17/11/21), « une densité des couleurs et un contraste fort, poussé », « expressivité picturale saisissante, avec certaines illustrations qui paraissent de vraies toiles peintes à la gouache » (23/02/22). L’accent est porté avant tout sur le plaisir de la lecture (« agréable moment de lecture », « plaisir de se perdre dans les dessins »), l’aspect éducatif de la littérature de jeunesse étant un critère peu retenu (sur une année, il n’est fait mention qu’une seule fois de la formule « instruire en distrayant ») : « cet univers qui ne prétend donner aucune leçon, défendre aucune morale, simplement offrir un drôle de voyage » (23/03/22). Seul l’album ukrainien La Guerre qui a changé Rondo de Romana Romanyshyn et Andriy Lesiv (2014), réédité par Rue du Monde en mars 2022, est présenté, actualité oblige, comme « une fable qui permet d’aborder avec des enfants le sujet du conflit qui fait rage actuellement » (16/03/22).
12Les livres sélectionnés par Libération sont construits autour de thématiques fortes et actuelles (questions sociales, droits des filles, autisme, pédocriminalité, accueil des réfugiés) ou plus atemporelles (la nature, les animaux, la peur, l’amitié). La sélection suit aussi les événements qui rythment la vie des enfants : il est question des colonies de vacances et des séjours chez les grands-parents au début du mois de juillet, et d’école au mois de septembre. Néanmoins, plusieurs critiques partagent la même conception de la littérature pour la jeunesse, qui pour eux n’est pas uniquement définie par ses destinataires : si une attention est portée à la justesse de traitement des sujets abordés, « à hauteur d’enfant », plusieurs articles montrent que la littérature pour la jeunesse est envisagée comme un domaine esthétique commun aux enfants et aux adultes, ou tout au moins un espace littéraire où ils peuvent se rejoindre et qu’il convient de partager : « Il est fréquent, dieu merci, que des adultes lisent avec plaisir des livres écrits pour les enfants ou les adolescents » (16/06/21).
13L’album de Nicolas Jolivot, Voyages dans mon jardin (Hong Fei, 2021) est ainsi présenté comme « un superbe livre, que l’on ne peut qu’aimer à tous les âges de la vie » (09/02/22). Évidence ou incitation, la littérature pour la jeunesse n’est pas réservée aux jeunes lecteur·ices : « une histoire drôle autant pour les enfants que pour leurs parents, qui prennent un plaisir un peu coupable à se plonger dans les fictions de leurs rejetons. » (09/06/21) ; « Lesdits parents seront également bien avisés d’y jeter un œil, pour se souvenir de ce qu’est l’adolescence et peut-être mieux comprendre leurs rejetons torturés. » (08/12/21). Le livre pour enfants de Victor Pouchet, Mille nuits, plus une, est mis en parallèle de son « roman-poème pour adultes », La Grande Aventure (03/11/21) : il est intéressant de constater que Libération propose de dépasser les frontières entre littérature pour la jeunesse et littérature dite générale ou pour adultes, tout en consacrant à la première un espace spécifique et délimité (les critiques des livres pour la jeunesse ne sont pas mêlées aux critiques des livres pour adultes).
14Ainsi se construit un espace à la fois particulier et hybride, une sorte d’entre-deux qui répondrait à la position contradictoire des auteur·rices pour la jeunesse (Barnabé, 2012), mais en laissant délibérément de côté la dimension éducative de la littérature pour la jeunesse qui, sans la résumer, lui est néanmoins consubstantielle. Isabelle Nières-Chevrel le rappelle : « La représentation la plus courante que les adultes cultivés se font de la littérature d'enfance et de jeunesse est liée à sa mission sociale d'auxiliaire éducatif. Il n'y a là rien d'infondé. Les premiers écrivains pour enfants furent largement des précepteurs et des enseignants ayant pris la plume à l'intention de leurs élèves ; leurs écrits étaient pensés comme un matériau pédagogique. » (Nières-Chevrel, 2011). Au XVIIIe siècle, les livres destinés à l’enfance sont désignés par les termes de « livres d’éducation », dénomination qui devient progressivement « livres d’enfants » puis « littérature enfantine » et enfin « littérature de/pour la jeunesse ». Ce glissement est significatif : le passage de « livres » à « littérature », au cours du XIXe siècle, montre la valorisation progressive du champ. Les critiques publiées dans Libération s’inscrivent dans cette logique qui privilégie la part d’invention littéraire et artistique.
- 6 Cette différence numérique s’explique par le fait que la sélection des fêtes de fin d’année est exc (...)
15Télérama publie chaque semaine également une rubrique « Enfants » où figure la critique d’un livre pour enfants, roman ou album, à côté des conseils télévisuels. Sur une année, le corpus est très important puisqu’un livre est présenté chaque semaine ou presque. Une sélection plus fournie est également présentée à l’occasion des fêtes de fin d’année. Sur l’année étudiée, le corpus est constitué d’une douzaine de romans et d’une cinquantaine d’albums6, en grande majorité issus de l’édition française et francophone.
16La diversité linguistique n’est pas aussi marquée que dans les choix de Libération : une douzaine de livres présentés sont traduits de l’anglais, deux de l’espagnol et un seulement du néerlandais, du polonais et de l’italien. L’attention est donc surtout portée sur la création française et francophone, dont le dynamisme est ainsi nettement mis en avant. Les critiques alternent régulièrement roman et album (une semaine pour chaque), respectivement écrites par Michel Abescat (romans) et Marine Landrot (albums). Les deux journalistes sont attentifs aux qualités esthétiques et littéraires et, comme leurs confrères et consœurs de Libération, sélectionnent des livres faisant la part belle à la différence (sélectionnant par exemple un album sur un enfant trisomique, Comme un poisson fleur de Julia Sørensen (Askip, 2022)), le féminisme, l’antiracisme, les migrants : la dimension didactique n’est pas mise en avant, même si ces exemples montrent qu’elle est sous-jacente, implicite, peut-être inconsciente. Les deux journalistes sont l’un comme l’autre particulièrement attentifs à la sensibilité et à la poésie et rédigent des critiques extrêmement soignées, comme dans ces deux exemples :
« Mais jamais l’auteur-illustrateur n’avait atteint un équilibre pareil pour saisir l’infime frontière entre le visible et l’invisible, entre la peur et la confiance, entre la pesanteur et la légèreté, entre l’effondrement et l’envol » (Marine Landrot, à propos de Cécité Malaga de Benjamin Lacombe, Télérama, 05/03/22)
« Le roman se construit par fragments, éclats de vie brisée, les ellipses heurtent le temps, le bousculent et le tendent. […] Le texte est au plus près du personnage, pénètre l’intime, traverse son regard. » (Michel Abescat, à propos du roman A(ni)mal de Cécile Alix, Télérama, 26/02/22)
17Dans la contrainte de la notice courte, les termes sont précis, choisis avec soin et le style suit au plus près l’idée exprimée : la binarité, construite sur des termes en opposition dans l’énumération de Marine Landrot, reproduit la notion d’équilibre fragile ; dans le texte de Michel Abescat, la légère rupture syntaxique créée par l’incise et la ponctuation épouse élégamment l’idée d’une écriture romanesque fragmentée.
18La rupture de l’alternance régulière entre roman (plutôt pour les adolescents) et album (pour les plus petits) met en exergue deux parutions plus particulières, à savoir la sélection publiée le 1er décembre, à l’occasion du Salon du Livre et de la Presse jeunesse de Montreuil (5 livres sélectionnés par Michel Abescat) et surtout le numéro du 24 novembre, consacré aux idées de cadeaux de Noël : outre la couverture du magazine, réalisée par Beatrice Alemagna, un grand nom de l’illustration pour la jeunesse, la section « Enfants », classée par âge à partir de 2 ans, est la plus importante de toutes. En revanche, il semble que Télérama ne propose pas de lecture particulière au moment de la rentrée scolaire ni à celui des vacances d’été. C’est exactement l’inverse que l’on constate dans d’autres titres de presse, comme dans le journal La Croix par exemple, où la littérature de jeunesse n’a de place qu’à l’occasion des vacances scolaires : « Idéale occasion que les vacances scolaires pour découvrir des livres pour enfants et adolescents choisis par les magazines de lecture de Bayard » (numéro du 19 février 2022). La sélection n’est pas celle du journal La Croix mais elle est présentée comme un choix des rédactions des magazines pour la jeunesse du groupe Bayard, dont fait partie La Croix, par exemple J’aime lire et Je bouquine. On voit donc bien comment la place faite à la littérature pour la jeunesse dessine des visions différentes : pour les journalistes de Télérama, il s’agit bien d’une littérature à part entière, avec ses modes d’expression, ses langages graphiques, ses styles riches et variés. Pour la rédaction de La Croix, le regard porté sur la littérature pour la jeunesse est davantage utilitariste : les livres pour enfants sont bien plutôt considérés comme un passe-temps culturel utile au moment où les enfants disposent de temps libre et où les parents ou grands-parents cherchent à les occuper intelligemment.
- 7 Raphaële Botte a notamment publié en février 2023, avec Sophie Van der Linden, 100 classiques et me (...)
19Dans deux autres titres importants, Le Monde et le magazine Lire, la littérature pour la jeunesse apparaît de façon mensuelle, et non plus hebdomadaire comme dans Libération ou Télérama. La présence de la littérature de jeunesse dans Le Monde des livres, supplément littéraire à parution hebdomadaire, est bien moins régulière que dans Libération ou Télérama. Un titre (le plus souvent un roman pour adolescents) peut parfois apparaître dans la rubrique « Mélange des genres », qui rassemble d’autres genres littéraires comme le « Noir », l’« Horreur », le Manga, « Nature writing », Bande dessinée ou Science-Fiction. Le statut accordé à la littérature pour la jeunesse est bien ici celui d’une « paralittérature », placée aux marges de l’institution littéraire. Pour autant, ce classement ne signifie pas que la littérature pour la jeunesse soit considérée comme non légitime. En effet, les critiques sont signées par Raphaële Botte, journaliste qui s’intéresse de près à la littérature pour la jeunesse, en a une connaissance précise7 et ne pourrait être suspectée de la mépriser.
20Le Monde des livres fait une place à la littérature de jeunesse à l’occasion du Salon de Montreuil et des fêtes de Noël, dans une pleine page intitulée « Il n’y en a que pour les jeunes » (3 décembre 2021). Enfin, une occurrence intéressante apparaît dans le cahier spécial « Le livre que j’aime offrir » (31 décembre 2021) : à l’occasion des fêtes de fin d’année, Le Monde a demandé à 16 écrivains de partager « leurs goûts en matière de cadeaux. S’ils ne devaient en choisir qu’un… ». Parmi les personnalités littéraires interrogées, Barbara Cassin, représentante de l’institution par excellence, notamment par son statut d’académicienne, choisit La Soupe au caillou de Tony Ross (Mijade), présentant ce conte comme « une première histoire féministe » :
« J’achète assez peu de livres […] mais j’offre des livres aux enfants. Ceux que j’ai aimés moi, comme l’ancienne série des « Contes et légendes » dont les illustrations glacées m’ont donné la Grèce et l’Egypte anciennes […] Le livre que j’ai le plus acheté-donné, que ma nièce m’a fait connaître comme une évidence, raconte depuis 1987, et aujourd’hui pour 5,20 euros, une première histoire féministe – ou pas ? – à lire entre Le Petit Chaperon rouge et Le Loup et l’Agneau. » (p.3)
21Si la place accordée à la littérature pour la jeunesse est réduite dans l’édition papier du Monde, elle est présente de façon plus visible sur le site web : chaque mois, dans La Matinale, trois chroniqueurs de littérature de jeunesse (Elvire von Bardeleben, Clara Georges et Frédéric Potet) proposent une sélection critique de 12 à 15 albums (exclusivement). C’est enfin Raphaële Botte qui sait faire une place à la littérature pour la jeunesse dans le Cahier critique du magazine Lire : elle y figure soit seule (rubrique « Jeunesse ») soit conjuguée à d’autres littératures jugées périphériques (le fantastique et les polars). 4 à 5 livres font l’objet d’une critique plus ou moins longue. Quelques livres de la rubrique « BD » (genre qui semble avoir acquis son espace propre et sa légitimité) sont aussi des livres pour la jeunesse, comme Titeuf ou Nowhere Girl de Magali Le Huche. Il s’agit généralement d’une page, plus rarement de deux, alors que la littérature française occupe 5 à 6 pages, tout comme la littérature étrangère. La place est restreinte, mais elle existe, même si aucun livre pour la jeunesse ne figure dans le palmarès des « 100 livres de l’année 2021 ». La littérature pour la jeunesse est considérée comme une entité relativement autonome, servie par une critique spécialisée dans ce domaine – comme pour Télérama.
22Dans toutes les pages culturelles de ces titres de presse, la littérature pour la jeunesse a donc bien sa place et il semble difficile de soutenir qu’elle est encore en quête de reconnaissance. Les critiques publiées dans les pages culturelles de grands titres de presse montrent bien que la littérature pour la jeunesse, devenue un art légitime comme la bande dessinée, obéit à la logique de la distinction, pour reprendre le parallèle avec l’étude de Luc Boltanski : elle se polarise selon des principes d’opposition et des dichotomies « qui structurent le marché des biens symboliques légitimes » (Boltanski, 1975, p. 46), les critiques s’attachant à des critères esthétiques plus qu’éducatifs et passant sous silence toute une production de grande diffusion, jugée de moindre qualité, mais qui n’en représente pas moins l’essentiel des ventes. Aboutissement du processus de légitimation, la logique de la distinction conduit à une forme de paradoxe, excluant du champ de la littérature pour la jeunesse des œuvres jugées non légitimes, au prétexte précisément de légitimer le champ, d’assurer et de pérenniser sa reconnaissance médiatiques (Lévêque, 2025).
- 8 Sur la notion d’asymétrie, je renvoie travaux d’Emer O’Sullivan, qui a développé cette notion, depu (...)
23Par ailleurs, de quelle place parle-t-on ? En effet, la littérature pour la jeunesse est présente sous la forme de sélection critique de romans et d’albums : il s’agit donc d’une critique prescriptive, destinée à guider des lectures et des achats en librairie. A la différence de la littérature générale, ce sont des adultes qui choisissent les livres que liront les enfants, selon une asymétrie propre à la littérature pour la jeunesse8. Les articles consacrés à des créateur·rices sont plus rares et souvent liés à une actualité qui dépasse la littérature pour la jeunesse. C’est sans doute ce qui explique la position de Susie Morgenstern, citée en introduction : les articles qui lui sont consacrés dans Le Monde (09/07/21), dans le magazine Lire (01/06/21), dans Libération (10/07/21) ou dans Ouest France (20/06/21), sont publiés à l’occasion de la parution de son autobiographie pour adultes, Mes 18 exils. Elle occupe une place médiatique importante en raison de cette publication. Mais ce phénomène pourrait être compris différemment : c’est en effet parce que Susie Morgenstern sort du champ constitué (et légitimé) de la littérature pour la jeunesse (en publiant un livre de littérature dite générale) qu’elle attire l’intérêt des médias.
24Le cas de Susie Morgenstern, qui s’exprime comme une sorte de porte-parole des auteur·rices pour la jeunesse, peut être rapproché d’autres exemples, comme celui d’Agnès Desarthe (Le Monde, 19/09/21, Télérama, 21/08/21) : son nouveau roman, L’Éternel fiancé, est destiné à un public adulte, même si les articles ne manquent pas d’évoquer son activité d’autrice pour la jeunesse. Un dernier exemple est celui d’Antoine Dole, devenu célèbre sous le pseudonyme de Mr Tan pour la création des histoires de Mortelle Adèle (bestseller depuis plusieurs années, 20 tomes publiés, des millions d’exemplaires vendus, des produits dérivés, une série d’animation, un disque, etc.) : dans Le Figaro (16/09/21) et Lire Magazine (01/09/21), Antoine Dole est interviewé à l’occasion de la parution de son « premier roman » (Le Figaro) – sous-entendu, pour adultes, puisqu’Antoine Dole a déjà publié une vingtaine de romans pour la jeunesse depuis 2007 – Six pieds sur terre. Dans Lire, Raphaële Botte, qui accorde pourtant une grande place à l’œuvre pour la jeunesse d’Antoine Dole dans son article, l’intitule néanmoins « Les lendemains d’Adèle. Portrait d’un auteur qui « grandit » » (avec des guillemets, comme une marque de prise de distance ou de second degré). Ce qui est perçu comme une forme de mépris pour la littérature pour la jeunesse par les auteur·rices montre au contraire qu’elle fonctionne comme un domaine à part entière, doté de ses instances critiques propres, mais elle ne s’est pas émancipée du champ de la littérature, dont elle reste dépendante, précisément pour garantir sa légitimité et sa reconnaissance.
25La littérature pour la jeunesse serait donc moins un champ autonome – ce que pourraient croire ses acteur·rices – qu’un sous-champ définissant ses propres principes de légitimation (créant une logique de distinction) mais subissant, malgré tout, certains des principes de légitimation du champ de la littérature générale, avec lequel s’est instauré un rapport de domination (sensible dans l’emploi de termes comme « petit » (Prix Nobel) ou « grandir »), domination dont la conséquence peut aussi être une forme marginalisation. Cette position expliquerait cet apparent paradoxe d’une littérature pour la jeunesse à la fois légitimée et reconnue par les principaux médias culturels, alors que, dans le même temps, les auteur·rices ressentent cette marginalisation : de fait, la littérature pour la jeunesse a construit et acquis sa légitimité en marge de la littérature générale, en proposant une création et des formes d’expression spécifiques, tout en restant dépendante, en terme de principes de légitimation et de reconnaissance, du champ de la littérature générale.
26Il reste que, dans les pages culturelles des titres de presse étudiés, les articles consacrés à un·e auteur·rice ou à un·e illustrateur·rice pour la jeunesse restent très rares : Jean-Claude Mourlevat, à l’occasion du prix Astrid Lindgren, Claude Ponti, pour la parution de son nouvel album Blaise, Ysée et le Tue-Planète, Marie-Aude Murail (avant le prix Andersen), J.K. Rowling (Jack et la grande aventure du cochon de Noël), Benjamin Lacombe (interview dans Le Figaro, 12/10/21, à l’occasion de la parution de La meilleure maman du monde). Plus rares encore sont les articles consacrés à une thématique, une problématique ou à l’histoire de la littérature pour la jeunesse : deux articles sur les clichés sexistes (Aujourd’hui en France, 20/04/21 ; La République des Pyrénées, 23/12/21), deux articles sur le Père Castor (Libération, 09/09/21, à l’occasion d’une exposition à la galerie Gallimard et Ouest France, 17/11/21, entretien avec Anne-Catherine Faucher). Si la place de la littérature pour la jeunesse est essentiellement liée à une démarche prescriptive, elle n’est toutefois pas absente d’autres titres de presse, en particulier ceux de la presse régionale. Pour répondre en effet à la question centrale de cette étude, le corpus a été élargi en interrogeant la base Europresse, par une sélection des mots clés « livres pour enfants » et « littérature jeunesse », pour la période d’un an (mars 2021-mars 2022), sur toute la presse française, nationale et régionale. C’est une tout autre image de la littérature pour la jeunesse qui apparaît alors.
- 9 Ces chiffres sont extraits de la base de données de l’ACPM (Alliance pour les chiffres de la presse (...)
27À partir de la base Europresse, il est possible de rassembler un total d’environ 260 articles, généralement assez brefs, pour 26 titres de presse. Le premier constat est l’importance dans ce corpus du journal Ouest-France. À lui seul, ce journal concentre près du tiers des articles publiés sur la littérature pour la jeunesse. Avec Le Télégramme (Bretagne), La Nouvelle République du Centre Ouest et Presse Océan (qui fait partie du groupe Ouest-France depuis 2005), ce sont 50 occurrences qui s’ajoutent, ce qui montre une nette domination des titres de presse de l’ouest de la France sur ce sujet, puisqu’il s’agit de la moitié des occurrences. Ouest France en effet occupe une position prédominante dans la presse régionale : avec plus de 2,3 millions de lecteur·rices en 2022, Ouest France est comparable sur le point au journal Le Monde (2,8 millions en 2022, tandis que Libération en totalise 1,112 millions9). On peut noter également qu’outre la plus grande représentation des communes rurales et des villes de moins de 20 000 habitants (plus de 59% pour Ouest France, alors le lectorat de l’agglomération parisienne dépasse les 30% pour Le Monde et Libération), il s’agit d’un lectorat un peu plus âgé (49% de plus de 60 ans pour Ouest France contre 31% pour Le Monde et Libération) ; enfin, les CSP+ sont davantage représentées dans Le Monde (20%), Libération (19%) et Télérama (14%) qu’à Ouest France (8%). En quelle mesure ces données sociologiques modifient-elles la perception, la représentation et la présentation de la littérature pour la jeunesse et quels en sont les impacts sur la reconnaissance à laquelle ses acteur·rices aspirent ?
28En analysant les résultats de ce dépouillement de la presse régionale, un second constat concerne l’impact de programmes nationaux mis en place dans plusieurs régions de France, à savoir Partir en livre et le Prix des Incorruptibles. Créé en 2018 par le Centre national du livre (CNL), sous l’impulsion du ministère de la Culture, Partir en Livre est une grande fête du livre pour la jeunesse qui a lieu chaque année de fin juin à fin juillet, dans toute la France, fédérant toutes les initiatives en faveur du livre et de la lecture jeunesse, dans les parcs, sur les plages, partout où des médiateur·rices peuvent rapprocher le livre des enfants, des adolescents et des familles, à travers des lectures et des animations. Les livres sont ainsi fêtés à Bar-le-Duc (L’Est républicain, 24/07/21), tout comme à Lunéville (L’Est républicain, 30/06/21).
29À Saint-Brieuc, les enfants ont réalisé une fresque avec la plasticienne Lucile Placin (Le Télégramme, 08/07/21) ; Ouest France relaie aussi l’ouverture du parc d’attractions littéraire mis en place au parc de la Courneuve en Seine-Saint-Denis. Le Prix des Incorruptibles, créé en 1988 par l’association du même nom, a aussi un écho dans toute la France, comme le montrent plusieurs articles de la presse locale. Il s’agit du premier prix littéraire décerné par les jeunes lecteurs, de la maternelle au lycée, avec un important dispositif d’accompagnement pour les classes tout au long de l’année. En 2021, le prix a réuni plus de 416 000 jeunes lecteurs en France métropolitaine, dans les DOM/TOM et à l’étranger. De fait, dans les écoles de Plabennec (Finistère), de Saint-Martin de Ré, de la Chevrolière (Loire-Atlantique), de Châtenoy-le-Royal (Saône-et-Loire), les enfants ont lu et voté pour leurs livres préférés. Ce que ces articles montrent, c’est donc une autre vision de la littérature pour la jeunesse, perçue non plus du côté de la critique prescriptive, mais du côté des lecteur·rices, qu’elle donne à voir très largement.
30La présence de la littérature pour la jeunesse dans ce vaste échantillon de presse, essentiellement régionale, n’est donc plus guidée par la prescription (quels livres conseiller aux enfants, ou plutôt aux adultes qui les achètent), mais par la médiation : ces nombreux articles montrent de façon manifeste la présence de très nombreux acteur·rices de terrain. La presse donne ainsi à voir une littérature de jeunesse partout présente en France à travers les nombreux salons du livre qui sont organisés : dans le Périgord noir depuis 20 ans, dans la Vienne avec le Festival du livre jeunesse de Loudun, dans le Finistère sud avec le salon du livre Croq’Livres à Loctudy, en Côte d’Or avec la Fête du livre de Saulieu, à Arcachon dont le festival est présenté par Sud Ouest comme « l’un des plus importants salons de la littérature jeunesse de la Nouvelle Aquitaine », dans le Loir-et-Cher avec le salon du livre à Saint-Gervais la Forêt, « événement culturel devenu incontournable » (La Nouvelle République du Centre Ouest), etc. La littérature pour la jeunesse vit à travers ces nombreux événements, relayés par la presse. Ces salons sont l’occasion de rencontres et de dédicaces avec les auteur·rices et illustrateur·rices: la place du critique, si essentielle dans la presse culturelle considérée comme légitimante, analysée précédemment, s’efface complètement au profit du contact direct entre les créateur·rices et les lecteur·rices.
31Ce n’est donc plus la création littéraire, le livre publié, qui est au centre de l’article (comme c’est le cas dans un article critique), mais bien plus la relation entre les jeunes lecteur·rices et le livre et la lecture, et entre les jeunes lecteur·rices et les écrivains. Aussi le terme « rencontre » est-il récurrent dans les titres de ces articles : « La Rochelle : Thimothée [sic] de Fombelle rencontre ses lecteurs » (Sud Ouest, 08/07/21), « Les auteurs Mim et Benoît Bajon rencontrent les élèves » (Ouest France, 02/06/21), « Orianne Lallemand rencontre les élèves de Sainte-Hélène » (Ouest France, 03/06/21), « Émile Jadoul rend visite aux écoliers » (Presse Océan, 06/04/21), « Les élèves des Petits-Murins à la rencontre d’un auteur » (Ouest France, 19/05/21), « Lannion. Des élèves de Jeanne-d’Arc rencontrent des écrivains » (Le Télégramme, 01/06/21), « Les CE1 de Saint-Jean rencontrent l’auteur Gilles Bachelet » (Ouest France, 28/05/21), « Bernard Friot rencontre les jeunes créchois » (La Nouvelle République Dimanche, 20/03/22) « Auteurs et lecteurs d’albums jeunesse se rencontrent » (Ouest France, 29/03/21), « Corlay. Des illustrateurs de littérature jeunesse à la rencontre des écoliers » (Le Télégramme, 11/06/21), « Loctudy. Quand les élèves de Jules Ferry rencontrent un écrivain » (Le Télégramme, 21/05/21), « Rencontre avec l’auteur jeunesse Fred Bernard » (Midi Libre, 11/01/22), « Fred Paronuzzi rencontre les enfants des Francas » (L’Est républicain, 28/10/21).
32Ces événements appellent plusieurs remarques : la première est de souligner l’importance des acteur·ices de la lecture, en particulier de la lecture publique (au sens de politique culturelle), que sont les médiathèques et les écoles. En effet, la plupart de ces rencontres ont lieu dans le cadre scolaire, presque toujours en lien avec une bibliothèque ou une médiathèque. La littérature pour la jeunesse n’est pas seulement conçue comme un outil pédagogique, elle a sa place au sein de l’école non pas parce qu’elle est un outil d’apprentissage (au sens où elle transmet des connaissances ou des valeurs morales, ce à quoi elle est parfois réduite), mais parce que seule la littérature pour la jeunesse peut permettre aux enseignant·es et aux élèves d’approcher au plus près de la création artistique et littéraire : au sens plein, la littérature pour la jeunesse est ici une expérience, c’est-à-dire un fait vécu, une rencontre concrète avec la réalité d’une personne et d’une œuvre. Les libraires jouent également un rôle très important dans ces rencontres, qui sont parfois l’occasion de dédicaces.
- 10 Récréalivres a malheureusement dû fermer définitivement en juillet 2022.
33Les articles mettent régulièrement en avant ces librairies indépendantes pour la jeunesse qui, si elles sont peu nombreuses, font preuve d’un dynamisme remarquable, comme la librairie Le Chat Miro à Concarneau (Le Télégramme, 16/07/21), la librairie Gwalarn à Lannion (Le Télégramme, 29/05/21), la librairie Récréalivres au Mans (la seule librairie jeunesse de la Sarthe10, Lire Magazine, 01/12/21) ou encore la librairie coopérative de Trévoux (Le Progrès, 05/06/21). La deuxième remarque rappelle que ces rencontres font aussi partie de la vie des auteur·rices pour la jeunesse : ces rencontres, rémunérées, sont une part non négligeable de leurs revenus ; outre la richesse humaine que ces rencontres apportent, elles rappellent, comme l’expliquaient Coline Pierré et Martin Page dans leur essai publié en 2018, que les artistes « ont besoin de manger » (Pierré, Page, 2018).
34La troisième remarque, enfin, concerne l’importance des bénévoles dans ces dispositifs de médiation du livre pour la jeunesse. Des associations participent activement à bon nombre de ces rencontres. Car si les auteur·rices y trouvent une part substantielle de leurs revenus, il faut rappeler que ces rencontres sont toujours gratuites pour le public, qu’elles aient lieu sur le temps scolaire ou qu’elles soient proposées à l’occasion de salons ou de fêtes du livre, ou bien pendant les vacances : à Mées, dans les Landes, l’association contre l’illettrisme Lire sur la vague offre des albums aux enfants de cours préparatoire, avec le soutien du conseil départemental (Sud Ouest, 05/05/21). À Bayonne, l’association Libre plume propose des rendez-vous festifs pour la promotion de la littérature de jeunesse en français et en basque (Sud Ouest, 01 et 02/07/21 et 02/03/22). À Groix, l’association À la ligne permet l’organisation de résidences d’artistes (Le Télégramme, 31/03/21). Partout en France, les bénévoles de Lire et faire lire mènent des actions dont la presse locale se fait l’écho.
35À travers la presse régionale, la littérature pour la jeunesse est ainsi perçue selon la perspective de la médiation, partout en France, dans les plus petits villages, et pour tou·te‧s les lecteur·rices, depuis la toute petite enfance (plusieurs articles concernent les bébés lecteurs et les relais des assistantes maternelles) jusqu’au collège. Il s’agit d’une expérience vivante et collective, d’une expérience partagée, au centre de laquelle sont replacés les enfants lecteurs, directement comme acteurs, quand la critique les laisse généralement de côté, au profit d’un discours certes souvent intelligent, fin et sensible, mais qui s’adresse aux adultes prescripteurs. Les enfants lecteurs ne sont certes pas les destinataires premiers des articles identifiés sur Europresse, mais ils y sont mis en avant comme des acteurs de la lecture : les articles sont généralement illustrés d’au moins une photo montrant des enfants, parfois en compagnie de l’auteur·rice, sur les salons, dans les médiathèques et les écoles. Cette vision, qui correspond à une conception très concrète de la littérature pour la jeunesse, s’adresse à un public qui ne vit pas majoritairement dans les grandes agglomérations et qui est aussi plus âgé : pour ce public, la reconnaissance de la littérature pour la jeunesse réside moins dans une légitimation critique que dans la valorisation de pratiques de lecture, peut-être plus intergénérationnelles et moins prescriptives, n’établissant pas de hiérarchie explicite entre ce qu’il convient de donner à lire aux enfants et ce qui n’est pas considéré comme digne de l’être. Se dessine donc ici une tout autre vision de la littérature pour la jeunesse, moins savante peut-être et moins élitiste, mais plus pragmatique et plus proche de la réalité et, finalement, plus démocratique.
36La littérature pour la jeunesse est donc finalement très présente dans la presse, mais sous des formes très différentes. Dans les pages culturelles de la presse nationale, la critique prescriptive met en avant la créativité et l’inventivité, grâce à l’action de quelques journalistes (Raphaële Botte écrit pour Le Monde et pour le magazine Lire) même si la place de la littérature pour la jeunesse y est parfois marginale. Cette littérature a néanmoins conquis une place importante dans les pages culture de plusieurs journaux de premier plan, une place à part qui témoigne des spécificités esthétiques plus qu’éducatives de ce champ de la littérature, créant paradoxalement un sentiment de marginalisation de la part des auteur·rices.
37Un dilemme semble se poser : soit la littérature pour la jeunesse est mise sur un pied d’égalité critique avec la littérature dite générale, au risque de perdre ce qui constitue son identité (puisqu’elle se définit, de fait, par ses différences formelles et qu’elle prend en compte des publics différents de ceux à qui s’adresse la littérature générale, à savoir les jeunes lecteur·rices, perçus précisément comme ayant droit à une littérature de qualité qui leur soit destinée), soit elle demeure dans un espace critique propre, en entretenant une forme de marginalité perçue comme une marginalisation, en particulier de la part de ses auteur·rices. Dans la presse régionale, la littérature pour la jeunesse est davantage mise en avant dans le cadre de la médiation qui se fait avec les jeunes lecteur·rices, dans des pratiques de lecture et des pratiques artistiques. Elle est ainsi présentée comme une littérature particulièrement vivante, appréciée du public, soutenue par des dispositifs associatifs et par des structures de lecture publique très dynamiques, dans toutes les régions de France.
- 11 Ces aspects sont davantage présents à la radio, notamment sur France Culture, qui s’intéresse davan (...)
- 12 Je renvoie aux travaux de Lucile Berthod, qui a notamment été témoin et actrice de cette expérience (...)
38Toutefois, d’autres aspects de la littérature pour la jeunesse n’apparaissent pas du tout: d’une manière générale, il semble en effet qu’il soit encore peu question de son histoire, de ses thématiques, des processus de création en dehors du discours critique11. Une autre question concerne la place des enfants lecteurs et de la presse culturelle qui leur est destinée : il serait intéressant de mener une enquête précise pour savoir si, dans la presse jeunesse, la littérature pour la jeunesse reste dans cette alternative entre prescription ou médiation, comme dans la presse pour adultes, ou si elle y occupe ou peut occuper une autre place. Cette place et ses modalités restent peut-être encore à inventer, sur d’autres médias plus audio-visuels – on peut penser à l’expérience réussie de l’émission Yétili, qui allie critique et médiation, à destination des enfants12. La recherche reste ouverte pour explorer un champ extrêmement vaste et encore peu étudié.