Paul Bleton, le gentleman-caramboleur
Texte intégral
1Pourrait-on dire de Paul Bleton, qu’il était le plus québécois des Français, voire le plus français des Québécois ? Probablement non, même si ce double ancrage lui donnait un accent indéfinissable, qui rajoutait une touche un peu énigmatique à son allure, évoquant tantôt celle d’un gentilhomme issu d’un roman populaire (nécessairement !) du XIXe siècle, tantôt celle du professeur Mortimer. Ce n’était sûrement pas par hasard, pour ce sémiologue averti, laissant ainsi apparaître, mine de rien, ses amours, non pas inavouables mais pleinement affichées, pour les histoires d’agents secrets ou les mélodrames un peu surannés. Il ne manquait que les éperons, en évocation de ces westerns qu’il avait pu décrypter avec maestria. Mais sans doute les attachait-il à ses bottines le soir au coin du feu, quand il se replongeait dans ses lectures de plaisir, comme un bon roman policier.
2La figure du double est probablement ce qui permet de décrire au mieux cette espèce d’agent secret qui parvenait toujours à occuper une position inattendue, pour mieux nous surprendre, nous déconcerter, nous ébahir, tant la perspective qu’il adoptait, de décalée, devenait évidente aux yeux de ses collègues et lecteurs. En sémiologue formé à l’école de Roland Barthes, il maîtrisait à la perfection la lecture des signes qui organisaient les corpus littéraires, paralittéraires et médiatiques, et en dégageait les grands mouvements de carambole qui faisaient s’entrechoquer ces œuvres de manière moins aléatoire qu’il n’y paraît. Mais jamais il n’a voulu faire entrer ses analyses dans des carrés sémiotiques où seraient répertoriés des éléments logiques construits dans des systèmes d’opposition entre éléments contraires ou contradictoires. Parce qu’il aimait trop ces textes qu’il ne voulait en rien cantonner aux portes de la littérature, comme ceux qui opposaient littéraire et paralittéraire, grande œuvre de grand auteur et fascicules tombés de la malle du colporteur, littérature et culture médiatique. Aussi éloigné des théoriciens greimassiens que des sociologues bourdivins, il se plongeait dans cette masse d’œuvres romanesques avec un plaisir de lecture non dissimulé. A la différence d’un Tzvetan Todorov dressant une typologie du roman policier, pour en dégager les caractéristiques structurales, parce qu’il avait sous la main, pensait-il, des récits stéréotypés, tous conçus dans le même moule, persuadé que cette sous-littérature ne pouvait être que reproduction mécaniquement sérielle, Paul Bleton s’immergeait dans ces œuvres parce qu’il les aimait, parce qu’il y trouvait le plaisir du texte. Il les lisait comme un roman policier, avec une joie de lecteur émerveillé, propice à nourrir des réflexions et des analyses aussi subtiles et fines que les œuvres ainsi offertes à nos yeux. Il se sentait plus proche du Nom de la rose que de la « combinatoire narrative » de James Bond, dans laquelle se complaisait le jeune Umberto Eco dans son article célèbre du numéro 8 de Communications, en 1966.
3Cet agent double devait donc naturellement trouver sa place dans cette combinaison hasardeuse réunissant, d’une improbable manière, des spécialistes de la littérature française du XIXe siècle, des analystes des médias audiovisuels (Internet n’existait pas encore, et les jeux vidéo commençaient à peine à poindre), des historiens construisant une histoire de la presse écrite des XIXe et début XXe siècles, des amateurs de faits divers et autres universitaires se promenant dans les marges de l’infra-, du para-, des sous- de toute nature. Il fallut quelque temps, quelques colloques informels, pour que ces chercheurs passionnés, éparpillés aux quatre coins de la francophonie (la LPCM ne s’était pas encore ouverte aux chercheurs anglophones dans ses premières années, n’accueillant en son sein que quelques collègues du monde hispanophone), trouvent un langage commun, et partagent des regards méthodologiques croisés (ventant des études littéraires, de l’histoire, de la sémiotique, de la sociologie…) en se penchant sur des objets qui avaient l’air de n’avoir guère de rapports entre eux. Quoi de commun entre les romans-feuilletons de Frédéric Soulié et Eugène Sue, les romans-photos des années 1950, les faits divers du Petit Journal, les romans sentimentaux de Delly, les westerns avec John Wayne, les séries télévisées Dallas ou Thierry la fronde ? Deux éléments au moins, le fait qu’il s’agissait d’objets culturels de grande consommation, et qu’ils étaient tous également réprouvés par les critiques de presse et les universitaires. N’oublions pas que La culture du pauvre de Hoggart, même si ce fut publié en anglais dès 1957 ne fut traduit en France qu’en 1970 et guère apprécié par un milieu universitaire dominé par le modèle de la distinction. Un point commun réunissait d’ailleurs bon nombre des chercheurs qui se retrouvèrent ainsi à Clermont-Ferrand ou à Limoges, dans les années 1990. Parce qu’ils s’intéressaient à des genres et œuvres réprouvés, eux-mêmes étaient parfois marginalisés dans leur institution d’appartenance, tant la logique des champs pouvait générer un amalgame entre l’objet étudié et la position du chercheur qui se penchait sur cet objet.
4Ce fut le premier combat de la LPCM : faire reconnaître l’importance culturelle de ce qui fut rassemblé sous le terme englobant de culture médiatique. Et Paul, avec ses capacités de recherche à la fois encyclopédiques et syncrétiques, synthétisa ce premier état de la recherche dans son article « Territoire de la lecture paralittéraire dans la culture médiatique » rédigé pour le colloque tenu à Louvain-la-Neuve en 1999. La voie était ouverte, de jeunes chercheurs allaient sans crainte s’intéresser à ces objets médiatiques, qui allaient connaître un succès public exponentiel dans des logiques de production et de diffusion cross-culturelles. Il semble aujourd’hui évident pour eux, et pour leur institution, de travailler sur les mangas, les jeux multi-joueurs, les fan fictions, et on ne peut que s’en réjouir. On peut d’ailleurs déjà commencer à écrire l’histoire de la recherche en culture médiatique, pour préparer le cinquantenaire de ce nouvel espace ouvert au sein des sciences humaines. Cela permettra de rappeler combien quelques pionniers, un peu fous, un peu inconscients, mais surtout d’une curiosité sans a priori, ont réussi à percevoir et analyser les transformations essentielles des productions et pratiques littéraires, médiatiques et culturelles, qui trouvent leurs origines dès la moitié du XIXe siècle.
5Paul a désormais rejoint ses vieux complices Charles Grivel et Dominique Kalifa au paradis de la pop culture (mais je ne suis pas sûr qu’il aurait aimé cette nouvelle dénomination de ses terrains de jeu, un peu trop réductrice et post-moderne). Mais peut-être Charles aura-t-il préféré la porte tenue par Cerbère, en choisissant la voie la plus jouissive ouvrant à de nouvelles explorations de territoires sulfureux ! Cela n’empêchera pas ces trois compères de disserter sans fin sur tel récit criminel, telle autre couverture de roman populaire, tel opuscule oublié d’un petit maître qu’ils se plairont à commenter avec délectation.
Pour citer cet article
Référence électronique
Marc Lits, « Paul Bleton, le gentleman-caramboleur », Belphégor [En ligne], 23-1 | 2025, mis en ligne le 27 mai 2025, consulté le 14 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/belphegor/6979 ; DOI : https://doi.org/10.4000/1490j
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