Lucie Amir, Politiques du polar.
Lucie Amir, Politiques du polar, Paris, Amsterdam, 2025.
Texte intégral
1Le livre de Lucie Amir Politiques du polar est issu d’une thèse riche et dense, effectuée à Limoges sous la direction de Jacques Migozzi et Natacha Levet et soutenue en 2023. Le choix d’en passer non par des éditions proprement universitaires comme il est généralement d’usage pour ce type d’ouvrage, mais par une maison très active mais encore relativement jeune, ouvertement engagée, mettant volontiers en avant des textes d’inspiration post-marxiste ou en prise avec les Cultural Studies, et soucieuse de publier de grands classiques des sciences sociales (Herbert Marcuse, Judith Butler, Fredric Jameson) tout autant que de faire connaître les travaux de jeunes chercheur·euse·s (Vincent Berthelier ou Justine Huppe) entre en cohérence avec la démarche d’ensemble de l’autrice.
2On ne trouvera pas ici d’appareil critique développé, pas de bibliographie ou d’index, mais un propos dégraissé, visant à aller à l’essentiel, et à dégager les lignes de fond d’un travail de recherche par ailleurs très fouillé. L’ambition n’en reste pas moins haute et se voit affichée avec force dans ces quelque deux cents pages : il s’agit rien moins que de dresser un état des lieux d’ensemble du polar contemporain et de questionner le rapport au politique dont il fait sa marque de fabrique. La démonstration, savamment conduite et d’allure assez implacable, consiste à déconstruire pas à pas la « fiction trompeuse d’un secteur littéraire unifié, portant en son sein l’image si séduisante d’un genre essentiellement et uniformément politique » (p. 155).
3Il s’agit d’abord de revenir sur l’image contestataire et engagée attachée au « polar » pour en dénoncer les points aveugles et rappeler l’ancrage historique du genre dans la sphère du divertissement. Lucie Amir revient de là sur la « généalogie » du polar actuel ; elle met au jour le rapport complexe et pluriel de la tradition du néo-polar aux questions politiques, en même temps qu’elle montre combien les auteur·ice·s actuel·le·s – quand ils et elles connaissent même l’histoire du genre – ne la poursuivent que très partiellement et très approximativement. Dans le chapitre peut-être le plus sévère de l’ouvrage – mais l’ironie travaille en vérité l’ensemble du livre, tout en se traduisant le plus souvent par une élégance de style et une précision sèche dans l’analyse que n’auraient pas reniées un Manchette –, Lucie Amir revient notamment sur le tournant historique qu’a constituée dans les années 2000 l’arrivée d’Aurélien Masson à la Série Noire, avec la promotion d’un polar dégagé et d’une littérature du constat tournant le dos à l’idée selon laquelle la littérature aurait vocation à jouer un rôle politique actif. Elle en vient alors à examiner le rôle de médiateur·ice culturel·le auquel l’auteur·ice de polar a pu se voir assigné·e dans les dernières décennies du fait de l’institutionnalisation progressive du genre, et met en avant l’idée d’une vocation citoyenne qui serait désormais attachée à ces textes : le polar renverrait aujourd’hui à une conception habermassienne de l’espace républicain, ouvrant en dernière analyse à un relativisme généralisé des discours et des positions. Si Lucie Amir rend compte des divergences d’approches entre les écrivain·e·s qu’elle analyse et dégage des types nettement différenciés de positionnements d’auteur·ice·s (avec le « conteur » assumant un rapport marqué au divertissement, l’« héritier » maintenant la tradition du néo-polar de critique sociale, le « criticiste » empruntant à la littérature du constat ou encore le « nouvel engagé » tentant de concilier critique politique et profession de foi démocratique), le constat d’ensemble est celui d’une dépolitisation du genre renvoyant en profondeur à la dérive droitière et conservatrice de l’époque.
4Un tel résumé ne rend pas compte de la puissance d’un livre doté d’une assise scientifique très ferme. La force de Lucie Amir est d’être régulièrement apte à synthétiser en quelques pages, parfois en quelques lignes, une multitude de problématiques complexes touchant à divers domaines théoriques et dont elle rend régulièrement compte avec une précision sans faille, pour les unir peu à peu en un tableau d’ensemble extrêmement cohérent où tous les éléments se répondent et font système, et dont découle logiquement l’analyse typologique des positions d’auteur·ice.s qu’elle en vient à proposer. Elle mobilise aussi bien l’histoire de la littérature et des idées que la sociologie, la philosophie politique, l’étude des institutions, la stylistique, la narratologie ou l’analyse du discours ; elle assume de se préoccuper des textes, mais également de l’histoire et des prises de position d’auteur·ice·s, y compris au prisme d’interviews expressément réalisées pour l’occasion, et d’envisager de manière élargie l’écosystème économique, culturel, social et médiatique du polar – intégrant à l’analyse l’histoire de l’édition ou des politiques publiques et envisageant notamment ce que les prix ou les festivals disent du genre et de la manière dont il est appréhendé au sein de l’espace social.
5L’ensemble, développé sur un nombre de pages si limité, relève du tour de force ; il est dès lors impossible que le propos ne s’affirme pas à l’occasion d’une manière un peu massive. Non que l’autrice n’ait le sens des nuances, ou ne se montre consciente du risque qu’il y aurait à conférer à l’étude un tour trop figé. Mais l’analyse, mobilisant comme on l’a dit une multiplicité d’objets et d’approches disciplinaires pour démontrer une hypothèse aussi simple que puissante, peut penser en cohérence des phénomènes relevant de plans d’analyse différents, ce qui pourrait inviter à interroger la manière dont ils s’articulent et peuvent se constituer en faisceau de preuves. Ainsi quand, de manière parfois volontairement polémique, Lucie Amir convoque des noms d’auteur·ice·s se posant comme résolument engagé·e·s pour les penser sous le signe d’une dépolitisation au moins relative. C’est alors par le biais de notations successives, de morceaux d’analyse égrenés au cours de l’étude et empruntant ici ou là à l’analyse littéraire, à l’analyse des institutions ou à la sociologie des auteur·ice·s, que Lucie Amir parvient par effets prismatiques à témoigner d’un engagement dont elle relativise aussi la portée (voir le cas de Dominique Manotti). Plus largement, le fait d’envisager de manière extensive le « polar » actuel (de Ferey à Bussi en passant par Vargas) tout en adoptant une démarche diachronique plaçant à l’origine du genre le seul néo-polar des années 70 oriente fortement le propos. L’autrice, comme toujours consciente des difficultés, met en avant des arguments précis pour justifier son approche (en évoquant notamment les stratégies discursives qui ont pu rétrospectivement promouvoir le néo-polar au rôle de grand ancêtre), en même temps qu’en voyant dans le polar actuel un « roman simenonien plus que manchettien » (p. 163), elle convoque d’elle-même une filiation générique plus large : et de fait, le « polar », terme sans doute moins stabilisé qu’il n’y paraît, peut aussi, en régime médiatique, renvoyer à un périmètre architextuel en prise avec le genre policier en son ensemble.
- 1 Susan Rubin Suleiman, Le Roman à thèse ou l’autorité fictive, Paris, PUF, 1983.
- 2 Béatrice Larrive, Une Poétique des fictions autoritaires. Les voies de Zola, Barrès, Bourget, Borde (...)
- 3 Jacques Bres, « L’ironie, un cocktail dialogique », Deuxième congrès de linguistique française, New (...)
6Mais c’est qu’avec le « polar », c’est aussi une étiquette marketing, bien commode d’usage pour des acteur·ice·s médiatiques ou institutionnel·le·s qui s’en emparent afin de convoquer pour partie un imaginaire « politique » en réalité vidé de son sens, qu’il s’agit d’examiner pour Lucie Amir ; la manière dont les démarches d’auteur·ice·s s’inscrivent dans le genre et la perspective selon laquelle ils et elles l’investissent posent alors éminemment question. On comprend ainsi le choix d’intégrer des interviews d’écrivain·e·s à l’analyse, et de mettre au cœur du travail la démarche typologique. Se pose aussi et surtout, dès lors, la question de l’étude concrète des textes, et de la manière dont il est loisible de mobiliser les outils de l’analyse littéraire pour y déceler la présence de choix d’écriture renvoyant à un rapport donné au politique. Lucie Amir ne fuit pas cet épineux problème, et mobilise tour à tour divers outils au fil de l’analyse, avec par exemple les procédés de mise en intrigue ou les choix énonciatifs des récits. La démarche s’avère payante, et donne lieu à de brillantes micro-analyses qui inviteraient, si l’autrice avait l’occasion de développer son propos plus avant, à affronter plus directement la question de ce qui permet de signer formellement le caractère politisé ou engagé du texte comme tel. Lucie Amir évoque en ouverture de son étude la tradition du roman à thèse et se réfère sur le sujet au grand classique de Suleiman1 sans vraiment y revenir ensuite – et pourtant, c’est peut-être bien l’une des questions de fond qu’il serait intéressant d’éclairer : un roman politique, est-ce un roman à thèse, une « fiction autoritaire2 » (et alors, en quel sens y renvoyer Manchette, dont l’œuvre engagée est sur ce point bien retorse) ? Il y aurait peut-être ici un volet plus théorique à apporter à l’étude, dont on rêve qu’il fasse l’objet d’un autre ouvrage tant Lucie Amir paraît disposer des moyens nécessaires pour penser la question à nouveaux frais et en cohérence avec son approche d’ensemble. En l’état, la piste formelle qu’elle creuse le plus nettement – et qui croise implicitement ses réflexions sur le roman à thèse – concerne la question du monologisme et du dialogisme. Le dialogisme énonciatif, mobilisé à divers endroits de l’ouvrage, se constitue progressivement en véritable marqueur d’une pensée du récit se donnant comme vaguement démocratique et s’avérant plus profondément a-politique, ou plutôt en prise avec des valeurs de marché reléguant à l’arrière-plan toute possibilité d’émettre un véritable discours de contestation. Le propos est éminemment stimulant, et donne envie de voir poser plus nettement les termes d’une analyse puissante qui s’oppose à l'évidence à l’approche traditionnelle associant roman et dialogisme tout en laissant ouvertement de côté l’existence d’objets dialogiques complexes susceptibles de jouer un rôle privilégié dans les fictions d’autorité (pensons au « cocktail dialogique » que représente l’ironie3), en même temps qu’elle invite à réfléchir à l’articulation d’ensemble des jeux énonciatifs déployés dans le récit.
7Ce qui peut à l’occasion brouiller les repères attendus des lecteur·ices ne saurait, dans un ouvrage aussi concerté, relever de la négligence ou de l’oubli, et fonctionne donc à la manière d’une invite, d’un aiguillon destiné à susciter l’envie d’en savoir plus. Tout se passe comme si, au terme de ces deux cents pages, il s’agissait de prendre date pour la suite, tant la réflexion, relevant d’une inspiration d’allure assez nettement post-marxiste, semble vouée à se poursuivre et se déployer dans de multiples directions – touchant aussi bien à l’histoire littéraire (et pas seulement celle du polar) qu’à la sociologie de la littérature, à la théorie littéraire ou, donc, à une stylistique soucieuse de penser à nouveaux frais la portée politique des choix formels déployés par les textes.
8Ces quelques commentaires veulent témoigner de la puissance d’un ouvrage dont la force est d’inviter immanquablement le lecteur à réfléchir et à réagir aux propositions qu’il avance. Parce que la thèse est solide et engagée, que la démonstration est nette et précise, que les outils mobilisés sont multiples, que le corpus d’analyse est immense, que la réflexion témoigne d’une impressionnante aisance théorique, l’étude ne cesse de susciter des questions, ce qui signe son importance. On tient là un ouvrage essentiel et véritablement novateur, que tout spécialiste du genre doit connaître et avec lequel il lui faudra penser. Gageons qu’il sera rapidement érigé en classique de la critique policière.
Notes
1 Susan Rubin Suleiman, Le Roman à thèse ou l’autorité fictive, Paris, PUF, 1983.
2 Béatrice Larrive, Une Poétique des fictions autoritaires. Les voies de Zola, Barrès, Bourget, Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux, 2020.
3 Jacques Bres, « L’ironie, un cocktail dialogique », Deuxième congrès de linguistique française, New-Orleans, 2010. En ligne : https://hal.science/hal-00781439v1.
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Référence électronique
Marc Vervel, « Lucie Amir, Politiques du polar. », Belphégor [En ligne], 24-1 | 2026, mis en ligne le 08 juin 2026, consulté le 08 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/belphegor/8032 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16fqq
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