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II. Comptes-rendus

René Audet, William Charest-Pépin, Mélodie Simard-Houde (dir.), Tenir un blogue au Québec.

Anaïs Guilet
Référence(s) :

René Audet, William Charest-Pépin, Mélodie Simard-Houde (dir.), Tenir un blogue au Québec : Pratiques d’écriture Web et configurations sociolittéraires, Québec : Codicille éditeur (Écritures actuelles), 2025. Format A5. 274 pages.

Texte intégral

1Il est des expériences de lecture qui produisent un léger trouble discrètement teinté d’ironie : ainsi de ce qu’on éprouve en ouvrant un ouvrage universitaire où l’on voit soudain surgir, comme objets d’Histoire, des blogues et des auteur·rices que l’on suivait au quotidien il y a quelques années. Le sentiment est double et un peu vertigineux, d’autant qu’il signale moins une simple nostalgie qu’un basculement de régime : celui par lequel des pratiques ordinaires du Web deviennent des objets de savoir. Au-delà du constat que « cela ne nous rajeunit pas », l’ouvrage Tenir un blogue au Québec. Pratiques d’écriture Web et configurations sociolittéraires, dirigé par René Audet, William Charest-Pépin et Mélodie Simard-Houde, permet précisément d’adopter le recul nécessaire pour penser cette historicisation accélérée. Il interroge les conditions de constitution d’un corpus littéraire à l’échelle mouvante des dispositifs numériques où deux décennies apparaissent tout à la fois dérisoires et déjà riches d’une densité historique, et propose d’en penser les formes, les usages et les légitimités.

2Issu du projet de recherche partenarial Littérature québécoise mobile (LQM), l’ouvrage, publié par Codicille éditeur (instance éditoriale du Laboratoire Ex situ de l’Université Laval), est accessible en impression à la demande et en libre accès (sous licence Creative Commons BY-NC-SA 4.0), ce qui prolonge de manière très cohérente les logiques de circulation et de partage propres aux pratiques numériques qu’il étudie. Il s’inscrit dans un contexte historiquement situé : celui de la démocratisation des outils de publication du Web 2.0 au tournant des années 2000, avant l’hégémonie des réseaux socio-numériques. Le blogue y apparaît comme un espace d’expérimentation majeur, ayant accueilli une pluralité de formes et de voix – de Pierre-Marc Drouin à Céline Huyghebaert ou Caroline Allard entre autres – tout en demeurant paradoxalement peu étudié à la hauteur de son importance culturelle.

3L’introduction pose avec clarté le cadre de l’enquête : « Il s’agit ici de saisir les blogues québécois francophones par le prisme des études littéraires, en interrogeant de multiples façons la relation entre pratique bloguesque et littérature. » (p. 6). Elle propose une synthèse efficace de l’état de l’art, tout en identifiant trois axes majeurs qui structurent les recherches sur le blogue depuis la fin des années 2000 : les écritures de soi et la fictionnalisation de l’instance auctoriale ; la poétique de la forme-blogue ; et la cartographie des communautés de la blogosphère. L’un des apports essentiels du volume consiste précisément à reprendre ces questions à nouveaux frais, grâce à un recul désormais suffisant pour historiciser la pratique et en mesurer les transformations. Ce déplacement relève d’une nécessité critique qui permet dans un même mouvement d’affirmer la légitimité littéraire de ces pratiques, en les arrachant à leur statut souvent minoré d’expérimentations périphériques. Dans le cas des blogues, cet effort est indissociable d’un travail de sauvegarde, voire de remédiatisation, tant ces objets sont labiles et menacés de disparition. Nombre d’entre eux ne subsistent aujourd’hui que sous forme de traces lacunaires, accessibles par des dispositifs d’archivage comme Internet Archive. Dans ce contexte, la présence de nombreuses captures d’écran au sein de l’ouvrage constitue un geste méthodologique fort, qui permet de restituer la matérialité des dispositifs, d’appuyer les analyses et de rendre ces pratiques à nouveau lisibles pour les lecteur·rices contemporains.

  • 1 Emmanuel Souchier, « L’image du texte. Pour une théorie de l’énonciation éditoriale », Cahiers de m (...)

4Ce recul permet également de déplacer le regard : le blogue n’est plus envisagé comme un genre en soi, mais comme un dispositif technoéditorial. Cette perspective, centrale dans l’ouvrage, conduit à penser la littérarité non pas comme une essence, mais comme un effet produit par l’interaction entre formes, supports et usages : «  […] c’est le dispositif lui-même – en ce qu’il travaille les objets des études littéraires – et les questions qu’on y articule qui caractérisent la littérarité des écritures bloguesques et définissent une approche littéraire du blogue. » (p. 11). L’écriture y est ainsi façonnée par des contraintes techniques (interfaces, formats, affordances) générées par les plateformes, (Blogspot, Blogger, WordPress, etc.), qui relèvent de ce qu’Emmanuel Souchier a conceptualisé comme une « énonciation éditoriale »1. Loin de limiter la créativité, ces contraintes apparaissent comme des moteurs d’invention capables de reconfigurer les codes de la littérature imprimée.

5L’ouvrage se distingue également par l’ampleur du travail de recherche qui le sous-tend : près de 300 blogues québécois (listés à la fin de l’ouvrage) ont été repérés à partir des archives du Web, notamment Internet Archive, et environ 180 fiches ont été constituées. Cette entreprise, tout en étant remarquable, met en lumière les difficultés propres à l’étude des dispositifs numériques : instabilité des contenus, lacunes des archives, impossibilité d’exhaustivité. L’ouvrage assume pleinement ces limites en les intégrant à une réflexion méthodologique explicite. Les intermèdes qui jalonnent le volume jouent à ce titre un rôle décisif : ils offrent des éclairages historico-techniques sur les fonctions de publication associées aux blogues (p. 29-32), une vision diachronique de la pratique du blogue (p. 105-107), des considérations dites « socio-poétiques » sur la diversité de pratiques, de postures et d’usages des blogues y compris au sein des mêmes outils de publication (carnets, chantiers d’explorations littéraire, projets collectifs, vitrine, etc. ) (p. 61-65), mais aussi une réflexivité critique sur les conditions de production du savoir. Ainsi sont abordées de front les difficultés à accéder aux blogues (p. 85-88), les questions éthiques concernant la volonté ou non des auteur·rices de donner accès à leur blogue – surtout quand ils ont été délibérément effacés –, la publication et le traitement des commentaires (p. 87-88). L’ouvrage aborde aussi les outils utilisés, comme Obsidian pour la structuration du corpus. Tout cela contribue à conférer à l’ensemble une portée épistémologique notable. L’ouvrage ne se contente pas de produire des connaissances : il documente les conditions mêmes de leur production, assumant les aléas, les limites et les choix inhérents à toute recherche. À ce titre, il constitue un « livrable » qui dépasse la simple restitution et valorisation des résultats exigées par les institutions qui financent de telles recherches, pour proposer une réflexion heuristique sur les méthodes et les outils propres aux humanités numériques.

  • 2 Alexandra Saemmer, « Sismographier des profils de fiction », Place, no 5, janvier 2023. [En ligne], (...)

6Sur le plan analytique, les contributions explorent à partir de corpus de blogues québécois différents les trois axes transversaux annoncés en introduction. Le premier axe concerne la construction de personae auctoriales et les formes d’extimité propres au blogue. Le dispositif favorise une écriture à la première personne et une mise en scène de soi qui brouille les frontières entre privé et public en même temps qu’elle fait l’objet d’une thématisation dans le discours même des blogueur·euses (p. 16). Cette dynamique fait l’objet d’un rapprochement avec les analyses d’Alexandra Saemmer sur les « profils de fiction »2 sur les réseaux socio-numériques, qui éclaire la dimension performative de ces écritures de soi et place ainsi l’écriture de blogues dans un continuum de pratiques génériques, ici historicisées.

7Le deuxième axe porte sur la poétique du blogue, envisagée dans son articulation aux contraintes techniques. Les études montrent comment les blogueurs et blogueuses s’approprient ces contraintes pour expérimenter de nouvelles formes, parfois en lien avec des processus éditoriaux hybrides : le blogue peut être à la fois un laboratoire d’écriture et une œuvre en soi, voire une étape dans la genèse d’un texte imprimé. Cette tension entre autonomie et transitivité du blogue représente l’un des fils directeurs les plus stimulants du volume.

8Le troisième axe, enfin, explore les dynamiques communautaires de la blogosphère. L’un des traits distinctifs du blogue réside dans la possibilité d’accéder aux témoignages de sa réception, particulièrement à travers les commentaires. Cette dimension dialogique ouvre la voie à des lectures actives comme à des formes d’auctorialité distribuée et à des pratiques d’écriture collective. Ainsi que l’explicite Marilyne Brick, « le caractère dialogique du blogue, qu’il soit exhibé ou occulté, est l’un des traits définitoires de cette pratique littéraire » (p. 35). Le blogue apparaît alors comme un espace où se reconfigurent les temporalités de la réception et les relations entre auteur·rices et lecteur·rices.

  • 3 Cf. Julien Baudry, Cases-pixels, Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 2018. [En ligne], (...)

9L’une des grandes réussites de l’ouvrage réside dans sa structure. Loin de juxtaposer des contributions hétérogènes, il propose un parcours cohérent, rythmé par des intermèdes qui assurent la continuité de la réflexion. Les études de cas, qu’elles soient centrées sur des figures individuelles ou sur des sous-ensembles (comme la blogosphère de la bande dessinée analysée par Benjamin Arteau-Leclerc), permettent d’incarner les problématiques théoriques. On peut toutefois regretter que la spécificité du blogue BD ne soit pas davantage interrogée en tant que telle, alors même que des travaux comme ceux de Magali Boudissa (2010), Julien Falgas (2014), Anthony Rageul (2014) ou encore Julien Baudry (2018) ont montré la richesse et l’autonomie de ces pratiques3.

10En définitive, Tenir un blogue au Québec contribue de manière significative à la reconnaissance des blogues comme objets légitimes de l’Histoire littéraire. En les envisageant non plus comme de simples espaces exploratoires, mais comme des œuvres à part entière et comme des lieux de structuration du champ littéraire, l’ouvrage participe à redéfinir les contours du littéraire à l’ère numérique. Plus encore, il met en lumière une tension fondamentale propre aux écritures numériques : celle qui oppose leur profusion à leur précarité. En ce sens, l’un des apports majeurs de l’ouvrage est de montrer que l’historicisation des pratiques bloguesques est inséparable d’un travail d’archivage, voire de sauvetage. Ce déplacement est important : il engage à penser la littérature numérique non plus seulement comme un ensemble de formes, mais comme un champ de pratiques dont la transmission dépend étroitement des conditions techniques de leur archivage et du travail des chercheur·euses – qui doit être financé à la hauteur des enjeux. Cette attention portée aux conditions matérielles et techniques de la recherche se prolonge dans l’ouvrage par l’appareil bibliographique qui l’accompagne. Ce-dernier offre un panorama étendu de la recherche sur les écritures bloguesques et s’avèrera un outil précieux pour toute enquête ultérieure. L’ouvrage offre ainsi un modèle méthodologique et théorique solide, susceptible d’être transposé à d’autres contextes culturels, et constitue en cela une référence incontournable pour toute recherche sur les écritures en ligne.

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Notes

1 Emmanuel Souchier, « L’image du texte. Pour une théorie de l’énonciation éditoriale », Cahiers de médiologie, n° 6, 1998. [En ligne], https://shs.cairn.info/article/CDM_006_0137?lang=fr (consulté le 10/04/2026).

2 Alexandra Saemmer, « Sismographier des profils de fiction », Place, no 5, janvier 2023. [En ligne], https://publication.place-plateforme.com/place5/alexandra-saemmer/ (consulté le 10/04/2026).

3 Cf. Julien Baudry, Cases-pixels, Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 2018. [En ligne],  https://doi.org/10.4000/books.pufr.15654 (consulté le 10/04/2026) ; Magali Boudissa, La bande dessinée entre la page et l’écran : étude critique des enjeux théoriques liés au renouvellement du langage bédéique sous influence numérique, thèse de doctorat, Université Paris 8, 2010 ; Julien Falgas, Raconter à l’ère numérique : auteurs et lecteurs héritiers de la bande dessinée face aux nouveaux dispositifs de publication, thèse de doctorat, Université de Lorraine, 2014 ; Anthony Rageul, La bande dessinée saisie par le numérique : formes et enjeux du récit reconfiguré par l’interactivité, thèse de doctorat, Université Rennes 2, 2014.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Anaïs Guilet, « René Audet, William Charest-Pépin, Mélodie Simard-Houde (dir.), Tenir un blogue au Québec. »Belphégor [En ligne], 24-1 | 2026, mis en ligne le 08 juin 2026, consulté le 18 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/belphegor/8036 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16fqr

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