Navigation – Plan du site

AccueilNuméros24-1II. Comptes-rendusPhilippe Met, Le Giallo, ou l’Enf...

II. Comptes-rendus

Philippe Met, Le Giallo, ou l’Enfance de l’art.

Michel Delville
Référence(s) :

Philippe Met, Le Giallo, ou l’Enfance de l’art, Paris, Classiques Garnier, 2025.

Texte intégral

1Philippe Met propose une étude stimulante et originale consacrée à un genre qui, entre les années 1960 et 1980, a marqué la culture populaire tout en restant longtemps marginalisé par l’histoire institutionnelle du cinéma. Le sous-titre de l’ouvrage suggère une double lecture : celle d’un cinéma mineur, parfois perçu comme naïf, et celle d’un espace d’expérimentation et de transgression créative.

2Le Giallo, ou l’Enfance de l’art ne se veut pas une histoire exhaustive ni une somme définitive sur le giallo. Au contraire, Met revendique une approche sélective et poétique, qui valorise autant les chefs-d’œuvre reconnus que les productions jugées mineures. Selon lui, un échec esthétique peut être aussi riche d’enseignement que ce qui peut être jugé par le plus grand nombre comme une véritable réussite. Le giallo est ainsi défini comme un filone (terme renvoyant à « une mouvance ou à un cycle » du cinéma populaire italien plutôt qu’à un genre constitué), une veine caractérisée par sa flexibilité, son hybridité et sa porosité aux autres genres (film noir, horreur, érotisme, fantastique).

3La structure de l’ouvrage repose sur une série d’analyses thématiques et transversales, plutôt que sur une chronologie stricte. L’« ouverture en forme de trailer » introduit le genre et ses marges critiques. S’ensuivent deux grands mouvements : le premier consacré à la genèse du giallo et à l’importance de la couleur, de la peinture et des fumetti, le second centré sur l’imaginaire de la prime enfance, motif récurrent qui révèle les dimensions traumatiques, psychanalytiques et oniriques du genre.

4D’un point de vue théorique et méthodologique, les analyses menées par Met font émerger deux enseignements essentiels. Le premier est lié à la nécessité d’étudier la porosité entre le cinéma dit « d’auteur » et son pendant dit « de genre » ou « populaire ». Le second découle de l’approche dite « poétique » pratiquée par Met, laquelle repose sur des mécanismes spécifiques, tels que « l’hybridation de la corporalité et de l’abstraction, de la viscéralité et du maniérisme ; la sensation de suspens, de décollement ou d’épanchement ; la labilité ou l’indécidabilité herméneutique, l’opacité ou la résistance épistémologique ». Cette méthode prend tout son sens lorsqu’elle s’appuie sur l’indétermination générique du giallo, oscillant entre prosaïsme (« discursivité, récréativité, sensationnalisme ») et poéticité (« visualité, expérimentation, intensité, onirisme »). L’objectif est alors d’éviter deux dérives opposées : réduire le giallo à un simple produit commercial jugé esthétiquement et idéologiquement problématique car réactionnaire et misogyne, ou au contraire le survaloriser par une intellectualisation ou une esthétisation excessives.

5Met consacre deux « intervalles analytiques » aux notions d’ennui (chez Bava et Lenzi) et de ruralité (chez Fulci et Argento, entre autres). Il montre, dans la foulée, comment le giallo détourne et reconfigure des éléments du cinéma d’auteur (Antonioni, Hitchcock) et de la culture populaire (bande dessinée, pop art). À travers des films emblématiques comme Six femmes pour l’assassin de Mario Bava, L’Oiseau au plumage de cristal de Dario Argento ou La Mort a pondu un œuf de Giulio Questi, il déploie une analyse attentive aux formes visuelles, aux motifs symboliques et aux tensions sociales.

6L’une des grandes qualités de l’ouvrage réside dans la remarquable richesse de sa méthode transversale et interdisciplinaire, grâce à laquelle Met articule avec une grande maîtrise des références cinématographiques, littéraires, psychanalytiques et picturales. Il ne s’agit pas seulement de replacer le giallo dans le cinéma de genre, mais de montrer, avec une remarquable finesse et une solide érudition, comment il dialogue avec l’ensemble de la culture visuelle et intellectuelle du XXe siècle. L’usage du concept d’« enfance de l’art » permet de revaloriser des films considérés comme naïfs ou excessifs, en les lisant comme des expérimentations poétiques et transgressives.

7Le Giallo, ou l’Enfance de l’art s’impose par la force et la singularité de sa lecture, qui vient non seulement compléter mais aussi reconfigurer les travaux récents de plusieurs critiques francophones désireux de dépasser les représentations réductrices du giallo : Jean-Baptiste Thoret (Dario Argento, Magicien de la peur, 2002) en soulignant son ambition visuelle et sa filiation artistique, Alice Laguarda (L’ultima maniera. Le giallo, un cinéma des passions, 2021), en mettant l’accent sur les questions du regard et de l’enfermement, et le richement illustré Une étude en jaune (2021) de Frédéric Pizzoferrato qui inscrit le genre dans une histoire plus large du thriller européen. Cette dernière démarche est complémentaire de celle de Met, qui refuse de systématiser l’histoire du genre mais propose des rapprochements féconds avec d’autres formes artistiques (littérature, peinture, musique). Ce choix, pleinement assumé, peut parfois désorienter les lecteurs en quête de repères historiographiques plus stabilisés, mais il ouvre en contrepartie des perspectives inédites sur la dimension poétique et transgressive du giallo.

8En résumé, Le Giallo, ou l’Enfance de l’art constitue une contribution majeure aux études cinématographiques. Par son érudition et sa liberté critique, Philippe Met propose une lecture nuancée qui dépasse les oppositions traditionnelles entre cinéma d’auteur et cinéma de genre, démontrant que le giallo ne saurait être réduit à un simple divertissement populaire. Ouvrage exigeant mais profondément stimulant, il s’adresse aussi bien aux chercheurs qu’aux cinéphiles avertis et contribuera sans nul doute à relancer les recherches sur un genre encore trop marginalisé.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Michel Delville, « Philippe Met, Le Giallo, ou l’Enfance de l’art. »Belphégor [En ligne], 24-1 | 2026, mis en ligne le 28 mai 2026, consulté le 17 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/belphegor/8046 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16fqs

Haut de page

Auteur

Michel Delville

Université de Liège

 

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search