- 1 Les définitions sont issues de Sander et Trenel 1859.
1L’entrée « odeur » d’un dictionnaire d’hébreu classique propose logiquement les traductions nepeš et rēaḥ. À l’inverse, dans le sens hébreu-français, à l’entrée nepeš, se dévoile une réalité apparemment plus complexe : נֶפֶש, nepeš, « souffle, haleine, odeur, parfum, principe de vie, vie, âme, sentiment, désir, pensée. 1 » Ce mot semble offrir à lui seul un réseau sémantique, une myriade de sens intimement liés les uns aux autres. Mais est‑ce vraiment le cas ou est‑ce plutôt le passage d’une langue à l’autre, d’une réalité à l’autre, qui donne cette impression ? Il faut avant tout rappeler que ce que dit nepeš dans son contexte, ce n’est pas « souffle, haleine, odeur, parfum, principe de vie, vie, âme, sentiment, désir, pensée » mais simplement [nεpεʃ]. Dans le cadre d’un échange entre deux locuteurs hébréophones, il n’y a bien qu’une seule image acoustique, un seul signifiant et un seul signifié. C’est cette même production sonore qui évoque seule toutes ces variantes sémantiques, ces nuances, qui viennent dessiner la notion de nepeš. En fait, le simple fait de définir ce terme par « souffle, haleine, odeur, parfum, principe de vie, vie, âme, sentiment, désir, pensée » résulte déjà d’une opération effectuée de l’extérieur pour mieux comprendre le sens fondamental de ce mot. C’est l’initiative d’un locuteur appartenant à une autre communauté linguistique qui tente, avec ses outils propres, de cerner cette notion, en passant par la traduction. En hébreu, ce que le français désigne par « souffle, haleine, odeur, parfum, vie, âme, sentiment, désir, pensée » est réductible à un seul signifié, évoqué par un seul signifiant : nepeš.
2Si ce mot est défini ainsi, c’est parce qu’il apparaît dans différents contextes dans le texte biblique. Ce sont ces aspects qui correspondent à différentes valeurs pour les francophones. Cependant, cet accès aux nuances sémantiques que contient le terme hébreu permet de dessiner un réseau notionnel, d’approcher un concept éloigné dans l’espace comme dans le temps et de mieux comprendre l’univers des locuteurs des langues sémitiques occidentales et leurs représentations. Ces informations brutes mènent à une réalité extérieure, sans pâtir de l’influence de repères culturels et linguistiques qui lui sont étrangers.
- 2 Le second est un proche parent du premier, les deux sont issus d’une même racine lexicale.
- 3 À titre de comparaison, les équivalents arabes rūḥ, rīḥ et nafs présentent les mêmes nuances.
3Un constat similaire se révèle aux entrées du dictionnaire rēaḥ et rûaḥ 2. Si le premier ne donne que « odeur », le second propose : « souffle, haleine, respiration, colère, air, vent, principe de vie, âme, vie, passion, esprit ». Le parallèle sémantique entre les racines √npš et √rwḥ est saisissant. Ce deuxième exemple vient appuyer le lien conceptuel présent en hébreu qui articule les notions de « souffle », « odeur », « vie », « esprit » et « âme ». Ces associations ne sont pas sans rappeler le spiritus latin qui connaît lui aussi une passerelle entre « souffle de l’air, air » et « respiration, inspiration, sentiment, esprit, âme ». Cependant, les résultats de ce rapide sondage supposent qu’en hébreu (en fait en sémitique en général 3), ces notions de « souffle », de « vent » et d’ « esprit » sont également connectées aux « odeurs ».
4Afin de recontextualiser, voici quelques passages du texte biblique évoquant les « odeurs » au sens large dans l’objectif d’accéder à ce lexique et à ce qu’il suggère, directement en hébreu.
- 4 L’hébreu nîḥoaḥ, « agréable », ne se dit que des odeurs.
Genèse 8.21 :
וַיָּרַח יְהוָה ,אֶת-רֵיחַ הַנִּיחֹחַ, way‑yāraḥ Yhwh, ’et‑rēaḥ han-nîḥoaḥ, « Yhwh aspira la délectable odeur ».
– yāraḥ : aspirer, humer (cf. arabe istarāḥa : flairer, sentir).
– rēaḥ nîḥoaḥ : odeur agréable 4 (cf. arabe rāʾiḥa).
Cantique des cantiques 4.11 :
וְרֵיחַ שַׂלְמֹתַיִךְ כְּרֵיחַ לְבָנוֹן, wə‑rēaḥ śalmot‑ayik kə‑rēaḥ ləbānôn, « Le parfum de tes vêtements est comme l’odeur du Liban ».
– rēaḥ : parfum, odeur (cf. arabe rīḥa/rāʾiḥa).
Job 19.17 :
רוּחִי, זָרָה לְאִשְׁתִּי, rûḥ‑î zārâ lə‑’išt‑î, « Mon haleine est odieuse à ma femme ».
– rûaḥ : haleine.
- 5 L’hébreu √b’š connaît, comme en français, le passage du concret « sentir mauvais » à l’abstrait « a (...)
Exode 5.21 :
הִבְאַשְׁתֶּם אֶת-רֵיחֵנוּ, בְּעֵינֵי פַרְעֹה, hib’aš‑tem ’et‑rēḥē‑nû bə‑‘ēnē par‘ô, « Vous nous avez mis de mauvaise odeur 5 aux yeux de Pharaon ».
– hib’îš rēaḥ : faire sentir mauvais (cf. arabe ba’isa : être malheureux, pauvre).
Joël 2.20 :
וְעָלָה בָאְשׁוֹ, וְתַעַל צַחֲנָתו, wə‑‘ālâ bā’š‑ô, wə‑ta‘al ṣaḥanāt‑ô, « Il exhalera son infection, son odeur fétide ».
– bǝ’š : mauvaise odeur, infection.
Isaïe 19.6 :
וְהֶאֶזְנִיחוּ נְהָרוֹת, wə‑he’eznîḥû nǝhārôt, « Les fleuves (les bras du Nil) répandent une odeur infecte ».
– hiznîaḥ : répandre une mauvaise odeur (cf. arabe zaniḫa : être rance).
Job 41.13 :
נַפְשׁוֹ, גֶּחָלִים תְּלַהֵט, napš‑ô, geḥālîm tǝ‑lāhēṭ, « Son haleine allume les charbons ».
– nepeš : haleine, souffle (cf. arabe nafas : même sens).
5Ce rapide état des lieux fait apparaître d’autres mots qui semblent proches à la fois aux niveaux sémantique et phonétique des deux premiers. En effet, si les racines √nḥḥ et √znḥ, √npš et √b’š ou encore √ryḥ et √rwḥ appartiennent à un même champ notionnel, elles sont aussi chacune composées d’éléments phoniques semblables. La piste étymologique peut ainsi aider à éclaircir l’origine de cette corrélation phono‑sémantique.
6L’enquête étymologique est indispensable pour comprendre le(s) sens d’un mot. Elle permet d’en retracer le parcours en dévoilant des sémantismes propres à des strates antérieures de la langue mais aussi d’associer certains termes en leur trouvant des ancêtres communs. Ces opérations offrent une vision plus globale de l’environnement conceptuel et une meilleure représentation de l’évolution des formes et des sens.
7À titre de comparaison, un dictionnaire étymologique du français rapprochera odeur de subodorer, par la trajectoire sémantique suivante : « sentir une odeur » > « se douter de ». Cette dérivation originale, cette abstraction, illustre le fait que d’une langue à l’autre, d’une culture à l’autre, le parcours du sens est parfaitement libre et imprévisible. Les langues trouvent des passerelles qui leur sont propres pour aborder de nouvelles idées, par association. Si, par ce biais, le français rapproche « odeur » et « doute », l’hébreu lui, établit un lien entre « odeur », « souffle » et « sacré ». L’écart conceptuel qui ressort de cette comparaison relève des différences culturelles et renvoie aux imaginaires et aux représentations collectives propres à chaque culture.
8Les langues sémitiques sont dites « consonantiques », parce que ce sont des consonnes qui constituent le squelette des mots. C’est une des raisons pour lesquelles les notations alphabétiques d’une partie d’entre elles font fi des voyelles. C’est aussi à partir de ce constat que les grammairiens arabes ont opté pour une description de leur langue qui suppose que tous les mots sont constitués d’un squelette de trois consonnes fixes.
- 6 Pour une définition complète de la TME, voir Bohas et Dat 2007.
9Cependant, d’autres analyses existent, comme celle de Georges Bohas et de son équipe (ICAR – ENS de Lyon) qui a vu le jour dans les années 90. Pour les partisans de cette théorie, les mots arabes (et sémitiques en général) sont avant tout composés d’une base de deux consonnes, voire de deux traits phoniques. Ils considèrent que la racine triconsonantique n’est pas un primitif, mais plutôt le dernier stade de la formation de ces mots. La théorie des matrices et des étymons (désormais TME) peut se résumer en quatre points 6 :
- Les mots en sémitique sont parfois d’origine onomatopéique.
- Ces onomatopées génèrent du lexique. Elles sont composées d’une paire de traits phoniques, dont les différentes variantes renvoient toujours à un sens primordial commun. Cette paire de traits est nommée « matrice » (µ).
- Ces traits phoniques se précisent et donnent lieu à plusieurs paires de phonèmes possibles, non ordonnés linéairement. Ce sont les « étymons » (∈).
- Finalement une troisième consonne complète la formation de la fameuse racine trilitère, dont l’appellation « radical » (R) semble plus adaptée.
- 7 Gesenius 1859, p. 67‑68.
10Ce schéma décrit une « tendance phonique » qui évoquerait un concept de par sa nature. En fait, une motivation du signe linguistique à un stade primitif de la formation des mots, qui connaitraient par la suite un long processus de démotivation. Dans les langues sémitiques sont attestées des séries de mots qui, bien que différents, possèdent des caractéristiques à la fois phoniques et sémantiques proches. C’est par exemple le cas des verbes hébreux kāsas, gāzaz, et qāṣaṣ (comme le note déjà Wilhelm Gesenius en 1859 7), tous renvoyant au même sens primordial de « couper ».
11L’intérêt de l’enquête étymologique en général, et de la TME en particulier, est de réfléchir la langue par elle‑même, en saisissant ce que les mots supposent par leurs propres composants, ce qui a l’avantage d’échapper aux interférences culturelles et linguistiques extérieures. Cette méthode d’investigation donne accès à des suppléments de sens que les unités lexicales ne véhiculent plus de manière audible ou visible dans leur emploi quotidien.
- 8 Dans cet article ne seront développés que les aspects relevant directement des « odeurs », du « sou (...)
- 9 Bohas et Dat 2007, p. 179‑182.
- 10 Sibony 2013, p. 173‑189.
12Ce réseau sémantique a déjà fait l’objet de plusieurs études pour l’hébreu, effectuées par Georges Bohas et Mihai Dat 9 puis par Jonas Sibony 10. Dans cette dernière, il a été présenté ainsi :
- 11 Sont marqués en gras les passages qui concernent cette étude.
- 12 Cette organisation ne signifie pas que soit envisagée une quelconque hiérarchie d’ordre chronologiq (...)
| A. |
Le souffle, le mouvement de l’air 11 |
|
A.1 1 Instruments qui impliquent le souffle ou l’air |
| B. |
Conséquences et motifs du souffle |
|
B.1 Souffler > sécher |
|
B.2 Souffler > être soulagé, se reposer |
| C. |
L’espace |
|
C.1 Espace, distance |
|
C.2 Se déplacer dans l’espace |
|
C.3 Être libre |
|
C.4 Cadre de la manifestation |
| D. |
Air > odeur |
| E. |
Les images du souffle |
|
E.1 Souffler, désirer, aimer, vouloir |
|
E.2 Le souffle, la vie |
|
E.3 Le souffle de vie, l’âme, l’esprit |
|
E.4 Le vocabulaire du sacré 12 |
13La matrice dite du « souffle » ou du « mouvement de l’air » suppose une formation phonique des mots sur deux combinaisons préférentielles :
- L’articulation d’une consonne répondant au trait phonique [+labial], soit /m/, /b/ ou /p/ et d’une autre [+continu/-voisé], soit /s/, /ś/, /š/, /ṣ/, /ḥ/ et /h/, comme c’est le cas pour les mots nepeš et nəšāmâ 13.
- L’articulation d’une consonne répondant au trait [+coronal], soit /t/, /d/, /s/, /z/, /š/, /ś/, /ṭ/, /ṣ/, /l/, /n/ et /r/ et d’une autre [+continu/-voisé], soit /s/, /ś/, /š/, /ṣ/, /ḥ/ et /h/, comme pour les mots rûaḥ et rāḥap.
- 14 Bohas et Dat 2007, p. 117.
14L’aspect mimophonique de la structure du mot sémitique n’étant pas le sujet du présent article, il ne sera pas plus développé. Toutefois, pour l’illustrer par un exemple éloquent, voici ce que dit G. Bohas à ce sujet : « si faḥ, faḫ et fas [en arabe] expriment diverses expirations, c’est parce qu’en les prononçant, on souffle. 14 » Cette remarque peut également s’appliquer aux onomatopées françaises de même nature : pshiiit ou pfff. De manière générale, les deux cadres phoniques mentionnés semblent évoquer le souffle par l’aspect « soufflé » des sons [+continu/-voisé], parfois renforcés par l’explosion de l’air qu’implique le trait [+labial].
15Cet aspect ayant été évoqué, voici à présent le développement du réseau.
16Le souffle est un élément central de ce réseau. Sur une base phonique de type {[+labial], [+continu/-voisé]} ou {[+coronal], [+continu/-voisé]}, se retrouvent côte à côte les termes évoquant le souffle, le vent et les actions de respirer, chuchoter, voler, planer, etc. Les réalisations étymonales les plus récurrentes sont {p,ḥ}, {p,š} et {r,ḥ}. Ci‑dessous un premier paradigme dans lequel les mots sont classés par étymons :
- 15 Exemplaire unique, au pluriel dans le texte, Job 41.10.
| €{p,ḥ} (<{p,ḫ*}) |
pûaḥ |
souffler (se dit du vent) |
|
yāpaḥ |
souffler, respirer, hitp. soupirer |
|
nāpaḥ |
souffler |
|
mappāḥ (<manpāḫ*) |
expiration |
| €{b,h} |
hābal |
souffler |
|
hebel |
souffle, vapeur, brouillard |
| €{p,s} |
sûpâ |
tempête, tourbillon |
| €{p,ṣ} |
ṣāpap |
pilp. chuchoter, gazouiller |
| €{p,š} |
nāpaš |
niph. reprendre haleine, respirer |
|
nepeš |
souffle, haleine |
|
nāšap |
souffler |
|
šāʔap |
aspirer, humer, soupirer après une chose |
| €{m,š} |
nāšam |
souffler, respirer, haleter |
|
nəšāmâ |
souffle, respiration |
| €{b,š} |
nāšab |
souffler, hitp. faire voler, chasser les oiseaux |
| €{r,ḥ} |
rûaḥ |
souffle, vent, air, respiration |
|
rāḥap |
pi. planer, voltiger doucement |
|
pāraḥ |
voler, étendre les ailes |
| €{n,ḥ} |
ʔānaḥ |
hitp. soupirer |
| €{š,ḥ} (<{š,ḫ*}) |
lāḥaš |
hiph. chuchoter, parler tout bas l’un à l’autre |
| €{ṭ,š} |
‘aṭîšôt 15 |
éternuements |
17En observant attentivement ce que supposent les réalisations des étymons présentés, il apparaît qu’en hébreu les odeurs sont systématiquement renvoyées à leur qualité d’éléments volatiles et impalpables. Elles ont en effet les mêmes attributs que la respiration, le souffle, le vent et le mouvement de l’air. Ce qui fait sens puisque les actions de renifler, sentir ou humer sont des aspirations nasales. Ces « différents » concepts sont d’ailleurs souvent inclus dans la polysémie d’un même terme ou dans distinctes manifestations d’un même étymon. À titre d’exemple, le passage Genèse 27,27 : וַיָּרַח אֶת-רֵיחַ בְּגָדָיו, way‑yāraḥ ’et‑rēaḥ bəgādā‑(y)w, « il aspira/sentit l’odeur de ses vêtements », mentionne « aspiration » et « odeur » à l’aide d’un seul et même étymon : {r,ḥ}.
18Les faits sont analogues en langue arabe et dans le Coran avec les formes rīḥ et rūḥ. Le premier se trouve par exemple dans la sourate Yūsuf (Joseph), en 12.94 : ريح يوسف, rīḥ Yūsuf, et signifie « odeur » donc « l’odeur de Joseph ». Le second rūḥ prend couramment le sens de « souffle divin », « esprit », comme dans al‑Baqara (La vache) 2.87 : بروح القدس, bi‑rūḥ al‑qudus, « par le saint esprit ».
19Voici un inventaire non-exhaustif des étymons et radicaux renvoyant aux « odeurs » et toujours articulés sur une même base phonique :
- 16 N’apparaît qu’en hébreu post‑biblique.
- 17 N’apparaît qu’en hébreu médiéval, cependant le texte biblique connaît déjà la forme nîḥoaḥ.
- 18 Forme attestée au duel seulement.
| €{p,š} |
nepeš |
haleine, odeur, parfum |
|
šāʔap |
humer |
| €{b,š} |
bāʔaš |
sentir mauvais |
| €{m,s} |
sam |
aromate, parfum odoriférant |
| €{m,ś} |
bośem/beśem |
baume, arôme, parfum |
| €{m,ḥ} (<{m,ḫ*}) |
ḥoṭem 16 |
nez, museau |
| €{n,ḥ} (<{n,ḫ*}) |
nāḥāḥ 17 |
diffuser une odeur |
|
nîḥoaḥ |
agréable (ne se dit que des odeurs) |
|
nəḥîrayîm 18 |
narines |
|
zānaḥ |
hiph. devenir fétide, sentir mauvais |
| €{n,ḥ} |
ḥānaṭ |
faire sentir bon, remplir d’arôme, embaumer |
| €{r,ḥ} |
rēaḥ |
odeur |
|
rûaḥ |
haleine |
|
rûaḥ |
hiph. sentir, flairer |
|
rāqaḥ |
composer, préparer un onguent, un parfum |
|
reqaḥ |
parfum |
|
sāraḥ |
puer, se corrompre |
- 19 L’expression française « insuffler la vie » témoigne elle aussi de cette représentation de façon in (...)
20Le concept de « vie » est lui aussi intimement lié au « souffle » en hébreu comme dans les autres langues sémitiques. Dans la Bible hébraïque, ils ne font qu’un, la vie est le souffle, comme l’affirme le verset Job 7.7 : זְכֹר, כִּי-רוּחַ חַיָּי, zəkor kî‑rûaḥ ḥayyā‑y, « souviens‑toi que ma vie est un souffle ». Le texte est parfois encore plus explicite à ce sujet ; il laisse entendre que l’origine de la vie est le souffle divin, qu’elle est insufflée par Dieu 19. Les passages qui suivent illustrent cette vision, en Job 33.4 : רוּחַ-אֵל עָשָׂתְנִי ; וְנִשְׁמַת שַׁדַּי תְּחַיֵּנִי, rûaḥ‑’ēl ‘āśāt‑nî, wǝ‑nišmat šadday tə‑ḥayyē‑nî, « L’esprit/souffle de Dieu m’a créé, l’âme/souffle de Dieu soutient ma vie ». Genèse 2.7 décrit précisément le processus tel qu’il est envisagé dans le texte biblique : וַיִּפַּח בְּאַפָּיו ,נִשְׁמַת חַיִּים ; וַיְהִי הָאָדָם ,לְנֶפֶשׁ חַיָּה, way‑yippaḥ bə‑’appā‑(y)w, nišmat ḥayyîm ; wa‑yəhî hā’‑’ādām lə‑nepeš ḥayyâ, « Et il insuffla dans ses narines un souffle de vie/âme, et l’homme devint un être vivant ». Le parallèle est frappant avec le passage coranique de la conception de Jésus dans la sourate al‑Anbiyā’ (Les prophètes), en 21.91 : فنفخنا فيها من روحنا, fa‑nafaḫna fī‑hā min rūḥi‑nā, « nous insufflâmes en elle un souffle de vie ». Non seulement la description est similaire, mais les mots utilisés sont précisément les mêmes :
- hébreu yāpaḥ/nāpaḥ (<nāpaḫ*) ←→ arabe nafaḫa (<napaḫa*) : « insuffler »
- hébreu rûaḥ ←→ arabe rūḥ : « vie, âme, souffle de vie »
21Enfin, « mourir » peut se traduire en hébreu comme en français par rendre l’âme ou rendre son dernier souffle, comme l’atteste Jérémie 15.9 : נָפְחָה נַפְשָׁהּ, nāpǝḥâ napš‑āh, mot à mot : « elle souffle son âme/haleine/souffle ».
22Ci‑dessous la liste des termes évoquant la vie :
| €{p,š} |
nepeš |
vie, principe de vie |
| €{m,š} |
nəšāmâ |
souffle de vie, être animé |
| €{w,h} |
hāwâ |
vivre |
| €{y,h} |
hāyâ |
être, exister |
| €{y,ḥ} |
ḥāyâ |
exister, vivre, être en vie |
|
ḥāyay |
vivre |
|
ḥayyût |
vie |
| €{r,ḥ} |
rûaḥ |
vie, principe de la vie |
23C’est toujours des mêmes bases phoniques que sont composés les mots relatifs aux sens d’âme et d’esprit. Comme il l’a été avancé en introduction, les termes rûaḥ et nepeš, contiennent à eux seuls presque l’intégralité des nuances sémantiques du réseau.
24La complexe notion de rûaḥ renvoie simultanément au vent, à l’air, aux odeurs et à l’esprit de Dieu. Le rûaḥ se capte par l’odorat. L’imaginaire des langues ouest-sémitiques indique que, quand le rûaḥ pénètre un corps pour la première fois, il lui donne la vie, il l’insuffle, il l’anime.
25Une analogie similaire se produit en français, par l’intermédiaire du latin anima « vent, air, souffle, âme », dont la forme verbale animare signifie « donner une âme, donner la vie, animer ». Quant au lien entre « vent », « souffle » et « âme », l’autre notion latine de spiritus offre un parallèle sémantique : « souffle de l’air, air, respiration, inspiration, sentiment, esprit, âme ».
26Enfin, l’hébreu nəšāmâ qui a le sens d’ « âme, esprit » est construit sur le même radical que l’arabe nasīm qui signifie « brise, vent, Zéphyr ». Ce parallèle atteste une fois de plus de la polysémie âme, esprit/vent.
27La suite de la dérivation sémantique illustrée par les formes traitées mène aux sens de « pensée, sagesse, rêve, méditation, … ».
| €{p,š} |
nepeš |
pensée |
| €{p,ś} |
ḥāpaś |
méditer |
|
ḥēpeś |
méditation |
| €{b,š} |
ḥāšab |
penser, méditer, croire, inventer |
|
ḥešbôn |
imagination, sagesse, intelligence, calcul |
| €{m,š} |
nəšāmâ |
esprit, âme |
| €{m,s} |
qāsam |
prophétiser, dire le futur, consulter un oracle, un esprit |
|
qesem |
prophétie, divination |
| €{m,ḥ} |
ḥākam |
être sage, devenir sage |
|
ḥåkmâ |
sagesse, prudence, art |
|
ḥālam |
rêver |
|
ḥalôm |
songe, rêve |
| €{r,ḥ} |
rûaḥ |
esprit, âme |
|
ḥāraš |
méditer, travailler avec la pensée |
|
ḥereš |
magie |
| €{ś,ḥ} |
śîaḥ |
méditer, prier |
|
śîḥâ |
méditation |
28Dans les langues sémitiques, le souffle est constamment en lien avec le divin. Le texte biblique est très riche en allusions à cette représentation ; la forme rûaḥ s’associe à ce titre à une longue série de dénominations de Dieu telles que rûaḥ ’ēl, rûaḥ ’elohîm, rûaḥ Yhwh, rûaḥ qådšǝ‑kā. Elles signifient respectivement « Dieu », « esprit de Dieu », « souffle de Dieu » ou encore « esprit saint ». En bref, comme pour les autres parties du réseau sémantique, une majorité des termes bibliques du vocabulaire du sacré est constituée des mêmes traits phoniques.
29La comparaison avec les termes arabes issus de cette matrice lexicale est éloquente. Leur redondance est importante dans le texte coranique ou dans le vocabulaire du sacré et du religieux de façon plus générale :
- بِسْمِ اللهِ الرَّحْمَنِ الرَّحِيمِ, bismi‑Llāh al‑raḥmān al‑raḥīm, introduction des sourates du Coran communément traduite par : « Au nom de Dieu, le tout miséricordieux, le très miséricordieux ».
- Les notions de حرام, ḥarām, « interdit, sacré, tabou » et حلال, ḥalāl « licite, permis, ouvert ».
- Comme en hébreu, l’ « esprit saint », le « souffle de Dieu » : الروح القدس, al‑rūḥ al‑qudus. Cette expression est également utilisée par les chrétiens dans la formule bien connue de référence à la trinité, issue du grec εἰς τὸ ὄνομα τοῦ Πατρὸς καὶ τοῦ Υἱοῦ καὶ τοῦ Ἁγίου Πνεύματος et qui se présente en arabe par l’énoncé : باسم الأب الابن والروح القدس, bi‑sm al‑ab al‑ibn wa‑l‑rūḥ al‑qudus, « au nom du Père, du Fils et du Saint‑Esprit ».
30Enfin, ci-dessous l’inventaire des termes du vocabulaire du sacré en hébreu :
- 20 Nom propre de Dieu dans le judaïsme, sa composition vocalique n’est pas connue avec certitude. Néan (...)
- 21 Toutefois, la TME propose aussi une autre analyse de la racine √qdš, lui attribuant plutôt une comp (...)
| €{m,s} |
qesem |
prophétie, divination |
| €{w,h} |
yhw(h) 20 |
l’Être, Dieu |
| €{r,ḥ} |
rûaḥ |
âme, esprit, souffle (se dit de Dieu) |
|
raḥam |
matrice, sein (l’origine, Dieu) |
|
reḥem |
matrice, sein |
|
raḥûm |
miséricordieux (ne se dit que de Dieu) |
|
raḥamān |
le miséricordieux (Dieu, la matrice) |
|
ḥāram |
hiph. se défendre d’une chose en la sacrifiant, consacrer |
|
ḥerem |
chose consacrée |
|
ḥārap |
pi. blasphémer |
| €{l,ḥ} |
ḥol |
chose profane |
|
ḥālâ |
pi. prier, exciter la compassion de Dieu |
|
ḥālal |
pi. profaner |
|
ḥillûl |
profanation, blasphème |
| €{š,ḥ} |
šāḥâ |
se prosterner, hitp. prier, adorer |
|
māšaḥ |
sacrer, oindre |
|
māšîaḥ |
messie, celui que Dieu a oint, a fait sacrer |
| €{ś,ḥ} |
śîaḥ |
prier, méditer |
| €{d,š} |
qādaš 21 |
être saint, pur, sortir de ce qui est profane, pi. sanctifier, consacrer, purifier |
|
qodeš |
sainteté, chose sacrée, sanctuaire |
|
šadday |
Dieu |
| €{l,h} |
’elôah |
Dieu, divinité |
31L’objectif de cet article a été de replacer dans son contexte la notion d’ « odeur » chez les hébréophones. Il a donc été tenté de retracer les contours sémantiques de ce concept qui a forgé l’imaginaire des locuteurs de langues sémitiques. Il semble à présent légitime d’avancer que, dans ce système linguistique et culturel, les « odeurs », le « souffle » et le « sacré » ne sont pas simplement des concepts en lien, mais plutôt qu’il s’agit de différents aspects d’une même idée. Cette polysémie est apparente dans certains mots, parfois au travers d’étymons, ou plus largement sur un même modèle de construction phonique. La théorie des matrices et des étymons permet de recontextualiser les vocables dans un ensemble bien précis de façon scientifique et systématique. Le rapprochement ainsi effectué entre plusieurs formes esquisse le parcours du sens au travers des mots et décrypte les associations conceptuelles de ces cultures anciennes.
32Toutefois, même s’il est possible de saisir le cheminement sémantique d’une notion, le parcours retracé ne peut pas être anticipé. Bien qu’il soit possible d’appréhender une logique d’association d’idées, l’évolution du sens est libre et imprévisible comme en attestent d’autres systèmes linguistiques qui peuvent connaître des dérivations sémantiques différentes. En fait, même en hébreu, il existe des mots pour désigner les odeurs construits sur une autre base phonique. C’est par exemple le cas de qǝṭoret, « encens, parfum », qui dans le texte biblique est presque systématiquement lié à l’autel du sacrifice rituel, le mizbēaḥ. Cette fois, le contexte oriente vers une identification du terme qǝṭoret au champ lexical du « sacrifice » et de la « coupure ». Ce radical qṭr rejoint alors plutôt la série qṭl (ar. qtl), qṭ‘, qss, qṣh, qṣṣ, qṣr, qr‘, gzr, gzz, grr, kss etc., tous signifiant plus ou moins « couper, découper, diminuer, abattre etc. ». Le sens de qǝṭoret semble résulter d’une dérivation sémantique « sacrifier, égorger, couper » > « lieu du sacrifice rituel » > « encens utilisé sur les lieux du sacrifice rituel ». Il apparaît à nouveau avec cet exemple que le trajet du sens est libre et qu’il n’est pas possible de l’anticiper ou le prévoir. Il est par contre possible d’en retracer le parcours et de le comprendre.
33Le réseau qui a été décrit mêle le souffle, le divin, l’impalpable, l’invisible et l’omniprésent, le parfum, l’encens dans le rituel dont le but semble être de marquer l’air d’une présence divine. Cette représentation notionnelle fait aussi fortement écho à certains aspects des trois grandes religions monothéistes qui sont, il faut le rappeler, issues de cette même communauté linguistique.