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La matérialité du texte au service d’une micro-histoire du Rocher aux Vautours (Elkab). (1) L’apport de la stratigraphie

طرائق كتابة النّص لخدمة التَّاريخ الجزئي لصخرة النسور (الكاب). (١) إسهام علم طبقات الأرض

Axelle Brémont
p. 1-36

Résumés

Le corpus de gravures rupestres du « Rocher aux Vautours », un large inselberg isolé dans l’arrière-pays d’Elkab, n’a jamais fait l’objet d’une publication complète intégrant à la fois ses nombreuses inscriptions hiéroglyphiques de l’Ancien Empire (dont la traduction et une étude de synthèse ont été publiées en 2001) et ses graffiti figurés, s’étalant de la période nagadienne au début de l’ère chrétienne. La reprise de son étude par la mission conjointe Yale University–Musées Royaux d’Art et d’Histoire de Bruxelles, dirigée par John C. Darnell et Wouter Claes, offre l’occasion d’en reprendre la documentation exhaustive en s’attardant plus particulièrement sur les conditions de réalisation matérielle des gravures. En passant en revue diverses méthodes d’étude (paléographie, application au matériel rupestre des principes de la stratigraphie, analyses de réseau), chacune illustrée par une étude de cas tirée du Rocher aux Vautours, cet article confirme combien l’analyse prosopographique et l’étude des superpositions et de l’économie d’occupation de la surface rocheuse peuvent se compléter et se nourrir l’une l’autre. La particularité des inscriptions hiéroglyphiques du Rocher aux Vautours, très ramassées chronologiquement (Ve dynastie-Première Période intermédiaire) permet même d’envisager une perspective de micro-histoire, afin d’examiner les relations au sein de ce groupe social et leurs pratiques de gravure dans le désert à l’échelle de quelques générations.

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Texte intégral

Je souhaite exprimer ma profonde reconnaissance à John C. Darnell pour m’avoir confié l’étude de ce dossier dans le cadre du Elkab Desert Survey Project, ainsi qu’à Wouter Claes, codirecteur de la mission. Mes remerciements vont à Alberto Urcia pour les orthophotographies qu’il a produites et fournies pour illustrer cet article.

  • 1 Pour souscrire à l’usage bibliographique en vigueur, nous orthographions Elkab en un seul mot – bi (...)
  • 2 Green 1903a, 1903b.
  • 3 Sayce 1899.
  • 4 Huyge 1995.
  • 5 Vandekerckhove, Müller-Wollermann, 2001.

1Le « Rocher aux Vautours » est un imposant inselberg de près de 80 mètres de long, situé au milieu du ouadi Hilâl, dans l’arrière-pays désertique immédiat de la ville d’Elkab1, à une quinzaine de kilomètres au nord d’Edfou sur la rive est du Nil. Si la zone est surtout connue pour ses tombes rupestres pharaoniques, principalement celles datées de la XVIIIe dynastie, situées légèrement en aval dans le ouadi, le Rocher aux Vautours abrite une importante concentration de gravures rupestres, à la fois figuratives et inscrites, étalées entre la période nagadienne et au moins le Ier millénaire av. J.-C. (présence de dromadaires). Signalé sous ce nom par Frederick W. Green dès 19032, son corpus rupestre a fait l’objet de plusieurs études dès 1899 par Archibald Sayce3 et, dans les années 1980, de deux thèses de doctorat : celle de Dirk Huyge sur les graffiti figurés4 et celle de Hans Vandekerckhove pour les plus de cinq cents inscriptions hiéroglyphiques de l’ensemble du ouadi5.

  • 6 Urcia et al. 2018.

2L’étude et la publication de ce large ensemble ont ainsi été morcelées, tandis que le décès prématuré de Hans Vandekerckhove ne lui a pas permis de réaliser l’ensemble des facsimilés prévus, lesquels n’ont pas, par la suite, été complétés par un retour sur le terrain. Ces circonstances particulières, ainsi que l’avancée des méthodes appliquées à l’art rupestre depuis les années 1980 (entre autres, la production de facsimilés de meilleure qualité grâce aux méthodes de « digital epigraphy6 »), expliquent pourquoi certaines problématiques de recherche, comme la paléographie, n’ont pas, jusqu’ici, fait l’objet de réflexions extensives. Un réexamen du site se justifiait donc, avec pour objectif une publication intégrée du corpus rupestre qui combinerait l’analyse des dessins et celle des inscriptions. Ce renouvellement des problématiques, autant que la volonté de rendre accessible le corpus figuré du Rocher aux Vautours, non publié in extenso, ont présidé au choix de la mission archéologique conjointe Yale University & Musées royaux d’art et d’Histoire de Bruxelles « Elkab Desert Survey Project » (EDSP) de réinvestir ce site d’importance.

  • 7 Par exemple pour l’étude technologique des outils ayant permis la production des gravures, cf., en (...)
  • 8 Balke, Tsouparopoulou 2016 ; Hoogendijk, van Gompel (éd.) 2018.

3Ce retour sur le terrain fournit également l’occasion de tester l’applicabilité et l’intérêt de méthodes rarement sollicitées en épigraphie égyptienne, mais développées par des archéologues ou des spécialistes de l’art rupestre dans d’autres régions du monde7, touchant plus spécifiquement à la réalisation technique de ces gravures et à la restitution de leur chronologie fine. Du reste, l’appréhension de la matérialité et du contexte physique est devenue depuis une vingtaine d’années environ un aspect central de l’étude des documents textuels (ainsi qu’iconographiques dans une moindre mesure), un paradigme parfois désigné sous le nom de New Philology, en égyptologie ou ailleurs8.

  • 9 Bruneau, Balut 1997.
  • 10 Incluant également le motif non-inscrit fig. 70, cf. Huyge 1995, pl. 35B.
  • 11 Incluant également les motifs non-inscrits fig. 174-196, ibid., pl. 71.
  • 12 Incluant également les motifs non-inscrits fig. 225-229, ibid., pl. 86-87.
  • 13 Incluant également les motifs non-inscrits fig. 236-236bis, ibid., pl. 92.
  • 14 Incluant également les motifs non-inscrits fig. 250-251, ibid., pl. 101.

4Le présent article n’est pas le lieu d’une étude détaillée, mais propose quelques résultats préliminaires obtenus par la conjonction de ces méthodes d’étude plus spécifiquement « archéologiques » (dans l’acception portée par Philippe Bruneau, focalisée sur la technique et le matériel9) et ce qu’elles peuvent apporter à des objets d’étude plus traditionnels de l’égyptologie, notamment la paléographie ou la prosopographie. Ici, nous proposons de nous focaliser sur cette dernière à travers l’étude des panneaux palimpsestes, où plusieurs auteurs sont intervenus au fil du temps et ont donc dû composer avec l’espace déjà occupé – mais aussi, parfois, consciemment choisi de s’implanter à proximité d’une inscription précédente. L’échantillon étudié ici a en outre été choisi de façon à intégrer des individus représentés par plusieurs inscriptions, en lien avec le recensement prosopographique déjà produit par Hans Vandekerckhove, et afin de s’interroger sur les stratégies individuelles et les choix opérés pour laisser sa ou ses marques. Il s’agit donc, dans la numérotation proposée par le volume Elkab VI, plus particulièrement des inscriptions N20 à 31 (notre Panel710), N36 à 39 (Panel16 et Panel1811), N43 à 73 (Panel2412), N111 à 118 (Panel2913), N121 à 124 (Panel34), N244 à 256 (Panel4414) (fig. 1). Nous avons en effet considéré dans la nouvelle étude en cours que, plutôt que le motif ou l’inscription atomisés et isolés du reste du panneau, l’échelle la plus pertinente était celle de la face de roche dans son intégralité. Quoique leur découpage demeure arbitraire, des unités relativement cohérentes sont obtenues en prenant en compte le pendage de la roche, les lignes de fractures naturelles (pour partie probablement déjà présentes lors de la réalisation des gravures) et les zones de vide relatif où aucune inscription n’a été apposée, délimitant alors les limites d’un même panneau.

  • 15 Ragazzoli 2018.

5Il s’agit donc de présenter ici quelques lignes de force méthodologiques pour l’étude de ces larges panneaux à la stratigraphie complexe, sous l’angle de la chronologie relative des inscriptions, de l’économie d’occupation de l’espace de la roche, des stratégies de palimpseste, et des réseaux et pratiques de sociabilité qu’une étude prosopographique couplée à celle de la mise en page et des choix d’emplacement des graffiti permet de mettre en exergue. En cela, nous sommes notamment précédée ici par l’étude de Chloé Ragazzoli, elle aussi limitée à un espace de petites dimensions mais densément inscrit et fréquenté par un groupe homogène, voire au cœur de pratiques homosociales : la « Grotte des Scribes » de Deir el-Bahari15.

Fig. 1. Localisation des panneaux mentionnés dans cet article sur le plan du Rocher aux Vautours et en Égypte (adapté de Huyge 1995, pl. 8).

Fig. 1. Localisation des panneaux mentionnés dans cet article sur le plan du Rocher aux Vautours et en Égypte (adapté de Huyge 1995, pl. 8).

1. Généalogie et ordre de réalisation des gravures : mettre en lumière les logiques familiales

  • 16 Cette proposition pourrait cependant être revue dans le cadre de la nouvelle étude en cours. C’est (...)
  • 17 Ce nombre dépend de la position des personnages problématiques indiqués en pointillés sur la fig.  (...)
  • 18 Vandekerckhove, Müller-Wollermann 2001, p. 309.

6La publication des inscriptions du ouadi Hilâl (non limitées à, mais majoritairement situées sur le « Rocher aux Vautours ») par Hans Vandekerckhove et Renate Müller-Wollermann comprend une étude prosopographique extensive, dévolue à la désambiguïsation des homonymes à travers la comparaison de leurs titres, fonctions et ascendance. L’arbre généalogique obtenu (fig. 2a, 2b) révèle que la majorité des personnages qui laissent ainsi leurs nom et/ou titre sur le rocher appartiennent à deux familles principales16, étalées sur sept à neuf générations17 – et peut-être même une seule famille élargie, si Hans Vandekerckhove a raison de conjecturer qu’Ipi1 pourrait avoir été un fils de Nyânkhherou18 (ce qui paraît tout à fait probable si la fonction de ȝsty est bien héréditaire).

Fig. 2a. Arbre généalogique de la « Famille A » des prêtres d’Elkab. Les personnages dont le nom est encadré en gras sont ceux mentionnés dans le texte de cet article (adapté de Vandekerckhove, Müller-Wollermann 2001, pl. IV)

Fig. 2a. Arbre généalogique de la « Famille A » des prêtres d’Elkab. Les personnages dont le nom est encadré en gras sont ceux mentionnés dans le texte de cet article (adapté de Vandekerckhove, Müller-Wollermann 2001, pl. IV)

Fig. 2b. Arbre généalogique de la « Famille B » des prêtres d’Elkab. Les personnages dont le nom est encadré en gras sont ceux mentionnés dans le texte de cet article.

Fig. 2b. Arbre généalogique de la « Famille B » des prêtres d’Elkab. Les personnages dont le nom est encadré en gras sont ceux mentionnés dans le texte de cet article.
  • 19 Soukiassian, Wuttmann, Pantalacci 2002, p. 310-314, inv. 3153.
  • 20 Cherpion 1988, p. 24.
  • 21 Vandekerckhove, Müller-Wollermann 2001 considèrent que Itjai porte lui-même le surnom de Merpépy. (...)

7Diverses propositions peuvent être avancées pour situer cette généalogie en regard des règnes de la période (fig. 3). La présence de noms basilophores est signifiante, même s’ils ne sont à même de fournir qu’un terminus post quem. Le nom peut en effet, en théorie, être donné bien après le règne éponyme : on peut penser au Ânkh-Ounas qui apparaît dans le décret de Balat, daté du règne de Pépy II19, ou aux cas de maintien d’un personnage dans la mémoire collective, comme, par exemple, dans les villes de pyramides. Cependant, les travaux de Nadine Cherpion ont montré qu’une telle prudence n’était peut-être pas systématiquement nécessaire : dans plusieurs cas, le nom basilophore est bien en accord avec la véritable date de réalisation du mastaba20. La longévité d’un personnage peut donc suffire à expliquer une forme de décalage avec la date de certaines de ses attestations. C’est peut-être le cas du Ânkh-Ounas de Balat et c’est très possiblement celui du personnage nommé Téti-ânkh à Elkab. Même si son père (Itjai21) est encore en fonction à la même période qu’un certain Ny-ânkh-pépy qui a lui-même déjà trois fils, au vu de l’inscription N109, le règne de Téti est a priori suffisamment court pour ne pas conduire à supposer un nom basilophore conféré de manière posthume.

Fig. 3.Proposition d’ancrage chronologique des générations de prêtres d’ElKab documentées par le « Rocher aux Vautours » avec les règnes de la Ve et de la VIe dynasties (longueurs de règne minimale et maximale notamment reprises de Baud 2006).

Fig. 3. Proposition d’ancrage chronologique des générations de prêtres d’ElKab documentées par le « Rocher aux Vautours » avec les règnes de la Ve et de la VIe dynasties (longueurs de règne minimale et maximale notamment reprises de Baud 2006).
  • 22 « Au milieu de son règne au plus tard, si ce n’est peut-être déjà au cours des dix premières année (...)

8Par ailleurs, comme le souligne Hans Vandekerckhove, certains des noms basilophores employés à la quatrième et à la cinquième génération des prêtres d’Elkab font référence au second nom de règne choisi par Pépy Ier, et certains emploient même indifféremment les deux variantes Méryrê ou Pépy. Il est donc envisageable que les personnages en question aient assisté à ce que de nombreux égyptologues perçoivent comme un changement intervenu plusieurs années après l’accession au trône22. L’un des personnages du clergé d’Elkab (Ânkhnebef) a du reste à la fois un père nommé Mer-pépy et un fils nommé Mer-méryrê (inscription O138).

  • 23 Limme 2008.
  • 24 Ibid., p. 378-379.

9La datation de la majorité des inscriptions au sein de la VIe dynastie était donc bien établie par la publication de 2001. De fait, le décès de Sawikai (famille A, génération 3) intervient déjà à cette période, sa tombe étant décorée dans le style caractéristique de cette période selon les deux publications succinctes que lui a consacrées la mission archéologique belge23. De même, le prêtre Iyeni2 (famille B, génération 6) est mentionné dans la célèbre inscription biographique de Sabni provenant d’Éléphantine, et fournit de son côté un ancrage vers la fin du règne de Pépy II pour la mort de ce personnage24.

10Cependant, d’autres facteurs doivent être pris en compte pour un ancrage plus précis dans la chronologie des règnes : la fréquence de renouvellement des générations (caractérisée par l’âge moyen auquel le premier enfant est conçu) ainsi que les débats autour de la durée respective des règnes. Au regard de ces paramètres, que ne discute pas la publication de 2001, il ne paraît en fait pas possible que la totalité des sept à neuf générations de prêtres d’Elkab soit contemporaine de la VIe dynastie – et ce même en considérant une chronologie très haute, où les générations se renouvelleraient en quinze ans seulement et où les règnes individuels assument la plus longue fourchette chronologique possible (fig. 3). Il faut nécessairement envisager que certaines générations aient vécu durant la fin de la Ve dynastie et/ou au début de la Première Période intermédiaire – ce qui, du même coup, accréditerait la possibilité que l’Isesi-seneb attesté dans le corpus d’Elkab (inscription O273) ait pu être un contemporain de ce roi, ou du moins qu’il soit né sous son règne ou immédiatement après.

  • 25 E.g. Kraus 2004, p. 236.
  • 26 Winkler, Wilfing 1991, p. 73.
  • 27 Baud 2006, p. 155.
  • 28 Winkler, Wilfing 1991, p. 77‑90.

11Diverses études de démographie ont tenté de reconstituer la durée de vie moyenne en Égypte pendant la période dynastique ; l’estimation de l’espérance de vie est souvent faussée, comme l’ont souligné les spécialistes25, par l’inclusion de la mortalité infantile, qui fait fortement baisser la moyenne. En d’autres termes, un enfant ayant survécu une douzaine d’années avait des chances de vivre jusqu’à un âge bien plus avancé que la moyenne de 30-35 ans qui émerge souvent des calculs statistiques26 (surtout pour les membres de l’élite : on estime par exemple que le dignitaire Ouni d’Abydos pourrait être décédé vers 70 ans27). Ainsi, dans les analyses anthropologiques conduites sur le site de Tell el-Dabʿa pour la Deuxième Période intermédiaire, si à peine la moitié de la population (133 personnes sur 257) survit jusqu’à l’âge adulte, au moins 28 parmi elles atteignent en revanche l’âge minimum de quarante ans, soit près d’un quart28.

12L’espérance de vie autour de 30 ans est donc en partie artificielle : on meurt soit bien avant d’atteindre cet âge, soit bien après. Beaucoup de nos personnages ont d’ailleurs 4 à 6 fils recensés, on peut donc leur supposer au moins une demi-douzaine d’enfants chacun et une période de procréation active minimale d’environ quinze ans.

  • 29 Vandekerckhove, Müller-Wollermann 2001, p. 15.

13Quoi qu’il en soit, une proposition de chronologie moyenne (pondération arbitraire de la fréquence de renouvellement des générations à 20 ans, fourchette la plus longue pour chaque règne, noms basilophores conférés aux alentours du milieu du règne de Pépy Ier) paraît livrer le résultat le plus plausible pour le moment. Les deux premières générations au moins d’ancêtres de cette grande famille élargie auraient alors vécu sous le règne d’Ounas ou de Djedkarê (ce qui concorde donc avec l’existence de ce Isési-Seneb, malheureusement isolé29), tandis que la dernière génération attestée (la neuvième) coïnciderait avec le début de la Première Période intermédiaire.

14La reconstitution des diverses générations d’acteurs nous permet en retour d’éclairer l’ordre probable de réalisation des graffiti (en supposant que les parents réalisent en général une inscription avant que leurs enfants ne le fassent en leur nom propre). Ainsi du Panel18 (fig. 4), une large niche naturelle dont la forme inhabituelle a attiré de nombreuses gravures au moins depuis Nagada IC, notamment un large bateau qui s’insère dans le creux naturel de la roche et le souligne. Juste en-dessous de celui-ci ont été aplanis trois « tableaux » recevant des inscriptions hiéroglyphiques qui, seules, nous intéressent dans le cadre de cet article. Du fait même de la position privilégiée du panneau rocheux et de sa forme intéressante, elles ont par ailleurs connu une longue histoire postérieure sous la forme de nombreux ajouts ou remaniements, voire effacements (cf. infra, 3). Parmi les trois inscriptions principales, seule N39 (et peut-être N38 ?) conserve encore l’intégralité de son texte initial. Très érodées et lourdement modifiées, les inscriptions ne sont guère lisibles sur photographie.

  • 30 La publication de 2001 propose qu’il en est l’arrière-grand-père, ce que nous considérons comme im (...)

15N39 mentionnant principalement Téti-ânkh1 et son fils Khoui1, et N38 seulement Menyou2 dit Itjai, grand-père du précédent, il semble possible d’en déduire que N38 a été réalisée en premier (fig. 5). L’espace qui sera ensuite recouvert par N39 est déjà partiellement occupé par une gravure nagadienne, et il semble qu’Itjai ait cherché à l’éviter sciemment (cf. infra, 2). Il est donc intéressant que Khoui1 soit venu réaliser sa propre dédicace à proximité immédiate de l’une de celles laissées par son grand-père30, à moins que les deux inscriptions n’aient été gravées conjointement au cours d’une même visite. Outre l’emplacement privilégié ainsi choisi, cette décision laisse entrevoir des logiques de rapprochement familial et de proclamation des liens généalogiques avec un personnage visiblement marquant du clergé d’Elkab – en tout cas à en juger par les très nombreuses attestations d’une calligraphie soignée qu’il a laissées un peu partout sur le rocher (cf. infra, 2).

Fig. 4.Panel18 (partie basse, détail).

Fig. 4. Panel18 (partie basse, détail).

Fig. 5.Panel18 (partie basse), phases 1, 2, 3 et X : 1/ bovidé nagadien ; partiellement recouvert par 2/ inscription N38 puis par 3/ inscription N39. X/ autres motifs non datés.

Fig. 5. Panel18 (partie basse), phases 1, 2, 3 et X : 1/ bovidé nagadien ; partiellement recouvert par 2/ inscription N38 puis par 3/ inscription N39. X/ autres motifs non datés.

16De même, la colonne additionnelle citant f mr Mnyw (que nous appellerons ici N38bis) représente très clairement un ajout par-dessus l’inscription initiale (fig. 6), bien qu’elle soit présentée dans la publication initiale comme faisant intégralement partie de l’inscription N38. L’ajout pourrait même être bien postérieur (puisqu’il s’installe aussi visiblement par-dessus l’inscription laissée par Téti-ânkh1 et Khouy1, donc les fils et petit-fils d’Itjai). En l’absence de mentions plus précises de filiation, et au vu de l’état de conservation de l’inscription qui rend délicate l’identification du scripteur, il paraît difficile d’établir avec certitude lequel des nombreux Menyou est celui mentionné ici. L’examen attentif de la mise en page des inscriptions du panneau conduit à s’interroger sur la possibilité que cette colonne additionnelle appartienne plutôt à l’inscription N39 qu’à N38. Lorsqu’on envisage le sens de lecture, si ce facteur est bien pertinent, la nouvelle colonne s’accorde mieux avec l’inscription d’Itjai, même si elle en est assez éloignée ; cependant, si tel est le cas, il est curieux de ne pas avoir profité du large espace libre sous l’unique ligne de texte de N38 et de s’être inséré à la place dans l’étroit interstice entre les deux inscriptions. Cela pourrait néanmoins s’expliquer si une partie des motifs rajoutés sur l’inscription originelle, occupant l’espace qui aurait pu être employé par Menyou pour son ajout, étaient déjà présents à cette période ; ils ne peuvent pour le moment être datés par des moyens stylistiques.

Fig. 6.Panel18 (partie basse), phases 4 et X : 4/ colonne additionnelle sur inscription N38 (ou N39 ?) ; X/ ajout des canidés et du personnage filiforme, pour le moment difficilement datables.

Fig. 6. Panel18 (partie basse), phases 4 et X : 4/ colonne additionnelle sur inscription N38 (ou N39 ?) ; X/ ajout des canidés et du personnage filiforme, pour le moment difficilement datables.
  • 31 Pour un exemple similaire s’appliquant à un prédécesseur plutôt qu’à un membre de la famille, cf. (...)
  • 32 L’usage de pour désigner le petit-fils est attesté et ponctuellement connu dès l’Ancien Empire (...)

17Quelle que soit l’inscription à laquelle Menyou vient s’accoler, une telle démarche de « parasitage31 » d’une œuvre antérieure lui permet de s’associer, de façon interstitielle, à un membre de sa famille. Relever le caractère additionnel de cette colonne de texte permet donc de mettre l’accent sur le réinvestissement d’une inscription ancienne laissée par le père (ou, éventuellement, le grand-père32) et donc d’étudier des pratiques de mise en scène de la parenté et de visites répétées en un même lieu, voire de commémoration, qui passent complètement inaperçues si cet ajout est transcrit immédiatement à la suite de l’inscription originelle, comme c’est le cas dans la publication actuelle comme si elle en avait fait partie dès sa conception.

2. Vers une biographie des gravures33 : comprendre les comportements de palimpseste

  • 33 Sur le concept de « biographie des objets » en sociologie et en anthropologie sociale, se référer (...)
  • 34 Huyge 1995, pl. 92.

18Selon le même principe, les données généalogiques nous permettent d’éclairer les différents éléments ayant donné naissance, sur un laps de temps relativement court, au Panel29 (fig. 7), tel qu’il se présente aujourd’hui (comprenant, outre les inscriptions N112-N118, les figures 236 et 236bis chez Dirk Huyge34, et un graffito nagadien inédit – une girafe). On comprend désormais que l’inscription N116, au nom de Senitef, est probablement la première à avoir été réalisée, puisque ce personnage précède de deux générations tous les individus mentionnés dans les inscriptions N112, 114, 117 et 118 – lesquels sont tous en lien avec la cinquième génération des prêtres d’Elkab, grossièrement contemporaine de la fin du règne de Pépy Ier.

19Après ces premiers événements (tableau prédynastique en deux temps, puis inscription de Senitef « inaugurant » l’utilisation de cette très belle face de roche, plane et se situant au niveau du regard à l’Ancien Empire), la généalogie des personnages suggère que ce sont ensuite les inscriptions N111-N112 qui sont mises en place (fig. 8). Celles-ci ont clairement été réalisées au cours d’une même visite, dans la mesure où le « tableau » rectangulaire, aplani et poncé, a bien été délimité en une seule fois et non agrandi par la suite. À ce stade, il semble donc que le tableau nagadien était encore presque intégralement préservé, à l’exception du corps de l’un des ânes, dans une démarche certainement délibérée, puisque le même jeu de masquage partiel se répète sur d’autres panneaux (cf. infra). La répugnance à altérer cette frise d’animaux (ou le manque d’entrain à les effacer, compte tenu de l’effort supplémentaire requis par une telle opération) pourrait du reste expliquer pourquoi cette seconde inscription vient s’installer à une telle distance de la précédente, d’autant qu’il est possible que la série d’ânes se soit originellement poursuivie sous l’inscription N114/N115. En outre, presque tous les personnages mentionnés par cette inscription (Ipi2, Hotepi1, Menyou2 dit Itjai) appartiennent à la « Famille A ». Ils n’entretiennent donc pas a priori de lien familial direct avec Senitef, et n’ont peut-être pas de raison de vouloir s’associer aussi intimement à l’inscription qu’il a laissée.

Fig. 7. Panel29 (orthophotographie).

Fig. 7. Panel29 (orthophotographie).

Fig. 8.Panel29, phases 1a, 1b, 2 et 3 : 1a et 1b/ motifs nagadiens ; partiellement recouverts par 2/ inscription N116 puis par 3/ double inscription N111-N112, réalisée en une seule visite.

Fig. 8. Panel29, phases 1a, 1b, 2 et 3 : 1a et 1b/ motifs nagadiens ; partiellement recouverts par 2/ inscription N116 puis par 3/ double inscription N111-N112, réalisée en une seule visite.
  • 35 Notamment la forme conférée aux signes (...)
  • 36 Ce titre spécifique à la localité d’Elkab n’a pour le moment pas suscité de consensus quant à sa s (...)

20En revanche, les stratégies d’occupation de la roche adoptées par les inscriptions ultérieures reflètent clairement des logiques sociales : non seulement les personnages se remémorent l’emplacement des inscriptions réalisées précédemment par des membres de leur entourage et viennent volontairement s’y associer lorsqu’ils reviennent sur place, mais beaucoup de ces inscriptions sont même probablement imputables au même scripteur, dont l’écriture manuscrite possède des spécificités formelles parfaitement identifiables35. La main qui a tracé l’inscription N112 est donc également celle qui a inscrit N117 et N118 (fig. 9) – ainsi que N119 à proximité (Panel30). Ce scripteur peut probablement être identifié comme Menyou2 = Itjai lui-même, puisqu’il s’agit du seul personnage mentionné dans ces cinq inscriptions. Plusieurs des autres individus mentionnés sont d’ailleurs dits sy n(y) ȝsty, « gelobt von dem ȝsty36 [Itjay] » – une démonstration d’estime qui émane visiblement directement de l’auteur.

Fig. 9.Panel29, phase 4 : ajout des inscriptions N117 et N118.

Fig. 9. Panel29, phase 4 : ajout des inscriptions N117 et N118.

Fig. 10.Panel29, phases 5, 6 et X : 5/ ajout de l’inscription N114/N115, 6/ adjonction du personnage sur N117 et du faucon sur N114 (pas nécessairement en un même événement), X/ mise en place de l’inscription N113. Les motifs figurés de la « phase 6 » ne peuvent pas se voir assigner une date absolue en l’état actuel des typologies disponibles.

Fig. 10. Panel29, phases 5, 6 et X : 5/ ajout de l’inscription N114/N115, 6/ adjonction du personnage sur N117 et du faucon sur N114 (pas nécessairement en un même événement), X/ mise en place de l’inscription N113. Les motifs figurés de la « phase 6 » ne peuvent pas se voir assigner une date absolue en l’état actuel des typologies disponibles.
  • 37 Le personnage visible sur la fig. 10 et attribué à une « phase 6 » représente bien un ajout postér (...)

21Malgré cette quasi-contemporanéité, on peut se demander si l’inscription N118 précède la N117 : en effet, la mise en page de N117 avec une excroissance dans le coin inférieur gauche ne s’expliquerait guère si N118 n’était pas déjà présente, et que pour la préparation du tableau N117 le scripteur n’avait pas cherché à élargir au maximum l’espace disponible37 (cf. infra, 3). Cela expliquerait également le surcroît d’effort fourni pour la réalisation de N117, qui aplanit la roche à une profondeur de plusieurs centimètres, sans doute pour créer une délimitation claire avec l’inscription antérieure.

22Dans la mesure où l’inscription N115 mentionne des personnages des générations les plus récentes (Téti-Ânkh1 et Khouy1), il est tentant de la considérer comme la dernière à avoir été mise en place (fig. 10) – et avec elle N114, qui n’est pas due au même scripteur mais a bien été réalisée au cours de la même visite, puisqu’elle est gravée sur le même « tableau », sans retouche.

23Quant à N113, il s’agit d’un cas où le positionnement des gravures les unes par rapport aux autres (cf. infra, 3) n’est pas informatif, dans la mesure où il peut être interprété de deux manières contradictoires. Soit cette inscription est antérieure à N111/112, ce qui expliquerait potentiellement pourquoi le tableau de celle-ci a dû être déporté légèrement vers le bas ; soit elle lui est postérieure, et vient alors se nicher dans le creux déjà aménagé par la juxtaposition des deux rectangles de N111/112 et N114/115.

24Si la séquence que nous reconstituons ici par des indices prosopographiques et stratigraphiques est exacte, alors Senitef, en plaçant son inscription N116, prend soin de laisser visible la majeure partie du panneau prédynastique. Mais, dans le même temps, il s’installe délibérément par-dessus cette gravure antérieure, alors qu’une partie au moins de cette face de roche extrêmement lisse et verticale était encore vierge, et aurait été mieux à même de recevoir son inscription. Cette tendance à s’associer aux gravures plus anciennes tout en veillant à en préserver une partie se retrouve non seulement chez les autres inscriptions du même panneau, qui semblent ne se résoudre à effacer les derniers vestiges du tableau prédynastique qu’en dernier ressort, mais également sur plusieurs autres panneaux. Ainsi, dans les deux cas présentés fig. 11, les inscriptions de l’Ancien Empire choisissent volontairement de s’installer directement sur les gravures pré- et protodynastiques, alors que d’autres espaces seraient disponibles – peut-être parce que les gravures prédynastiques se sont souvent installées à hauteur des yeux, en tout cas avec le niveau de sol actuel (qui semble aussi avoir été celui de l’Ancien Empire dans cette zone, puisqu’on retrouve des inscriptions hiéroglyphiques au bas de la paroi). Systématiquement cependant, le but semble moins d’effacer la gravure précédente que de l'intégrer de manière ludique : le corps de l’animal est en effet recreusé par l’aplanissement de la zone rectangulaire dévolue à l’inscription, mais la tête demeure, comme si elle surgissait de derrière le texte. La répétition d’un tel comportement à quatre reprises au moins confirme qu’il ne s’agit pas d’un hasard.

Fig. 11a-b.Interaction ludique avec les motifs nagadiens antérieurs, en laissant dépasser la tête de l’animal, sur le Panel7 (inscription N27 + fig. 70) et sur le Panel16 (inscription N36 + fig. 153).

Fig. 11a-b. Interaction ludique avec les motifs nagadiens antérieurs, en laissant dépasser la tête de l’animal, sur le Panel7 (inscription N27 + fig. 70) et sur le Panel16 (inscription N36 + fig. 153).

3. Stratigraphie des gravures et stratégies d’occupation de la roche : principes et potentialités d’une matrice de Harris appliquée au matériel épigraphique

  • 38 La première application de ce principe à un matériel rupestre est en général identifiée comme Chip (...)

25Depuis les années 1990, plusieurs archéologues travaillant sur l’art rupestre de diverses régions du monde ont proposé d’adapter à l’étude de ce matériel le principe de la matrice de Harris, utilisé en géologie et en archéologie pour traduire la succession des couches sédimentaires et les relations entre ces couches38. Malgré quelques réserves (surtout applicables à l’art peint de sites rituels, éminemment palimpsestes et rénovés au cours du temps, connus en contexte australien ou sud-africain notamment), il s’agit d’une méthode heuristique efficace pour travailler le phasage des diverses interventions sur une face de roche donnée.

  • 39 Pour une première application dans les études prédynastiques, cf. Kaiser 1957. Clark 1960 [1957], (...)
  • 40 E.g., pour l’égyptologie (Ragazzoli 2018, p. 28).
  • 41 Sabel 2020.

26De manière à pouvoir représenter graphiquement, et donc prendre en compte dans l’analyse, l’ensemble des indices à disposition, il paraît de plus utile de ne pas s’arrêter aux seules superpositions (« stratigraphie verticale », analogue donc à la succession et aux recoupements des couches sédimentaires), mais également de prendre en compte d’autres types d’indices permettant d’établir une chronologie relative. Il s’agit en particulier de ce que nous nommerons la « stratigraphie horizontale », par analogie avec les études de développement spatial de sites archéologiques non stratigraphiés mais ayant tendance à s’étendre au fil du temps, typiquement les nécropoles39. De nombreux spécialistes des gravures ou peintures rupestres ont insisté sur l’aspect crucial d’une telle étude se focalisant sur les stratégies d’occupation de l’espace sur une face de roche donnée pour en éclairer l’histoire, voire la micro-histoire40, et ce type de méthode a très récemment commencé à être appliqué au matériel égyptien41.

27Les conventions graphiques normalement employées dans les matrices de Harris sont celles indiquant la superposition et l’équivalence :

Image B recoupe A = superposition
Image B est fait du même sédiment que A (dans le cas rupestre : B emploie le même outil que A) = équivalence

28Nous proposons de leur adjoindre les codes supplémentaires suivants, afin de représenter en un même schéma les relations d’antériorité et de postériorité connues (via des indices typologiques, paléographiques ou prosopographiques), ou supposées à partir de la « mise en page » de la surface rocheuse. Le degré de certitude moindre attaché à ces indices-ci est symbolisé par le caractère discontinu du trait.

Image B est positionné de façon à éviter A = stratigraphie horizontale
Image Le motif de B imite, partiellement ou intégralement, celui de A =  copie
Image B est connu pour être plus jeune que A d’un point de vue prosopographique = postérité généalogique
Image B peut être identifié comme ayant été réalisé par le même individu que A (onomastique ou main) = équivalence prosopographique
Image B est connu pour être de date équivalente à A via des indices externes (typologie, paléographie) = contemporanéité

29C’est justement le cas du Panel6 (fig. 12), que nous avons déjà introduit supra (fig. 11), et qui permet d’illustrer à quel point ce type d’approche peut transformer notre compréhension d’un panneau palimpseste, en mettant en lumière les interactions entre les différentes composantes, inscrites ou figurées. En effet, le large tableau qui recoupe le bovidé plus ancien (sans doute à dater du début de l’Ancien Empire) a été enregistré par Hans Vandekerckhove sous le numéro N27, comme s’il s’agissait d’une unique inscription réalisée en une seule fois. Or, ce tableau N27 comprend en réalité un minimum de quatre phases différentes.

Fig. 12.Panel7, inscription N27.

Fig. 12. Panel7, inscription N27.
  • 42 Le fait qu’il s’agisse sans doute du même personnage est également appuyé par la rareté de ce nom (...)

30La première phase de réalisation, c’est-à-dire l’inscription princeps sur ce large « tableau » rectangulaire, semble correspondre aux colonnes bien ordonnées présentes en partie basse (fig. 13a), ainsi peut-être que la mention du personnage Sedjefa en haut à droite (en particulier en raison du fait qu’il42 se trouve à nouveau associé au même Nefer-nebetef dans une autre inscription, O128). Le fait que le reste de l’espace originellement délimité par le tableau n’ait pas été inscrit immédiatement avant d’être investi par des graffiti secondaires est curieux au premier abord, mais nullement isolé sur le Rocher aux Vautours (voir le cas d’école de l’inscription N38, fig. 5, ou même les inscriptions N116 ou N117, fig. 9). On doit sans doute y voir – sauf à supposer un remploi opportuniste ou un ponçage qui n’aurait laissé aucune trace identifiable (ni surcreusement, ni rayures) – une pratique consistant à mettre en place un support plan le plus large possible avant d’avoir déterminé la longueur exacte du texte à y inscrire. Quoi qu’il en soit de l’existence d’un éventuel texte ensuite effacé en partie haute, il est certain que les personnages nommés dans les colonnes en partie basse ont tous visité le rocher conjointement, et que l’évocation de leurs noms était bien prévue dès la conception du « tableau » rectangulaire. Cet événement pourrait avoir eu lieu lors de la quatrième génération des prêtres d’Elkab, bien que la chronologie de ces personnages n’appartenant pas aux familles A ou B soit bien plus difficile à établir (cf. infra, 4).

31Il est ensuite particulièrement difficile de proposer une hypothèse étayée pour la chronologie relative des diverses inscriptions secondaires (fig. 13b-d). Il est possible que les personnages en partie haute, Ibi et Sab(?) soient intervenus en premier lieu ; dans la prosopographie, un Ibi1 est connu comme le père d’un Sabni2 (ce nom étant le seul à se rapprocher de la graphie présentée ici), qui a lui-même un fils nommé Ibi2. S’il s’agit bien d’eux, ces personnages appartiennent aux générations 4 et 5 ou 5 et 6, soit celles contemporaines ou postérieures au règne de Pépy Ier.

Fig. 13a-d.Proposition de phasage pour le Panel7, inscription N27.

Fig. 13a-d. Proposition de phasage pour le Panel7, inscription N27.

32En l’absence de superpositions, l’examen de la stratigraphie horizontale invite à conjecturer que cette première réutilisation pourrait avoir été suivie par l’inscription la plus à gauche, ce qui expliquerait sa curieuse mise en page, semblant éviter celle de Sab(?). Cette deuxième réinscription est réalisée de façon très maladroite et, comme le note Hans Vandekerckhove, le m-nr semble inscrit à l’envers. L’inscription N38 sur le Panel18 présente un exemple d’imitation de certains des signes tirés du texte original, clairement produite par une personne non familière du système hiéroglyphique ; peut-être est-ce de cela qu’il s’agit également ici. Enfin, il est probable que l’incision bien plus légère du nom « Ik(a)ou » représente le dernier ajout à ce tableau, comme le suggèrent son module bien plus petit, son orientation oblique et le léger décrochage des deux premiers caractères, signes clairs que l’inscription de gauche était déjà présente et occupait déjà cet espace. S’il s’agit du même Ikaou que celui ayant laissé son nom en bas à gauche lors de la création du tableau, cela signifierait que l’ensemble des réincisions secondaires a eu lieu sur un laps de temps très court ; alternativement, il pourrait ne pas même s’agir d’une nouvelle signature par un homonyme, mais simplement du recopiage ludique des hiéroglyphes inscrits juste au-dessous par un personnage qui pourrait même ne plus en comprendre la signification.

  • 43 Certaines inscriptions étant trop isolées ou trop succinctes pour qu’il soit possible d’identifier (...)

33Dans le même esprit, pour le très complexe palimpseste qu’est le Panel23 (fig. 14), qui comprend pas moins de trente inscriptions différentes43 et quatre phases de production de motifs figurés (fig. 225-229 chez Dirk Huyge), la confrontation des données stratigraphiques et prosopographiques fournit la matrice suivante (fig. 15) :

Fig. 14.Panel24 (partie droite).

Fig. 14. Panel24 (partie droite).

Fig. 15.Matrice de Harris (avec conventions adaptées pour indices prosopographiques et paléographiques) représentant le phasage du Panel24.

Fig. 15. Matrice de Harris (avec conventions adaptées pour indices prosopographiques et paléographiques) représentant le phasage du Panel24.
  • 44 Voir l’étude typologique dans Brémont 2023.

34On observe d’abord deux événements de gravure péricontemporains, tous deux datables stylistiquement de la fin de la période nagadienne44, à savoir les strates 1 et 3, représentant respectivement deux échassiers et un âne d’assez large module. Les superpositions permettent ensuite d’établir l’existence d’une première « vague » d’inscriptions, produites en plusieurs événements, mais prédatant toutes la large inscription N50 qui se superpose à elles (fig. 16). Cette dernière ayant été réalisée par Idi1, fils de Sawikai1, elle peut être datée aux environs du règne de Téti ou du début du règne de Pépy Ier. Il s’ensuit que les diverses inscriptions situées sous N50 peuvent probablement être datées du tout début de la VIe dynastie, et peut-être même de la fin de la Ve dynastie.

Fig. 16.Panel24, partie droite, phases 1 et 2 : 1/ motifs protodynastiques (probablement en deux événements distincts) ; 2/ inscriptions N49, N51, N54 et N55/56, toutes avec pour terminus ante quem le début du règne de Pépi Ier environ.

Fig. 16. Panel24, partie droite, phases 1 et 2 : 1/ motifs protodynastiques (probablement en deux événements distincts) ; 2/ inscriptions N49, N51, N54 et N55/56, toutes avec pour terminus ante quem le début du règne de Pépi Ier environ.
  • 45 Même s’il ne peut jamais être tout à fait exclu qu’il s’agisse d’une survivance archaïsante, soit (...)
  • 46 Goedicke 1988, pl. 33, 21, 39 et 7.

35Cette suggestion est étayée par un faisceau d’indices paléographiques45 qui peuvent être mobilisés pour les inscriptions N55 et N56. La comparaison avec la Old Hieratic Palaeography de Hans Goedicke fait en effet systématiquement ressortir une similarité avec le matériel le plus ancien, qu’il s’agisse de la réalisation du signe Image R8 (formé de deux barres parallèles non sécantes plutôt que d’un triangle), Image M17 (dont l’ensemble des panicules sont détaillées plutôt que schématisées sous la forme de deux traits horizontaux marquant le haut et le bas du roseau), Image U6 (ici presque verticale, mais qui a tendance à se faire de plus en plus horizontale au cours de l’Ancien et du Moyen Empire) ou encore Image D35 (le « pont » formé par les bras se trouvant par la suite fermé en partie basse par un trait continu)46. Ainsi, l’ensemble des signes dans ces deux inscriptions se rapproche systématiquement plutôt des dipinti sur vases en pierre du complexe de Djoser, des quelques ostraca d’Helwan datables de la IVe dynastie ou des papyrus de Gebelein, alors que ces habitudes commencent déjà à se raréfier dans les archives d’Abousir au profit de variantes plus tardives.

36Mieux encore, la stratigraphie horizontale nous permet de lier comme appartenant à un même événement, et ayant été produites conjointement par deux personnages venus visiter le rocher ensemble, les inscriptions N55 et N56. On observe en effet que les deux colonnes de texte débutent à un niveau semblable sur la paroi, adoptent le même module et la même orientation légèrement de biais, et font de plus montre de similarités paléographiques.

37Lors de la phase suivante (qui pourrait être légèrement postérieure à la mise en place de N50, puisque ces quatre inscriptions s’installent à sa périphérie), il semble que l’on observe un phénomène similaire respectivement entre N57/N58 et N44/N46 (fig. 17). Chaque paire est en effet caractérisée par une orientation et un module comparables, avec un point de départ légèrement décalé à l’échelle de la roche. De plus, au vu des spécificités de l’écriture, il paraît probable que les deux inscriptions N44 et N57 nommant un prêtre « Hetep » soient toutes deux dues au même scripteur. Il paraît donc possible de restituer, à travers l’étude attentive de la mise en page des inscriptions, des visites conjointes et donc des réseaux de relations entre personnages qui ne sont pas nécessairement liés entre eux par des indices textuels explicites, comme la mention de relations de filiation.

Fig. 17.Panel24, partie droite, phases 3 et X : 3/ inscription N50 ; X/ inscriptions N57/N58 et N44/N46 (pour lesquelles une datation relative fine par rapport au reste du panneau est pour le moment impossible).

Fig. 17. Panel24, partie droite, phases 3 et X : 3/ inscription N50 ; X/ inscriptions N57/N58 et N44/N46 (pour lesquelles une datation relative fine par rapport au reste du panneau est pour le moment impossible).

38Enfin, une quatrième large phase peut regrouper, grosso modo, les inscriptions N45, N47 et N52 (fig. 18), qui ne sont probablement pas tout à fait contemporaines, mais se développent très certainement postérieurement à N50, qui occupe déjà la meilleure surface de roche disponible et dans la périphérie de laquelle elles viennent s’insérer. Cet élément de stratigraphie horizontale est du reste corroboré par les indices généalogiques, puisque les prêtres mentionnés dans N52 proviennent de la quatrième et cinquième génération de la famille B et ceux de N47 appartiennent à la cinquième et sixième génération. Leurs inscriptions sont donc, selon toute probabilité, légèrement postérieures à celle d’Idi1. Il est tentant de considérer que N45 a été réalisée à une période proche, au vu de la technique et de la mise en page similaires, mais on ne connaît pas la position de Djefa ou d’Initef6 dans la chronologie des prêtres d’Elkab. Ils partagent en tout cas avec le personnage de l’inscription originelle, N50, le même titre de ri-tp nsw, et il est certain que, quelle que soit la distance temporelle qui sépare les deux inscriptions, leur proximité, loin d’être fortuite, traduit une volonté de faire référence à ce collègue. Celui-ci pourrait même avoir été leur ancêtre, si Hans Vandekerckhove avait bien raison de suggérer que les familles A et B forment en réalité une seule large entité.

Fig. 18.Panel24, partie droite, phases 4 et 5 : 4/ inscriptions N45, N47 et N52 (postérieures à N50) ; 5/ inscription N53/N53bis.

Fig. 18. Panel24, partie droite, phases 4 et 5 : 4/ inscriptions N45, N47 et N52 (postérieures à N50) ; 5/ inscription N53/N53bis.
  • 47 Dont Vandekerckhove, Müller-Wollermann 2001, p. 63 traduisent seulement la partie mentionnant Iny, (...)

39Quant à l’inscription N53/N53bis47, le plus probable est qu’elle a été réalisée après N52 : elle est en effet gravée sur un pan de la roche de qualité encore plus médiocre que celle où prennent place N47 et N52, pleine d’irrégularités et s’écaillant fortement – et dont on peut estimer qu’elle n’aurait pas constitué le premier choix si de meilleures options avaient été disponibles. Il est également possible que cette zone, située à hauteur des genoux environ (en tout cas avec le niveau de sol actuel, qui a eu tendance à s’abaisser plutôt qu’exhausser depuis la période nagadienne), ait été particulièrement inconfortable à graver. La prosopographie confirme ce caractère relativement plus récent, puisque Iny et Ânkhou sont deux frères issus de la cinquième génération de prêtres, et d’ailleurs se révèlent eux-mêmes être respectivement fils et frère de deux des personnages mentionnés dans l’inscription N52.

  • 48 Un phénomène qui ne se limite pas à la fin de l’Ancien Empire, comme le montre, dans le même secte (...)
  • 49 À l’inverse, les deux inscriptions de modules, d’orientation et même de paléographie différents, e (...)

40Le fait que ces deux frères aient laissé une inscription conjointement48 (quoiqu’en ne mentionnant pas explicitement leur relation de parenté) invite à s’interroger sur un aspect jusqu’ici jamais exploré du corpus elkabien : l’analyse des pratiques de sociabilité et des réseaux interpersonnels liant les différents personnages, y compris au-delà des relations purement familiales. Comme nous l’avons proposé plus haut, l’étude fine de la « stratigraphie horizontale » des panneaux permet de formuler des hypothèses sur les inscriptions probablement réalisées conjointement – qui, si elles ne peuvent pas être prouvées formellement, paraissent extrêmement probables. On en trouve encore un bon exemple sur notre Panel24 (fig. 19), dont les inscriptions N253 et N254, bien que numérotées individuellement49, adoptent en fait la même orientation, le même module et un point d’origine similaire. Ka(i)-aper et Serefkai ont probablement visité le Rocher aux Vautours ensemble, nous laissant entr’apercevoir un micro-événement dans la biographie de ces personnages et celle, de plus long terme, du rocher – alors même que ces deux individus n’apparaissent pas dans la prosopographie publiée dans Elkab VI.

Fig. 19.Panel44 (détail, incomplet). Position et orientation des inscriptions N253 et 254.

Fig. 19. Panel44 (détail, incomplet). Position et orientation des inscriptions N253 et 254.

4. Des réseaux de sociabilité pétrifiés : le cas Neseroudj

41L’étude fine de la manière dont les inscriptions sont agencées les unes par rapport aux autres peut donc contribuer en retour à éclairer les données prosopographiques, en établissant quelles gravures ont été réalisées lors d’un même événement. Les membres d’un groupe social cohérent apparaissent alors désireux non seulement de laisser leur marque, mais encore d’immortaliser le moment de la réunion avec d’autres individus auxquels ils se sentent soudés – qu’il s’agisse de liens familiaux, professionnels, ou tout simplement d’amitié.

42La prosopographie produite par Hans Vandekerckhove se concentre exclusivement sur les personnages pour lesquels des liens familiaux sont mentionnés. Cependant, divers autres individus ont laissé leur marque sur la roche : c’est le cas, par exemple, du Ka(i)-aper de l’inscription N113 (cf. supra, Panel29). D’autres n’ont pas laissé leur nom eux-mêmes, mais sont mentionnés par des collègues, amis, ou peut-être même membres de la famille qui n’ont pas pris la peine d’expliciter leur lien exact. On constate ainsi que le clergé d’Elkab ne se limite en réalité pas aux deux grandes familles A et B présentées plus tôt.

  • 50 À notre connaissance, D.H. Cline, E.H. Cline 2015 ; Picardo 2015 ; Martinet 2016 ; Martinet 2020 ; (...)
  • 51 Par exemple, la stèle du harpiste Neferhotep, dont le décès est pleuré par ses amis, un dessinateu (...)

43Une approche par les analyses de réseaux paraît à même de reconstituer le cercle de sociabilité de ces personnages de l’ombre, à partir de la compilation de l’ensemble des mentions croisées d’un même individu dans les inscriptions des autres. À notre connaissance peu appliquées au matériel égyptologique, si ce n’est très récemment50, elles permettent de matérialiser ces liens sociaux dont la nature n’est pas seulement familiale, en ne sous-estimant pas l’importance des relations entre collègues ou amis. Rares, et souvent de date bien postérieure, sont les documents pharaoniques qui témoignent ainsi de relations d’amitié, parfois même entre des personnages de milieux professionnels divers51.

  • 52 Les inscriptions N56, O45, O109 et O113 n’ont pas été incluses dans l’analyse de réseau qui suit, (...)
  • 53 Ranke 1935.

44Neseroudj fait partie de ces personnages absents de la prosopographie compilée par Hans Vandekerckhove, parce qu’aucune de ses attestations (pourtant au nombre de dix52) n’est assortie ni de filiations, ni de la mention de titres, à l’exception d’un très sobre m-nr. En revanche, il figure systématiquement au sein d’inscriptions regroupant plusieurs autres personnages, ce qui nous permet de reconstituer le réseau de ses relations, tout du moins celles qui nous sont données à voir par les inscriptions. Le fait qu’il s’agit bien toujours du même personnage est attesté par la forte homogénéité de la graphie adoptée (fig. 20) autant que par la rareté de son nom, qui n’est pas attesté dans les Personennamen compilés par Hermann Ranke53.

Fig. 20. Comparaison de l’écriture du nom de Neseroudj sur les inscriptions N27 (Panel7), N31 (Panel7) et N56 (Panel24).

Fig. 20. Comparaison de l’écriture du nom de Neseroudj sur les inscriptions N27 (Panel7), N31 (Panel7) et N56 (Panel24).
  • 54 Au sein de la publication de Vandekerckhove, Müller-Wollermann 2001, le père de Nekhefet-kai est l (...)

45Il est également possible d’utiliser les relations sociales entretenues par Neseroudj (fig. 21) pour tenter de l’ancrer chronologiquement. Si l’hypothèse de Hans Vandekerckhove et Renate Müller-Wollermann (au sujet de laquelle nous exprimons certaines réserves en Annexe) s’avère fondée, et que Itysen1 et Kaimeni1 formaient bien un seul et même individu, alors Neseroudj serait contemporain des générations 3 et 4 des prêtres d’Elkab, dans la mesure où il est attesté conjointement avec Nefershemem2 (inscriptions N27, N89, O44-45) et avec le fils de celui-ci54, Nekhefet-kai (inscription N89). Son caractère relativement ancien dans la séquence de prêtres d’Elkab paraît dans tous les cas confirmé par les superpositions que nous avons observées, notamment sur le Panel23 (cf. supra, fig. 16 et 17), puisque son inscription se trouve partiellement recouverte par celle laissée par Idi, personnage de la quatrième génération, ainsi que par les indices paléographiques (cf. supra, 3).

Fig. 21.Graphe du réseau de sociabilité « gravitant » autour de Neseroudj.

Fig. 21. Graphe du réseau de sociabilité « gravitant » autour de Neseroudj.
  • 55 Ces deux inscriptions sont numérotées séparément par Vandekerckhove, Müller-Wollermann 2001, mais (...)

46Il est en outre possible que Neseroudj ait été lui-même un fils de Nefershemem2. Quoique rien ne l’atteste explicitement, l’inscription N89 le mentionne directement à la suite de la généalogie de Nekhefetkai : Nfr-šmm sȝ m-nr N-ft-k(ȝi) N-srw ; il se pourrait donc qu’il la partage. La fréquence d’attestation conjointe des deux personnages, dans trois épisodes de gravure différents (N27, N89 et O44-4555), ainsi que la construction similaire des deux noms, pourrait accréditer cette hypothèse. Il est cependant remarquable que, dans un cas comme dans l’autre, nous connaissions tant d’inscriptions mentionnant ces personnages sans qu’aucune n’inclue de mention de filiation ; il se pourrait donc qu’il s’agisse d’un simple collègue ayant entretenu des liens étroits avec la famille Nefershemem/Nekhefetkai.

  • 56 Cas analysé par Vandekerckhove, Müller-Wollermann 2001, p. 97. Même si nous émettons pour notre pa (...)

47Un autre candidat possible, en tant que père de Neseroudj (ou, de façon moins probable, son fils) serait Roudj-kai, vu l’exclusivité de son association avec ce dernier autant que l’assonance entre leurs noms. Bien qu’aucune des trois inscriptions reliant les deux personnages (O134, N31 et N82) ne mentionne explicitement de lien de filiation, son nom précède très souvent celui de Neseroudj sur une même ligne, et il pourrait donc s’agir d’une antéposition honorifique sans mention explicite du lien de filiation56.

48Quoi qu’il en soit, nous savons par l’inscription N27 déjà évoquée à plusieurs reprises (cf. fig. 11a, 12, 13) que Neseroudj fréquentait également Nefernebetef et Ikaou, qui, pour leur part, semblent bien appartenir à des familles différentes. Leurs pères respectifs, Ouseritef et Khouiwy1, nous sont en tout cas connus et n’entretiennent aucun lien avéré ou supposable avec les personnages issus des autres familles. Dans la fig. 21 qui suit, chaque famille nucléaire a été, par commodité, distinguée par une couleur propre – même si l’on ne peut pas être certain, en l’état de la documentation, que ces noyaux familiaux ne sont pas en réalité liés par le sang à un degré plus ou moins éloigné.

49On rejoint ici une remarque déjà formulée supra, à savoir que la mise en page adoptée par les inscriptions fournit de précieuses informations, notamment lorsqu’elle adopte une disposition en colonnes plutôt qu’en lignes. Dans ce dernier cas, en effet, il s’agit le plus souvent de généalogies scandées par la formule f, alors que les dispositions en colonnes impliquent fréquemment une plus grande diversité de personnages, dont les patronymes divers sont souvent explicitement mentionnés, et semblent donc témoigner plus volontiers de relations plus horizontales, non généalogiques et même non familiales. Dans le corpus restreint présenté ici, les inscriptions laissées par Menyou2 = Itjai en témoignent particulièrement bien. La fig. 9 par exemple permet de constater, dans l’inscription N118, une mise en page en deux temps : la présentation du scripteur, sous la forme de lignes, éventuellement incluant sa généalogie ; puis, en-dessous, diverses colonnes individuelles, correspondant à la présentation de plusieurs individus accompagnant le scripteur. Dans le cas de l’inscription N123 (fig. 22), l’ensemble du groupe venu visiter le rocher est de même indiqué par une suite de colonnes, tous personnages visiblement issus de familles différentes, puisque leur patronyme est systématiquement mentionné.

Fig. 22. Panel34 (détail), inscription N123.

Fig. 22. Panel34 (détail), inscription N123.
  • 57 Moreno Garcia 2004, p. 9-11 et passim.

50Que nous apprend alors l’étude du cas Neseroudj, qui à bien des égards pourrait paraître d’ampleur très restreinte et donc peu informative ou généralisable ? D’une part, elle permet de constater le biais qu’a représenté, pour l’étude des inscriptions du ouadi Hilâl, la focalisation sur la restitution de généalogies : en se préoccupant principalement des grandes familles représentées dans ce corpus, la publication minore dans le même temps le rôle de personnages qui ne paraissent pas directement rattachés à ces deux grands ensembles familiaux. Une prosopographie élargie donne une image plus nuancée du clergé d’Elkab à la fin de l’Ancien Empire : certes, les deux familles que nous appelons A et B exercent un certain monopole sur les hautes fonctions, notamment celle de ȝs.ti et celles liées à la capitale, comme le révèlent les titres formés sur pr-ʿȝ57 ; mais, dans le même temps, gravitent autour d’elles de nombreux autres personnages, de rang inférieur, issus de familles différentes, qui maîtrisent eux aussi l’écriture (à divers degrés) et s’en servent pour laisser une trace de leur passage, de leur filiation, ou des relations qu’ils entretiennent avec d’autres individus venus visiter le rocher au même moment. Ces micro-événements, pour peu que l’on exploite l’ensemble des données textuelles et méta-textuelles que nous fournissent les inscriptions, ouvrent la porte vers l’appréhension de pratiques qui sont loin d’être purement individuelles, mais sont au contraire éminemment sociales.

  • 58 Dans les inscriptions N89 (appliqué à Itysen1 et à Nefershemem2), O20 (Ikaou et Khouiwy2), O235 (I (...)

51On constate par exemple que cette sociabilité s’exerce largement au sein d’un statut social cohérent : dans le réseau reconstitué par la fig. 21, tous les acteurs sont de simples mw-nr. Parfois, le titre évolue en sḥḏ mw-nr58, visiblement lorsqu’ils atteignent un certain âge, puisqu’il s’agit le plus souvent de personnages mentionnés en tant que pères de fils eux-mêmes actifs dans le clergé de Nekhbet. Il arrive que cette sociabilité, et ces « sorties » dans le désert, transcendent les barrières hiérarchiques, comme dans le cas des inscriptions laissées par Itjai, déjà mentionnées – mais même alors, la différence de rang reste sensible. Elle transparaît dans la mise en forme des inscriptions (une ligne surplombante vs. une multitude de colonnes d’un plus petit module), dans l’ordre des mentions (le chef étant cité en premier, et souvent le scripteur), voire dans le formulaire, puisqu’il semble plus fréquent que certains des personnages insistent alors sur leur qualité de sy n(y) ȝsty (cf. supra, 2). Les autres titres, comme smr ou sȝb, sont beaucoup plus rares.

52On remarque de plus que les personnages comme Neseroudj ne paraissent pas tisser avec leurs collègues des relations durables qui se maintiendraient après une génération. La différence entre réseau social direct et indirect est très tranchée : Neseroudj fréquente Ikaou ou Nefernebetef, mais n’est pas attesté en compagnie de leurs fils, non plus que leurs fils ne se fréquentent entre eux. Du reste, les relations entre cousins apparaissent peu courantes dans le corpus du Rocher aux Vautours, ce qui peut surprendre au regard de la fréquentation assidue par des groupes de type père/enfants, ainsi que par des fratries. Même ces dernières sont difficiles à identifier car il est rarement possible de savoir si la mention du père indique que celui-ci est bien présent en compagnie de ses fils, ou s’il sert simplement de patronyme in absentia. Seule l’étude de la mise en page, des superpositions et l’identification des mains peut éclairer cet aspect (cf. supra, 1 et fig. 6). Reste, bien sûr, à étendre le modèle présenté ici, fondé sur une étude de cas isolée, pour analyser l’ensemble des relations entre l’ensemble des acteurs.

  • 59 N190, N191, N219, N224, O93, O300.

53Même s’il reste problématique de déterminer quels personnages sont réellement présents au cours d’une « sortie » dans le désert, il existe des cas indubitables où un individu est physiquement accompagné par d’autres, comme dans l’inscription N27, où chaque personnage se distingue clairement par son écriture propre. Très souvent, il s’agit du fils, dont l’inscription est réalisée à proximité de celle du père ; le fait que l’une et l’autre puissent être concomitantes est particulièrement hors de doute lorsqu’un même « tableau » rectangulaire est subdivisé pour recevoir deux inscriptions, comme pour les deux colonnes de l’inscription N114-115 (fig. 23). Parfois, il pourrait aussi s’agir d’ajouts postérieurs (mais dans quel laps de temps ?), comme pour la dernière ligne de l’inscription N114 (fig. 23), clairement tracée par une main différente. Au vu de l’importance de la pratique consistant à visiter l’endroit avec ses enfants, et plus particulièrement avec l’un de ses fils, il n’est pas à exclure que l’excursion dans le désert ait été vécue comme une sorte de passage obligé, et les parois du ouadi Hilâl comme un espace revêtant une importance particulière, sorte d’« initiation » à une pratique traditionnelle au sein de cette communauté. À la lumière des sources disponibles, celle-ci ne semble cependant pas se perpétuer sur le long terme, dans la mesure où plusieurs personnages de générations plus tardives sont connus exclusivement par des inscriptions qu’ils ont laissées seuls (ou en tout cas sans mentionner avec eux aucun autre nom, pas même celui de leur père). C’est le cas de Debiti, de la famille B, dont le nom apparaît isolé sur six59 des neuf inscriptions le mentionnant.

Fig. 23. Panel29 (détail), inscription N114-115.

Fig. 23. Panel29 (détail), inscription N114-115.

5. Conclusion : De l’anecdotique au communautaire

  • 60 Davies 1999 ; Gabler 2018.

54L’approche par la micro-histoire prend tout son sens lorsque, de l’événement individuel et semble-t-il insignifiant, elle tire une portée plus générale. L’instantané de relations interpersonnelles que nous ont laissé les diverses inscriptions du ouadi Hilâl permet un aperçu des pratiques de sociabilité au sein de cette communauté de prêtres – à la fois dans la synchronie, entre des hommes en présence les uns des autres, et dans une diachronie relative : là, les hommes se fréquentent au travers de leurs inscriptions, transcendant les contraintes de temps et d’espace pour créer une proximité et une interaction qui ne nécessitent pas forcément la coprésence. Ce corpus très homogène et resserré chronologiquement, géographiquement et socialement offre également une étude de cas sur les relations familiales, mais aussi d’amitié et de travail – qui éludent si souvent la prosopographie – qui ne trouve que peu de parallèles aussi étendus avant, sans doute, le corpus dense de Deir el-Médina60.

55Cette étude préliminaire a tenté de montrer que, afin de pouvoir tirer un maximum d’informations de ce corpus très riche, il est essentiel de compléter les informations d’ordre textuel et linguistique avec des informations d’ordre matériel, au premier chef la disposition du texte au sein de la gravure (mise en page) et la disposition des gravures les unes par rapport aux autres (stratigraphie du panneau). Fournir un facsimilé phase à phase des inscriptions, en sus de leur transcription standardisée, apparaît nécessaire à une étude fine de l’économie de la roche et de ce qu’elle nous révèle des interactions entre les gravures et les graveurs. Qu’il s’agisse du recalage dans la chronologie relative et absolue, des comportements divers adoptés envers les gravures précédentes, de la mise en scène de la continuité familiale en réinvestissant le lieu où le grand-père est venu graver en son temps, ou de reconstitution des réseaux de relations professionnelles, la prosopographie a beaucoup à gagner d’une épigraphie attentive à la matérialité des gravures et d’une étude intégrée des motifs figurés et des inscriptions.

Annexe
Le problème de l’identité Kaimeni1 = Itysen1

56Vandekerckhove, Müller-Wollermann 2001, p. 301 note 215, p. 312 et passim, proposent que Kaimeni1 (présent dans l’arbre généalogique de la fig. 2b) soit à identifier avec Itysen1, avec l’argument suivant :

Ein Nfr-šmm(i) ist Sohn eines (I)t(y)sn, ein Nfr-šmm(i) Sohn eines K(ȝi)-mn(i)-i ; die Identität beider Nfr-šmm(i) wird dadurch plausibilisiert, daß ersterer einen Sohn N-ft-k(ȝi) hat (alle drei Generationen belegt in N89), der in O174 zusammen mit K(ȝi)-mn(i)-i genannt ist, die Nennung beider Personen zusammen in einer Inschrift ohne Nennung weiterer Personen deutet auf Familienzusammengehörigkeit hin. Außerdem tragen sowohl (I)t(y)sn als auch K(ȝi)-mn(i)-i den hochstehenden und relativ seltenen Titel eines sḥḏ mw-nr.

57Plusieurs éléments viennent cependant mettre en doute cette hypothèse :

  • 61 Ranke 1935, p. 200, no 13.
  • 62 ibid., p. 340.

1. Nefershemem (attesté avec Kaimeni dans les inscriptions O137 et O230 et avec Itysen1 à de nombreuses reprises) est un nom assez commun pour l’Ancien Empire61, tout comme Kaimeni d’ailleurs62 et il est donc difficile de tirer des conclusions sur la seule foi de ce nom. Même s’il est surtout commun à Elkab selon les attestations relevées par Ranke, PN, il est certain que plusieurs personnages différents portent ce nom : l’un au moins, Nefershemem1, porte une série de titres radicalement différente.

  • 63 Vandekerckhove, Müller-Wollermann 2001, p. 331.

2. Le titre de sḥḏ mw-nr, porté par au moins 58 personnages différents du clergé d’Elkab (hors possibles homonymes)63, ne nous paraît pas assez rare pour constituer un élément probant pour juger de l’identité de deux personnages.

58En sus de ces éléments directement liés aux arguments proposés par la publication de 2001, on peut également rappeler que :

1. Même si le phénomène des noms multiples référant à une même personne est bien connu notamment pour l’Ancien Empire, la synthèse de Vandekerckhove, Müller-Wollermann 2001 sur la question (p. 297-301) rappelle bien qu’il s’agit la plupart du temps soit de noms basilophores, soit d’hypocoristiques construits sur une sonorité proche du nom originel (du type Ptah-hotep > Ipy). Les exemples de second nom radicalement différent du premier sont rares dans le corpus d’Elkab (Menyou2 = Itjai étant l’une des exceptions), et la double onomastique est fréquemment explicitée par un X rnf nfr Y. Même si ce n’est pas une obligation, il n’est pas inutile de remarquer que ce n’est le cas pour aucune des attestations d’Itysen1 ni de Kaimeni1.

2. Aucun des personnages attestés avec Kaimeni1 n’apparaît jamais avec Itysen1, et vice versa, non plus qu’entre eux : ainsi, Kaimeni1 est attesté à quatre reprises, dont de longues séquences généalogiques, avec son fils Ny-ânkh-meri-ra1, lequel en revanche n’apparaît pas une seule fois en compagnie d’un Itysen ou d’un Nefershemem sur la vingtaine d’inscriptions mentionnant ce nom.

  • 64 Morcelée dans la publication entre les numéros O166, O174 et O175, mais constituant en réalité un (...)

59Il existe bien une unique inscription dans laquelle c’est bien Nefershemem2 ainsi que son père Itysen1 qui sont mentionnés, sans doute possible, en compagnie d’un Kaimeni64. Mais elle nous semble plutôt constituer un argument majeur en défaveur de l’adéquation entre les deux personnages, car les noms d’Itysen et de Kaimeni sont mentionnés à quelque distance l’un de l’autre, ne sont reliés ni par une formule spécifique ni par la proximité spatiale, et ne partagent pas les mêmes titres, puisque Nefershemem est sḥḏ mw-nr alors que Kaimeni y est mentionné dans le même temps comme un simple m-nr.

60L’ensemble de ces éléments combinés nous paraît remettre en cause l’identification de Kaimeni1 à Itysen1 et, en conséquence, le rattachement de Nefershemem2 et de sa progéniture (Itysen2, Nekhefet-kai, peut-être Neseroudj, cf. infra, 4.) à la famille B.

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Notes

1 Pour souscrire à l’usage bibliographique en vigueur, nous orthographions Elkab en un seul mot – bien que le toponyme actuellement utilisé en arabe soit el-Kāb, par déformation de l’ancien terme « Nekheb » et réinterprétation de la première syllabe sous la forme de l’article défini. Sayce 1899, d’ailleurs, l’orthographiait à l’époque « El-Kab ».

2 Green 1903a, 1903b.

3 Sayce 1899.

4 Huyge 1995.

5 Vandekerckhove, Müller-Wollermann, 2001.

6 Urcia et al. 2018.

7 Par exemple pour l’étude technologique des outils ayant permis la production des gravures, cf., entre autres, Mens 2005 ; Klungseth Lødøen 2015.

8 Balke, Tsouparopoulou 2016 ; Hoogendijk, van Gompel (éd.) 2018.

9 Bruneau, Balut 1997.

10 Incluant également le motif non-inscrit fig. 70, cf. Huyge 1995, pl. 35B.

11 Incluant également les motifs non-inscrits fig. 174-196, ibid., pl. 71.

12 Incluant également les motifs non-inscrits fig. 225-229, ibid., pl. 86-87.

13 Incluant également les motifs non-inscrits fig. 236-236bis, ibid., pl. 92.

14 Incluant également les motifs non-inscrits fig. 250-251, ibid., pl. 101.

15 Ragazzoli 2018.

16 Cette proposition pourrait cependant être revue dans le cadre de la nouvelle étude en cours. C’est la raison pour laquelle les personnages de la famille d’Itysen1, Nefershemem2 et leur progéniture ne sont pour le moment pas intégrés à l’arbre généalogique fourni fig. 2b : cf. Annexe.

17 Ce nombre dépend de la position des personnages problématiques indiqués en pointillés sur la fig. 2a. En effet, un flottement dans la généalogie restituée par Hans Vandekerckhove concerne le rattachement de Khoui1 à un Téti-ânkh2, plutôt qu’à Teti-ânkh1. Outre l’existence d’un autre personnage portant une série de titres très différente (et qui est indiqué par coquille comme le père de Khoui dans la synthèse prosopographique), il nous semble qu’il n’y a lieu de reconnaître, dans la famille de Itjai et Khoui, qu’un seul Téti-Ânkh. Une seule inscription, N131, mentionne le nom deux fois à la suite l’un de l’autre ; bien qu’il soit possible que le lien de parenté explicite soit omis, il nous paraît que, dans ce cas, il s’agit sans doute d’un unique personnage, répétant son nom deux fois ; le cas se reproduit d’ailleurs dans d’autres inscriptions du Rocher (e.g. N60, où un dénommé Iret écrit trois fois son nom à la suite, ou N144 ou N234, où Ânkhou-s et Ikaou respectivement répètent leur nom sur deux lignes superposées). Par ailleurs, Hans Vandekerckhove assigne Teti-ânkh1 comme fils de Menyou3, alors que rien ne l’identifie formellement ; en revanche, il est le plus souvent mentionné en compagnie directe de Menyou= Itjai (le père du précédent), qui nous paraît un candidat plus probable pour le père de Teti-ânkh, ce que l’identification des mains semble corroborer (Brémont à venir). Si tel est bien le cas, il faut donc remonter ce personnage deux générations plus tôt que ce que suggère la publication de 2001. Quoi qu’il en soit de ces détails, Vandekerckhove, Müller-Wollermann 2001, p. 309 comptent « über 8 Generationen » et on peut raisonnablement estimer, même avec cette marge d’erreur, un minimum absolu de sept générations.

18 Vandekerckhove, Müller-Wollermann 2001, p. 309.

19 Soukiassian, Wuttmann, Pantalacci 2002, p. 310-314, inv. 3153.

20 Cherpion 1988, p. 24.

21 Vandekerckhove, Müller-Wollermann 2001 considèrent que Itjai porte lui-même le surnom de Merpépy. Il nous paraît qu’il faut dissocier les deux personnages, et nous développons un argumentaire en ce sens dans le second volet de cette étude (Brémont à venir).

22 « Au milieu de son règne au plus tard, si ce n’est peut-être déjà au cours des dix premières années » (Gourdon 2016, p. 71, citant Baud, Dobrev 1995 ; Gourdon 2007, p. 828).

23 Limme 2008.

24 Ibid., p. 378-379.

25 E.g. Kraus 2004, p. 236.

26 Winkler, Wilfing 1991, p. 73.

27 Baud 2006, p. 155.

28 Winkler, Wilfing 1991, p. 77‑90.

29 Vandekerckhove, Müller-Wollermann 2001, p. 15.

30 La publication de 2001 propose qu’il en est l’arrière-grand-père, ce que nous considérons comme improbable (cf. supra, note 17).

31 Pour un exemple similaire s’appliquant à un prédécesseur plutôt qu’à un membre de la famille, cf. Tallet 2023, fig. 4-5.

32 L’usage de pour désigner le petit-fils est attesté et ponctuellement connu dès l’Ancien Empire (Baud 1999, p. 163) et au Moyen Empire, e.g. Robins 1979, p. 200 ; Lustig 1997.

33 Sur le concept de « biographie des objets » en sociologie et en anthropologie sociale, se référer en particulier à Appadurai 1986 (notamment l’article fondateur d’Igor Kopytoff) et Henare et al. 2006 ; parmi les premières applications du concept à des objets archéologiques, cf. Gosden, Marshall 1999 ; pour un échantillon d’applications récentes aux objets iconographiques, cf. les articles compilés dans Gaillemin, Leroux 2018.

34 Huyge 1995, pl. 92.

35 Notamment la forme conférée aux signes Image T21 et Image U23, cf. le second volet de la présente étude (Brémont à venir).

36 Ce titre spécifique à la localité d’Elkab n’a pour le moment pas suscité de consensus quant à sa signification et sa traduction exactes, même s’il est manifeste qu’il indique un rang relativement élevé dans cette communauté sacerdotale : Vandekerckhove, Müller-Wollermann 2001, p. 339ff.

37 Le personnage visible sur la fig. 10 et attribué à une « phase 6 » représente bien un ajout postérieur. Néanmoins, aucun surcreusement du « tableau » originel ni aucune trace de remartelage ne peuvent être observés sur le terrain ; il faut donc en conclure que ce petit carré supplémentaire avait déjà été aplani lors de la préparation de l’inscription N114, mais n’a pas été utilisé, et a ensuite été investi de façon opportuniste par le graveur de la phase 6.

38 La première application de ce principe à un matériel rupestre est en général identifiée comme Chippindale, Taçon 1993. Depuis, voir e.g. (avec également résumé des caveats à opposer à cette méthode) : Russel 2000 ; Swart 2004, critiqué par Pearce 2006 ; ou encore la synthèse récente par Harris, Gunn 2015.

39 Pour une première application dans les études prédynastiques, cf. Kaiser 1957. Clark 1960 [1957], p. 130 représente une des premières explications de ce principe dans un manuel d’archéologie. Plusieurs critiques ont été adressées à l’application systématique de ce présupposé en archéologie funéraire, notamment dans Ucko 1969, p. 276‑277.

40 E.g., pour l’égyptologie (Ragazzoli 2018, p. 28).

41 Sabel 2020.

42 Le fait qu’il s’agisse sans doute du même personnage est également appuyé par la rareté de ce nom propre, d’ailleurs absent de Ranke 1935. Une unique inscription mentionne un Sedjefa dans le corpus d’Elkab, toutes les autres étant bien au nom de Sedjefa-s.

43 Certaines inscriptions étant trop isolées ou trop succinctes pour qu’il soit possible d’identifier leur relation d’antériorité ou de postériorité avec le reste du panneau, elles n’apparaissent pas dans la matrice de la fig. 15, qui ne peut figurer que celles dont la position relative est assurée par suffisamment d’indices.

44 Voir l’étude typologique dans Brémont 2023.

45 Même s’il ne peut jamais être tout à fait exclu qu’il s’agisse d’une survivance archaïsante, soit volontaire, soit liée à des localismes dans l’écriture.

46 Goedicke 1988, pl. 33, 21, 39 et 7.

47 Dont Vandekerckhove, Müller-Wollermann 2001, p. 63 traduisent seulement la partie mentionnant Iny, et ne semblent pas avoir remarqué le nom de Ânkhou immédiatement à son côté.

48 Un phénomène qui ne se limite pas à la fin de l’Ancien Empire, comme le montre, dans le même secteur mais en un autre point du temps, la double inscription F5/F6 mentionnant le « Schreiber Wnmy (von) Memphis, sein Bruder, der Schreiber Iiw » et en miroir le « Schreiber Iiw (von Memphis), sein Bruder, der Schreiber Wnmy » (Vandekerckhove, Müller-Wollermann 2001, p. 29). Dans ce dernier cas cependant, il est possible qu’il s’agisse uniquement de l’usage métaphorique de sn pour désigner le « confrère », le collègue, ou l’ami (Revez 2003).

49 À l’inverse, les deux inscriptions de modules, d’orientation et même de paléographie différents, enregistrées comme une inscription cohérente sous le numéro N251, devraient certainement être dissociées, car elles n’ont rien en commun, sinon d’avoir été toutes deux superposées sur la gravure antérieure de l’âne nagadien.

50 À notre connaissance, D.H. Cline, E.H. Cline 2015 ; Picardo 2015 ; Martinet 2016 ; Martinet 2020 ; Dulíková, Mařík 2017 ; Chollier 2019 ; Stefanović 2019 ; Dulíková, Barta (éd.) 2020 ; pour des exemples égyptologiques d’usages des logiciels d’analyse de réseaux détournés pour servir à l’analyse des objets ou du matériel archéologique plutôt que des personnes, cf., e.g., Sacco 2019. D’autres références s’intéressant à la notion de réseau social, mais sans nécessairement employer les outils de projection et d’analyse de réseau de type Gephi, incluent Colin 2020.

51 Par exemple, la stèle du harpiste Neferhotep, dont le décès est pleuré par ses amis, un dessinateur et un « porteur de briques » (Ward 1977), ou, dans des relations moins apaisées, Sweeney 1998.

52 Les inscriptions N56, O45, O109 et O113 n’ont pas été incluses dans l’analyse de réseau qui suit, puisque Neseroudj y apparaît seul.

53 Ranke 1935.

54 Au sein de la publication de Vandekerckhove, Müller-Wollermann 2001, le père de Nekhefet-kai est listé tantôt comme Nefershemem1 (e.g., synthèse prosopographique p. 311), tantôt comme Nefershemem2 (e.g., traduction de l’inscription N89, p. 74). L’autre Nefershemem, cependant, attesté e.g. dans les inscriptions N6 et N262, possède une suite de titres très différente, incluant en particulier celui de sḥḏ pr-ʿȝ, de même qu’une parentèle toute autre. La réalisation graphique de son nom dans la plupart des occurrences de technique comparable n’est en outre pas uniforme.

55 Ces deux inscriptions sont numérotées séparément par Vandekerckhove, Müller-Wollermann 2001, mais leur proximité immédiate et leur mise en page identique laisse peu de doute sur la possibilité qu’il s’agisse d’une démarche volontaire d’association de la part de Neseroudj. Néanmoins, il pourrait s’agir là du marqueur d’une relation d’amitié ou d’ordre professionnel, la filiation n’étant pas explicitée.

56 Cas analysé par Vandekerckhove, Müller-Wollermann 2001, p. 97. Même si nous émettons pour notre part un doute sur le fait qu’il s’agisse ici de deux personnages différents plutôt que d’une répétition du prénom (cf. supra), le cas semble aussi connu à Giza : cf. Junker 1947, p. 25.

57 Moreno Garcia 2004, p. 9-11 et passim.

58 Dans les inscriptions N89 (appliqué à Itysen1 et à Nefershemem2), O20 (Ikaou et Khouiwy2), O235 (Ikaou et Ânkhânkhi-m-perou-s), O137 (Seshemou1 et Itysen1), O166 (Itysen1 et Nefershemem2), O13 (Ouseritef), O128 (Sedjefa-s), O230 (Itysen1 et Nefershemem2), O201 et O295 (Itysen1), O223 (Khouiwy1 et Ikaou).

59 N190, N191, N219, N224, O93, O300.

60 Davies 1999 ; Gabler 2018.

61 Ranke 1935, p. 200, no 13.

62 ibid., p. 340.

63 Vandekerckhove, Müller-Wollermann 2001, p. 331.

64 Morcelée dans la publication entre les numéros O166, O174 et O175, mais constituant en réalité un unique « tableau » cohérent.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1. Localisation des panneaux mentionnés dans cet article sur le plan du Rocher aux Vautours et en Égypte (adapté de Huyge 1995, pl. 8).
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Titre Fig. 2a. Arbre généalogique de la « Famille A » des prêtres d’Elkab. Les personnages dont le nom est encadré en gras sont ceux mentionnés dans le texte de cet article (adapté de Vandekerckhove, Müller-Wollermann 2001, pl. IV)
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Titre Fig. 2b. Arbre généalogique de la « Famille B » des prêtres d’Elkab. Les personnages dont le nom est encadré en gras sont ceux mentionnés dans le texte de cet article.
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Titre Fig. 3.Proposition d’ancrage chronologique des générations de prêtres d’ElKab documentées par le « Rocher aux Vautours » avec les règnes de la Ve et de la VIe dynasties (longueurs de règne minimale et maximale notamment reprises de Baud 2006).
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Titre Fig. 4.Panel18 (partie basse, détail).
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Titre Fig. 5.Panel18 (partie basse), phases 1, 2, 3 et X : 1/ bovidé nagadien ; partiellement recouvert par 2/ inscription N38 puis par 3/ inscription N39. X/ autres motifs non datés.
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Titre Fig. 6.Panel18 (partie basse), phases 4 et X : 4/ colonne additionnelle sur inscription N38 (ou N39 ?) ; X/ ajout des canidés et du personnage filiforme, pour le moment difficilement datables.
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Titre Fig. 7. Panel29 (orthophotographie).
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Titre Fig. 8.Panel29, phases 1a, 1b, 2 et 3 : 1a et 1b/ motifs nagadiens ; partiellement recouverts par 2/ inscription N116 puis par 3/ double inscription N111-N112, réalisée en une seule visite.
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Titre Fig. 9.Panel29, phase 4 : ajout des inscriptions N117 et N118.
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Titre Fig. 10.Panel29, phases 5, 6 et X : 5/ ajout de l’inscription N114/N115, 6/ adjonction du personnage sur N117 et du faucon sur N114 (pas nécessairement en un même événement), X/ mise en place de l’inscription N113. Les motifs figurés de la « phase 6 » ne peuvent pas se voir assigner une date absolue en l’état actuel des typologies disponibles.
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Titre Fig. 11a-b.Interaction ludique avec les motifs nagadiens antérieurs, en laissant dépasser la tête de l’animal, sur le Panel7 (inscription N27 + fig. 70) et sur le Panel16 (inscription N36 + fig. 153).
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Titre Fig. 12.Panel7, inscription N27.
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Titre Fig. 13a-d.Proposition de phasage pour le Panel7, inscription N27.
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Titre Fig. 14.Panel24 (partie droite).
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Titre Fig. 15.Matrice de Harris (avec conventions adaptées pour indices prosopographiques et paléographiques) représentant le phasage du Panel24.
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Titre Fig. 16.Panel24, partie droite, phases 1 et 2 : 1/ motifs protodynastiques (probablement en deux événements distincts) ; 2/ inscriptions N49, N51, N54 et N55/56, toutes avec pour terminus ante quem le début du règne de Pépi Ier environ.
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Titre Fig. 17.Panel24, partie droite, phases 3 et X : 3/ inscription N50 ; X/ inscriptions N57/N58 et N44/N46 (pour lesquelles une datation relative fine par rapport au reste du panneau est pour le moment impossible).
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Titre Fig. 18.Panel24, partie droite, phases 4 et 5 : 4/ inscriptions N45, N47 et N52 (postérieures à N50) ; 5/ inscription N53/N53bis.
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Titre Fig. 19.Panel44 (détail, incomplet). Position et orientation des inscriptions N253 et 254.
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Titre Fig. 20. Comparaison de l’écriture du nom de Neseroudj sur les inscriptions N27 (Panel7), N31 (Panel7) et N56 (Panel24).
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Titre Fig. 21.Graphe du réseau de sociabilité « gravitant » autour de Neseroudj.
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Fichier image/png, 930k
Titre Fig. 22. Panel34 (détail), inscription N123.
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Titre Fig. 23. Panel29 (détail), inscription N114-115.
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Pour citer cet article

Référence papier

Axelle Brémont, « La matérialité du texte au service d’une micro-histoire du Rocher aux Vautours (Elkab). (1) L’apport de la stratigraphie

طرائق كتابة النّص لخدمة التَّاريخ الجزئي لصخرة النسور (الكاب). (١) إسهام علم طبقات الأرض »
Bulletin de l’Institut français d’archéologie orientale (BIFAO), 123 | 2023, 1-36.

Référence électronique

Axelle Brémont, « La matérialité du texte au service d’une micro-histoire du Rocher aux Vautours (Elkab). (1) L’apport de la stratigraphie

طرائق كتابة النّص لخدمة التَّاريخ الجزئي لصخرة النسور (الكاب). (١) إسهام علم طبقات الأرض »
Bulletin de l’Institut français d’archéologie orientale (BIFAO) [En ligne], 123 | 2023, mis en ligne le 16 juillet 2023, consulté le 15 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/bifao/13171 ; DOI : https://doi.org/10.4000/bifao.13171

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Auteur

Axelle Brémont

Membre scientifique à l’Ifao, Le Caire

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