À Temístocles Cézar
1À la mi-2015, Valdei Lopes de Araújo a publié un texte important où il s’attachait à souligner l’émergence de deux régimes d’autonomie intellectuelle régissant l’écriture de l’histoire, au Brésil, au cours de la première moitié du XIXe siècle. Le premier, compilatoire, plongeait ses racines dans le passé et s’adressait à un large public ; le second indiquait la naissance d’un nouveau type d’écriture de l’histoire, désormais scientifique et destinée à un public plus restreint et plus spécialisé (Araújo 2015, 367-368). Le présent article s’appuie sur cette proposition pour discuter les transformations qui se sont produites au XIXe siècle au sein de l’historiographie brésilienne, et qui sont révélatrices des tensions liées à l’essor de pratiques historiques distinctes. Une querelle précise, au sein de l’Institut historique et géographique brésilien (IHGB), servira d’illustration dans la mesure où elle met à nu les particularités de ce processus, éclaire des aspects décisifs de l’historiographie de l’époque et suggère la coexistence d’innovations et d’archaïsmes, d’appropriations et d’hybridismes.
2Une accusation de plagiat, phénomène neuf, souligne ces dynamiques de transformation et devient un élément fondamental de distinction entre deux traditions de recherche et d’écriture de l’histoire – examinées dans cet article – qui commencent à s’affronter autour de la valeur accordée à la qualité ou à l’originalité de la production historique. En d’autres termes, il s’agira désormais d’écrire des œuvres historiques plus personnelles et moins fondées sur le recours à la tradition ou à l’autorité des auteurs anciens ou classiques au moyen de la compilation. On proposera deux catégories d’analyse pour démêler le sujet et on identifiera l’irruption d’un nouveau régime d’écriture mais aussi de scientificité dans le domaine de l’histoire, revendiquant des vertus nouvelles qui annoncent l’éclosion d’un nouvel ethos pour les historiens de la seconde moitié du XIXe siècle. Dans les faits, le développement d’une méthode critique privilégiant l’analyse de sources documentaires, si possible inédites, se heurta à l’habitude de compiler des auteurs anciens. Découvrir de nouveaux documents pour écrire de nouvelles histoires deviendra l’objectif de nombreux historiens brésiliens, et de Varnhagen en particulier. Ce dernier est d’ailleurs assurément l’épicentre de ce mouvement d’innovation qui signe l’avènement de nouveaux régimes d’écriture et de scientificité dans l’écriture de l’histoire du Brésil ; des régimes dont la montée en puissance se produira surtout au tournant du XXe siècle, et qui seront consacrés, au sein des universités, par une formation historique, académique et disciplinaire.
- 2 Dans une étude récente, je me suis attaché à démontrer qu’une série d’efforts ont été (...)
3L’accusation de plagiat lancée par Varnhagen à l’encontre de Heinrich Handelmann permet ainsi d’aborder deux problèmes importants de l’historiographie de l’époque : le premier est lié à la question de l’autorité de l’écriture et entraîne, par ricochet, la valorisation du geste de l’historien auteur d’un travail pionnier ou original ; le second privilégie la dimension méthodologique et analytique de la recherche historique au détriment de la valorisation textuelle-littéraire2. En d’autres termes, en quoi le renvoi à des documents source, et leur analyse, sont-ils plus importants que la qualité du récit ou le style du narrateur ? Apparemment, au XIXe siècle, des valeurs nouvelles sont proposées aux historiens brésiliens. C’est pourquoi il est utile de comparer les textes d’Handelmann et de Varnhagen pour y saisir l’émergence de ce que j’appelle les régimes d’écriture et de scientificité.
- 3 Handelmann (1860). La traduction brésilienne, publiée par l’IHGB en 1931, a été assurée (...)
4Le 22 juin 1860 est lue et approuvée dans la salle des séances de l’IHGB, située dans l’une des dépendances du Palais impérial, une requête envoyée par Varnhagen. Il demande qu’un ou plusieurs des sociétaires soient chargés de vérifier si l’ouvrage Geschichte von Brasilien [Histoire du Brésil]3, publié en Prusse par Heinrich Handelmann en 1860, plagie son História Geral do Brasil, dans la partie sur la période coloniale, comme il affirme en avoir eu vent. Il demande également que « l’examen de ces probables plagiats permette de découvrir s’ils ont ou non été commis avec des circonstances aggravantes » (Varnhagen 1860).
5Ce n’est pas la première fois que cet épineux sujet est mis sur la table. Déjà en 1843, Varnhagen avait, dans un avis sur un ouvrage d’Abreu e Lima, lancé une accusation de cet ordre et, en 1857, il avait incriminé W. L. Eschwege pour le plagiat de sa compilation de textes qui lui avaient valu sa notoriété en Allemagne et au Brésil (Cézar 2018, 155). Varnhagen semble avoir un goût certain pour la polémique : selon lui, Abreu e Lima aurait plagié l’opus intitulé Histoire du Brésil (1815) d’Alphonse Beauchamp, lequel, de son côté aurait copié plusieurs passages de History of Brazil (1810-1819) de Robert Southey, paru en 1819 (Cézar 2018, 104 ; Guimarães & Glezer 2013, 18). Lima ne prendra pas de gants (1844, 76) et sa réponse, cinglante, est émaillée d’insultes (Santos 2013, 47-48). Son ton ne différait guère, d’ailleurs, de celui de son adversaire qui avait écrit :
Pour avoir une idée des faits, il faut que l’historien soit versé dans le sujet et qu’il sache ce qu’est la critique historique, il doit faire preuve d’indépendance d’esprit, être doté d’une solide culture générale, de connaissances et d’une conscience. Il lui faut être sérieux, vertueux et présenter les qualités exigées de l’homme d’État. Pour être compilateur – ou, pour mieux dire, plagiaire –, il suffit d’avoir fréquenté l’école, de copier des extraits et de faire montre d’un aplomb à toute épreuve… qualités dont sont toujours parés les suprêmes ignorants. (Varnhagen 1850b, 400)
6On voit bien là que Varnhagen se réfère à une conception de l’histoire, et de l’office d’historien, axée sur de nouvelles pratiques de recherche et de rédaction. Il balaie une tradition – celle des ouvrages de compilation que n’importe quel élève médiocre est susceptible de produire – et, tout en proposant un catalogue de vertus ou qualités nouvelles, il dénonce le plagiat qui devient, en outre, sous sa plume, un outil de distinction entre travaux originaux et compilations (Santos 2013, 58).
7Dans l’épisode avec Handelmann, contrairement à celui avec Abreu e Lima, Varnhagen n’était pas certain du plagiat. Mais, habitué à défendre son œuvre bec et ongles, il avait exigé une enquête. L’année suivante, en 1861, l’IHGB sera le théâtre d’une autre accusation de plagiat, cette fois-ci portée par Joaquim Norberto de Sousa e Silva à l’encontre de Melo Morais, auteur de la Corografia histórica, qui se défendra en affirmant :
Je n’ai pas eu conscience d’être plagiaire car qui cite une première fois le nom de sa source ne saurait être tenu pour tel, et si M. Joaquim Norberto qui, tout membre de l’Institut historique qu’il soit, avait connaissance de tout ce qui s’est écrit sur le Brésil, il devrait se souvenir (pour ne pas prêter le flanc à la critique) que le père Santa Maria reprend, dans son Santuário Maraiano, des passages entiers de la Crônica da Companhia du père Simão de Vasconcelos, et ce sans même le mentionner ; que le père Aires do Casal, dont la réputation n’est plus à faire et qui est considéré, à bon droit, comme le père de la géographie brésilienne, reproduit des passages entiers des Memórias do Bispa do Pará, […] ce que personne n’a songé à lui reprocher. (Morais 1860, 605-606)
8Varnhagen et Joaquim Norberto s’affrontaient donc, comme on peut le voir dans ces passages, autour de l’existence de deux modèles ou types d’ouvrages historiques : ceux qui sont le produit compilatoire de textes d’autrui et, partant, des œuvres dénuées d’originalité ou de recherche empirique – encore qu’elles puissent être fruit des Lumières ou de l’érudition –, et ceux qui sont marqués par une critique historique et le recours aux archives (Araújo 2015). L’originalité et la production de nouvelles connaissances sur le passé devenaient une question de principe. Parallèlement aux compréhensions et aux pratiques plus traditionnelles pointait un nouveau régime historique : disciplinaire. Mais non sans réticences car on pratiquait au Brésil une manière largement dépassée de comprendre et d’écrire l’histoire qu’Anthony Grafton qualifie de « discours destiné à incarner les principes de la moralité de la prudence sous la forme d’historiettes bien racontées sur des grands hommes […] faisant écho au sentiment des anciens historiens et rhétoriciens ». Et il ajoute : « elle était magistra vitae [enseignante de la vie]. Elle donnait les exemples du bien et du mal […] guidait les lecteurs plus rapidement et plus profondément que des postulats ou des principes généraux » (Grafton 2009, 37-38).
9Varnhagen était alors un historien sur le fil du rasoir, qui transitait entre les deux modèles, bien qu’il soit déjà une des figures de proue d’une histoire plus scientifique, plus rigoureuse et empirique. Et aux yeux de ses détracteurs, plus mal écrite. Tout indique que Varnhagen ne publiait pas seulement pour ses compatriotes ou pour une partie de la société lettrée brésilienne, mais pour des historiens, nouveaux et de son calibre, contemporains et à venir. C’est ce que souligneront Capistrano de Abreu (1878, 6) ou Temístocles Cézar (2018, 17-18), entre autres. Son œuvre est, comme celle de tant d’autres de son siècle, un type-idéal d’histoire nationale qui, prônant la recherche empirique et la vérité, élevait ces catégories au rang suprême de la vertu.
10Ces considérations nous mènent à la genèse de ce que j’appelle les régimes d’écriture et de scientificité, qui mettent l’accent sur la consultation de sources d’archives et sur l’originalité de la production écrite, privilégiant ainsi la création par rapport aux travaux existants, et qui renvoient à la signification du « faire science » ou, plus précisément, du « faire de l’histoire » dans ce contexte de rénovation.
11L’émergence de la notion de plagiat, avec la connotation péjorative qui lui est ici octroyée, peut être une clé d’interprétation intéressante pour comprendre les innovations et les tensions autour de ce nouvel ethos. Bruno Medeiros (2011) s’est penché sur le sujet à partir de l’œuvre de Beauchamp car ce dernier, comme il nous l’apprend, à l’instar des historiens français d’autrefois, ne citait pas ses sources et ses références, pas même dans des notes de bas de page : « Ne suivant pas les [nouvelles] règles de la méthode critique, il sera souvent accusé de plagiat » (Medeiros 2011, 10). Invoquant Mably, et son De la manière d´écrire l´histoire, de 1783, comme autorité pour justifier sa conduite, Beauchamp affirmait que les anciens ne prescrivaient point d’indiquer les auteurs ou les passages de livres utilisés dans la production de nouveaux écrits. Le problème est que les modernes ont commencé à exiger, surtout de ceux qui envisageaient l’histoire comme champ autonome d’études scientifiques, qu’ils suivent la méthode critique d’analyse des sources documentaires et qu’ils ne se contentent plus de simples reproductions d’ouvrages déjà publiés, de paraphrases ou de compilations (Grafton 1998 [1997], 27-37). La traditionnelle, et très fermée, République des lettres brésiliennes où l’on pouvait être, tout à la fois, poète, romancier, journaliste, philosophe et historien, se fissurait : tous ne pourraient être tenus pour (bons) historiens.
12Pour en revenir à l’épisode en question, Varnhagen soupçonne Handelmann de plagiat, mais il ne peut le prouver. Alors ministre plénipotentiaire à Asunción, au Paraguay, il n’a probablement pas pu consulter l’ouvrage de l’historien allemand et il a dû faire appel à ses confrères de l’IHGB. Le silence qui suit l’accusation, dont il ne sera d’ailleurs plus fait mention dans les sessions suivantes, peut suggérer deux choses : a) un traumatisme encore vivace provoqué par la polémique de 1843 entre Varnhagen et Abreu e Lima, entraînant des réserves de la part des sociétaires vis-à-vis de l’historien brésilien, et b) une accusation improbable.
13Il semble que pour rédiger son histoire du Brésil Handelmann ait tout particulièrement consulté les bibliothèques de Hambourg et de Kiel. Son livre reconnaît, dans l’évolution politique brésilienne de séparation et d’intégration des provinces dans une monarchie constitutionnelle, l’essor et la construction d’un État moderne qui n’est pas sans rappeler l’État allemand. Le travail de recherche s’est étendu de 1854 à 1858 et la rédaction de l’ouvrage a démarré à Kiel, en 1856 (Almeida 2014, 184-185). L’idée de départ était de mener une étude sur trois États américains que Handelmann appelait des États des races blanches et noires, accompagnée par une étude sur des États des races blanches et rouges. Or, à son grand étonnement :
l’histoire du Brésil a pris une proportion telle qu’il a fallu lui réserver un traitement à part, en raison de la surabondance de sources historiques disponibles et de l’intérêt qu’elles avaient fait naître. (Matos 1978, 16)
14Dans sa préface à História do Brasil, Handelmann signale qu’il n’avait pas l’intention de faire une recherche historique ni de travailler sur des sources primaires, mais de présenter « de façon résumée » ce qui avait déjà été écrit sur le continent américain (Eberhard 2011, 91). Il écarte d’emblée toute revendication d’originalité et il ne semble pas plus s’inscrire dans le sillage d’une histoire scientifique telle qu’elle était déjà pratiquée en terres germaniques. Il se situe donc dans l’univers des compilations érudites modernes qui intègrent l’appareil critique de notes et de références aux sources et à la bibliographie, sans revendiquer le mérite de l’originalité.
15Handelmann a consulté des sources historiques, comme l’indique Oscar Canstatt dans son Repertório crítico da literatura teuto-brasileira, mais c’étaient surtout des récits de voyageurs germaniques au Brésil. Oliveira Lima a d’ailleurs tenu cet ouvrage en si haute estime qu’il a jugé plus utile, en 1917, de faire traduire et publier Handelmann que de rééditer Varnhagen (Lima 1917, 3). Reste qu’il est quand même surprenant que Varnhagen en ait eu connaissance l’année même de sa parution, en 1850, et qu’il ait aussitôt douté de la probité de l’auteur. Deux questions se posent. Handelmann lisait-il le portugais ? Connaissait-t-il l’ouvrage de Varnhagen ? À en croire la liste des citations dans les notes de bas de page de son Geschichte von Brasilien, il a eu accès à des livres d’auteurs portugais et brésiliens, portés d’ailleurs dans la bibliographie. Et, curieusement, il connaissait non seulement le titre de Varnhagen mais il en livre aussi une courte appréciation :
Francisco Adolfo Von Varnhagen – né à Sorocaba (État de São Paulo), actuellement chargé d’affaires du Brésil à Madrid (fils de Frederico Varnhagen, originaire de Hesse, qui a naguère dirigé une usine métallurgique dans la province de São Paulo) – a pu puiser dans l’extraordinaire richesse des archives du Brésil, du Portugal, d’Espagne et de Hollande, et rendre publiques beaucoup de nouveautés, principalement de l’époque plus ancienne ; mais il est regrettable que l’art de l’exposé historique lui fasse défaut. (Handelmann 1978, 39)
16Handelmann critique les insuffisances stylistiques de Varnhagen – en bon compilateur, on pouvait s’attendre à ce qu’il affectionne les vertus de la belle écriture – et inclut le premier volume de l’História geral do Brasil, publié à Madrid en 1854, dans la section des ouvrages généraux, aux côtés de Rocha Pita, de Southey, de Denis et autres, en précisant :
Il nous est enfin permis de lire une nouveauté : l’História geral do Brasil, c’est-à-dire de la découverte, de la colonisation, de la législation et du développement de cet État, aujourd’hui un Empire indépendant, par un sociétaire de l’Institut historique du Brésil, vol.1, Rio de Janeiro, 1854, qui va jusqu’à l’avènement de la dynastie des Bragança ; deux autres volumes doivent compléter l’œuvre. (Handelmann 1978, 39)
17Varnhagen a probablement pris connaissance du livre d’Handelmann par un ami qui a pu le feuilleter dans une librairie d’Europe, au début de 1860. Comme son nom est mentionné dans les premières pages, cet ami l’a informé par courrier. Curieusement, Varnhagen était passé par plusieurs villes allemandes comme Hanovre, Berlin et Munich en 1853 (Cézar 2018, 29), avant que le livre ne paraisse.
18L’accusation de Varnhagen pointe surtout la première partie de l’ouvrage d’Handelmann qui s’intéresse au début de la colonisation portugaise, entre 1500 et 1660, et qui a pour titre « La lutte pour la possession du Brésil ». L’historien allemand y traite des découvertes, de l’arrivée des Portugais au Brésil et des débuts de l’exploitation du littoral avec la création des capitaineries. Puis il parle des Amérindiens, consacre trois chapitres à la colonisation avant d’analyser l’esclavage et l’établissement du gouvernement-général à Salvador de Bahia. Les deux ouvrages présentent une structure différente. Sur ce point, l’opus d’Handelmann est plus proche de celui de Ritter von Schäffer, paru en 1824, et du Résumé de Ferdinand Denis, de 1825, qui ont certainement été ses sources d’inspiration. Pour Bárbara Almeida, cette liste de références va plus loin et inclut Robert Southey, Aires Casal et Varnhagen (Almeida 2014, 191).
19En termes de structure et de contenu du récit, les ouvrages sur l’histoire du Brésil publiés et connus étaient déjà si nombreux qu’il serait impossible à qui que ce soit de revendiquer une originalité absolue. Varnhagen lui-même suit Southey et Rocha Pita de près dans plusieurs passages ainsi que dans la construction de son História geral do Brasil (Silva 2006, 20-34). Les appropriations et l’ordre chronologique adopté le montrent de façon explicite : on commence par les découvertes ou par un propos sur la terre et les Indiens, pour ensuite se pencher sur les débuts de la colonisation ; il y a toujours quelques chapitres sur les présences française et hollandaise ainsi que sur l’empire espagnol. C’était la tradition avec, ici et là, de petites variantes.
20Le parallèle entre Handelmann et Varnhagen devient plus éloquent si on se penche sur la bibliographie. Les deux historiens citent 272 auteurs au total. Parmi eux, 51 leur sont communs, dont Aires de Casal, Alexander von Humboldt, Antonil, le père Vieira, Bernardo Pereira de Berredo, Duarte de Albuquerque Coelho, Eschwege, Ferdinand Denis, Frei Gaspar da Madre de Deus, Hans Staden, Johann B. E. Pohl, John Luccock, José de Anchieta, Maria Graham, Gandavo, Robert Southey, Rocha Pita, Ritter von Schäffer et Carl Friedrich von Martius. Voilà qui renforce la cohésion d’un réseau international d’intellectuels s’intéressant au passé du Brésil et partageant les mêmes informations. Et on note aussi, au passage, que des titres deviennent des classiques, des références obligées.
21Dans sa Geschichte von Brasilien, Handelmann a recours à 157 auteurs, dont 106 ne sont pas repris par Varnhagen – certains lui étant certainement inconnus – dans son História geral do Brasil. Il va jusqu’à citer des articles publiés dans la Revista de l’IHGB, omis ou écartés par l’historien brésilien. On trouve là de nombreux auteurs allemands que Varnhagen ne connaissait pas, comme Adolf von Ebeling, Auguste Von den Straten-Ponthoz, Christian Ludwig Hahn, Ernst Münch, Friedrich Ackermann, Carl Hermann Burmeister ou le Prince Maximilien zu Wied-Neuwied. Plus surprenant : d’importants auteurs portugais, voire brésiliens, sont mentionnés par l’historien allemand mais ignorés du brésilien : Alexandre José de Melo Morais, Baltasar da Silva Lisboa, Francisco Barreto et Luís Correia Neves, entre autres.
22De son côté, Francisco de Varnhagen fait appel à 166 auteurs, 115 d’entre eux sont inconnus de Handelmann ou non mentionnés. Certains renvois laissent perplexe, comme ces mentions d’Aristote, Camões, Montaigne, Montesquieu ou Grotius, dans la mesure où ce sont des classiques généralement mis à profit à des fins rhétoriques. Cette présence érudite étonne chez un historien épris d’esprit scientifique et qui se veut créatif. Mais on trouve aussi des auteurs allemands non cités par Handelmann, comme Augustin Theiner, dont le prénom est d’ailleurs mal transcrit (August), important historien de l’Église catholique, ou le jésuite Martin Dobritzhoffer qui a étudié les Indiens guaranis du sud de l’Amérique. Longue est la liste des auteurs étrangers dont Varnhagen a fait son miel et qu’Handelmann ne mentionne pas ; si on écarte les Portugais, on obtient 50 noms avec, en particulier, le danois Peter Lund et les français François Guizot et Jean de Léry. Varnhagen cite des documents, des cartes et des sources d’archives ainsi que des livres et des textes anciens, alors qu’Handelmann travaille exclusivement sur des ouvrages déjà parus, cités en note. Tous deux lisaient bien le français, l’anglais, l’espagnol et le latin. Si Varnhagen connaissait l’allemand, il n’était pas toutefois complètement à l’aise avec la langue (Cézar 2018, 53).
23On peut difficilement parler de plagiat même si les deux textes présentent des similitudes. Il y a des passages qui se font écho, mais ils sont rares et ils portent invariablement sur des faits très connus et abondamment couverts par la bibliographie existante. De telles similarités soulignent l’intérêt que des épisodes caractéristiques de la colonisation suscitent chez les savants brésiliens et étrangers. Ces effets de résonance seront illustrés, plus avant, par des exemples et l’on pourra malgré tout déceler, dans cette mise en perspective, des différences et des nuances subtiles dans les régimes d’écriture et de scientificité adoptés.
24Varnhagen a l’habitude de s’étendre en de longues digressions. Son engouement fétichiste pour les sources, l’exhumation de précieuses archives historiques sur l’ancienne colonie attisaient son désir de faire mieux et davantage que les publications existantes. Handelmann est plus précis et s’attache à l’essentiel, sans toutefois renoncer à inclure le plus grand nombre d’informations possible. Tous deux avaient à leur disposition un vaste ensemble de données, mais alors que Varnhagen s’arrête sur les documents et manuscrits consultés dans différentes archives afin de les faire jouer avec les faits rapportés dans les livres consultés, Handelmann s’emploie à intégrer sobrement ce qu’il a pu extraire de la vaste bibliographie qu’il a lue. Cela en dit long sur leur méthode de travail ou, si l’on veut, sur leur régime de scientificité – celui du brésilien, critique-documentaire, et celui de l’allemand, érudit-bibliographique ou compilatoire. On pourrait dire, en suivant le propos de François Hartog, qu’Handelmann reproduit les traits de l’historien moderne :
Oscillant de l’auctor au scriptor, l’historien moderne apparaîtrait, réapparaîtrait plutôt sous les traits du compilator, lui qui, visant à s’effacer comme auteur, ajoute au texte des notes toujours plus nombreuses et plus érudites, tendant même à la limite à se muer en scriptor, le simple copiste […]. (Hartog 1988, 151-152)
- 4 L’aversion de Varnhagen à l’égard des Amérindiens brésiliens est notoire (Cézar (...)
25Prenons un premier exemple. Lorsqu’il parle des Indiens, Varnhagen adopte un ton de censure en affirmant que les tribus, le plus souvent nomades, délaissaient le vaste territoire qu’elles peuplaient car elles étaient incapables de pérenniser quelque type de culture que ce soit4 :
Il n’y a pas chez les sauvages ce sublime dévouement, que nous appelons patriotisme, pas même l’attachement à un lopin de terre ou du chauvinisme (nomades qu’ils étaient, ils n’avaient aucun territoire auquel l’appliquer) [...]. Ces peuples vagabonds se faisaient continuellement la guerre et peuplaient la terre qui est aujourd’hui le Brésil. (Varnhagen 1854, 98-99)
26Handelmann, pour sa part, est plus retenu. Adepte de l’historicisme (Almeida 2014, 185), il s’efforce d’appréhender les « natifs » dans leur propre culture. D’après lui, « à cette époque-là, au début du XVIe siècle, les explorateurs européens, imbus d’une fausse science, comprenaient souvent assez mal les Indo-Américains » (Handelmann 1978, 71). Les deux historiens interprètent ici les informations existantes sur les peuples autochtones, et projettent sur le texte leur marque d’auteur en exposant leur point de vue. Handelmann compile et jauge avec précaution, Varnhagen émet un jugement personnel.
27Dans le second exemple, en revanche, les deux récits se rejoignent. Varnhagen dit :
Afin d’assurer ce commerce en faveur du Portugal, grâce à l’établissement de quelques comptoirs, appareilla de l’embouchure du Tage, le 9 mars 1500, une escadre de treize embarcations, dont certaines armées par des négociants, mais toutes soumises à l’autorité de l’amiral Pedro Álvares Cabral, individu issu d’une famille illustre, mais qui n’était pas célèbre pour des hauts faits antérieurs. Dans les instructions écrites qu’il reçut, et dont nous sont parvenus quelques fragments d’une importance majeure, on lui recommande de s’éloigner le plus possible de l’Afrique, au niveau de la Guinée, afin d’éviter ses calmes moroses et malsains. Obéissant à ces instructions, rédigées d’après les recommandations de Gama, Cabral s’éloigna de l’Afrique, et naturellement porté par les courants océaniques ou pélagiques, après plus de 40 jours de traversée, le 22 avril, il aperçut à l’Ouest une terre inconnue. (Varnhagen 1854, 13)
28Et Handelmann écrit dans son Histoire du Brésil :
Ainsi, le 9 mars 1500, treize navires quittèrent l’embouchure du Tage. Son amiral, Pedro Álvares Cabral, avait reçu comme consigne, de la part de Vasco de Gama lui-même, de s’éloigner au niveau de la Guinée, le plus possible de la côte africaine, afin d’éviter les calmes brûlants et insalubres de cette région ; et Cabral suivit son conseil. Mais ayant maintenu un cap trop à l’Ouest, son escadre s’est trouvée prise dans le courant maritime connu sous le nom de « courant brésilien » qui l’amena, bien que plus au Sud, sur la même côte que Pinzón et de Lope avaient quittée quelques semaines plus tôt. C’est dans la semaine de Pâques, le 22 avril 1500, que les équipages de Cabral ont aperçu, à bord de leurs navires, à l’Ouest, une terre inconnue, ou comme ils le supposaient initialement, une grande île. (Handelmann 1978, 34)
29Bien que ressemblants, les deux textes livrent des informations différentes sur le nom donné aux terres découvertes. Varnhagen cite la lettre de Caminha, ajoute une information sur la famille de Cabral et explique longuement le choix du nom : Île de Vera Cruz. Handelmann écrit, à tort, que le nom adopté était Terre de la Vera Cruz. Dans ce même pan, les deux auteurs mentionneront la légende de l’Eldorado en Amazonie, en termes différents mais imprégnés d’un même scepticisme quant à son existence. Si on compare les deux textes, on relève ainsi la présence de détails divergents et subtilement éloquents. Dans le cas de Varnhagen, ils sont tirés de documents ou de notes prises au cours de ses recherches dans les archives brésiliennes et européennes. C’est sa touche personnelle. Chez Handelmann, ces détails proviennent d’informations puisées dans la bibliographie, sans fait nouveau ni apport complémentaire. Ces nuances mettent encore une fois en lumière leurs différences dans la pratique et dans l’écriture de l’histoire.
30Handelmann avait beau être un compilateur, il tenait à classer ouvrages et auteurs en fonction de leur ancienneté, et il soulignait même les plagiats, ce qui montre qu’il s’inscrivait dans la conscience historique de son temps (Eberhard 2011, 87).
31Quant à Varnhagen, s’il maintient des passages compilatoires dans son História geral, il se réserve l’autorité du récit en émaillant son texte de jugements et en rassemblant des informations tirées de sources inédites, citées de première main. Cette facture narrative et stylistique lui confère une originalité qui le distingue de ses prédécesseurs et qui le hisse à un niveau scientifique supérieur. Handelmann reste, pour sa part, soumis à l’autorité de ses devanciers, s’efforce de gommer toute marque personnelle et postule une apparente neutralité. Si l’on s’en tient sur le plan scientifique, il n’a pas mené de recherches dans les archives pour confirmer, infirmer ou compléter ses sources.
32Analysons un troisième exemple qui touche au désintérêt des Portugais pour les terres découvertes. Varnhagen rappelle que le roi Jean III s’était vu contraint d’envoyer un trois-mâts (nau) et cinq caravelles, sur la base d’informations inédites en sa possession :
Les années passaient et le Brésil restait dans le même état, et son immense littoral à la merci de tous les navires qui l’exploraient. [...] Au même moment pourtant, le Portugal devait faire face à un grand nombre d’ennemis sur les mers atlantiques et asiatiques : de nombreux armateurs bretons et normands, rompus aux techniques de la navigation des côtes de Guinée et de Malaguette, attaquaient les galions de la Ligne des Indes, pirataient, trafiquaient sur les terres découvertes par Cabot et les frères Corte-Real et jusqu’aux côtes brésiliennes. (Varnhagen 1854, 35-36)
33La rédaction d’Handelmann est plus synthétique et promeut les cinq caravelles au rang de naus ; l’historien suit de près la description de Denis qui disait que six naus avaient été envoyées par le roi Jean III, avant de conclure :
Au cours des premières décennies du XVIe siècle, les Portugais avec leur monopole, mais aussi des marchands d’autres nations, surtout des Français de Bretagne et de Normandie, se livraient à de juteux trafics et établissaient des comptoirs en plusieurs endroits du littoral. (Handelmann 1978, 89)
34Comme on peut le lire, la simple précision d’un détail, chez Varnhagen, fait toute la différence : les caravelles étaient des bateaux plus petits, à l’ancienne, à deux voiles et dotées d’une capacité de stockage inférieure ; les naus étaient des vaisseaux plus modernes et imposants, à trois ou quatre voiles.
35Passons à un quatrième et dernier exemple. Ici les deux auteurs rapportent, de façon très similaire, l’irruption de trois navires français sur les côtes du Pernambouc en 1531, suivie de leur arraisonnement par Martim Afonso de Sousa. D’après l’historien allemand :
Avec les navires restants, Sousa mit le cap au sud, longeant d’abord Bahia, où lui fut réservé un accueil amical car c’est là que vivait depuis 22 ans un naufragé portugais, Diogo Álvares, qui avait épousé une amérindienne (Paraguaçu, dont le nom de baptême était Catarina). (Handelmann 1978, 90-91)
36D’après l’historien brésilien :
De Pernambouc les autres navires continuèrent vers le sud et entrèrent dans la baie de Tous les Saints, découverte 28 ans plus tôt. Ici se présenta à eux le grand-capitaine, le portugais Diogo Álvares, qui demeurait parmi les Indiens depuis 22 ans, qui avait de nombreux enfants, et vivait avec une Indienne dont on dit que le nom primitif était Paraguaçu, et Catharina celui de baptême. (Varnhagen 1854, 48)
37Varnhagen distingue nettement la date de deux événements – celle de la découverte de la baie de Tous les Saints et celle de la présence de Diogo Álvares sur le littoral –, ce dont Handelmann n’a cure.
38Ces brèves comparaisons révèlent des différences que l’on retrouve dans d’autres pans de la première partie de ces deux ouvrages. Elles soulignent une singularité, discrète certes, dans la manière d’écrire l’histoire et une différence marquée dans la méthode de travail et dans la manière de concevoir l’histoire. La question est, bien entendu, plus complexe car, si on étendait la comparaison de ces mêmes épisodes à d’autres ouvrages – chez Southey, Denis ou Beauchamp par exemple –, on identifierait de nombreuses zones de contact. Mais il ne s’agit pas ici de savoir qui a plagié qui et quoi, et ce n’est pas le but de cet article.
39De fait, les extraits comparés révèlent indubitablement que Varnhagen anticipait un nouveau régime d’écriture et cherchait à se dégager de la méthode compilatoire. Sa plume enrichit et précise le texte grâce aux informations tirées de documents qu’il a consultés ; elle devient sa griffe personnelle et signe l’originalité de sa production. Bien sûr, les deux historiens s’approprient des textes antérieurs, très souvent dûment indiqués en note ; ils s’efforcent d’éviter le plagiat et leurs œuvres s’orientent vers une discipline scientifique naissante qui critique un régime d’écriture traditionnel, celui de l’historia magistra vitae. Leurs ouvrages n’en sont pas moins différents : Handelmann reproduit un régime d’écriture auctorial et érudit, avec une pratique scientifique compilatoire ; Varnhagen adopte un régime d’écriture auctorial moderne et une scientificité fondée sur une critique documentaire mise à jour, revisitant les informations historiographiques et apportant des éclairages inédits. Sa démarche est innovante, ce dont il est bien conscient :
Nous raconterons les faits tels qu’ils nous auront été présentés, à la lecture des documents, par la réflexion et l’étude ; et de temps à autre, sans en abuser, nous prendrons la liberté d’évaluer et de pondérer en fonction de nos intimes convictions ; malheur à l’historien qui n’agit pas avec une telle mesure à l’égard de son pays. (Varnhagen 1854, 12, souligné par moi Julio Bentivoglio)
40Cette revendication de paternité textuelle et de souci scientifique est plus visible encore quand on examine le traitement de la documentation utilisée, minutieusement présentée dans les notes en fin d’ouvrage. Un soin et une précision méthodologique rendus plus manifestes dans les insertions post editum, les errata et le supplément au premier tome. Rendre à César ce qui est à César était, aux yeux de Varnhagen, une question d’honneur. C’est pourquoi le plagiat devenait un péché mortel, un travers dont ne pouvaient se rendre coupables les nouveaux historiens. Handelmann condamnait lui aussi le plagiat et il est tout aussi minutieux dans le traitement de ses références, mais il n’en assume pas moins, et humblement, un statut de compilateur. Il s’adresse à ses compatriotes allemands et est conscient de l’importance de son travail. En sa qualité d’historien brésilien, Varnhagen vise la rédaction d’une histoire proche de la perfection, intégrant la somme bibliographique disponible et analysant les sources primaires ; une rédaction qui, dans cette optique, devient sa marque de fabrique. Faire de l’histoire, c’est produire une connaissance innovante car « les véritables sources de l’histoire [brésilienne] sont restées jusque-ici cachées, de sorte que ce n’est que petit à petit qu’il est possible, sur de nombreux points, et parfois grâce à des rayons de lumière divergents, de dissiper les ténèbres et le chaos » (Varnhagen 1854, 481).
- 5 Pour Hartog, les régimes d’historicité sont des ordres de temps, qui concernen (...)
41Dans son Régimes d’historicité publié en 2003, François Hartog reprend les problèmes centraux de la connaissance historique sur lesquels s’était penché Reinhart Koselleck (1990). Les régimes évoqués sont liés à une certaine conscience et à un ordre du temps par les individus et les historiens ; ils suggèrent une opposition entre deux modes fondamentaux d’historicité : un ancien et l’autre moderne qui, récemment (dans notre XXIe siècle), coexisteraient avec l’émergence d’un troisième et nouveau régime qu’il qualifie de présentiste5. Il faut reconnaître que la complexité des récits historiques écrits au fil du temps est liée non seulement à la question de la conscience historique ou de l’historicité des ouvrages, mais aussi, selon moi, à deux autres piliers fondamentaux dans le processus de leur matérialisation : a) la constructio littéraire de l’historien-auteur qui élabore un récit nourri par la spécificité de son regard, sa place sociale, ses filiations et intérêts, confronté aux voix et récits d’autres historiens et sources à l’œuvre dans son texte ; et b) le recours, tout aussi important, à des méthodes et outils d’analyse pour faire le tri et critiquer des sources qui permettent de produire un travail, autrement dit : sa pratique scientifique.
42Au-delà des inscriptions plus collectives et générales de la temporalité dans l’écriture de l’histoire, le mode opératoire de chaque historien passe par des agencements et des négociations et porte donc le sceau de ses choix. C’est pourquoi on distingue ici deux outils heuristiques : les régimes d’écriture et les régimes de scientificité. Il semble, en effet, raisonnable de penser que c’est à leurs différents modes de combinatoire que l’on doit la production complexe et hétérogène de récits historiques qui peuvent présenter des factures narratives très hybrides, et autant d’écritures ou de pratiques déjà dépassées et qui voisinent avec des formules plus inventives ou en phase avec des productions similaires de leur temps. Et ce, à une même époque et sous un même régime d’historicité, comme on l’a vu dans les exemples cités.
43Outre la marque d’une certaine expérience temporelle – ancienne, moderne ou présentiste –, toute étude sur le passé recèle forcément d’autres cicatrices originelles liées au type d’élaboration de l’histoire par l’historien, c’est-à-dire à la façon dont il la raconte et s’y inscrit (son régime d’écriture) ; et le type de pratique scientifique adoptée pour la sélection et l’analyse des sources, le cadre théorique choisi et leur combinaison (le régime de scientificité).
44Le premier régime d’écriture est celui des anciens, régime fondateur, diffusé par les classiques gréco-romains. On y trouve une affirmation de l’auteur et de l’originalité de celui qui raconte l’histoire pour la première fois. À partir du milieu du XIIIe siècle, il sera accompagné d’un régime d’écriture compilatoire : des historiens tentaient d’effacer leur propre voix pour préserver l’autorité et le discours des antiques de sorte que leur texte devenait celui de qui écrivait, imposant la reproduction de passages entiers, entrecoupés de brefs commentaires ou de précisions (Momigliano 1983).
45À y regarder de plus près, on note une consolidation de ce nouveau régime d’écriture jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, quand les Lumières et les fissures ouvertes par la modernité et par l’accélération du temps ouvrent la voie à différentes manières de raconter des histoires, dans un mouvement vers l’érudition. L’écriture moderne n’était plus soumise à la figure de l’auteur individuel, mais elle était plutôt un produit collectif et polyphonique qui s’attachait à mettre en évidence les visages et les voix des anciens (Grafton 2009, 74). Toute histoire nouvelle, ou différente, qui n’avait pas encore fait l’objet d’un récit, fait chœur avec des histoires anciennes, déjà écrites, et porte vers le présent d’anciennes façons de parler, avec les agencements et les argumentations qui étaient les leurs (Grafton 1993 [1990]). Peu à peu, des auteurs se sont permis des jugements sur les historiens anciens, des réfutations ; mais leurs voix se juxtaposaient dans le tissu du texte, en signe de respect. Chez les compilateurs des XVIIe et XVIIIe siècles, on peut en trouver des vestiges, et la réinvention, de cette pratique.
46Les commentaires occuperont, au fil du temps, une place toujours plus grande et la profusion d’informations ajoutées à l’original prendra le devant de la scène, de sorte que les commentaires feront l’objet d’impressions à part, reléguant le ou les auteurs commentés à un statut marginal, en ouverture ou en clôture des textes. Ce phénomène déclenchera une crise du régime érudit d’écriture, visible dans la querelle entre Anciens et Modernes qui annonce la naissance de l’historien/auteur moderne au tournant du XVIIIe siècle (Grafton 1998 [1997] et 2009) : figure solitaire capable de création originale et propriétaire de son texte, en tant que propriété individuelle. Ce processus de singularisation est associé à ce que Foucault (2001 [1969]) appelle, à l’époque moderne, l’invention de l’individu qui a, dans une certaine mesure, accompagné la naissance d’un régime moderne de l’écriture. L’historien moderne revendique désormais l’originalité de son œuvre, quand il révise avec créativité les histoires anciennes et apporte de nouvelles informations, quand il s’efforce de dépasser ses aînés et met sa voix en exergue dans le texte. La plupart de ces nouveaux historiens du XIXe siècle deviendront célèbres dans leur pays, comme ce fut le cas de Varnhagen au Brésil.
47Du XIIIe au XVIIIe siècle, compiler n’était pas malvenu (Guenée 1985, 123), au contraire. Comme les livres étaient chers et difficilement accessibles, regrouper des contenus était un geste apprécié des lecteurs et écrivains (Araújo 2015). Une compilation pouvait ainsi combler une énorme lacune et compiler était, pour tout dire, moins néfaste que pirater des livres entiers. On peut toutefois affirmer que la piraterie clandestine caractéristique du XVIIIe siècle, qui a alimenté le commerce illégal de livres et d’auteurs consacrés comme Voltaire (Darnton 1982), a fait place, aux XVIIIe et XIXe siècles, à la piraterie intellectuelle (plagiat) de livres dont des passages étaient copiés indistinctement. Au sein de la littérature, grâce aux traductions nouvelles et à l’essor de la philologie, le débat pointera les appropriations des auteurs anciens. En parallèle, l’expansion de l’imprimerie et de la circulation des livres poussera les hommes de la République des Lettres à identifier et à condamner les utilisations indues : reprise de passages entiers sans les marqueurs et les conventions en usage aux XVIIe et XVIIIe siècles, gestes de dissimulation intentionnelle de l’original empêchant tout repérage.
- 6 Pour Hansen (1993), les traits particuliers, individuels, les registres subjec (...)
48João Adolfo Hansen a amplement analysé ce processus d’affirmation auctoriale où il voit une marque de l’auteur et de sa subjectivité dans l’œuvre6. Un glissement s’opère ainsi entre la notion d’écriture et celle d’autorité. Il est révélateur, à partir du XVIIIe siècle, du processus d’autonomisation de l’écrivain. Ce dernier revendique désormais la pleine propriété de son ouvrage, il use de références qui lui sont propres et ne se contente plus de reproduire des extraits d’autres auteurs (Hansen 1993 ; Araújo 2007). Cela n’ira pas sans vives polémiques ni sans déchirements « par la plume et l’épée » (Nicolazzi 2010, 42-43), une tradition que l’on retrouve dans les controverses auxquelles Varnhagen a pris part (Cézar 2018, 17, 23). Il serait impossible de penser la question du statut de l’auteur sans prendre en compte celle de l’affirmation de l’autorité car, comme l’affirme Fernando Nicolazzi :
ce qu’on appelle la « tradition » n’est pas, enfin, quelque chose d’antérieur et d’originel qui irradie son influence fondatrice – mais aussi sa nouveauté – sur quelque chose de postérieur et supérieur qui l’intègre, la perfectionne et la dépasse, c’est la valeur d’usage prise par le matériau symbolique du passé quand il est transformé et approprié dans un acte où s’imprime une déformation particulière et intéressée. (Nicolazzi 2013, 68)
49Roger Chartier (2000) indique que la notion d’auteur se constitue par l’affirmation d’une responsabilité auctoriale distincte du texte lui-même et permettant, de ce fait, de se doter d’une identité propre par rapport aux autres écrivains. D’origine bourgeoise à l’ère moderne, le statut de l’auteur est lié, pour Chartier, au droit de propriété et à la reconnaissance de l’autorité intellectuelle sur les écrits. Foucault (2001 [1969]), en revanche, voit le statut d’auteur comme un agencement de discours, la construction d’une unité et d’une cohérence par l’effacement d’autres voix, le principe d’économie par lequel on conjure la prolifération du sens. Ainsi, l’auteur est plus une fonction qu’une persona, qui « doit s’effacer ou être effacé au profit des formes propres au discours » (Id., 817). Pour Chartier, cependant :
Que l’image [le portrait de l’auteur mis en frontispice] dote l’auteur (ou le traducteur) des attributs réels ou symboliques de son art, qu’elle l’héroïse à l’antique ou le présente « au vif », en son naturel, sa fonction reste identique : constituer l’écriture comme l’expression d’une individualité qui fonde l’authenticité de l’œuvre. (Chartier 1992, 60)
50La citation et la note en bas de page étaient, alors, un passage obligé et digne d’estime, aussi bien pour les hommes de lettres que pour les hommes de science (Grafton 1998 [1997]), dans la mesure où elles étaient le signe d’une reconnaissance de paternité (et d’autorité) des textes (Nodier 1828, 120). À partir du XIXe siècle et surtout au cours du XXe, la reconnaissance et le contrôle des discours mobilisés pour la production de récits historiques, ainsi qu’une conscience plus grande des limites de l’originalité de l’auteur, ont entraîné un mouvement de fixation des voix présentes dans le texte. On voit ainsi apparaître un nouveau régime d’écriture : il y a une nette séparation entre ce que disent les documents ou les sources, ce que disent les discours produits au sein de l’historiographie – propriété d’autres historiens – et, enfin, la voix personnelle de l’auteur qui construit son récit en articulant chacune de ces voix tout en affirmant son originalité. Ce processus est caractéristique de la plume de Varnhagen.
- 7 Le parcours de Varnhagen dans sa vaste recherche empirique a été exhaustif, av (...)
51Il s’accompagne d’une autre évolution, qui est considérable : le développement de nouvelles méthodologies de recherche et de production en histoire. À partir du XVIIIe siècle, les livres historiques ont cessé d’être de simples objets compilatoires ou littéraires ; ils revendiquent toujours plus un statut scientifique grâce au choix, au maniement et à la critique des sources, qu’elles soient anciennes ou récentes. Ce n’est pas un hasard si, dans plusieurs pays, on s’efforce de retraduire des documents anciens ou de chercher à l’étranger des sources inédites en dialogue avec sa patrie – comme on le voit au Brésil avec l’IHGB (Barbosa 1839, 10-11 ; Pontes 1841, 150). L’histoire exige de plus en plus la fréquentation des archives, et plus seulement des bibliothèques, ce qui fait de l’entreprise de Varnhagen un modèle du genre7.
- 8 À titre d’exemple, la critique des témoignages connaît une inflexion au XVIIIe(...)
52Le développement de techniques de recherche, l’élaboration de concepts et de méthodologies pour la critique des sources ont ainsi permis l’essor de régimes de scientificité qui répondent, de manière divergente, à la question : comment produire l’histoire au fil du temps (Certeau 1975) ? Ces « manières de faire » l’histoire englobent autant le choix des sources que les façons de les analyser, et elles se sont fortement développées à partir du XVIIIe siècle, avec la diplomatie, l’herméneutique et la philologie. Une dimension pratique ou méthodologique bien différente des façons de penser ou d’écrire l’histoire. Même s’il reste en lien étroit avec le temps, le développement de l’heuristique, de la critique et de l’interprétation a fait évoluer à grands pas la science historique aux XVIIIe, XIXe et XXe siècles8. Au même moment, le besoin s’est fait sentir d’une critique interne et externe des sources par des procédés méthodiques, qui seront graduellement adoptés à partir du XIXe siècle en France et en Allemagne (Bentivoglio 2021), quelque chose de radicalement neuf dans la compréhension de ce qu’était écrire l’histoire ou faire de la recherche historique.
53Le XIXe siècle verra la naissance d’une nouvelle économie de la recherche – au moyen de la quête, de l’organisation, de la traduction et de la compilation de sources et d’archives, comme le projet allemand de la Monumenta germaniae historica, par exemple – qui entraînera une véritable accumulation primitive de ressources et, en conséquence, une expansion des lieux de l’histoire (Certeau 1975). Tâche entreprise par l’IHGB au Brésil pour connaître le passé du pays. Désormais, le cabinet ou la bibliothèque ne seront plus les espaces privilégiés de la fabrique de l’histoire et céderont leur place aux archives.
- 9 Rodrigo Turin (2015) indique également, comme autres caractéristiques de cet ethos, la s (...)
54Dans ce cadre nouveau, le récit résultant du travail des historiens ne pourra plus être seulement l’effort bibliographique ou l’exercice littéraire et savant de la compilation : il deviendra le résultat d’un produit qui se veut toujours plus original et scientifique, séparant nettement propos tirés des documents, propos tirés des auteurs cités et propos de l’historien. Un nouvel ethos historiographique se construit qui valorise l’engagement vis-à-vis de la recherche et de la vérité9, l’indépendance auctoriale, sans oublier les règles de scientificité avec l’usage contrôlé d’auteurs et de documents qui, au XIXe siècle, pousse l’appareil de notes vers la fin du texte et le bas de page.
55Varnhagen inaugure ce nouvel ethos chez les historiens brésiliens. Auparavant, il n’y avait nulle distinction entre le travail de l’historien et celui des hommes de lettres, dotés de talents littéraires, qui prenaient la parole dans des tribunes, s’exerçaient dans les journaux, les revues ou les livres et qui traitaient de sujets divers relevant de la philosophie, de la politique, des arts, de la littérature et de l’histoire (Oliveira 2010, 38-39). Cette culture et ces pratiques étaient vouées à disparaître. Varnhagen, à qui la littérature n’était pas étrangère (Varnhagen 1840 et 1850a), a été tenté de transiter entre ces deux mondes, mais il en a lui-même défini les frontières dans l’incipit de son Histoire générale du Brésil :
Cessez de lire qui, dans les histoires des peuples, ne cherche que l’agréable ou les émotions, disons, dramatiques. Cessez de lire qui n’apprécie pas, comme première vertu de l’historien, la froide impartialité dans l’examen de la vérité. Quant à nous, nous n’avons eu d’autre but que de l’atteindre et nous y avons mis tout notre soin, autant que les documents connus ont pu nous le permettre, car nous sommes convaincus qu’elle seule peut offrir une lecture des faits éternelle et harmonieuse. (Varnhagen 1854, 11)
56C’est un nouveau cadre qui est exigé des pratiquants du métier : impartialité, précision, esprit scientifique, patience, fermeté et objectivité sont devenus les objectifs incontournables. Les historiens de la nouvelle génération se battent – ou auraient dû le faire – contre les « tentations et les faiblesses de la chair et de l’esprit » et, alors qu’au XVIIe siècle, « l’épistémologie aspirait au point de vue des anges ; au XIXe siècle, l’objectivité aspire à l’autodiscipline des saints » (Paul 2011, 111). L’historien-compilateur cède espace et autorité sur le passé devant le nouvel historien-scientifique. Accompagnant Grafton, on peut en déduire que dans ce contexte de transition :
L’histoire était plus qu’un récit sur des événements réellement connus de l’auteur : elle était, ou pourrait être, réflexive, un genre scientifique qui exige de ses pratiquants la dévotion à la science, l’honnêteté avec soi-même et envers les autres, et la capacité de démontrer et de comparer des sources multiples autour d’un seul et même événement. (Grafton 2009, 45)
57Le XIXe siècle débouche sur cette profonde transformation car, selon Carlo Ginzburg (2010, 35), « ce n’est que pendant la seconde moitié du XVIIe siècle qu’on a commencé à analyser systématiquement la différence entre les sources primaires et les sources de seconde main ». Ces nouvelles manières d’écrire l’histoire remettent en cause la véracité de nombreuses autorités anciennes et ouvrent, à l’époque moderne une voie que Momigliano (1983) qualifie d’essentielle dans la constitution de la méthode critique. Cela est particulièrement patent dans les corrections systématiques et les addenda que Varnhagen apporte aux historiens antérieurs.
58À mesure que les textes revendiquent un plus haut degré de scientificité et qu’ils s’appuient sur des sources documentaires, le recours aux « belles lettres » – la rhétorique et la stylistique – cesse d’être l’ambition première ou le trait distinctif du travail historique : « Il est bon et il convient d’avoir du style, c’est un signe d’élégance mais, pour l’historien, c’est un luxe princier » (Cézar 2018, 114). L’expérience, la réflexion théorique et méthodologique, le maniement efficace des techniques et le labeur scientifique, voilà qui exige un temps de formation : les historiens sont désormais de plus en plus des chercheurs et de moins en moins des scriptores à l’ancienne.
59On verra pourtant, tout au long du XIXe siècle, de nombreux ouvrages historiques souvent hybrides, voire anachroniques, par rapport aux progrès de la recherche et aux évolutions de la conscience historique qui viennent les défier. En d’autres termes, on trouvera des études historiques sur le Brésil au XIXe siècle qui adopteront un régime d’historicité moderne, rédigés sous un régime érudit d’écriture mais dont le régime de scientificité préserve la méthode compilatoire – comme Handelmann – aux côtés d’ouvrages suivant un régime d’historicité moderne, un régime d’écriture moderne et un régime de scientificité basé sur la critique des documents, comme c’est le cas de Varnhagen. Nombre d’historiens brésiliens ont été sensibles à ces écarts. Flávia Varella, par exemple, affirme :
De multiples traditions historiographiques ont coexisté, en opposition et en complémentarité, dans un contexte cosmopolite de consolidation de l’expérience moderne de l’histoire, dynamique et aux multiples facettes, dont l’exposition par des récits holistiques était soumise à des critères de validation savants et à l’imagination rétrospective. (Varella 2008, 142)
60Valdei Araújo (2003 et 2015) et même Rodrigo Turin (2015) ont aussi pointé ces agencements et ingérences de styles littéraires, ou de modèles inspirés par la rhétorique classique, dans l’écriture de l’histoire brésilienne au XIXe siècle, un fait qui n’est pas étranger au rejet des modèles romantiques, réalistes ou classiques. Ils suivent, d’une certaine manière, Manoel Guimarães qui résume ainsi la question :
C’est un fait admis, chez les historiens de métier, que le XIXe siècle a effectivement été l’époque de la professionnalisation et de l’organisation d’une discipline qui détenait désormais le monopole de l’énonciation légitime sur le passé [...]. Ce modèle univoque et rigide de conception de l’écriture de l’histoire semble couvrir d’une unité apparente un champ d’exercice dont nous savons combien il était traversé par des conflits et des tensions, par des conceptions alternatives de la pratique du métier, et par des traditions différentes en termes de genre adapté à l’exposition des faits racontés. (Guimarães 2006, 58)
61Sur Varnhagen, Temístocles Cézar, indique :
[Il] partage une série de notions générales et diffuses de l’historiographie moderne du XIXe siècle, présentes un peu partout sans être identifiées à un courant théorique précis : celui de l’établissement de la vérité historique par le travail dans les archives, de la recherche de documents originaux, de l’objectivité narrative et de l’impartialité de l’historien. (Cézar 2018, 61)
62Des contemporains ont aussi saisi ces contradictions et en ont rendu compte, à l’instar de Joaquim Fernandes Pinheiro qui, en 1866, avouait :
[Il] est des historiens pour qui il est licite de parer des arabesques de la fiction les événements nationaux, d’exalter les victoires remportées sur les adversaires et de cacher ou d’atténuer ses propres défaites ; Hérodote et Tite-Live chez les antiques, João de Barros et Rocha Pita chez nous ont appartenu à cette école. Si respectables que soient ces auteurs, si patriotiques que semblent leurs desseins, nous nous écartons de leur méthode et pensons que l’histoire renoncerait à la plus noble de ses prérogatives si elle cessait de dire aux hommes la vérité. (Pinheiro 1866)
63L’extrait ci-dessus est un témoignage supplémentaire de l’émergence de nouveaux régimes d’écriture et de scientificité au XIXe siècle, révélateurs de cette époque de crise. De toute façon, comme il n’existait pas encore alors de perspectives professionnelles pour qui souhaitait se consacrer exclusivement au métier d’historien, les hommes de la République des lettres ne voyaient aucun problème à maintenir les liens entre l’histoire et les belles-lettres car « être poète ou romancier n’était pas toujours incompatible avec l’office d’historien ; et passer d’un genre à l’autre était une option et non une impossibilité intellectuelle » (Cézar 2003, 74).
64Le poids du modèle illustré dominait encore au Brésil où on puisait son inspiration auprès des académies du XVIIIe siècle et dans le réalisme littéraire. L’IHGB en est une parfaite illustration en l’absence de production historiographique comparable à celle des universités européennes, en particulier allemandes ou françaises (Araújo 2003, 46 ; Guimarães 1988, 7). Pour Arno Wehling, la production historiographique de l’IHGB, entre 1838 et 1854, présente des traits romantiques et savants et fera place, à partir de 1868, à un nouveau type d’historiographie, plus historiciste et scientiste (Wehling 1999, 12). Dans un tel cadre, l’histoire du Brésil de Varnhagen s’oppose franchement aux pratiques des historiens dilettantes, à l’ancienne, ou pétris de rhétorique.
65Les deux auteurs dont il a été question ici montrent que, durant tout le XIXe siècle, les études et les publications sur l’histoire du Brésil ont suscité un énorme intérêt. Ils montrent encore que l’évolution du régime d’écriture a entraîné un contrôle plus grand des sources, que de nouvelles façons de produire l’histoire se sont développées en parallèle avec de nouvelles pratiques méthodologiques, que le besoin de se bâtir un capital textuel et documentaire propre et original a amené de nouveaux historiens à se distinguer des simples compilateurs de récits historiques conventionnels, plus alléchés par la vente d’ouvrages (Araújo 2015).
66De livres d’histoire faits exclusivement à partir d’autres livres d’histoire, on en vient à des livres écrits à partir de documents, mais aussi d’autres ouvrages – distinguant définitivement les différentes voix dans le texte et les études d’auteurs des compilations dans la liste des œuvres historiques existantes – avec la prééminence des premiers par rapport aux seconds dans l’opinion des savants ou des experts qui commencent à exister après l’ouverture de la voie de la professionnalisation au XIXe siècle. Dans ce processus, et pour ce qui regarde le Brésil, Varnhagen est incontestablement pionnier. Étendre ce travail de comparaison serait un exercice certainement très fécond qui permettrait de mieux saisir les appropriations, les niveaux d’originalité, les plagiats et les marques d’érudition dans la production historiographique sur le Brésil au XIXe siècle ; c’est une entreprise en cours (Medeiros 2011 ; Araujo 2015 ; Batalhone 2011, 17-18).
67Rebelles, décidés à supplanter les auteurs classiques et traditionnels avec leurs ouvrages innovants, de nombreux « historiens-scientifiques » du XIXe siècle ont défié les « historiens-lettrés » traditionnels de la République des lettres. Soucieux de leur originalité, ils modifient substantiellement la nature de l’histoire et de son écriture, défendant un nouvel ethos pour le métier d’historien. Grâce à ses mérites scientifiques, au Brésil, Varnhagen sera le précurseur d’un nouveau type d’historien, plus chercheur qu’écrivain. La brève analyse de son accusation de plagiat contre Handelmann a permis de montrer que la soi-disant originalité (auctoriale) de Varnhagen était bien souvent une couverture habilement façonnée qui effaçait les marques textuelles des autres mains qui l’avaient précédé dans cette tâche, auxquelles il ajoutait infatigablement sa touche personnelle. Cela ne suffirait cependant pas à égratigner la réputation, la qualité ni le mérite de cet historien. Il a défendu la place unique qui était la sienne par la robustesse de son maniement de la recherche et de la critique documentaire, et il a défendu son originalité auctoriale par rapport aux travaux produits à son époque, au Brésil et à l’étranger. Quant à l’affaire, reléguée au silence et à l’oubli, ce rapide examen ne laisse planer aucun doute : il n’y a pas eu plagiat.