1En décembre 1945, les Brésiliens se sont rendus aux urnes pour élire, par un vote secret et direct, le président de la République Eurico Gaspar Dutra (1946-1951) ainsi que les membres du pouvoir législatif. Cette élection est considérée comme la première véritable élection démocratique organisée au Brésil et elle inaugure une période de « démocratie représentative » dans le pays (Gomes & Ferreira 2018). Cette expérience démocratique en consolidation s’étend jusqu’en mars 1964, date à laquelle elle a été brutalement interrompue par un coup d’État civil-militaire. Bien que brève, cette période a été marquée par d’importants changements politiques et sociaux. Dans le domaine de la sécurité publique et du travail rural, qui sont au cœur de cet article, ces transformations ont été caractérisées à la fois par la création de dispositifs légaux et par la mobilisation des mouvements sociaux dans les campagnes.
- 1 Le Parti communiste brésilien (PCB), par exemple, a participé aux débats de l’Assemblée constituant (...)
2La promulgation de la Constitution de 1946 a défini les orientations de cette nouvelle phase pour le pays. Le texte prévoyait des élections directes pour les pouvoirs exécutif et législatif à tous les niveaux de la fédération (État, États fédérés et municipalités), ainsi que la liberté d’expression, s’opposant de ce fait à la censure systématique de l’ère Vargas (1930-1945), notamment pendant la période de l’État Nouveau (1937-1945). Il permettait également la création de nouveaux partis politiques1. En matière de sécurité publique, la Constitution a déterminé que l’organisation des forces de police relevait de la compétence des États fédérés. Bien qu’elle ait apporté des avancées en matière de droits sociaux, les articles constitutionnels n’ont pas pris en compte des aspects importants de la citoyenneté. Les analphabètes étaient exclus du droit de vote et les travailleurs ruraux n’ont pas vu leurs revendications intégrées dans la législation.
3Malgré les limites imposées aux travailleurs ruraux, c’est durant cette période, particulièrement entre les années 1940 et 1950, que sont apparus d’importants mouvements sociaux dans les campagnes. La Consolidation des lois du travail (CLT), promulguée en 1943, a permis la syndicalisation rurale. Cependant, la formation de ces syndicats était difficile, car les grands propriétaires terriens faisaient pression sur le gouvernement pour qu’il refuse l’enregistrement des syndicats. Face à ces adversités, les travailleurs ont trouvé des alternatives, comme la création des Ligues paysannes et l’organisation de congrès et de conférences pour débattre des conditions de vie et de travail dans les campagnes.
4La mobilisation croissante dans les zones rurales durant cette période a été étroitement surveillée par les organes de sécurité publique. Il est important de souligner que la proximité entre les grands propriétaires terriens et la police, en ce qui concerne la surveillance des travailleurs ruraux, prend des contours significatifs dès la transition entre le travail esclavagiste et le travail libre au Brésil, à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. Les discours associant les anciens esclaves à des individus oisifs et potentiellement criminels ont été largement utilisés par les élites agraires. L’État a ainsi commencé à collaborer de manière plus intense avec la structure des plantations sucrières par le biais du système policier. À mesure que les travailleurs ruraux contestaient les conditions de travail, les salaires et le logement, ils étaient perçus comme indisciplinés par les patrons, qui faisaient régulièrement appel à la police dans le but de les intimider.
5Ce texte analyse la manière dont les forces de police sont intervenues dans les plantations sucrières de l’État du Pernambouc entre les années 1940 et 1950, période durant laquelle la police a été organisée par les États fédérés et où sont apparues les premières organisations collectives des travailleurs ruraux. Après avoir été déployés par le secrétariat à la Sécurité publique (SSP) de Pernambouc pour agir dans les zones des plantations sucrières, de nombreux policiers cumulaient des fonctions dans les latifundia, influant directement sur les relations avec les travailleurs. Outre le maintien de l’ordre institutionnel, seront abordés des aspects concernant la formation de milices privées dans la région.
6Pour mener cette recherche, les comptes rendus de l’Assemblée législative, les documents administratifs et les procédures judiciaires disponibles dans le Jornal oficial de l’État de Pernambouc ont été mis à contribution. Les actes réglementaires, les rapports du SSP et les dossiers du commissariat à l’Ordre politique et social du Pernambouc (DOPS-PE), conservés aux Archives publiques de l’État Jordão Emerenciano (Apeje), ont également été examinés. Les procédures pénales de la circonscription d’Ipojuca, faisant partie de la collection privée du conseiller Manoel Machado da Cunha Cavalcanti, ainsi qu’un rapport de la Confédération nationale des travailleurs de l’agriculture (Contag), ont permis d’analyser l’usage de la violence dans les plantations sucrières. Enfin, les journaux Diário da Manhã et Diario de Pernambuco, accessibles dans l’hémérothèque numérique de la Fondation Bibliothèque nationale, et les archives de la Fondation Joaquim Nabuco (Fundaj) ont aussi été consultés.
7L’article est divisé en quatre sous-parties, en plus de l’introduction et des considérations finales. Dans la première partie, nous engageons un bref débat sur la transition entre le travail esclavagiste et le travail libre dans les plantations sucrières, ainsi que sur le rapprochement entre les grands propriétaires terriens et la police, résultant de ce processus. Nous aborderons ensuite la lutte et l’organisation collective des travailleurs ruraux, en nous concentrant sur les décennies 1940 et 1950. Le troisième volet sera consacré au maintien de l’ordre et à l’utilisation de milices privées dans les plantations et usines de canne à sucre. Enfin, nous analyserons le cumul de fonctions de ces policiers dans les latifundia, et la manière dont cela a affecté les travailleurs.
8La culture de la canne à sucre au Pernambouc remonte à la période coloniale brésilienne. La complexité de sa production, intégrée au système qu’Immanuel Wallerstein a qualifié d’économie-monde (Wallerstein 1985), a ancré les relations économiques, sociales et laborieuses dans la région. Pour répondre à la demande internationale, les producteurs ont adopté un modèle de monoculture à grande échelle, ce qui a eu un impact direct tant sur la végétation native que sur les populations qui y vivaient.
9La majeure partie de la production sucrière s’est développée dans la Zona da Mata, située à l’est de l’État du Pernambouc. Cette zone, large de 50 à 60 kilomètres et parallèle au littoral (Dabat 2007, 52), doit son nom à la forêt atlantique diversifiée qui y prédominait, soigneusement cultivée par les peuples autochtones. À mesure que la canne à sucre gagnaient du terrain pour satisfaire les intérêts du capital, la forêt a disparu, tout comme les codes de fonctionnement de son écosystème, les peuples autochtones, détenteurs de ces savoirs, ayant été chassés de leurs terres et/ou décimés (Dean 2002, 83).
10L’expansion des grands domaines sucriers s’est appuyée sur l’exploitation du travail dans les plantations, initialement réalisé par les populations autochtones, puis par les travailleurs africains déportés, réduits en esclavage pendant des siècles. Sidney Mintz, en analysant le système des plantations dans les Caraïbes, notamment les relations entre travail esclavagiste et travail libre, a souligné que nombre de ces formes de travail libre, coexistant avec l’esclavage, s’exerçaient sous une certaine contrainte et violence (Mintz 2010 [1977], 163). Ce mode d’exploitation de la terre et du travail caractérise de manière similaire le système des plantations au Brésil.
11Le processus ayant mené à l’abolition de l’esclavage en 1888 a également préservé la violence qui continuait à caractériser les nouvelles formes de travail. Sans aucune forme de réparation, d’aide gouvernementale ou de terres à cultiver, les anciens esclaves se sont retrouvés soumis à de bas salaires et à des conditions de travail dégradantes. À la fin du XIXe siècle, avec l’émergence des usines sucrières, les grands propriétaires terriens ont profité de cette main-d’œuvre désormais « libre » et disponible pour les différentes étapes de la production sucrière. Grâce au monopole foncier, les agriculteurs ont dominé le marché du travail et « tiré profit de la conversion du travail servile en travail libre, reportant les coûts de la crise économique sur les travailleurs, sous forme de salaires de misère et de mauvaises conditions de travail » (Eisenberg 1977, 45). Thomas Rogers affirme qu’au Pernambouc, la transition du travail servile au travail libre n’a pas provoqué de « changements aussi radicaux que ceux vécus dans les régions caféières plus dynamiques du sud du Brésil, mais a stimulé un nouvel ensemble de relations de travail » (Rogers 2017, 19).
12Le maintien de cette population sur les terres des plantations a également été assuré par des mécanismes étatiques. Juridiquement libres, les anciens esclaves étaient perçus par la classe productrice comme des « vagabonds » ou des « oisifs » potentiels. Cet argument a servi de base à la création de dispositifs légaux de lutte contre le vagabondage. Le Code pénal de 1890, par exemple, consacrait un chapitre à ces cas. Les condamnés devaient signer un engagement à trouver un emploi dans un délai de 15 jours. En cas de condamnation, ils pouvaient être placés dans des institutions pour y effectuer des travaux forcés (Maia 2001, 166). Dès avant l’abolition, certains participants au Congrès agricole de Recife (1878) exprimaient déjà leur préoccupation sur ce sujet, proposant de résoudre le « problème du vagabondage » par des « dispositions ou règlements policiers sévères », grâce auxquels « le gouvernement rendrait le travail obligatoire » (Ferreira Filho 2020, 149).
13La création de la Colônia Orphanologica Isabel en 1874, active jusqu’au début du XXe siècle, illustre l’attention portée par les grands propriétaires du Pernambouc à la question du vagabondage. Installée dans la municipalité de Palmares, dans la Zone da Mata, cette institution accueillait des enfants âgés de 7 à 12 ans pour leur dispenser une éducation essentiellement axée sur le travail rural. Une grande partie des pensionnaires étaient des « ingénus », c’est-à-dire des enfants d’esclaves nés après la loi do Ventre Livre (1871), mais on y trouvait aussi des orphelins, des affranchis, des enfants d’agriculteurs et d’autochtones (Arantes 2009). Selon le règlement interne de la colonie, l’institution avait pour objectif :
- 2 Règlement intérieur de la Colônia orphanologica Isabel, 30 septembre 1887, p. 1. Archives publiques (...)
De faire d’eux des citoyens pacifiques et moralisés, utiles à eux-mêmes et à leur patrie, en les initiant aux connaissances les plus profitables des arts et de l’industrie, et surtout aux améliorations des techniques agricoles, par l’étude théorique et pratique des instruments, des meilleures méthodes de culture, de récolte, de transformation des produits agricoles et de fertilisation des sols2.
14L’effort déployé pour implanter la Colonie en milieu rural, outre l’augmentation de la main-d’œuvre, était lié à la « formation professionnelle d’une main-d’œuvre à qui l’on pourrait confier des équipements modernes et coûteux, typiques du projet des moulins centraux et, plus tard, des usines » (Dabat 2012, 10). Le travail des pensionnaires était surveillé selon des règles de discipline strictes, décrites dans le règlement de l’institution comme des « mesures de police interne3 ».
15En analysant la période post-abolition dans la région sucrière du Recôncavo bahianais, Walter Fraga souligne également la lutte contre le vagabondage. Selon l’auteur, une série de conflits entre les anciens esclaves et les propriétaires terriens ont été enregistrés durant cette période. Les travailleurs refusaient d’effectuer les mêmes journées de travail qu’à l’époque de l’esclavage, remettant en cause la qualité de la nourriture reçue et exigeant des paiements hebdomadaires, voire quotidiens, pour leurs tâches.
Aux yeux des autorités, cette vague d’attentes et de revendications pour de meilleures conditions de vie n’était que de la rébellion et de l’insubordination. Après le 13 mai [1888], le contrôle sur la population affranchie s’est accru. La lutte contre le vagabondage est devenue un outil privilégié des élites pour chasser des territoires les individus jugés « insoumis » ou rétifs à l’autorité des anciens maîtres. Cette répression visait aussi à restreindre la liberté nouvellement acquise par les affranchis : liberté de choisir leur lieu et leur temps de travail, mais aussi de circuler pour trouver des moyens de subsistance alternatifs. (Fraga 2018, 356)
16Pendant la phase de consolidation de la Première république, l’activité policière s’est intensifiée. La violence déjà courante dans le travail des champs et des usines de canne à sucre s’est enrichie d’un nouvel élément : la force coercitive de la sécurité publique déployée dans les domaines sucriers. Les discours de lutte contre l’oisiveté et d’exaltation du travail ont accompagné la criminalisation de la pauvreté, les agents de police notifiant – et souvent incarcérant – ceux qui étaient considérés comme des « vagabonds ». Le contrôle des « classes dangereuses » visait ainsi à donner au pays les nouveaux « airs de modernité » associés à la République (Chalhoub 2001 [1986]).
17Durant l’ère Vargas (1930-1945), le corps policier a pris une nouvelle configuration. Selon Elizabeth Cancelli, la police est devenue « l’organe de pouvoir le plus important de la société, incarnant le bras exécutif de la personne du dictateur et d’un nouveau projet politique » (Cancelli 1994 [1993], 47). La police politique, notamment à travers le commissariat à l’Ordre politique et social (DOPS), créée à cette époque, a coordonné une grande partie des actions de l’État. Après la fin de l’ère Vargas, les interventions policières ont souvent continué à s’articuler avec la DOPS, en particulier pour réprimer les groupes jugés subversifs, comme les travailleurs organisés au sein des syndicats ruraux et des ligues paysannes.
18Eric Wolf et Sidney Mintz, en définissant le système de plantation, le décrivent comme « une propriété agricole gérée par des propriétaires dominants » et « une main-d’œuvre dépendante, organisée pour approvisionner un marché à grande échelle, avec un usage abondant de capital » (Wolf & Mintz 2010 [1957], 169). Les auteurs soulignent également que, comme condition essentielle, cette main-d’œuvre doit être « suffisamment nombreuse pour assurer une production en volume considérable, à des frais assez bas pour garantir des retours sur le capital investi » (Wolf & Mintz 2010 [1957], 203). Dans les décennies ayant suivi l’abolition de l’esclavage au Brésil, les travailleurs immergés dans ce système se sont efforcés de survivre.
19Dans toute la Zona da Mata du Pernambouc, les ouvriers des plantations de canne à sucre recevaient des salaires si bas qu’ils ne couvraient pas leurs besoins fondamentaux. Josué de Castro est allé jusqu’à affirmer que la présence de la mort s’y manifestait avec une telle force qu’elle semblait y surpasser la force de la vie (Castro 1967 [1965], 40). Les mouvements ruraux, comme les Ligues paysannes et les syndicats agricoles, ont émergé pour tenter de contourner ces inégalités.
20La Consolidation des lois du travail (CLT), promulguée en 1943 par le président Getúlio Vargas, a permis la syndicalisation des travailleurs ruraux. Pourtant, la CLT ne prenait pas en compte les spécificités de leur situation. Seuls ceux ayant plus d’un an de service bénéficiaient du salaire minimum, des congés payés et d’un préavis en cas de licenciement. « Si d’un côté les travailleurs ruraux étaient exclus de la CLT, de l’autre, une possibilité d’extension des droits s’ouvrait. Cette ambiguïté faisait partie du jeu politique entre l’État et les oligarchies rurales » (Linhares & Silva 1999, 128). En outre, ces lois, déjà limitées, étaient appliquées avec une grande difficulté même envers les travailleurs protégés par leur ancienneté.
21L’inclusion de ces travailleurs dans la CLT résulte d’une préoccupation de Vargas pour la production agricole. Tout en cherchant à les retenir dans les campagnes pour garantir l’approvisionnement du pays, il évitait aussi les déséquilibres causés par l’exode rural. « Son discours avertissait les travailleurs urbains que, si le niveau de vie à la campagne n’était pas égal à celui de la ville, ils pouvaient s’attendre à voir leurs conditions de travail se dégrader en raison de la concurrence résultant de l’émigration des travailleurs ruraux » (Welch 2016, 90).
22Cette attitude de Vargas a provoqué une réaction des propriétaires terriens, déjà mécontents depuis la promulgation du Statut de la culture de la canne à sucre en 1941. Celui-ci a réduit le pouvoir des usiniers du Nordeste au sein de l’Institut du Sucre et de l’Alcool (IAA), organe clé pour les décisions concernant la production sucro-alcoolière du pays. Le Statut avait également élargi les droits des travailleurs ruraux par un décret complémentaire de 1945, traitant du salaire, du logement, de l’assistance médicale et éducative accordés à ces derniers (Dezemone 2008, 223).
23Bien que la CLT autorisât la syndicalisation, les demandes d’enregistrement étaient systématiquement rejetées sous la pression des grands propriétaires (Montenegro 2004). En outre, de nombreux propriétaires refusaient d’embaucher des travailleurs munis de documents du ministère du Travail (Dezemone 2008, 229). Face à ces obstacles, le Parti communiste brésilien (PCB) a pris les devants dans les campagnes. Après la fin de l’Estado Novo, profitant d’une brève période de légalité entre 1945 et 1947, le PCB a commencé à organiser des groupes ruraux afin de renforcer la lutte des travailleurs.
24Les ligues paysannes ont acquis une certaine notoriété, notamment dans le Nordeste. Ces organisations visaient à garantir de meilleures conditions de vie et de travail pour les travailleurs ruraux. Soutenues par le PCB, elles furent rapidement réprimées dès que celui-ci fut de nouveau déclaré illégal sous la présidence d’Eurico Gaspar Dutra. En 1955, la Société agricole et pastorale des planteurs du Pernambouc (SAPPP) fut créée à l’Engenho Galileia, dans la municipalité de Vitória de Santo Antão (Zona da Mata du Pernambouc). Dès que les premières informations sur la SAPPP ont commencé à circuler, les journaux l’ont rapidement qualifiée de « ligue paysanne », dans l’intention de l’associer au PCB et de lui conférer une image d’illégalité (Montenegro 2004 ; Azevêdo 1982 ; Galileia 2016).
25L’influence du PCB au sein de ces organisations a suscité l’inquiétude des propriétaires terriens, qui ont bénéficié du soutien logistique des organes de sécurité publique pour les persécuter (Silva 2014). Parallèlement à l’action des ligues, les travailleurs cherchaient d’autres façons de faire valoir leurs droits, la plupart du temps non garantis. Les questions liées au travail étaient traitées selon la volonté de chaque patron. Lorsque les travailleurs tentaient de recourir à la Justice, ils obtenaient rarement gain de cause, en raison de l’entente fréquente entre les grands propriétaires, les politiques et les membres du pouvoir judiciaire.
26Outre les obstacles rencontrés pour accéder à la Justice de manière individuelle (poursuites, harcèlement, entraves à la mobilité, manque d’assistance juridique, etc.), les travailleurs ruraux devaient aussi affronter de nombreux problèmes pour s’organiser collectivement — comme dans le cas des Ligues paysannes — ou pour fréquenter les congrès organisés entre les années 1940 et 1950. Certaines de ces réunions ont échoué en raison de l’intervention policière, mais d’autres ont pu se tenir malgré les turbulences. Ce fut le cas du Ier Congrès nordestin des travailleurs ruraux en 1954 à Limoeiro (Pernambouc), ainsi que de la IIe Conférence nationale des travailleurs agricoles à São Paulo, la même année (Abreu e Lima 2005).
27Les syndicats de travailleurs ruraux faisaient face aux mêmes dilemmes. Pour donner une idée de la situation, en 1955, il n’existait que cinq syndicats ruraux reconnus dans tout le pays : deux dans l’État de São Paulo, un à Rio de Janeiro, un à Bahia et un autre à Barreiros, municipalité située dans la Zona da Mata du Pernambouc, fondé en 1954 (Abreu e Lima 2005). La syndicalisation offrait aux travailleurs un cadre pour orienter leurs actions et faire pression sur les patrons afin de garantir leurs droits. La résistance des grands propriétaires a déclenché une série de réactions violentes, y compris des menaces et des expulsions effectives des latifundia. Dans des entretiens menés avec des travailleurs de la zone sucrière à la fin des années 1970, Lygia Sigaud a constaté que beaucoup d’entre eux « avaient été chassés des plantations parce que les propriétaires refusaient de respecter leurs obligations légales et parce qu’ils éprouvaient de la "haine" envers les travailleurs depuis qu’ils avaient commencé à s’organiser pour défendre leurs droits » (Sigaud 1979, 12).
28Il est important de souligner que, bien que le recours à l’appareil judiciaire ait provoqué une réaction violente de la part des patrons, il était perçu comme une avancée majeure par les travailleurs. Ceux-ci reconnaissaient l’importance des lois et de la justice, marquant une rupture avec « le temps où la seule loi était celle du propriétaire et où le travailleur ne possédait aucun droit » (Sigaud 1979, 49). Cette affirmation met en lumière la persistance des latifundiaires à garder une surveillance et un contrôle stricts sur leurs territoires. La violence, couramment utilisée pendant les processus de production, était également exercée par les forces de sécurité publique et les milices privées dans les champs et dans les usines, comme nous le verrons par la suite.
- 4 José Sérgio Leite Lopes a mené une étude majeure sur les différentes activités exercées dans les do (...)
29Pour que le travail dans les plantations soit exécuté avec une haute productivité et à faible coût (notamment en matière de main-d’œuvre), un système permanent de surveillance était indispensable. Les nombreuses étapes de la production sucrière exigeaient la création de postes spécifiques, chargés de superviser et de contrôler les travailleurs4. La violence était utilisée comme un élément intrinsèque aux relations de travail, aussi bien dans les champs de canne à sucre que dans les usines, afin de garantir le respect des objectifs de production. Ainsi, la violence fonctionnait comme un facteur économique décisif.
L’omniprésence de la violence patronale – qu’elle soit explicite (coups, bastonnades, expulsions) ou voilée (production de la peur) – façonnait, avec les éléments physiques de l’espace, le paysage sucrier. Sa signification symbolique ou mentale n’était pas moins concrète ou réelle que sa finalité matérielle et économique. Intégrée au régime de travail, la violence, effective ou potentielle, était pour les habitants des plantations une marque aussi visible dans l’espace que les cannes à sucre elles-mêmes. (Ferreira Filho 2020, 195)
- 5 Constitution de l’État de Pernambouc, Diário Oficial do Estado de Pernambuco, 30 août 1947, p. 727.
30Parmi les multiples formes de violence rapportées par les travailleurs ruraux de la Zona da Mata, figurent celles perpétrées par les gardiens et sbires au service des grands propriétaires terriens. Ces hommes armés, investis de l’autorité que leur conférait leur fonction, intimidaient, agressaient et, parfois, assassinaient les habitants de la région. Bien que récurrente, l’action de ces milices privées était illégale selon la législation en vigueur. L’article 172 de la Constitution de l’État de Pernambouc stipulait en effet que la formation de forces de police était une compétence exclusive de l’État, interdisant aux particuliers d’organiser ou de recruter des personnes à des fins policières5. En pratique, ces groupes agissaient comme des milices privées dans les zones rurales, obéissant à leurs propres règles.
- 6 À cette époque, le poste de secrétaire à la Sécurité publique était occupé par le militaire Murilo (...)
- 7 Requête [Requerimento] n° 23, Compte rendu de la séance de l’Assemblée législative, 13 août 1947, D (...)
31Les autorités de l’État n’ignoraient pas l’existence de ces groupes et utilisaient divers arguments pour la justifier. À la fin des années 1940, la question a même été soulevée lors d’une séance de l’Assemblée législative de l’État. Le député Leivas Otero, membre du PCB, a proposé, par une demande officielle, la comparution du secrétaire à la Sécurité publique devant l’Assemblée6. Cette proposition a été soumise au vote le 13 août 1947. Le député exigeait des éclaircissements sur le non-respect de la législation, notamment en ce qui concerne la surveillance privée7. Le texte a été contesté par le député de la majorité gouvernementale Metódio Godoy (PSD) et par Lídio Paraíba (PRP), avec l’abstention d’une partie de l’opposition, représentée par la Coligação Pernambucana (UDN, PDC, PL). Malgré cette résistance, la demande a été approuvée et a suscité une réaction immédiate de la presse.
32Le Diário da Manhã a publié un article intitulé « A caminho da desordem » [« Sur le chemin du désordre »], dénonçant l’existence de « dispositifs anarchistes » au sein de l’Assemblée législative en raison de la présence de députés communistes. Le journal qualifiait d’« audacieuse » la demande exigeant des explications du secrétaire d’État, avec ces mots :
On peut citer le reflet de ce dispositif anarchiste [...] à travers l’exigence faite par les parlementaires, interprètes de l’idéologie révolutionnaire violente du communisme caboclo, de faire comparaître devant l’Assemblée de l’État le capitaine Murilo Rodrigues, secrétaire à la Sécurité publique, afin qu’il explique en séance plénière pourquoi il n’a pas appliqué le texte constitutionnel ordonnant le désarmement total des gardiens des propriétés urbaines et rurales.
- 8 « A caminho da desordem », Diário da Manhã, 14 de agosto de 1947. p. 1.
On peut voir ainsi le point où nous en sommes […] : exiger la présence d’un officier de l’Armée, en qui ont confiance le gouvernement fédéral et le commandement régional, et qui plus est, responsable de la sécurité, pour qu’il justifie pourquoi il n’a pas laissé libre cours à la furie des pillards, des voleurs et des criminels8.
- 9 Discours de Murilo Rodrigues de Souza, secrétaire à la Sécurité publique, Diário Oficial do Estado (...)
33Après la polémique, le secrétaire Murilo Rodrigues de Souza s’est présenté à la séance pour fournir des éclaircissements sur l’inaction de son secrétariat dans la lutte contre la formation des milices privées dans les villes de l’intérieur9. Selon lui, un problème de budget limitait les investissements dans le domaine de la sécurité publique, ce qui justifiait, en pratique, l’existence de ces milices.
34En les décrivant de manière romancée, en naturalisant les instruments de violence physique et symbolique utilisés par ces groupes (comme l’usage des machettes et des fusils), Murilo Rodrigues insiste sur le fait que la formation de ces polices privées représentait une contrepartie intéressante pour les intérêts de l’État, puisque leur travail n’était pas directement rémunéré par des fonds publics. Il s’agirait d’une sorte de partenariat entre le gouvernement et les grands propriétaires terriens, où ces hommes, présentés dans son discours comme des figures héroïques, agiraient au nom de la loi et de l’ordre :
Beaucoup d’entre vous, députés élus dans toutes les régions de l’État de Pernambouc, les connaissent probablement. Vous les aurez sans doute vus sur les routes de la Zona da Mata, de l’Agreste ou du Sertão, une machette à la ceinture, un vieux fusil à l’épaule, à la poursuite des voleurs des champs et des fermes. L’État ne rémunère pas ces hommes qui le servent avec tant de dévouement, car il ne dispose pas des ressources nécessaires, et moins encore des ressources nécessaires à étendre la protection due aux propriétés privées10.
35Le SSP avait non seulement connaissance de l’existence de ces groupes mais leur fournissait un soutien logistique dans les zones de plantation. Cette assistance technique était assurée directement par les commissariats locaux, avec la rédaction de rapports adressés au SSP. Le secrétaire Murilo Rodrigues a lui-même expliqué cet accord, affirmant que l’intervention de la SSP garantissait le bon fonctionnement des groupes armés :
La surveillance des usines et des propriétés rurales en général est exercée par des gardiens avec l’intervention de la police. Il ne s’agit pas d’une activité improvisée à des fins politiques. Elle repose sur une base légale, conformément au Règlement promulgué par le décret n° 277 du 21 mars 1934.
Je demande à cette Assemblée de prêter attention au chapitre II du titre III de ce Règlement, où sont clairement définies les précautions prises par l’administration policière concernant l’institution des gardes dans les propriétés industrielles et rurales, le maintien de l’ordre dans les champs et les cultures, ainsi que le port d’armes. Grâce à cette réglementation, tout danger ou inconvénient pour les véritables intérêts de la communauté sociale est écarté11.
- 12 Parmi les nombreux cas documentés, celui du travailleur rural José Benedito da Silva se détache : i (...)
- 13 Un autre épisode s’est produit à l’Engenho Lindas Águas, dans la municipalité d’Amaraji (Zona da Ma (...)
36En affirmant qu’il n’y avait « aucun danger ou inconvénient pour les véritables intérêts de la communauté sociale », le secrétaire exclut probablement les travailleurs ruraux de cette équation. Ceux-ci étaient en effet les principales cibles des persécutions. Les agressions survenaient le plus souvent à la suite de conflits entre les travailleurs et les représentants des grands propriétaires, généralement liés aux conditions de travail. Cependant, elles pouvaient aussi résulter de motifs futiles, comme dans le cas des travailleurs surpris en train de mâchonner des morceaux de canne à sucre pendant leurs moments de repos12. Les accusations de vol étaient également fréquentes et servaient de prétexte à la violence, y compris envers des enfants13. Cette violence fonctionnait comme une menace permanente, un avertissement destiné à décourager toute revendication ou tentative de résistance.
37Comme nous l’avons mentionné précédemment, le SSP collaborait en fournissant un soutien logistique aux zones rurales, que ce soit par l’autorisation des milices privées dans les usinas à sucre ou par l’affectation de policiers pour travailler dans les latifundia, leur permettant d’y cumuler d’autres fonctions, comme nous le verrons plus loin. En ce qui concerne le travail de la police politique de Pernambouc (DOPS), nous avons également identifié ce type de partenariat. En plus des demandes formelles, les propriétaires terriens pouvaient nommément choisir les agents chargés des enquêtes, assumant ainsi les frais liés à leur travail :
À l’attention de Monsieur le commissaire de l’ordre politique et social,
- 14 Correspondance de l’Usine Santa Teresinha adressée au commissaire de l’Ordre politique et social – (...)
Étant donné que ce domaine a besoin d’un enquêteur spécial pour faire face aux importantes tâches policières nécessaires, telles que la répression du port d’armes, des vols et des sabotages dans les champs de canne à sucre, nous sollicitons votre intervention afin de nommer M. João Ferreira de Medeiros, ancien fonctionnaire de la délégation de Surveillance générale et des mœurs, pour exercer cette fonction. Les frais liés à cet enquêteur seront pris en charge par cette propriété. Nous vous remercions par avance14.
- 15 Actes du Gouvernement de l’État, Diario de Pernambuco, 8 octobre 1944, p. 4.
38La nomination a effectivement eu lieu. Environ deux mois après la demande, l’agent a pris ses fonctions d’enquêteur de police par un acte signé par le gouverneur Agamenon Magalhães15. Cependant, cette nomination ne précisait que le poste (enquêteur de police, grade F), sans indiquer le lieu d’affectation. Cette collaboration étroite entre la police judiciaire et les représentants des plantations apparaît fréquemment dans les courriers et rapports produits par la DOPS.
- 16 « Greve de caráter pacífico na Usina Santa Terezinha (Água Preta) », Diario de Pernambuco, 22 août (...)
39L’inquiétude des usiniers face à l’organisation des travailleurs a conduit le SSP à s’impliquer dans une grève à l’Usine Santa Teresinha en août 1954. Selon un article du Diario de Pernambuco, ce mouvement, décrit comme « pacifique » et aux « motifs inconnus », a poussé le délégué de Palmares à contacter le chef de la police à Recife16. Bien que l’usine soit officiellement située dans la municipalité d’Água Preta, le SSP a chargé le délégué de Palmares (ville voisine disposant d’un effectif policier plus important) pour gérer l’affaire. En outre, le chef de la police a envoyé des renforts pour assurer la médiation des négociations avec les grévistes.
40Sous le mandat du gouverneur Osvaldo Cordeiro de Farias (1955-1958), une restructuration des secrétariats de l’État a eu lieu. Le secrétariat à la Sécurité publique, autrefois divisée en 12 secteurs stratégiques, en comptait désormais 20. En pratique, ces nouveaux segments ont renforcé la surveillance et le contrôle social (Silva 2023). Les transmissions des courriers et rapports des commissariats de l’intérieur vers le commissariat de Surveillance générale et des mœurs, ainsi que vers d’autres commissariats spécialisés subordonnées au SSP, sont devenues plus systématiques.
41L’augmentation de la syndicalisation rurale a mobilisé le commissariat Auxiliaire, liée à la DOPS, pour mener une série d’enquêtes sur la possible implication du PCB dans l’orientation des syndicats. Les résultats de ces investigations ont été transmis au secrétaire à la Sécurité publique Bráulio Guimarães, qui a immédiatement adressé un courrier au ministère du Travail, de l’industrie et du commerce avec les informations recueillies :
- 17 Courrier du secrétaire à la Sécurité publique au ministère du Travail, de l’industrie et du commerc (...)
Pour votre appréciation, je joins une note du commissariat Auxiliaire concernant les activités des syndicats ruraux dans cet État. Après des enquêtes menées dans plusieurs municipalités de la Zona da Mata et une longue observation de ces organismes de classe, il a été dûment établi qu’il s’agit d’entités créées et orientées par le Parti communiste du Brésil, dans le but délibéré d’étendre son champ d’action parmi les paysans et les travailleurs agricoles salariés17.
- 18 Courrier du ministère du Travail, de l’industrie et du commerce – section de Sécurité nationale – R (...)
42Environ un mois plus tard, le secrétaire a reçu une réponse. La lettre, signée par le directeur de la section de Sécurité nationale du ministère du Travail, accuse réception du courrier et remercie « pour les informations révélatrices de l’action salutaire que mène ce secrétariat18 ». Les renseignements fournis par le SSP de Pernambouc s’inscrivaient dans un projet plus large du ministre Parsifal Barroso (1956-1958), qui, pendant son mandat au ministère du Travail sous le gouvernement Juscelino Kubitschek (1956-1961), a œuvré pour empêcher les dirigeants de gauche et les membres de la classe ouvrière de prendre effectivement la tête des syndicats.
43Plusieurs interventions ont été réalisées, allant de la fermeture des syndicats en activité au refus d’enregistrer de nouveaux. Le syndicat de Barreiros, par exemple, a vu ses activités suspendues et n’a pu rouvrir qu’en janvier 1959. Quant au syndicat rural couvrant les municipalités de Paudalho, Carpina et São Lourenço da Mata, il n’a même pas obtenu son enregistrement pendant cette période. Ce refus était, une fois de plus, le résultat d’une collaboration entre les grands propriétaires terriens et la police politique, avec transmission des informations au ministère du Travail :
Cette entité, au début de l’année en cours, avait attiré l’attention de la police du Pernambouc, qui y avait mené plusieurs enquêtes. Les conclusions de ces investigations avaient établi que le syndicat était un « organe subversif », et les policiers avaient saisi sur place « une abondante propagande communiste », ainsi que d’autres documents prouvant les activités de cette organisation.
- 19 « Negado o registro ao Sindicato Rural », Diario de Pernambuco, 21 de setembro de 1957. p. 5.
Les agents du commissariat Auxiliaire avaient alors fermé l’entité et envoyé toute la documentation saisie à Rio de Janeiro19.
44Les grèves, les incendies et la syndicalisation des travailleurs ruraux étaient étroitement surveillés par le commissariat Auxiliaire, qui y cherchait des liens supposés avec le PCB. Concernant les incendies, Thomas Rogers souligne qu’ils étaient aussi craints que fréquents dans les plantations. Le feu pouvait être utilisé pour brûler les résidus de récolte et préparer la terre pour une nouvelle plantation, mais il pouvait aussi résulter d’accidents ou de diverses causes : étincelles des locomotives transportant la canne à sucre, négligence des travailleurs jetant des mégots ou des brindilles allumées, tirs de chasseurs, ou encore des enfants jouant avec des allumettes (Rogers 2017, 211).
45Cependant, certains incendies pouvaient être volontaires, motivés par des rivalités entre grands propriétaires ou des conflits avec des travailleurs mécontents. Bien que leurs origines fussent variées, les lettres envoyées par les latifundiaires à la police, relayées par la presse, tendaient à associer systématiquement les feux dans les champs de canne à sucre aux « agitateurs » qui « menaçaient l’économie du Pernambouc ».
46Le quotidien des travailleurs des plantations était étroitement surveillé par des agents qui enquêtaient sur toutes leurs actions. Pour recueillir des informations, ces enquêteurs étaient désignés par la police et envoyés dans la Zona da Mata afin de collecter des données pour rédiger des rapports. Ces documents consignaient des faits et des profils de personnes pouvant servir de base à d’éventuelles arrestations. La collaboration entre les commissariats locaux et les organes de surveillance s’est renforcée entre les années 1950 et 1960 (Silva 2014), permettant à l’État de garantir les intérêts des latifundiaires sur les terres sucrières grâce à un soutien logistique.
47En avril 1954, le Diario de Pernambuco a rapporté l’assassinat d’un travailleur rural de l’Engenho Tambor, dans la municipalité de Palmares (Zona da Mata sud). L’incident s’est produit après une altercation entre le travailleur et le chef de service de l’Usine Serro Azul, située dans la même municipalité. Voici le récit tel que présenté par le journal :
- 20 « Assassínio no Engenho Tambor », Diario de Pernambuco, 15 avril 1954. p. 9.
Le 5 du mois en cours, sur la propriété de l’Engenho Tambor, près de l’usine Serro Azul, un travailleur rural a été assassiné. Admonesté par le responsable des services dans sa zone d’activité, le travailleur se serait révolté, proféré des menaces et forcé le chef de service à se retirer pour éviter une escalade. Ce dernier fut surpris de voir le travailleur le suivre et l’attaquer avec un couteau, ce qui a nécessité l’intervention d’un autre travailleur venu soutenir le chef de service, nommé Bráulio Mendes. Plusieurs coups de feu ont été tirés en raison de la résistance du travailleur, qui a finalement été abattu et touché par des balles y compris dans les membres inférieurs. La police s’est rendue sur les lieux, a transporté le cadavre en ville pour expertise, puis l’a enterré. Une enquête a été ouverte et transmise au tribunal compétent. Les présumés auteurs des faits ont quitté les lieux immédiatement après20.
48Il faut tout d’abord remarquer la manière dont le travailleur rural assassiné est décrit dans l’article. Son nom n’est mentionné à aucun moment, tout comme celui de l’employé qui aurait porté secours au chef de service. Au-delà de cette absence de noms, le texte reporte systématiquement la responsabilité de sa mort sur la victime elle-même, insistant sur le fait que le travailleur « s’est révolté » après avoir été averti pendant son travail. Cette rébellion aurait conduit à l’intervention d’un autre travailleur, censé « porter secours » au chef de service – qui, lui, était armé. Plus loin, pour justifier le crime, le journal affirme que les coups de feu ont été tirés « en raison de la résistance du travailleur ».
- 21 Arrêté n° 617 – « Vu la lettre n° 122 du 8 du mois en cours, émanant du délégué de la 4ᵉ région de (...)
49Ce que le journal ne précise pas, c’est que Bráulio Mendes, en plus d’être chef de service de l’Usine Serro Azul, était également commissaire de police suppléant dans cette même usine. Sa nomination avait été demandée par le commissaire de Palmares au secrétaire à la Sécurité publique21. Lorsqu’il est entré en conflit avec le travailleur rural, Bráulio Mendes agissait donc à la fois en tant que chef de service et agent de la sécurité publique, ce qui rend contradictoire l’information selon laquelle « la police s’est rendue sur les lieux », alors qu’en réalité, elle y était déjà présente.
- 22 Comarca de Palmares, procès de Bráulio Mendes da Silva et Joaquim Fortunato Gomes da Silva, Jornal (...)
- 23 La justice brésilienne qualifie de « mobile futile » les homicides commis pour des raisons banales. (...)
50Les documents du procès révèlent d’autres détails sur cet épisode22. Le crime a eu lieu sur les terres de l’Engenho Tambor le 6 avril 1954, vers midi. Le travailleur rural assassiné s’appelait José Bernardino de Barros. Il a été tué après une altercation avec le chef de service, avec la participation de Joaquim Fortunato, un autre employé de l’usine. Bráulio Mendes et Joaquim Fortunato ont été inculpés en vertu de l’article 121, paragraphe 2, alinéa II du Code pénal brésilien, qui traite du meurtre commis « pour un mobile futile23 ».
- 24 Comarca de Ipojuca, procès de C. F. S. et A. F. S., Livre des Sentences 2, 22 septembre 1958. Archi (...)
- 25 Contrairement au cas précédent, ce procès n’a pas été rapporté par la presse de l’époque. Pour cett (...)
51Un cas similaire a été recensé dans la Comarque de Ipojuca, également dans la région de la Zona da Mata24. Selon les documents judiciaires, le crime a eu lieu le 31 décembre 1957. Deux accusés ont été identifiés : un travailleur rural de l’Engenho Penderama et l’administrateur du lieu, que nous appellerons respectivement Carlos et Alberto25. Le mobile du crime était une dispute entre Carlos et Sérgio, un autre travailleur rural. Les documents indiquent que Carlos avait utilisé un couteau pour poignarder Sérgio après avoir été réprimandé par ce dernier « alors qu’il causait des troubles ». La bagarre entre les travailleurs a attiré l’administrateur sur les lieux. Après une altercation entre Carlos et Alberto, les deux hommes en sont venus aux mains, et l’administrateur a tiré trois coups de feu sur le travailleur.
52Quatre témoins ont témoigné. Outre les détails concernant le crime, un passage mérite d’etre souligné : il met en lumière la double fonction de l’administrateur dans l’usine à sucre. Voici ce que les témoins déclarent en substance :
- 26 Comarca de Ipojuca, procès de C. S. F. et A. F. S., 22 septembre 1958, p. 2.
[Carlos] est devenu violent et a commencé à insulter toutes les personnes qui s’approchaient de lui. Armé, il a même tenté de s’en prendre à plusieurs personnes sur place. Par-dessus le marché, sans motif valable, il a frappé son ami et compère [Sérgio] avec un couteau et l’a blessé au bras. Lorsque l’accusé [Alberto], administrateur de l’Engenho Penderama et agent de police sur place, a tenté d’arrêter le criminel, ce dernier l’a affronté, arme à la main. Alberto a alors cherché, par tous les moyens, à se défendre contre [Carlos], en pleine crise. Il a finalement été contraint de faire usage d’un pistolet et a tiré trois coups de feu, dont l’un a atteint [Carlos] qui refusait de se rendre26.
53Après avoir analysé les témoignages, le juge a estimé que les tirs avaient été effectués en légitime défense. Selon les documents judiciaires, l’administrateur/policier a réagi face à une « attitude menaçante et injuste » de la part du travailleur, ce qui « l’a obligé à utiliser un pistolet et à tirer trois coups de feu ». Toujours d’après les documents, l’administrateur aurait « utilisé les moyens à sa disposition, de manière modérée, pour repousser l’agression venue de la victime ». Il est important de noter que la défense de l’administrateur/policier a été assurée par un avocat privé, contrairement au travailleur, qui a bénéficié d’un défenseur commis d’office par la commune, faute de moyens pour payer un avocat.
- 27 La prison agricole d’Itamaracá a été construite pendant l’Estado novo (1937-1945). Selon le projet, (...)
- 28 Comarca de Ipojuca, procès de C. S. F. et A. F. S., 22 septembre 1958, p. 2.
54En rendant son jugement, le juge a affirmé que l’agressivité du travailleur avait été déclenchée après que l’administrateur eut tenté « d’arrêter son agresseur » (agissant ici en tant que policier). Les témoins ont décrit Alberto comme « un homme ordonné, respectueux et de bonnes mœurs », ce qui a conduit à son acquittement pour les coups de feu tirés. En revanche, le travailleur Carlos a été condamné à un an de détention à la prison agricole d’Itamaracá27, en plus du paiement d’une taxe pénitentiaire de vingt cruzeiros28.
55Dans un entretien accordé à la Fundaj, Hango Trench, commandant de la police militaire pendant le premier mandat du gouverneur Miguel Arraes (1963-1964), a évoqué la relation entre les policiers et les grands propriétaires terriens avant qu’il ne prenne la tête de la police dans l’État. Selon lui, les bas salaires et les indemnités journalières dérisoires versées aux agents lorsqu’ils étaient affectés dans les plantations motivaient des accords informels :
- 29 Hango Trench, Témoignage à Eliane Moury Fernandes, A história oral do movimento político-militar de (...)
La police était déployée en petits détachements dans les plantations pour y assurer le maintien de l’ordre, qui se limitait à deux formes d’action : répressive ou préventive. Cependant, même la surveillance dite préventive était en réalité une forme de répression et de coercition. Aucune autre approche n’était proposée, et toute médiation se traduisait par une répression préventive. L’aspect historique crucial réside dans les conditions de vie des soldats : les indemnités allouées pour leur nourriture et leur hébergement étaient dérisoires, insuffisantes pour se nourrir ou se loger correctement. Que se passait-il alors ? La réponse est simple : le propriétaire terrien, le latifundiaire, accueillait le soldat, lui offrait gratuitement nourriture et logement. Dès lors, en échange de cette prise en charge, il utilisait la police comme une milice privée29.
56Cette situation explique comment les policiers étaient cooptés par les latifundiaires. En étant accueillis et hébergés, ils ne travaillaient plus seulement pour l’État, mais finissaient aussi par exercer des fonctions d’administrateurs des terres. En renforçant ces liens, les agents de sécurité publique ajoutaient à leurs attributions officielles (comme celle de procéder à des arrestations) des tâches liées à la gestion des plantations. L’usage de la force contre les travailleurs prenait ainsi une nouvelle dimension car l’État tolérait et validait la libre action de ces agents dans les plantations sucrières.
57Les mobilisations des travailleurs ruraux dans les années 1940 et 1950 ont ouvert la voie aux transformations inaugurées à partir des années 1960. À Pernambouc, ces changements se sont notamment concrétisés après la promulgation du Statut du travailleur rural (1963) et des Accords ruraux (1963), proposés par le gouverneur Miguel Arraes. Les avancées ont néanmoins dépassé le cadre des accords et de la législation du travail. Pendant son mandat, Miguel Arraes a ordonné à la police militaire de cesser de persécuter les paysans. Il a également négocié avec les planteurs la première Convention collective de travail pour les travailleurs des plantations de canne à sucre. « Dans le cas particulier de Pernambouc, en accord avec les tendances nationales sous le gouvernement de João Goulart (1961-1964), le gouvernement de l’État, dirigé par Miguel Arraes, s’efforçait d’exercer une autorité légaliste et moderne dans un contexte difficile, marqué par l’essor des mouvements sociaux » (Dabat 2007, 104). Avec le coup d’État de 1964, la politique de Miguel Arraes a été violemment réprimée, a entraîné son arrestation et son exil.
58Dans cet article, nous avons cherché à démontrer les liens entre le pouvoir public et les élites agraires, à travers le prisme de la sécurité publique et des relations de travail. Pour que le système des plantations sucrières fonctionne de manière satisfaisante, l’État a apporté un soutien direct et indirect, tant par le biais de ses institutions – comme le secrétariat à la Sécurité publique – que par son inaction face aux dénonciations d’abus. En plus des cas rapportés par la presse de l’époque, les commissariats et les tribunaux ont enregistré des épisodes de violences de la part des forces de l’ordre, de crimes et de litiges qui restaient souvent impunis. Il faut également souligner que de nombreux cas n’étaient même pas signalés, en raison des difficultés et des craintes des travailleurs.
59L’analyse des documents révèle une relation complexe entre les agents de la sécurité publique et les propriétaires terriens. Une fois nommés, de nombreux policiers établissaient des accords parallèles avec les latifundiaires et avaient une double fonction : tout en percevant un salaire de l’État, ils touchaient des revenus supplémentaires pour administrer les terres et, par conséquent, les travailleurs. Cette accumulation de fonctions leur conférait des pouvoirs étendus, comme celui d’arrêter des suspects et d’utiliser des armes à feu. En parallèle, ils collaboraient avec des milices privées, tolérées par l’État, qui opéraient dans les zones de plantation et qui recevaient même des instructions du secrétariat à la Sécurité publique, bien que cela fût expressément interdit par la législation de l’époque.
- 30 Contag, « A violência no campo pela mão armada do latifúndio (1981/1984): torturas, prisões, espanc (...)
60Le rapport publié par la Confédération nationale des travailleurs de l’agriculture (Contag) en mai 1984 souligne la persistance de ces pratiques et en détaille la structure. Selon le document, bien que la violence soit orchestrée par les propriétaires terriens, elle est très souvent exécutée par des « tueurs à gages professionnels » ou de véritables milices. Le texte précise que « ces milices ne sont pas l’apanage des zones les plus isolées. Plusieurs domaines sucriers du Nordeste y ont recours pour "maintenir l’ordre" sur leurs terres ». Concernant le rôle de la police, le rapport souligne que « dans d’autres circonstances, c’est la police militaire elle-même qui joue le rôle de milice privée, agissant avec violence contre les travailleurs ruraux et les dirigeants syndicaux30 ».
61Malgré les évolutions de la législation du travail et l’extension des droits des travailleurs ruraux, les conditions de travail dégradantes et le non-respect des lois continuent. Les récits de violences et d’assassinats dans les latifundia sont fréquents. Dans de nombreux cas, la police est mobilisée par les latifundiaires pour défendre leurs intérêts, signe d’« une histoire de persistance plutôt que de changements » (Schwartz 1988, 220). Dans ce contexte, les études qui analysent l’action des forces de sécurité publique dans les zones rurales contribuent à une meilleure compréhension des mécanismes et des rapports de pouvoir qui structurent le système des plantations au Brésil.