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Comptes rendus

Amazone. Un monde en partage

Sylvain Souchaud
Référence(s) :

Théry, Hervé. 2024. Amazone. Un monde en partage. Paris : CNRS Éditions, 229 p.

Texte intégral

1Hervé Théry, géographe, directeur de recherche émérite au CNRS, est l’auteur de nombreux ouvrages sur le Brésil. Spécialiste reconnu de l’Amazonie brésilienne, il propose dans son dernier livre une géographie de l’Amazone, le plus grand fleuve au monde. L’ouvrage est publié aux Éditions du CNRS, dans la collection « Géohistoire d’un fleuve ».

2L’Amazone est un fleuve immense, par son étendue, sa puissance et la richesse du vivant qui lui est liée. Son bassin, de presque 7 millions de km², soit près de 5 % du total des terres émergées, s’étend principalement au Brésil, mais couvre aussi une part significative des territoires péruvien (16 %), bolivien (10 %), colombien, équatorien et vénézuélien. Il est indissociable de l’Amazonie, région abondamment étudiée par les géographes français, comme en témoignent l’ouvrage de Martine Droulers (L’Amazonie, Nathan Université), paru en 1995, et celui, plus récent, de François-Michel Le Tourneau (L’Amazonie. Histoire, géographie, environnement, CNRS Éditions, 2019).

3L’originalité de l’approche proposée par Hervé Théry est de s’intéresser en priorité au fleuve lui-même. Porter le regard sur le fleuve sans privilégier d’emblée sa région constitue une entreprise délicate, tant l’un et l’autre sont indissociables et imbriqués. D’autant que l’auteur développe une géographie humaine de son objet, centrée sur les processus d’occupation et de mise en valeur anthropiques de ce milieu ; processus qui, précisément, ont à la fois sélectionné et valorisé certains liens du fleuve à la région biogéographique amazonienne et structuré l’ancrage de celle-ci dans l’espace mondial. Produire ainsi une géographie de l’Amazone distincte – ou du moins complémentaire – d’une géographie de l’Amazonie : tel est, en définitive, le projet de cet ouvrage.

4Le livre est organisé en sept chapitres, précédés d’un avant-propos d’une dizaine de pages. Les notes de l’auteur sont rassemblées à la fin de l’ouvrage. Elles sont suivies de dix tableaux de données variées, principalement hydrographiques et démographiques. Viennent ensuite une courte chronologie de l’occupation du bassin amazonien, de l’avant-Holocène à nos jours, puis une très courte bibliographie générale – complétée par les nombreuses références introduites en note au fil de l’ouvrage. Des photos, vingt au total, illustrent le texte, ainsi que neuf cartes. Toutes les illustrations, cartes et photographies notamment, sont en noir et blanc et de faible qualité. Choix regrettable de la part de l’éditeur, s’agissant d’une collection dédiée aux grands fleuves et d’un volume consacré à l’Amazone, milieu photogénique s’il en est.

5Le premier chapitre est consacré au milieu naturel. Il couvre aussi bien le temps (très) long de la formation du bassin hydrographique que l’exposé des connaissances hydrologiques actuelles. La dernière section propose une présentation relativement brève de l’impressionnante diversité animale et végétale du fleuve. Concernant les seuls arbres, on évoque 390 milliards d’individus répartis en 16 000 espèces, selon l’étude la plus vaste et la plus complète sur le sujet. Les poissons ne font pas l’objet d’une approche systématique, mais d’un descriptif de quelques usages culinaires.

6Le deuxième chapitre traite de l’occupation humaine du fleuve sur le temps long, de 14 000 ans avant nos jours au milieu du xxᵉ siècle. L’essentiel est consacré à l’époque coloniale et à l’épisode de l’exploitation des hévéas pour l’exportation du caoutchouc. Quelques lignes présentent l’expédition d’Alexander von Humboldt, tandis que le récit des voyages de Francisco de Orellana et le mythe des Amazones s’étendent sur six pages. C’est donc une histoire à la fois très européenne et peu naturaliste qui prévaut dans ce chapitre.

7Le troisième chapitre aborde la diversité humaine du milieu. Pour embrasser la multitude des populations, des cultures et des langues présentes en Amazonie et dépendantes du fleuve, Hervé Théry choisit, en français, un terme d’usage courant en portugais : les Amazonides. Il présente alors les populations amérindiennes, en incluant l’évolution et la diversité de leurs statuts fonciers. Viennent ensuite les populations traditionnelles, qui ont historiquement ancré leur subsistance et leur mode de vie dans les rythmes saisonniers du fleuve et de la forêt. Les populations ribeirinhas (« riveraines ») organisent leur autosubsistance grâce à l’exploitation mesurée des ressources fluviales et des sols forestiers à proximité des cours d’eau (pêche artisanale et polyculture vivrière). Les seringueiros, les peconheiros et les piaçabeiros pratiquent depuis longtemps un extractivisme forestier durable. Le fleuve a aussi été un refuge pour les esclaves en fuite, réunis en communautés (quilombos), devenues, génération après génération, des populations traditionnelles.

8Le quatrième chapitre traite exclusivement de la navigation. Celle-ci est envisagée à partir des types de transport et des modes de circulation qui se sont développés au fil du temps, en étroite relation avec les contraintes et les potentialités naturelles du fleuve, et au service de l’exploitation des ressources amazoniennes. L’analyse met également en évidence les enjeux géopolitiques de la navigation fluviale, longtemps placée sous le contrôle des Portugais. L’auteur retrace à cet égard une brève histoire de la navigation, depuis l’époque coloniale jusqu’à sa libéralisation à partir du milieu du xixᵉ siècle, dans le contexte des indépendances et de l’ouverture internationale. Jusque-là, la circulation était largement conditionnée par le découpage territorial issu du traité de Madrid de 1750, qui avait attribué une grande partie du bassin aux Portugais, lesquels limitaient fortement la navigation afin de tenir à distance les Espagnols. C’est surtout l’introduction de la navigation à vapeur qui contribue à libérer la circulation fluviale, dans une région où les vents, faibles et irréguliers, constituaient une contrainte majeure.

9Le chapitre 5 se penche sur la question urbaine, en rappelant que l’urbanisation de l’Amazonie – mise en évidence dès les années 1980 par Bertha Becker – est d’abord une urbanisation fluviale. Hervé Théry explore cette dynamique en soulignant le basculement progressif d’une Amazonie des fleuves vers une Amazonie des routes, transition structurante qui recompose les hiérarchies urbaines et les modes de connexion régionale. Il distingue à cet égard les villes d’eaux et les villes-carrefours, qu’il énumère et décrit de manière synthétique en quelques paragraphes centrés sur leur formation historique, sorte de notices urbaines resserrées mais éclairantes.

10Le chapitre 6 prolonge cette analyse en s’intéressant plus spécifiquement à la croissance des villes « carrefours » qui, situées en bordure de l’Amazone ou de l’un de ses principaux affluents, articulent désormais les dynamiques fluviales et routières. Certaines de ces recompositions sont directement liées aux grands projets portés par les plans d’aménagement continental de l’IIRSA (Initiative pour l’intégration des infrastructures régionales en Amérique du Sud), forum régional de coordination des grands ouvrages d’infrastructure mis en place à partir de l’an 2000. Comme dans le chapitre précédent, l’analyse s’appuie sur une série de portraits de ville, où l’auteur retrace leur formation historique, leurs trajectoires récentes et leurs activités économiques dominantes, offrant ainsi une lecture concrète et comparée des processus d’urbanisation amazonienne.

11Le chapitre 7 clôt l’ouvrage autour d’une interrogation centrale : « Peut-on aménager l’Amazon(i)e ? » Cette question ouvre une réflexion où sont abordées plusieurs problématiques sensibles et orientations possibles. L’auteur y traite successivement de la déforestation, de la construction des grandes centrales hydroélectriques et de l’aménagement routier, mais aussi de la patrimonialisation des savoirs et des pratiques – matérielles comme immatérielles – ainsi que de la valorisation touristique. Ce dernier chapitre élargit ainsi l’analyse aux tensions entre exploitation, protection et mise en valeur du territoire amazonien, en soulignant les arbitrages complexes auxquels se heurte toute politique d’aménagement à cette échelle.

12Au terme de l’ouvrage, il apparaît clairement qu’Hervé Théry a dû opérer des choix face à l’ampleur et à la complexité de son objet pour le rendre accessible à un large public. Le parti pris consistant à proposer une géographie humaine du fleuve, attentive aux dynamiques d’occupation, de circulation et d’urbanisation, confère à l’ensemble une grande cohérence, tout en laissant certains angles morts. Les questions environnementales, et en particulier celle du changement climatique, sont largement absentes. Les risques environnementaux ne sont évoqués qu’à la marge, à l’image de la brève allusion aux vulnérabilités de la ville de Belém, dont une large part du territoire se situe à seulement trois ou quatre mètres au-dessus du niveau de la mer. Plus largement, l’histoire du fleuve apparaît parfois plus européenne qu’amazonienne, privilégiant les récits d’exploration, de navigation et d’exploitation hérités de la période coloniale, au détriment d’une approche plus centrée sur les sociétés et les milieux locaux. En conclusion, l’ouvrage conserve un intérêt pour qui recherche une focalisation sur le fleuve : il s’attache clairement à étudier l’Amazone non seulement comme cours d’eau, mais aussi comme composante d’un ensemble régional et international.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Sylvain Souchaud, « Amazone. Un monde en partage »Brésil(s) [En ligne], 29 | 2026, mis en ligne le 31 mai 2026, consulté le 08 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/bresils/22145 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16dv0

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