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Dossier – Approches empiriques de l’espace social brésilien

Produire la classe en bordure de la ville : la verticalisation des périphéries urbaines brésiliennes

Produzindo classe nas bordas da cidade: a verticalização das periferias urbanas brasileiras
Enacting Class at the Borders of the City: The Verticalization of Brazil’s Urban Peripheries
Moisés Kopper
Traduction de Laure Schalchli

Résumés

Cet article développe la notion de « sensorialité de classe » afin d’analyser les expériences affectives et les récits discursifs de Brésiliens qui ont connu une mobilité socio-économique à la suite des politiques d’inclusion mises en place au XXIe siècle. À partir d’une étude ethnographique sur le long terme auprès de bénéficiaires du principal programme de logement social brésilien, j’explore comment une « enclavisation ascendante » a reconfiguré l’espace social et physique des classes populaires, en intégrant des dimensions symboliques et matérielles.

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Notes de la rédaction

Article reçu pour publication en mai 2025 ; approuvé en novembre 2025.

Texte intégral

1Un samedi soir de l’hiver 2014, par une nuit froide, un Combi s’arrête sur le parking de l’un des plus grands magasins de meubles et d’électroménager de la zone Nord de Porto Alegre. Une quinzaine de personnes en descendent et sont conduites dans le hall d’exposition de l’établissement. La responsable communautaire a convaincu le gérant, Seu Ilmo, d’en autoriser l’accès après les heures d’ouverture, pour que les futurs habitants du Residencial Bento Gonçalves puissent choisir tranquillement le mobilier de leurs nouveaux appartements.

2Parmi eux, Dona Hilda – une femme noire de 96 ans, toujours accompagnée de son fils et d’un vendeur attitré – se distingue par son enthousiasme. Elle parcourt lentement les allées, effleurant les surfaces le sourire aux lèvres, comme si elle touchait du doigt un avenir jusqu’alors improbable.

3« Je ne suis pas riche... si je l’étais, j’achèterais tout ça ! » s’exclame-t-elle en riant lorsqu’elle remarque l’objectif de ma caméra.

4Le vendeur lui demande ce qui lui manque encore, son fils fait l’intermédiaire ; la responsable communautaire donne son avis sur les prix et les modèles. Dona Hilda passe tour à tour de la surprise à la joie, puis à une sorte d’incrédulité tranquille.

5« Je pense que ce sera celle-ci », dit-elle en rabattant le couvercle de la cuisinière de son choix. « Maintenant, j’ai ma petite cuisinière... et l’armoire. Maintenant, il ne manque plus que [le lit] pour ce petit gars-là », dit-elle en désignant son fils.

6Le vendeur refait ses calculs sur son carnet et annonce le solde restant du crédit. Son fils lui rappelle le lit simple ; la responsable communautaire lui suggère de se prendre en photo à côté de la cuisinière. La vieille dame sourit, complice : « Regarde Moisés, là, en train de filmer ! ».

7Au milieu des appareils électroménagers flambant neufs et de l’enthousiasme collectif, le sens de la réussite se matérialise ici de façon presque palpable : un logement équipé, un lieu reconnu, un horizon redessiné.

Introduction

8En 2012, l’indice de Gini a atteint son niveau le plus bas au Brésil depuis 1960, confirmant la perception que le pays connaissait un cycle important de réduction des inégalités de revenus (Paes de Barros, Foguel & Ulyssea 2007). La stabilité économique qui a suivi la mise en place du Plan Real, associée à l’expansion du crédit, à l’augmentation du salaire minimum et aux politiques de transfert de revenus (Arretche 2015), a permis à des millions de Brésiliens de sortir de la pauvreté pour accéder à des positions intermédiaires dans la stratification sociale. C’est dans ce contexte que certains économistes, décideurs politiques, journalistes et spécialistes du marketing ont commencé à saluer l’émergence d’une « nouvelle classe moyenne », catégorie alors définie à partir d’une relecture des statistiques nationales et devenue la cible d’interventions du gouvernement et du marché (Salata 2016 ; Sousa & Lamounier 2010 ; Souza 2010 ; Xavier Sobrinho 2011).

9La consécration publique de ce discours a trouvé son jalon symbolique en 2008, lorsque Marcelo Neri a affirmé que le Brésil était devenu un « pays de classe moyenne » (Neri 2011). Ses projections, établies sur la base de tranches de revenus, ont depuis été contestées par des auteurs qui ont souligné les limites des modèles de classe purement économiques et prôné des approches s’inspirant des traditions marxistes (Chauí 2013 ; Pochmann 2012 et 2014) ou wébériennes (Salata 2016 ; Scalon & Salata 2012). Bien que controversée, cette étiquette a acquis une forte portée politique sous le gouvernement de Dilma Rousseff, qui l’a mobilisée comme preuve de la supposée fin de la pauvreté historique dans le pays, tandis que Neri lui-même devenait une voix influente dans l’élaboration des politiques publiques (Kopper & Damo 2018 ; Klein, Mitchell & Junge 2018).

10Pour des dizaines de millions de Brésiliens – dont des personnes comme Dona Hilda –, ces transformations ont été synonymes d’un accès inédit au crédit, aux biens durables, aux services et aux politiques du logement, renforçant l’idée d’appartenance à un « milieu » social émergent. L’ascension de ces groupes autrefois exclus des organisations de consommation et de protection sociale a consacré la « classe C » comme catégorie statistique et discursive centrale de l’époque, malgré les dilemmes conceptuels qui la sous-tendent et les débats interprétatifs sur ce que signifie, au Brésil au XXIe siècle, être de la « classe moyenne ». Au-delà des controverses scientifiques et des interventions de l’État et du marché réalisées au nom de cette nouvelle classe économique présumée – sujets que j’ai abordés par ailleurs (Kopper 2016 et 2020) –, je soutiens dans cet article que les évolutions socio-économiques survenues durant cette période historique ont reconfiguré le rapport entre espace social et espace géographique au Brésil au XXIe siècle.

11Dans les centres urbains brésiliens fortement ségrégués, le lieu de résidence est un marqueur clé de la position sociale. L’expansion urbaine du XXe siècle a en effet suivi une logique de ségrégation spatiale : les familles à faibles revenus se sont installées dans de vastes lotissements périphériques mal desservis et dotés d’infrastructures précaires (Caldeira 2017), tandis que les couches moyennes supérieures ont constitué des « enclaves fortifiées » qui se sont étendues après la redémocratisation et sous l’effet des politiques néolibérales, créant ainsi des espaces périurbains privatisés et sécurisés (Caldeira 2000).

12Ces formes inégalitaires de production de l’espace urbain dialoguent avec des langages de classe tout aussi asymétriques, qui opposent les pauvres aux élites et entretiennent des pactes de conciliation sociale historiquement utilisés pour l’intégration nationale (Freyre 1933 ; Mitchell 2017). Tout au long du XXe siècle, les « classes populaires » ont ainsi servi de pivot à des instruments gouvernementaux et à des identités nationales fondées sur l’idéologie du métissage, mobilisés par des responsables politiques soucieux d’éviter les réformes structurelles (Sader & Paoli 1986).

13Les récentes évolutions de l’économie politique brésilienne ont néanmoins complexifié ces superpositions entre classe, race et territoire. L’attention croissante portée au « milieu » de la stratification sociale a accompagné la transformation des périphéries urbaines et l’apparition de nouvelles configurations socio-spatiales (Richmond et al. 2020 ; Kopper & Richmond 2024). La célébration de la nouvelle classe moyenne en tant que catégorie conciliatrice s’est conjuguée à une intensification des revendications ethnoraciales portant sur la terre et l’éducation (Mitchell 2017 ; Penha-Lopes 2017), renforçant ainsi la centralité de la classe et de la race dans l’expérience discursive et vécue d’« appartenir au milieu » (Coutinho 2018). Bien que ces évolutions n’aient pas rompu avec les schémas historiques de ségrégation, elles ont introduit de nouvelles dynamiques qui permettent de comprendre la mobilité et la différenciation au sein des centres urbains.

  • 1 Dans le contexte empirique de cet article, le terme « condominium » (condomínio) désigne des ensemb (...)

14Sous l’effet de ce processus, les condominiums1 fermés et leurs infrastructures ont commencé à cristalliser les aspirations dans les périphéries à faibles revenus. L’expansion du crédit et les subventions pour les biens durables ont permis aux familles de cette « nouvelle classe moyenne » de rénover et de surélever progressivement leurs logements (Cavalcanti 2009). Des esthétiques matérielles autrefois réservées aux enclaves fortifiées (clôtures, caméras, dispositifs de sécurité) ont désormais investi le quotidien des quartiers populaires (Kopper 2018). En parallèle, des « hyper-périphéries » (Torres & Marques 2001 ; Kopper 2021) et des modèles prédateurs de gentrification et d’expropriation (Bittencourt, Giannotti & Marques 2021) ont émergé.

  • 2 Mis en place en 2009 sous le deuxième mandat du président Lula (PT), le PMCMV a accordé, jusqu’en 2 (...)

15C’est dans ce contexte que je soutiens que le « milieu » est devenu une catégorie large et ambivalente d’identification pour les bénéficiaires de politiques publiques qui ont migré des lotissements informels vers des positions périurbaines de classe moyenne. Mon analyse s’appuie sur une étude ethnographique menée entre 2012 et 2017 auprès d’une association d’habitants ayant lutté pour obtenir des logements dans le cadre du programme Minha Casa Minha Vida (PMCMV)2. Souvent classé comme relevant de la nouvelle classe moyenne, ce groupe offre une fenêtre privilégiée pour examiner les processus de formation de classe. Mon terrain d’étude a été circonscrit au Residencial Bento Gonçalves, un ensemble de 540 appartements intégré au tissu urbain, qui illustre bien la superposition entre espace et classe sociale dans les centres urbains brésiliens.

  • 3 Les taux de réponse ont respectivement atteint 87% (2015) et 64% (2017). L’analyse a combiné une ap (...)

16La recherche s’est appuyée sur une observation participante lors de réunions, de mobilisations, d’interactions quotidiennes et de visites à domicile, complétée par des dizaines d’entretiens avec des bénéficiaires, des responsables communautaires, des agents municipaux, des ingénieurs et des employés de la Caixa Econômica Federal, ainsi que par deux enquêtes menées auprès de 160 familles de l’association. Ces données ont permis de caractériser non seulement les profils socioéconomiques (revenu, niveau d’instruction, profession, composition du ménage), mais aussi les auto-identifications de classe, les perceptions de la mobilité, les relations de voisinage et les attentes vis-à-vis de l’avenir3.

  • 4 Dans le contexte empirique de cet article, « morro » (que l’on peut traduire littéralement par « co (...)

17Les trajectoires des habitants – entre morro4 et bitume – mobilisent des souvenirs et des déplacements qui bousculent les associations rigides entre classe et territoire. Ces mouvements révèlent des pratiques infrastructurelles et des matérialités qui reconfigurent les subjectivités et les régimes de distinction, dans ce que j’appelle une « enclavisation [condominização] ascendante ».

18Au fil de cet article, les figures du morro et du condominium permettent d’accéder à certaines dimensions sensorielles et matérielles de la formation des classes moyennes dans l’Amérique latine post-néolibérale. Sans écarter les approches classiques, je souligne l’instabilité et le caractère contingent de ces processus dans les contextes du Sud global (Heiman, Freeman & Liechty 2012). Si des pays comme l’Argentine et le Chili ont intégré la classe moyenne dans leurs projets nationaux dès le début du XXe siècle (Adamovsky, Visacovsky & Vargas 2014), le Brésil n’a commencé que récemment à imaginer son avenir à travers cette catégorie (Kopper 2022). Les évolutions socioéconomiques et discursives de ces dernières décennies ont ainsi conduit des groupes historiquement marginalisés à se percevoir comme en mouvement vers le « milieu » de la stratification sociale (Costa 2022).

19Je propose donc d’appréhender la classe moyenne post-néolibérale non pas comme une position objective, mais comme un champ spectral et fugace – une « sensorialité de classe moyenne ». Une telle perspective permet de saisir les hésitations, les contradictions, les affects et les matérialités qui constituent, dans le temps et dans l’espace, les processus de mobilité, d’inclusion, de distinction et d’imagination sociale.

De la sociologie aux dimensions sensorielles et affectives de la classe

20Le concept de classe sociale est central en sociologie classique. Marx et Weber ont élaboré des modèles distincts pour expliquer le capitalisme et ses hiérarchies, mettant en lumière différentes combinaisons entre position structurelle, statut et formes de valorisation sociale. La localisation de la classe moyenne, en particulier, est devenue l’un des sujets « les plus persistants et les plus fortement influencés à la fois par les engagements idéologiques et par le contexte politique » (Wacquant 1991). En Amérique latine, région marquée par l’instabilité politique et des cycles économiques inégalitaires, l’idée a longtemps prévalu que la formation d’une classe moyenne était improbable, au vu de l’écart entre les théories formulées dans le Nord global et les réalités des sociétés postcoloniales. Les travaux ethnographiques récents cherchent précisément à dépasser ces impasses théoriques et empiriques héritées de la tradition classique.

21Dans le marxisme, la structure binaire opposant bourgeoisie et prolétariat impliquait une tendance des groupes intermédiaires à se fondre dans une classe ouvrière en expansion (Marx & Engels 1948 [1848]). L’essor des emplois administratifs sous la République de Weimar a toutefois déclenché le « débat révisionniste ». Des auteurs comme Schmoller (Burris 1995) et Bernstein (1961) ont alors mis l’accent sur le statut et les idéologies des cols blancs, soutenant l’idée d’une « nouvelle classe moyenne » (Vidich 1995). Wright (1978) a ensuite élargi ce débat en proposant la notion de localisations de classe contradictoires, mettant en évidence des formes intermédiaires d’exploitation liées au contrôle d’actifs organisationnels et à la possession de qualifications spécialisées.

22La tradition wébérienne, quant à elle, concevait la classe comme le résultat d’une combinaison de propriétés économiques et non économiques (profession, autorité, instruction, prestige), ce qui conduisait à des configurations plus nuancées de groupes intermédiaires (Giddens 1975). Ces derniers ont alors été appréhendés comme des ensembles hétérogènes et fragmentés, appelant des analyses empiriques plus fines de leurs frontières et de leurs logiques de différenciation.

23Le tournant français, notamment chez Bourdieu et Boltanski, a déplacé l’accent vers les conflits symboliques. Au lieu de considérer la structure sociale comme déjà acquise, Bourdieu soutient que l’« espace social » est le produit des relations entre positions et pratiques, dans lesquelles différents acteurs rivalisent pour définir les critères légitimes d’appartenance. Ces « luttes de classement » constituent pour lui « une dimension oubliée de la lutte des classes » (1979, 564). À partir de l’analyse des cadres administratifs français, Boltanski (1987) montre ainsi comment des identités intermédiaires émergent au croisement des transformations structurelles et des conflits publics pour la reconnaissance.

24Comme le résume Wacquant (1991), comprendre la classe moyenne suppose de prêter attention à la fois aux perceptions sociopolitiques qui précèdent ces groupes et aux tentatives – matérielles et symboliques – visant à influencer ces perceptions. Ainsi, « la classe moyenne, comme tout autre groupe social, n’existe pas dans la réalité comme un fait préétabli » ; elle constitue un effet historique et réversible des luttes menées « autour de la classe et entre les classes » (Wacquant 1991, 57).

25La formation des classes et la définition de leurs limites ont occupé une place centrale dans les approches ethnographiques récentes sur la classe moyenne. En s’inspirant de la notion polanyienne d’embeddedness (Polanyi 2001 [1944]) et de l’argument substantiviste selon lequel les principes strictement capitalistes n’expliquent pas d’autres formes d’intégration économique (Hann & Hart 2011), les anthropologues étudiant les économies du Sud ont commencé à appréhender la classe « telle qu’elle advient dans les faits » (Thompson 1964). Ces travaux soulignent l’ambivalence des groupes intermédiaires et les tensions entre forces structurelles et perceptions subjectives de la mobilité (Freeman 2014 ; Schielke 2015 ; Zhang 2010).

26Dans The Global Middle Classes, Heiman, Freeman et Liechty (2012) situent l’étude des classes moyennes dans le cadre de la mondialisation et de l’expansion des régimes néolibéraux. Pour ces auteurs, la classe moyenne est tout à la fois une force motrice, une population cible et le résultat empirique de pratiques et d’identités transnationales visant à produire ou à renforcer certaines strates. Selon cette perspective, les classes moyennes opèrent aussi comme des technologies politiques qui voyagent, spatialisent les différences et reconfigurent les subjectivités. Tout en reconnaissant que la classe est une expérience située – un « processus social dans le temps » –, ces analyses s’intéressent aux conditions historico-sociales qui permettent de la conceptualiser comme une catégorie cohérente. En ce sens, Liechty (2002 et 2012) propose de se concentrer sur les interrelations sociospatiales et sur les différences d’échelle pour identifier des connecteurs empiriques qui intègrent des dynamiques locales, régionales et mondiales, sans perdre de vue les discours et les pratiques émiques à travers lesquels les acteurs eux-mêmes définissent « l’expérience d’être au milieu ».

27Bien qu’elles soient souvent célébrées comme des marques de modernité et de démocratisation, les classes moyennes ont été peu explorées dans la littérature sur l’Amérique latine (Parker 1998). Il a longtemps été avancé que l’instabilité politique et les spécificités culturelles de la région avaient contrarié « les espoirs de la classe moyenne en matière de stabilité et d’amélioration » (Jiménez 1999). Dans des pays comme l’Argentine et le Chili, les classes moyennes ont malgré tout joué un rôle structurant dans le développement des projets nationaux et des identités collectives (Adamovsky 2009 ; López & Weinstein 2012 ; Visacovsky 2008 ; Adamovsky, Visacovsky & Vargas 2014). Au Brésil, en revanche, les débats plus larges sur leur place dans la stratification sociale ont été éludés pendant une grande partie du XXe siècle (Owensby 1999). Des études récentes indiquent cependant un tableau plus complexe et stratifié, dans lequel la classe moyenne est politiquement constitutive depuis des décennies (Parker & Walker 2013).

28Je propose ici de penser l’expérience toujours insaisissable d’« occuper le milieu » sous un autre angle. À partir de contributions sociologiques et anthropologiques, j’envisage cet espace comme le résultat combiné : a) de conditions sociohistoriques spécifiques, b) d’interventions biopolitiques et du marché, et c) de catégories intersubjectives de perception. Les débats autour de la notion de « classe moyenne » dérivent le plus souvent de définitions exclusives – tantôt structurelles, tantôt conceptuelles ou expérientielles. Pour comprendre les usages, les pratiques et les expériences associés à la « classe C » brésilienne au début du XXIe siècle, il faut considérer ces trois dimensions de manière intégrée, dans ce que j’appelle une « sensorialité de classe moyenne » : les agencements d’images, de mots et de matérialités à travers lesquels la mobilité est perçue et située dans le temps et dans l’espace. Bien que certains travaux expérimentaux aient déjà exploré les dimensions sensorielles de l’appartenance (Schielke 2015), on manque encore de formulations capables d’articuler infrastructures, économie politique et dynamiques de distinction situées.

  • 5 Dans des ouvrages comme Democracy Against Capitalism (1995), Wood soutient que la classe ne doit pa (...)

29En m’inspirant d’E. P. Thompson, de la critique historico-matérialiste d’E. M. Wood (1995)5 et de la théorie de la pratique de Bourdieu, je n’aborde pas la classe comme une catégorie préétablie, mais comme un processus historique et situé de différenciation en cours de réalisation (in-the-making). Plutôt que sur la structure, la « sensorialité de classe moyenne » se concentre sur les formes de perception, de ressenti et de matérialité par lesquelles des sujets ordinaires éprouvent, nomment et expérimentent le fait d’« être au milieu ». Cette perspective, qui allie temporalités (passé de privation, présent d’ascension, avenir incertain), spatialités (morro / bitume) et moralités (mérite, distinction), rejoint ainsi les débats récents sur la mobilité sociale (Cardoso & Préteceille 2021 ; Fontes 2022). Elle dépasse la notion d’« identité de classe » (Salata 2016) pour explorer le caractère transitoire, contradictoire et sensible des frontières sociales.

30Au lieu de déterminer l’appartenance en fonction de critères socio-économiques figés, je cherche à comprendre comment mes interlocuteurs construisent, négocient et mettent en œuvre ces critères dans des contextes de transformation. Grâce à une épistémologie anthropologique attentive aux perceptions locales, la « classe moyenne » est envisagée comme un langage social et politique qui émerge des interactions entre l’État, le marché et le quotidien. La sensorialité proposée ici permet ainsi de reconceptualiser la classe depuis le Sud global, en faisant apparaître l’incertitude, l’ambivalence et la précarité comme des dimensions constitutives – et non déviantes – de l’ascension sociale.

31Dans les sections qui suivent, je développerai cette perspective à travers deux aspects essentiels de la sensorialité de classe moyenne : la dimension spatio-temporelle et la dimension matérialo-sémantique. En prenant l’habitat et la politique du logement comme axe analytique, je montrerai en quoi les infrastructures sont vectrices de désirs de mobilité et comment les artefacts – moins des symboles statiques que des matérialités poreuses – animent les devenirs, les affects et les modes de subjectivation (Larkin 2013). En ce sens, le logement concentre des imaginaires, des pratiques et des appropriations qui donnent à voir les articulations entre politique, économie, désir et distinction.

Des sensorialités en reconstruction

32« Dona Hilda, vous aimeriez aller visiter avec moi le quartier où vous avez vécu ces 30 dernières années ? » lui ai-je demandé en 2017, lors d’une de nos conversations. Elle s’est agitée sur sa chaise, hésitante. Trois ans plus tôt, elle avait emménagé avec 160 autres familles dans un condominium modèle du PMCMV à Porto Alegre, à la suite d’une mobilisation lancée en 2010. Auparavant, Dona Hilda vivait dans une maison inachevée du service municipal du logement (DEMHAB), datant des années 1990, qu’elle occupait de manière informelle après en avoir « acheté les clés » à un intermédiaire.

33En moins de 20 ans, son quartier d’origine était devenu l’une des vilas [quartiers populaires] les plus densément peuplées de la ville. Marquées par l’autoconstruction, la fragmentation urbaine et la précarité des infrastructures, celles-ci avaient été classées zones à risque ou zones de préservation environnementale (DEMHAB 2009). Au fil du temps, ces quartiers devenus autosuffisants avaient été ciblés par plusieurs programmes publics. Le terme vileiro, utilisé en leur sein, circulait aussi en dehors, parmi les habitants de la classe moyenne, pour désigner de manière péjorative ceux qui y vivaient. Avec la diminution de la pauvreté dans les années 2010, les tensions entre les vileiros et les classes moyennes traditionnelles s’étaient accentuées : ceux qui avaient récemment connu une ascension sociale commençaient à investir des espaces auparavant inaccessibles (centres commerciaux, aéroports), un mouvement culminant en 2014 avec l’organisation, via les réseaux sociaux, de grands rassemblements de type flashmob, les rolezinhos (Faria & Kopper 2017).

  • 6 En juin 2013, le gouvernement fédéral a lancé le programme Minha Casa Melhor, qui mettait à disposi (...)

34Dona Hilda recevait souvent la visite de journalistes, de personnalités politiques et d’urbanistes, pour qui elle était le symbole de cette nouvelle vie rendue possible par l’action combinée des politiques publiques, de l’accès aux marchés et des aspirations personnelles. Cette femme noire presque centenaire, veuve et retraitée, avait ainsi vécu durant des décennies dans des logements informels du Morro da Maria da Conceição. Son parcours, marqué par le travail domestique, la foi et l’engagement communautaire, en avait fait une icône du « mérite » et de l’ascension sociale. Elle vivait désormais dans un appartement équipé grâce à un crédit destiné aux bénéficiaires du PMCMV6.

35« Je ne crois pas », a-t-elle répondu à la proposition de retourner dans son ancien quartier. Elle a ri au souvenir de ses anciens voisins qui doutaient de son déménagement, jusqu’à ce qu’ils voient les valises et le camion qui transportait son réfrigérateur, sa machine à laver, ses matelas et ses effets personnels. C’est alors qu’ils ont bien voulu croire que Dona Hilda, après une vie entière de pérégrinations, allait enfin « descendre du morro pour rejoindre le bitume ».

Je me sens bien ici.
Je ne veux rien d’autre.
Tout va bien.
Si on est heureux, le reste n’a pas d’importance.
Bien manger,
bien boire,
bien dormir,
c’est tout ce qui compte.

36Son refus de retourner dans la vila m’a surpris. Elle ne semblait jamais soucieuse de se distinguer de ses anciens voisins ; elle parlait librement des visites qu’elle avait reçues juste après son emménagement – « le morro tout entier est descendu », a indiqué son fils. « Ils sont venus nous voir, puis ils ont ri. » Elle aussi a ri : « Les gens n’y croyaient pas. Moi-même, je n’y croyais pas ! »

37Le temps passant, alors que je retournais voir Dona Hilda dans son nouvel appartement, je me suis rendu compte que le morro n’était plus qu’un lointain souvenir, une présence fantomatique plutôt qu’une réalité incarnée. Il y avait là quelque chose qui dépassait la distinction sociale : l’appartement lui avait apporté de nouvelles expériences de confort, d’intimité et d’autonomie qui révélaient la formation de subjectivités de classe. Pour elle, posséder son propre logement signifiait avoir « un endroit où reposer mes os ». Dans ce trajet à travers la ville – et dans ses rires face à l’incrédulité des autres – résidait l’idée que le changement spatial était une condition nécessaire à une vie meilleure. Cependant, tous n’étaient pas disposés à franchir ce cap, qui exigeait de réimaginer le passé, de se repositionner dans la ville et de s’assumer en tant que citoyen-consommateur de son propre logement.

38Dona Hilda a ainsi mobilisé des discours et des pratiques à différentes échelles, qui ont contribué à reformuler son identité de classe et à produire l’expérience d’« appartenir au milieu ». Les dimensions sensorielles et affectives de cette transformation sont apparues à mesure qu’elle passait « du morro au bitume » et apprenait à évoluer autrement dans la ville. La carte urbaine, comme le rappelle Gilberto Velho (1973), est toujours une carte sociale : les individus se définissent par le lieu où ils habitent et « changent de classe sociale lorsqu’ils déménagent d’un quartier à un autre ».

39Des données quantitatives recueillies en 2015 et 2017 auprès de 160 ménages de ce même ensemble immobilier permettent de replacer ces expériences de mobilité dans un discours plus général de stratification et de distinction. Après avoir évalué les améliorations survenues dans leur vie au cours de la décennie précédente, les personnes interrogées ont été invitées à se positionner parmi différentes catégories de classe. L’objectif était d’examiner la circulation des systèmes de classement dans les débats publics de l’époque et, par leur juxtaposition avec certaines catégories émiques, de retracer l’émergence d’un vocabulaire moral pour décrire l’expérience d’habiter le « milieu ».

Mots qui décrivent votre situation actuelle

Mots qui décrivent votre situation actuelle

Source : élaboration de l’auteur.

40En 2015 comme en 2017, les catégories les plus fréquemment mentionnées ont été « travailleur/travailleuse » et « battant/battante », suivies de « classe populaire », « classe moyenne », « pauvre » et « classe C ». Cependant, le temps passant, les catégories « travailleur » et « classe populaire », généralement mobilisées par les mouvements sociaux et les organisations populaires, ont laissé la place à « classe moyenne » et à ses variantes. Cela suggère que deux ans après le déménagement, la perception de la mobilité gravitait autour de catégories mettant l’accent sur le centre de la stratification. Malgré la récession que le pays traversait en 2017, les autodéfinitions semblaient davantage en phase avec les sensibilités affectives et morales de l’ascension – ce que j’appelle une sensorialité de classe moyenne – qu’avec la conjoncture économique immédiate.

41Ainsi, lorsque Dona Hilda parlait d’un « avant » (le morro) et d’un « après » (le bitume), elle faisait allusion aux dimensions spatiales de sa sensorialité de classe moyenne : la vila en tant que passé marqué par les restrictions, le condominium comme promesse de stabilité et d’appartenance à l’infrastructure urbaine. Par ce geste, elle déjouait des décennies de discussions en sociologie urbaine brésilienne sur l’impossibilité d’une mobilité ascendante pour les habitants des périphéries, malgré leur désir d’« accéder [...] à la légitimité [...] du bitume » (Fonseca 2000).

42La sensorialité vécue par Dona Hilda mobilise ce qu’Edward Soja (1996) a appelé le tiers-espace (thirdspace) : un espace à la fois réel, imaginé et vécu, qui réorganise les perceptions de spatialité, d’historicité et de sociabilité. En le traversant, elle a activé des mots, des images et des pratiques qui qualifient l’expérience du passage à la « classe moyenne ».

43Cette dynamique apparaît également dans la deuxième question de l’enquête. En 2015, puis en 2017, les habitants ont sélectionné les expressions qui définissaient le mieux leur expérience de vie dans l’ensemble résidentiel – des termes recueillis de manière inductive durant le travail ethnographique.

Que signifie vivre au Residiencial Bento Gonçalves ?

Que signifie vivre au Residiencial Bento Gonçalves ?

Source : élaboration de l’auteur.

44En 2017, les principales catégories citées ont été « accès à la citoyenneté », « dignité », « effort personnel », « lutte », « mérite » et « opportunité unique ». On observe un recul des expressions liées à la mobilisation collective, comme « accès à la dignité », « je ne vais pas gâcher cette opportunité », « bien-être social » et « lutte ». En revanche, les valeurs associées au développement individuel, à la religiosité et à la vie privée, telles que « effort personnel », « c’est à moi », « je ne laisserai pas ça », « grâce divine » et « insertion sociale », ont gagné du terrain. L’appartement a aussi commencé à évoquer l’accès à la justice et à de meilleurs emplois, reflétant la formalisation progressive du travail dans le condominium.

45Ces valeurs et ces sphères de circulation révèlent des temporalités orientées vers l’avenir, dans lesquelles la mobilité ne se définit pas seulement par des positions fixes, mais aussi par la capacité d’agir, de planifier et de vivre des transformations personnelles et familiales. Une lecture ethnographique de ces réalités sensorielles et affectives doit donc suivre l’évolution des positions dans le temps et dans l’espace, les efforts pratiques et moraux déployés pour les atteindre, ainsi que les fragments d’histoire et d’identité qui émergent au cours de ce processus.

Une enclavisation ascendante

46Deux ans après leur emménagement, les habitants ont commencé à s’organiser pour installer des systèmes de surveillance et d’interphonie dans le Residencial Bento Gonçalves. En règle générale, les complexes résidentiels du PMCMV ne sont entourés que de clôtures en fil de fer barbelé. À la différence des enclaves fortifiées étudiées par Teresa Caldeira dans les quartiers aisés de São Paulo, ces grillages n’offrent qu’une protection très limitée. L’objectif des pouvoirs publics n’est pas ici de contrer les menaces extérieures, mais de signaler les communautés de sociabilité et d’entraide qui sont appelées à se former dans le sillage de la politique du logement. Les ensembles du PMCMV sont généralement composés de plusieurs tours de cinq étages au plus, disposées côte à côte pour favoriser la sociabilité interne. La loi oblige à y inclure un terrain multisports, une salle des fêtes et divers équipements, tels que des places et des bancs, afin d’encourager la convivialité.

47Seu Juliano a joué un rôle central dans ce processus. Veuf et proche de la soixantaine, il avait travaillé comme électricien dans des immeubles de classe moyenne supérieure, avant que les séquelles d’un incendie ne le contraignent à prendre sa retraite. Il était alors devenu l’une des principales figures de l’association des résidents. Il s’était surtout fait connaître après s’être installé sur le chantier en 2013, dans un conteneur où il avait vécu pendant des mois, y aménageant un petit bureau pour répondre aux appels des membres de l’association ou les recevoir lorsqu’ils venaient s’informer de l’avancement des travaux.

Seu Juliano travaillant à la construction du siège de l’association des résidents, à côté du chantier du Residencial Bento Gonçalves, en 2013.

Seu Juliano travaillant à la construction du siège de l’association des résidents, à côté du chantier du Residencial Bento Gonçalves, en 2013.

Photo de l’auteur

48En janvier 2015, j’ai rendu visite à Seu Juliano dans son nouvel appartement. Quiconque avait connu ses conditions de vie précaires dans le conteneur aurait eu du mal à reconnaître l’homme élégamment vêtu qui se tenait devant moi. Un cadre confortable rempli d’objets technologiques avait remplacé le sable et les gravats. Il avait même amené avec lui le chien errant qui lui tenait compagnie sur le chantier. À présent, l’animal était tondu, muni d’un collier et traité comme une « mascotte » par son propriétaire.

49Au cours de nos conversations, Seu Juliano décrivait la nouvelle configuration des forces au sein du condominium. Il circulait dans les parties communes, prodiguant des conseils à ses voisins sur la façon de se comporter en « propriétaire » et de respecter le règlement de la copropriété. Pour lui, le déménagement marquait une transition de vie : « Là où je vivais, il n’y avait pas de classe ; dans la vila, tout était jetable. Ici, tout le monde est de "classe C"». On est partis de rien. On n’avait pas de maison ; on n’avait rien. Ici, ça a tout changé. »

  • 7 Le Procon est un organisme qui protège les droits des consommateurs au Brésil. Créé en 1970, il a p (...)

50Avec le temps, Seu Juliano a développé une attitude critique à l’égard des services du condominium, adoptant le langage d’un consommateur averti. Depuis le confort et l’intimité de son appartement, il écoutait les conversations des gardiens par l’interphone pour leur rappeler leurs responsabilités. C’est ainsi qu’il a appris qu’ils surnommaient le complexe résidentiel « Carandiru », en référence à la prison qui fut autrefois la plus grande d’Amérique latine. Indigné, il a interpellé le responsable de l’entreprise de sécurité : « Nous sommes des consommateurs de vos services. Nous payons et vous nous diffamez. Vous savez que nous avons le droit d’aller au Procon ?7 »

51Seu Juliano a marqué une pause emphatique, m’a souri et a confié : « Sauf qu’ils ne s’attendaient pas à ce que je parle avec ces petits mots-là ». Le lendemain, trois gardiens ont été affectés à la sécurité du site. Dans son récit, la fonction revendiquée de « propriétaire » qu’il assumait désormais dans la résidence renvoyait à l’émergence d’une voix critique au nom d’un nouveau collectif. En s’efforçant de faire valoir son statut de consommateur-citoyen, il cherchait, par nombre de ses revendications, à protéger des droits précaires dans un marché imparfait (Hirschman 1970).

52Lorsque je l’ai revu en novembre 2016, Seu Juliano était enthousiaste à l’idée du déploiement de technologies de sécurité. Il avait fait le tour des appartements pour convaincre les habitants de contribuer, par des versements mensuels, au financement de caméras de vidéosurveillance et d’un réseau de fibre optique souterrain. « On a besoin de savoir qui entre et qui sort. Sans contrôle, il n’y a pas de sécurité », insistait-il.

53La mise en œuvre s’est néanmoins avérée plus difficile. Malgré les nouveaux équipements (portail automatique, caméras visibles, système électronique avec badges magnétiques sur les porte-clés), de nombreux résidents résistaient à l’idée d’utiliser ces dispositifs. Ils préféraient que les gardiens « fassent preuve de zèle », et leur demandaient d’ouvrir et de fermer le portail. « Ces personnes », critiquait Seu Juliano, « travaillaient comme employées domestiques et femmes de ménage pour les riches, et maintenant, elles veulent exercer leur pouvoir pour montrer leur nouveau statut social ».

54La situation a fini par évoluer lorsque le condominium a décidé de changer d’entreprise de sécurité et de construire, avec l’aide des résidents, une guérite pour abriter les agents sélectionnés. Il s’agissait pour la plupart d’anciens policiers à la retraite, formés de manière informelle par des habitants afin d’assurer des normes de surveillance et d’intervention. « Avant, les gardiens laissaient entrer tout le monde », expliquait Seu Juliano. « Les gens souriaient de loin et ils appuyaient sur le bouton. Cela ne peut plus arriver. » Au fil des mois, il a continué à adresser des suggestions et des avertissements aux agents de sécurité, s’appuyant sur son expérience de gardien dans des complexes résidentiels de classe moyenne, et exerçant ainsi son droit de « demander des comptes » en tant que citoyen-consommateur informé.

55Dans le condominium, Seu Juliano s’imaginait de nouvelles responsabilités quotidiennes en tant que propriétaire d’un appartement. Malgré des difficultés financières croissantes durant la récession, il réaffirmait son rôle de « propriétaire » en faisant valoir les décisions collectives dans un langage de consommateur-citoyen. Seu Juliano a aussi appris à filtrer ses conversations avec ses voisins à l’interphone pour éviter les connaissances importunes, contacter le syndic ou encore gérer les canulars téléphoniques.

56Par ces pratiques, le condominium est devenu le médiateur de nouvelles conceptions de la protection, de la vie privée et de la cohabitation. Les technologies inspirées des modèles de la classe moyenne supérieure ont été réinterprétées comme des outils permettant de réimaginer l’espace physique et social, à mesure que les habitants passaient de logements informels à des adresses officielles. L’enclavisation périphérique émergeait ainsi de la confluence entre institutions, politiques et pratiques quotidiennes – depuis les références de Seu Juliano aux condominiums riches jusqu’à la multiplication des services locaux destinés aux nouveaux propriétaires.

57Cette esthétique de l’enclavement a également produit de nouvelles temporalités entre « résidents désirables » et « indésirables ». Les gardiens et le contrôle des accès véhiculaient des imaginaires liés aux individus dangereux, opérant au quotidien par des blocages et des autorisations visant à purifier les habitants des ombres de leur passé dans le morro.

58Cependant, ces distinctions n’ont jamais été absolues. Des histoires de vols et de trafiquants camouflés circulaient dans les couloirs, alors que les résidents cherchaient à stabiliser de nouvelles frontières symboliques. Beaucoup considéraient ces récits comme de simples rumeurs jetant le discrédit sur le condominium et occultant les efforts concrets visant à en contrôler les frontières et à projeter des distinctions sociales. Pour Seu Juliano et de nombreux autres, les technologies d’enclavement étaient essentielles pour créer des discontinuités corporelles, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du condominium, tout en offrant la possibilité d’imaginer des futurs urbains médiés par ces mêmes technologies.

59L’enclavisation ascendante peut donc être comprise comme des assemblages sociomatériels fondamentaux de barriérisation physique et symbolique à travers lesquels les habitants à faibles revenus instancient des sensorialités de classe moyenne dans les périphéries urbaines brésiliennes. Ces technologies sont devenues cruciales pour la formation de nouvelles frontières et de nouveaux imaginaires de classe ; leurs obstacles calculés contribuent à reconstruire des sensations de bien-être dans des contextes de plus en plus marqués par la précarité et l’insécurité. Au Residencial Bento Gonçalves, la tentative d’installation de systèmes de surveillance et d’interphonie répondait à l’aggravation de la crise de la sécurité publique dans l’État du Rio Grande do Sul au cours de la seconde moitié des années 2010. Comme l’ont montré d’autres travaux ethnographiques sur la sécurisation dans les villes latino-américaines (Capron 2019 ; Villarreal 2019), les craintes liées à la criminalité et à l’(in)sécurité sont inégalement réparties et mobilisées, faisant de la sécurité un élément central de la performance de la classe sociale. Dans ce contexte, l’enclavisation actualise les notions de protection, de vie privée et de cohabitation en introduisant de nouvelles « procédures d’authentification » entre résidents et personnes étrangères. La volonté de préserver et de valoriser les propriétés privées fait ainsi émerger de nouvelles formes de mobilisation politico-économique à l’intérieur des murs physiques et symboliques de l’ensemble résidentiel.

Conclusion

60Cet article a jeté les bases d’une théorie ethnographique de la classe moyenne, capable de proposer un cadre alternatif à la synthèse sociologique classique entre agentivité et structure. Le décalage entre la manière dont les individus conçoivent l’expérience d’occuper une certaine position sociale et la façon dont les intellectuels classifient la structure sociale dans laquelle ils vivent a toujours été étroitement lié à la question de la classe sociale. Dans le traitement analytique de la classe moyenne, faut-il privilégier l’agentivité ou la positionnalité ? L’expérience ou le discours ? La production ou la consommation ? L’histoire ou l’économie politique ? Le passé ou l’avenir ? L’aspiration ou la distinction ? Même si ces questions sont certainement importantes, dans cet article, je suis revenu à celle de savoir comment la classe est effectivement produite, dans un processus à la fois historique, discursif et expérientiel. Observer le fonctionnement conjoint de ces dimensions, au-delà du débat entre l’émique et l’éthique, permet de comprendre comment le temps, l’espace, la consommation, les infrastructures et le devenir contribuent à façonner les positions de la classe moyenne.

61Les données empiriques sur lesquelles s’appuie cet article ont été collectées dans le contexte du déploiement de réseaux émergents de protection sociale et économique au Brésil, dans les années 2000. Elles incluent des récits d’appartenance et de transformation de classe de bénéficiaires du plus grand programme de logement social du pays, Minha Casa Minha Vida. À partir de cet engagement ethnographique de longue durée, la « classe moyenne » n’est pas envisagée comme une position structurelle, mais comme un champ sensoriel d’indéterminations. La « sensorialité de classe moyenne » révèle comment des personnes désignées comme appartenant à la « nouvelle classe moyenne » ont vécu, avec ambivalence et imagination, l’expérience d’« être au milieu ». Une telle approche permet de reconceptualiser la classe depuis les marges du capitalisme brésilien, en articulant infrastructures, politiques publiques, matérialités et affects. Au cours de ce processus, l’article montre que le Sud global offre des ressources conceptuelles permettant de repenser les théories de classe plus générales élaborées à partir des expériences occidentales classiques de formation de ces strates.

62Les histoires qui jalonnent les pages précédentes mettent en lumière des mondes complexes d’aspirations, de désirs et d’expériences à travers lesquels les structures existantes de stratification et de mobilité sont vécues, interrogées et entrelacées, offrant ainsi des lueurs d’espoir face aux inégalités persistantes. Elles révèlent par ailleurs des convergences discursives plus larges avec les projets de développement à l’échelle nationale, comme celle qui s’est établie autour de la catégorie « nouvelle classe moyenne ». D’une manière générale, ces récits donnent un visage humain aux évolutions des réalités politiques, économiques et subjectives de la classe moyenne dans l’Amérique latine post-néolibérale – une période marquée par des changements redistributifs, une croissance économique et des mécanismes diffus de gouvernance de la pauvreté sous la plupart des gouvernements de ce qu’on a appelé la « vague rose » dans la région.

63Dans ce contexte, le concept de sensorialité de classe moyenne nous permet de faire progresser notre compréhension de la classe à travers au moins quatre dimensions essentielles. En premier lieu, il part de variables contextuelles spécifiques et s’attache résolument à permettre aux acteurs de se situer intuitivement au sein de constellations plus vastes de forces sociales, politiques et économiques qui influencent leur expérience d’« être au milieu ». Sur le plan méthodologique, cela implique de prêter une attention particulière au vocabulaire, aux affects et aux pratiques qui émergent au cours des situations et interactions. Il nous faut ici considérer la performatisation de la classe comme le produit d’une dynamique d’échelles, de rationalités, de pratiques d’intervention et d’affects quotidiens.

64En second lieu, une approche sensorielle de la classe moyenne permet d’éviter d’isoler les dimensions historique, politique, économique, conjoncturelle ou subjective. Elle vise au contraire à dresser une carte sociale de ces forces en mouvement à mesure qu’elles prennent de l’importance dans l’expérience d’individus et de groupes spécifiques, dans le temps et dans l’espace. Pour prendre en compte à la fois les dynamiques d’inclusion et d’exclusion, de passé et d’avenir, de distinction et d’aspiration qui constituent la sensorialité de la classe moyenne, de nouvelles approches cartographiques de la mobilité de classe sont nécessaires. Plutôt que des positions hiérarchiques liées par des positions de classe bien définies, ces cartes sont des portraits horizontaux et dynamiques des cartes mentales et expérientielles que les individus élaborent lorsqu’ils évoluent dans des réalités difficiles et poursuivent leurs rêves d’ascension sociale. Ces cartographies sensorielles sont mieux à même de saisir les échelles intermédiaires de transformation historique, politique, économique et spatiale, ainsi que les devenirs humains qui donnent leur force aux politiques de mobilité sociale.

65En troisième lieu, la sensorialité de la classe moyenne suppose une compréhension à la fois sociale et matérielle des sens, des langages et des affects qui imprègnent l’expérience d’être au milieu. Cet article a exploré les dynamiques spatio-temporelles et matérialo-sémantiques de ce processus. En suivant le parcours d’une bénéficiaire du programme prise comme cas modèle, il a montré comment la superposition des déplacements spatiaux, sociaux et temporels est révélatrice de trajectoires affectives de formation de classe. À travers l’enclavisation ascendante de ces périphéries, il s’est en même temps intéressé à la reconfiguration des espaces urbains et sociaux, essentielle à une compréhension située de la formation de ces sensorialités de classe et des limites qui leur sont inhérentes, souvent exprimées par des tensions entre anciens et nouveaux schémas d’exclusion raciale et socio-économique.

66Dans le sillage du programme de logement social brésilien, les infrastructures et les matérialités sont devenues des médiateurs essentiels de la classe. En ce sens, l’« enclavisation ascendante » pourrait servir de modèle emblématique de la manière dont la classe moyenne est négociée et construite non seulement à travers le langage et la consommation, mais aussi et surtout par des pratiques spatiales et des infrastructures concrètes. La mosaïque émergente de lieux et de temporalités confère aux infrastructures un sens d’appartenance à la fois à la ville et au devenir subjectif propre à chacun. La sensorialité de classe moyenne qui se dégage de ces expériences aspirationnelles, avec des tropes d’infrastructures passées et futures, révèle des idéaux de « bonne vie » (Fischer 2014) liés à une constellation plus large d’imaginaires interclasses, tout en cherchant à les transcender.

67Enfin, cela signifie que les recherches ethnographiques sur la classe moyenne doivent dépasser les discours réductionnistes sur la distinction pour saisir des dynamiques plus nuancées et symbiotiques de distinction et d’appartenance. Les efforts concrets déployés par les individus pour actualiser leurs idéaux de confort, de sécurité et d’inclusion reflètent leur désir pressant de s’insérer dans les réseaux de consommation et sur le marché du crédit. Dans le même temps, ces efforts redessinent les périphéries bâties des villes, créant de nouveaux modes de distinction sociale et d’isolement urbain. Cependant, ces formes de distinction quotidienne ne sont pas vécues comme l’instauration de frontières fixes entre les classes, mais plutôt comme des discontinuités morales, aspirationnelles et matérielles à travers lesquelles se stabilisent de nouveaux sens de dignité et de respectabilité.

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Notes

1 Dans le contexte empirique de cet article, le terme « condominium » (condomínio) désigne des ensembles résidentiels multifamiliaux dotés d'espaces communs et de règles propres, souvent clôturés et dotés de contrôles à l'entrée, dont la matérialité (grilles, caméras, guérites) et la gouvernance quotidienne opèrent comme des technologies de protection, de distinction et d’appartenance dans les périphéries urbaines. En ce sens, il ne s’agit pas seulement d’un régime juridique de copropriété, mais d’une forme socio-matérielle et morale d’habitation associée aux aspirations de la « classe moyenne ».

2 Mis en place en 2009 sous le deuxième mandat du président Lula (PT), le PMCMV a accordé, jusqu’en 2018, des subventions à plus de trois millions de familles dont les revenus ne dépassaient pas dix salaires minimum, pour un montant total de plus de 350 milliards de reais, dynamisant ainsi le secteur de la construction civile. Les ménages les plus modestes ont pu bénéficier de crédits immobiliers d’une durée de dix ans, subventionnés à hauteur de 81% du coût total de chaque logement, avec des mensualités n’excédant pas 5% du revenu mensuel du ménage (soit environ 33,40 $US par mois en 2009). Depuis, le programme a fait l’objet de plusieurs réformes, tout en conservant sa structure de gouvernance post-néolibérale : le marché est en première ligne pour proposer et construire les projets, tandis que l’État intervient comme financeur et régulateur des conditions d’accès à ce marché subventionné du logement social (Kopper 2022).

3 Les taux de réponse ont respectivement atteint 87% (2015) et 64% (2017). L’analyse a combiné une approche descriptive – tableaux simples et comparaisons entre les deux séries – à une lecture qualitative axée sur le croisement entre catégories émiques (telles que « travailleur », « battant », « classe moyenne », « pauvre ») et systèmes publics de classification utilisés dans les études de marché et les politiques publiques (comme la « classe C »). L’enquête a pris la forme d’un recensement à l’échelle de l’association, sans prétendre à une représentativité statistique pour l’ensemble du PMCMV, mais avec une forte validité interne, afin de saisir l’expérience de mobilité et d’appartenance au sein d’un projet-type de ce programme.

4 Dans le contexte empirique de cet article, « morro » (que l’on peut traduire littéralement par « colline ») est une catégorie émique qui désigne des quartiers ou des lotissements informels populaires historiquement implantés dans des zones difficiles d’accès, généralement marqués par l’auto-construction et mal desservis par les services publics, socialement stigmatisés et opposés à l’« asfalto » ou bitume (la ville formelle). Ce terme est utilisé comme catégorie socio-spatiale et morale dans les récits des parcours de mes interlocuteurs.

5 Dans des ouvrages comme Democracy Against Capitalism (1995), Wood soutient que la classe ne doit pas être comprise comme une identité, mais comme un rapport social spécifique au capitalisme, articulant dépendance, pouvoir et moralité. L’accent mis sur les conditions historico-matérielles de la différenciation sociale permet d’éviter à la fois l’économisme et la réduction symbolique de la classe à un mode de vie. Dans le même temps, il invite à réfléchir à la manière dont ces relations structurelles sont perçues, ressenties et racontées au quotidien – un mouvement que le concept de « sensorialité de classe moyenne » cherche à saisir en montrant que structure et expérience, économie et affect sont des dimensions indissociables d’un même processus historique.

6 En juin 2013, le gouvernement fédéral a lancé le programme Minha Casa Melhor, qui mettait à disposition des bénéficiaires des prêts de 5 000 reais à taux réduit (5% par an) pour l’achat d’électroménager et de meubles. Durant les 18 mois de son existence, ce programme a octroyé 2,92 milliards de reais de crédits à quelque 640 000 familles – bien en deçà de l’estimation initiale de 18,7 milliards de reais.

7 Le Procon est un organisme qui protège les droits des consommateurs au Brésil. Créé en 1970, il a pour mission de les informer et de les conseiller dans le cadre de leurs réclamations.

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Titre Mots qui décrivent votre situation actuelle
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Titre Que signifie vivre au Residiencial Bento Gonçalves ?
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Titre Seu Juliano travaillant à la construction du siège de l’association des résidents, à côté du chantier du Residencial Bento Gonçalves, en 2013.
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Pour citer cet article

Référence électronique

Moisés Kopper, « Produire la classe en bordure de la ville : la verticalisation des périphéries urbaines brésiliennes »Brésil(s) [En ligne], 29 | 2026, mis en ligne le 31 mai 2026, consulté le 08 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/bresils/22229 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16dup

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Auteur

Moisés Kopper



Moisés Kopper est anthropologue, enseignant à l’Université d’Anvers.

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