1L’objectif de cet article est de définir précisément les fractions de classe culturelles, en montrant qu’il est possible de les identifier empiriquement à partir des effets tendanciels du capital culturel sur l’action des agents. Mon argument central est que le capital culturel exerce un effet spécifique sur les agents qui en dépendent davantage que du capital économique pour reproduire leur position sociale et marquer leur place dans la hiérarchie de statut. Cela signifie qu’il est possible de séparer, au sein d’une classe sociale donnée, l’ensemble des agents appartenant à la fraction culturelle de ceux relevant de la fraction économique, dans la mesure où cette appartenance à une fraction de classe influencera fortement leurs constructions identitaires et leurs prises de position.
2Ce travail s’appuie principalement sur les travaux de Pierre Bourdieu, et en particulier sur sa définition de l’espace social présentée dans La Distinction (Bourdieu 1979). L’espace social est un espace relationnel de distribution des capitaux, pensé à partir de trois dimensions : (1) le volume de capitaux distribués, (2) la composition (ou structure) des capitaux distribués et (3) la trajectoire d’accumulation des capitaux. La première dimension sépare les agents et les groupes en fonction du volume total de capitaux possédé, la deuxième selon le type de capital prédominant (économique ou culturel) et la troisième selon la trajectoire d’accumulation de ces capitaux – ascension, déclin ou reproduction (Bourdieu 1979, 128-138). La définition des fractions de classe relève donc de la deuxième dimension de l’espace social.
3La notion d’espace social a été proposée par Bourdieu en réaction à ce qu’il considérait comme une vision réductrice de la structure des inégalités. Elle part en outre de l’hypothèse que les diverses dimensions de différenciation des positions sociales se traduisent par des disparités dans les conditions matérielles d’existence suffisamment importantes pour différencier les habitus, et donc les constructions identitaires et les prises de position (Bourdieu 1979, 189-195). Ainsi, au sein d’une même classe, les constructions identitaires et les prises de position devraient varier d’une fraction de classe à l’autre, et au sein d’une fraction de classe donnée, en fonction des trajectoires de classe.
4Par ailleurs, seule une conception des fractions de classe à partir des types de capitaux possédés permet de saisir ce que Bourdieu a appelé les « stratégies de reconversion » (Bourdieu 1979, 145-185). Critiquant l’idée de « mobilité sociale », qu’il jugeait naïve, celui-ci a proposé que les déplacements dans l’espace social pouvaient être verticaux (ascendants ou descendants au sein d’une même fraction) ou transversaux (passage d’une fraction à une autre). Penser en termes de stratégies de reconversion permet en outre d’explorer la lutte pour la définition du taux de convertibilité entre les différents types de capital. Cela implique de reconnaître qu’au-delà de la lutte entre les classes, il existe une lutte entre les fractions de classe pour déterminer si le capital dominant, le capital le plus précieux, est économique ou culturel, et pour établir les possibilités et les mécanismes de conversion d’un type de capital en un autre.
5Ce point est central pour comprendre les prises de position des fractions culturelles. Tout en démontrant l’importance du capital culturel dans l’organisation des hiérarchies et la reproduction des inégalités, Bourdieu affirme à plusieurs reprises dans La Distinction qu’il s’agit d’un capital dominé, de sorte que, même au sein de la classe dominante, la fraction culturelle est une fraction dominée (Bourdieu 1979, 131-134, 322-331, 355-356). Cet argument, et avec lui toute la différenciation entre les fractions économique et culturelle, s’inscrit dans le prolongement de sa théorie plus générale sur l’émergence, dans la modernité, de champs relativement autonomes régis par une logique de dénégation de la rationalité strictement économique. En effet, les champs de production culturelle dans lesquels opèrent les membres des fractions culturelles, de même que toute économie de biens symboliques, ne peuvent fonctionner qu’en déniant – c’est-à-dire en refoulant – les intérêts « économiques ». Cette dénégation est une condition structurelle nécessaire à l’organisation des rivalités et des hiérarchies au sein de ces champs, car ceux-ci se sont historiquement constitués autour d’une lutte visant à établir des critères de légitimité et de hiérarchisation autres que le critère économique, dominant dans le capitalisme. Les agents se livrent donc non seulement à des luttes internes au sein des champs de production culturelle, mais ils doivent aussi lutter au quotidien contre la pression des critères de légitimation économiques qui cherchent à s’imposer – autrement dit contre la pression du capital économique et, ce qui revient au même, contre les effets du champ économique (Bourdieu 2016).
6Ainsi, outre la possession privilégiée d’un ensemble de ressources qui attestent l’appropriation de la culture légitimée (le capital culturel), les agents qui occupent les fractions de classe culturelles valorisent tout particulièrement le capital culturel en tant que critère de démarcation des hiérarchies de prestige. Ils doivent aussi constamment dénier le capital économique et la pression de la logique économique qui s’exerce sur leurs espaces d’action et de circulation, ce qui a un effet sensible sur leurs constructions identitaires et leurs prises de position.
7Si, sur le plan logique, son explication part des conditions matérielles d’existence pour aboutir aux prises de position par la médiation de l’habitus, du point de vue de la production empirique, il n’est pas problématique pour Bourdieu que les fractions de classe soient déduites à partir de ces prises de position. On en trouve une illustration dans le fait que l’équipe de La Distinction ne disposait pas de données suffisantes sur la répartition des différents types de capitaux pour mettre en évidence des fractions de classe au sein de la classe populaire, mais a postulé leur existence d’après les données disponibles sur la différenciation des prises de position (Bourdieu 1979, 202).
8La définition des indicateurs les mieux à même de mesurer les différents types de capital constitue un problème d’opérationnalisation courant dans les recherches contemporaines. Les travaux de Will Atkinson (2017) sur la structure des classes au Royaume-Uni en sont un bon exemple, et apportent une possible solution.
- 1 Soit le revenu, le patrimoine et l’héritage pour mesurer le capital économique, le niveau d’instruc (...)
9Atkinson a d’abord utilisé des données agrégées sur les groupes professionnels, puis un ensemble de données secondaires, pour construire l’espace social britannique1. Il serait en effet trop réducteur de mesurer le volume du capital culturel uniquement à partir des diplômes, car ceux-ci n’en reflètent que la forme institutionnalisée. Sur la base de ce seul indicateur, Atkinson a ainsi pu montrer que les intellectuels, les scientifiques et les enseignants s’insèrent dans les fractions culturelles – pour ces groupes, la forme institutionnalisée du capital culturel constitue une ressource particulièrement opérationnelle dans leurs champs d’activité. En revanche, des groupes comme les artistes ou les producteurs culturels ne semblent pas posséder davantage de capital culturel que d’autres dont les prises de position (politiques ou en termes de style de vie) indiquent qu’ils appartiennent à la fraction économique (les cadres d’entreprise titulaires d’un diplôme de troisième cycle, par exemple). Selon Atkinson, les artistes et les producteurs culturels, tout comme les intellectuels et les scientifiques, possèdent un volume élevé de capital culturel, mais celui-ci n’est pas nécessairement institutionnalisé. Il est plutôt objectivé (sous la forme des biens culturels valorisés qu’ils possèdent) et surtout incorporé (sous la forme d’une connaissance fine et approfondie de la culture légitimée). Ces autres groupes appartiennent eux aussi aux fractions culturelles, car ils détiennent ce que l’auteur appelle une « maîtrise symbolique », c’est-à-dire une connaissance spécialisée de la culture légitimée nécessaire à leur activité professionnelle, mais difficile à saisir avec précision à l’aide des indicateurs classiques du capital culturel. Fort de cet argument, Atkinson inclut les artistes et les producteurs culturels comme des sous-catégories de la fraction culturelle de la classe dominante britannique, en soulignant que les diplômes ne sont pas le critère le plus pertinent pour mesurer leur volume de capital culturel (Atkinson 2017, 17-18).
- 2 Voir Jarness (2017) pour un autre exemple d’étude empirique où la scission entre les fractions écon (...)
10Tout comme dans le cas des classes populaires de La Distinction, l’exemple d’Atkinson ouvre ainsi la voie à l’utilisation des prises de position comme indicateurs initiaux des fractions de classe. Dans des contextes où l’accès à l’enseignement supérieur se généralise (comme au Royaume-Uni ou, dans une moindre mesure, au Brésil), le diplôme universitaire perd beaucoup de sa puissance en tant qu’indicateur de capital culturel – ce qui ne signifie pas pour autant que le capital culturel, en lui-même, soit devenu moins puissant pour structurer l’habitus et donc les pratiques. L’argument d’Atkinson revient donc à comprendre que certaines professions indiquent en elles-mêmes la possession d’un volume de capital culturel plus élevé, dans la mesure où leur exercice adéquat requiert une maîtrise symbolique2.
11En résumé, pour formuler un concept susceptible d’être opérationnalisé de manière empirique, nous pouvons définir que l’ensemble des positions sociales qui composent une même classe sociale peut être organisé selon un continuum, en fonction du poids relatif du capital économique et du capital culturel dans la structuration des hiérarchies de prestige. Plus les agents circulent et s’engagent quotidiennement dans des champs ou des cercles sociaux où le capital culturel (dans ses différents sous-types : artistique, scientifique, académique, littéraire, etc.) constitue le principe fondamental de hiérarchisation des positions sociales, plus ils se situent près du pôle de la fraction culturelle dans l’espace social. La limite idéale-typique correspond à un pôle où le capital économique est complètement dénié et sans aucune pertinence pour la structuration des hiérarchies, tandis que le membre idéal-typique d’une fraction de classe économique est celui qui agit exclusivement en fonction d’une rationalité économique.
12Plutôt que de partir d’une démarche empirique pour construire une structure de classes en analysant la distribution relative des différents types de capitaux, la plupart des études sur les classes sociales au Brésil utilisent des modèles prédéfinis par les chercheurs, dont les critères d’établissement des frontières structurelles varient sensiblement selon le référentiel théorique. Il s’agit de modèles a priori, dont on suppose qu’ils permettront d’appréhender correctement la distribution inégale des chances et les stratégies d’action sociale (Bertoncelo 2009).
- 3 Les études comparatives de Pereira (2021) ont montré la puissance du modèle de Cardoso et Préteceil (...)
13Parmi les modèles proposés, le plus à même de rendre compte de la diversité des positions dans l’espace social est celui de Cardoso et Préteceille (2021), particulièrement axé sur l’analyse de la complexité des positions des classes moyennes3. Sur la base d’un découpage de la structure occupationnelle, ces auteurs définissent la classe moyenne comme l’ensemble des groupes professionnels qui se distinguent des classes populaires et supérieures par leur position dans la division du travail et leur niveau de qualification, d’instruction et de revenus, même s’ils sont en majorité salariés (Cardoso & Préteceille 2021, 46). En interne, les auteurs proposent une catégorisation des classes moyennes en trois couches :
- Classe moyenne haute : ingénieurs et postes commerciaux et administratifs de haut niveau en entreprise, catégories supérieures de la fonction publique, professions intellectuelles supérieures (professeurs de l’enseignement supérieur, chercheurs, pharmaciens et médecins salariés), professionnels de l’information, des arts et du spectacle.
- Classe moyenne moyenne : professions intermédiaires administratives dans l’administration publique, professions intermédiaires administratives et commerciales en entreprise, techniciens, contremaîtres et agents de supervision du travail, professions intermédiaires (enseignants du primaire et du secondaire et formateurs), professions intermédiaires de la santé et du travail social, clercs et religieux.
- Classe moyenne basse : salariés civils et agents du service public, employés de bureau non manuels.
14Ce modèle a permis à Cardoso et Préteceille d’identifier une hiérarchie de revenus et de diplômes entre les classes et les couches ainsi définies, ainsi qu’un lien entre l’âge, le genre et la race et la hiérarchie des classes : plus la position sociale est élevée, plus la proportion de Blancs, d’hommes et de personnes plus âgées est importante (Cardoso & Préteceille 2021, 87). En se penchant sur le cas spécifique de la région métropolitaine de São Paulo, ils ont montré que la part des classes moyennes dans la structure de classes y était passée de 35 % en 2002 à 40 % en 2014.
15Dans ma recherche, pour saisir la division en fractions des classes moyennes de São Paulo, j’ai créé un modèle de recrutement combinant la proposition de Cardoso et Préteceille à celle d’Atkinson mentionnée plus haut. À l’instar de Cardoso et Préteceille, j’ai identifié les classes moyennes à partir des groupes professionnels, en recherchant des individus pour la plupart salariés (à l’exception de certaines professions libérales), mais qui se distinguent des classes populaires par leur niveau de qualification, d’instruction et de revenus généralement plus élevés. La limite supérieure de ces classes moyennes correspond donc aux professions de la classe moyenne haute, telles que définies par ces auteurs, et la limite inférieure à celles de la classe moyenne basse. À l’aide d’une version modifiée du modèle proposé par ces auteurs, j’ai ensuite divisé les groupes professionnels en partant de l’hypothèse d’une inégalité de la structure des capitaux entre les fractions, inspirée de la thèse d’Atkinson concernant les différences de maîtrise symbolique sous-jacentes aux diverses activités professionnelles. Le groupe A devait circonscrire les activités qui dépendent peu du capital culturel incorporé pour leur exercice adéquat, le groupe C, celles qui dépendent fortement de ce capital pour leur exercice adéquat, et le groupe B, celles dont l’exercice adéquat demande une certaine accumulation de ce capital, mais dans une moindre mesure que pour les professions du groupe C. Cette répartition présente l’inconvénient de reposer sur une présupposition plutôt que sur une base empirique. Toutefois, il s’agit là d’un problème mineur, dans la mesure où une telle division n’est pas utilisée en tant que donnée pour analyser la fraction culturelle des classes moyennes de São Paulo, mais uniquement comme un outil méthodologique pour constituer l’échantillon.
Tableau 1 – Division professionnelle des fractions des classes moyennes
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Groupe A
(fraction économique)
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Groupe B
(fraction équilibrée)
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Groupe C
(fraction culturelle)
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• Employeur, propriétaire ou associé d’un établissement ;
• Poste de direction et de supervision (directeur, gérant, chef de service, responsable ou superviseur).
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• Professions libérales (avocats, médecins, comptables, architectes, ingénieurs, etc.) ;
• Professionnels de la santé ou du travail social ;
• Professions administratives ;
• Membre des forces armées ou de sécurité (commissaires, militaires, etc.).
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• Professions intellectuelles ou scientifiques (professeurs d’université, scientifiques, conférenciers) ;
• Enseignants en maternelle, primaire, secondaire ou dans l’enseignement technique ;
• Professionnels de l’information, des arts ou du divertissement (journalistes, artistes, producteurs culturels, intermédiaires culturels).
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- 4 Il convient de noter que je ne connaissais personnellement aucune des personnes recrutées. Je les a (...)
- 5 Pour plus de détails sur la méthodologie, voir Vieira (2024).
16Une fois cette classification établie, au premier semestre 2023, j’ai préparé un appel à participation et commencé le recrutement pour mon étude. Celui-ci s’est déroulé en deux étapes. J’ai d’abord envoyé l’appel à participation et demandé sa diffusion à des contacts personnels et institutionnels – principalement des collègues et des professeurs de l’Université de Campinas (Unicamp). Avec les premiers recrutements conclus, j’ai ensuite utilisé la technique de la boule de neige pour élargir l’échantillon4. Les personnes recrutées ont répondu à un questionnaire en ligne, via la plateforme Google Forms, puis fait l’objet d’un entretien. Le questionnaire comprenait 86 questions, contre 74 pour le guide d’entretien semi-structuré. Les entretiens, d’une durée moyenne de deux heures, ont également été réalisés en ligne, via la plateforme Google Meet5.
17Vingt-sept personnes ont répondu à mon questionnaire et j’ai réalisé des entretiens approfondis avec vingt-trois d’entre elles. Leurs professions se répartissent entre les domaines scientifique et universitaire (un anthropologue, une biologiste, sept étudiants en master ou doctorat, dont quatre en sciences humaines, deux en arts et une en travail social), l’enseignement (une diplômée en pédagogie [mais au chômage], quatre enseignants du primaire ou du secondaire, deux dans l’enseignement supérieur et trois dans d’autres types de structures), les arts (cinq musiciens), la communication (six journalistes, une attachée de communication et une productrice de contenu pour les réseaux sociaux) et l’aide sociale (trois assistantes sociales [dont une au chômage], l’une d’entre elles étant responsable d’un service d’aide sociale). S’y ajoutent un architecte, un médecin, une assistante universitaire (également avocate), une attachée de presse (et journaliste) et un thérapeute holistique (également musicien). Tous exercent donc des métiers qui, à des degrés divers, renvoient à des champs ou à des zones de l’espace social demandant un volume de capital culturel considérable, incorporé sous forme de maîtrise symbolique.
18Cet échantillon présente une hétérogénéité considérable pour ce qui est du profil démographique. J’ai ainsi interrogé quatorze hommes et treize femmes, âgés de 29 à 60 ans, dont 20 se sont déclarés blancs, quatre métis (pardos), un asiatique (amarelo) et une noire, une autre ayant préféré ne pas répondre. Vingt-quatre d’entre eux sont hétérosexuels, deux sont homosexuels et un est bisexuel. Quatorze sont mariés, quatre sont en couple stable, trois sont divorcés et six sont célibataires. Onze d’entre eux ont des enfants. On y trouve deux catholiques, deux kardécistes, une umbandiste, une évangélique et un juif ; tous les autres sont athées ou agnostiques.
- 6 Dans le questionnaire, elles devaient indiquer le revenu mensuel du ménage en choisissant parmi des (...)
- 7 Selon l’enquête nationale auprès des ménages (Pesquisa Nacional por Amostra de Domicílios – PNAD) d (...)
19L’échantillon est également diversifié en ce qui concerne le capital économique et scolaire. Au regard de la situation brésilienne actuelle en matière d’inégalités, les personnes interrogées se situent majoritairement dans les tranches de revenus élevés6 : sur la base des données de l’Enquête nationale brésilienne par sondage auprès des ménages (PNAD) de 2022, une d’entre elles se situe dans la tranche des 1 % de la population ayant les revenus mensuels par habitant les plus élevés, dix dans celle des 5 %, six dans celle des 10 % et cinq dans celle des 20 %7. Malgré tout, la présence de personnes aux revenus plus faibles et au volume de biens financiers moindre souligne l’hétérogénéité de l’échantillon sur le plan des conditions économiques. Bien que tous ses membres appartiennent à des fractions de classe culturelles, celui-ci est constitué en majorité de personnes occupant des positions intermédiaires dans l’espace social. Mais il inclut aussi une part moindre d’individus occupant des positions inférieures ou supérieures.
20En ce qui concerne le capital scolaire, toutes les personnes de l’échantillon ont au moins un diplôme de l’enseignement supérieur, et certaines en possèdent plusieurs, comme le montre le tableau 2.
Tableau 2 – Diplômes des personnes interrogées
| Niveau d’instruction |
N |
| Premier cycle universitaire |
10 |
| Premier cycle universitaire (deux) |
1 |
| Premier cycle universitaire et spécialisation |
2 |
| Premier cycle universitaire et master |
2 |
| Premier cycle universitaire (deux) et master |
2 |
| Premier cycle universitaire (deux), MBA et master |
1 |
| Premier cycle universitaire, master et doctorat |
2 |
| Premier cycle universitaire (deux), master et doctorat |
2 |
| Premier cycle universitaire, master, doctorat et post-doctorat |
1 |
21Cette description morphologique de l’échantillon indique que même si la stratégie de recrutement comportait des biais liés à son point de départ, j’ai néanmoins pu constituer une population qui, d’une part, répond au critère d’homogénéité souhaité (toutes les personnes étudiées font partie de groupes professionnels indiquant leur appartenance à des fractions culturelles) et d’autre part, présente une hétérogénéité considérable relativement aux caractéristiques sociales, économiques et démographiques. Ainsi, bien que la taille de l’échantillon confère à cette étude un statut exploratoire plutôt que représentatif, l’homogénéité en matière de fraction de classe des personnes interrogées – analysée ici en dialogue avec d’autres travaux portant sur le même objet au Brésil et ailleurs – permet de mettre en évidence certains effets communs du capital culturel sur les prises de position des agents situés dans les fractions culturelles de l’espace social, comme je le montrerai ci-dessous.
22Certaines des personnes interrogées appartiennent à des groupes que je ne considérais pas, dans mon appel à recrutement, comme relevant de la fraction culturelle, mais plutôt de la fraction équilibrée (avocats, médecins, architectes, travailleurs sociaux). Cela signifie que mon échantillon comprend des groupes professionnels situés en différents points du spectre idéal-typique de dénégation de l’économie sur lequel repose mon analyse des fractions culturelles. L’effet de ces différentes situations professionnelles sur les prises de position peut par exemple être perçu lorsque Flávio (qui est architecte) affirme que ce qui le dérange le plus chez ses collègues de travail, c’est leur quête incessante du profit.
Flávio : Ce qui me dérange, je pense, ce sont justement les collègues qui cherchent... bien sûr, on finit par devoir chercher à faire du profit parce qu’au bout du compte, on a des factures à payer, n’est-ce pas ? Tout le monde veut, en plus des factures à payer, veut avoir un peu d’argent de côté pour voyager à la fin de l’année, avoir un peu d’argent de côté pour s’acheter un nouveau canapé, pour aller au restaurant qui vient d’ouvrir. Mais je pense qu’il est très facile de s’égarer et de se retrouver avec des questions très contraires à l’éthique, qui vont t’apporter davantage de profits financiers [...]. Donc, ce que je désapprouve le plus dans ce métier, ce sont les architectes qui se vendent trop au capitalisme sauvage, au profit avant tout.
23La dénégation de l’économie se retrouve dans un large éventail de prises de position de mes interlocuteurs. Cependant, chez ceux qui appartiennent à des champs où le capital culturel est un facteur plus rigide de structuration des hiérarchies (comme les artistes, les scientifiques et les universitaires), cette dénégation constitue une règle de conduite implicite qui n’a pas besoin d’être verbalisée de façon aussi claire et explicite que chez Flávio. En effet, dans leur cas, la délégitimation résultant d’une recherche obstinée du capital économique est rapidement reconnue et fortement évitée. Les prises de position de Flávio indiquent son appartenance à une fraction de classe culturelle, mais comme son groupe professionnel se situe dans les fractions « équilibrées », il lui faut fournir, dans son environnement professionnel, un effort explicite de dénégation de l’économie bien plus important que celui qui est structurellement exigé des artistes, des scientifiques ou des universitaires, par exemple. Des cas comme celui de Flávio illustrent bien l’argument selon lequel la position sociale ne peut être réduite à la profession.
- 8 On notera aussi, comme le souligne Razera (2018, 23), que les écoles alternatives se sont fortement (...)
24Les choix en matière d’éducation sont un domaine où l’on perçoit rapidement certains effets de la fraction de classe. Ainsi, les membres de l’échantillon issus de la classe populaire ont plus souvent fréquenté des écoles publiques, tandis que ceux issus de la classe moyenne ou supérieure ont davantage fréquenté des établissements privés. Cette stratification du système éducatif au Brésil a déjà été abondamment discutée dans la littérature (Nogueira 1998 et 2006 ; Costa 2008 ; Alves 2010). Cependant, il est important de noter que pour les familles qui ont la possibilité de choisir entre différentes écoles privées pour leurs enfants – c’est-à-dire celles des classes moyennes et supérieures –, ces choix sont également en partie déterminés par une appréhension de la diversité des approches pédagogiques et des cultures organisationnelles qui reflète la division en fractions de classe. Ainsi, la musicienne Rafaela se plaint d’avoir fréquenté des écoles primaires conservatrices et dit avoir préféré l’établissement où elle a fait ses études secondaires, car il était plus progressiste. D’autres de mes interlocuteurs ont tenu des propos similaires, associant de manière péjorative les écoles privées dans lesquelles ils ont étudié à l’élite économique et à des positions morales conservatrices. Ce sont là des exemples d’une interprétation du volet privé du système scolaire brésilien qui se fait à l’aune d’une division entre écoles traditionnelles et écoles alternatives. Ces dernières se sont constituées en réaction aux premières, critiquées pour l’accent mis sur le contenu et la discipline, alors que les établissements alternatifs valoriseraient les idées de démocratie, d’autonomie et de liberté de choix, ainsi que des méthodologies visant davantage à « apprendre à apprendre » qu’à mémoriser des contenus prédéfinis (Razera 2018). Il s’agit d’une division entre modèles organisationnels et pédagogiques qui reflète les besoins différenciés de formation des nouvelles générations en fonction des types de familles. Ces dernières requièrent en effet, pour la reproduction de leurs capitaux, des institutions capables de promouvoir différents types de rapport à la culture légitimée (Almeida 1999)8.
25La fraction de classe exerce également un effet en favorisant l’endogamie dans les relations affectives, comme en témoigne le profil des partenaires de celles et ceux qui sont mariés ou en couple stable. Parmi ces personnes, seules deux enquêtées sont engagées dans une relation amoureuse avec une personne n’ayant pas de diplôme de l’enseignement supérieur (et toutes deux ont indiqué en entretien que leur partenaire suit actuellement des études supérieures, ce qui devrait faire évoluer leur situation dans un avenir proche). Toutes les autres, à une exception près, sont en couple avec des personnes également diplômées dans des domaines typiques de la fraction culturelle (psychologie, architecture, journalisme, droit ou biologie). Les partenaires de la plupart des membres de l’échantillon exercent des professions de la fraction culturelle (enseignement, direction pédagogique, musique, design, journalisme, analyse juridique, architecture, biologie) en lien avec leurs domaines de formation.
26Comme le montrent Cardoso et Préteceille (2021), les familles brésiliennes sont marquées par une forte endogamie de classe : en 2014, près de 70 % d’entre elles étaient constituées de deux conjoints ou conjointes appartenant à la même classe (selon la définition de classe proposée par les auteurs et présentée ci-dessus). Les informations relatives à mon échantillon sont donc en accord avec ces données, illustrant qualitativement la tendance aux relations amoureuses intraclasse et incitant à examiner les effets de la fraction de classe sur les stratégies matrimoniales. Pour ce faire, il est essentiel de comprendre à la fois que les cercles amicaux des agents de l’échantillon – l’un des espaces par excellence où naissent les relations amoureuses – sont constitués majoritairement d’autres membres des fractions culturelles, et que le choix des partenaires est également stratégique pour valoriser leur capital.
- 9 Ce constat corrobore une observation déjà effectuée par Bertoncelo (2022) à partir des données du r (...)
27La répartition des groupes dans différentes régions de l’espace physique en fonction de leur position sociale – ce que Bourdieu (2013) a appelé les « effets de lieu » – indique également que la fraction de classe influence les prises de position. Ainsi, mes interlocuteurs se concentrent surtout dans le centre et la zone ouest de São Paulo, notamment dans des quartiers historiquement associés aux fractions culturelles9. Ainsi, quatre vivent à Santa Cecília (zone Centre), trois à Vila Mariana (zone Sud), une à Vila Clementino (Sud), deux à Pinheiros (Ouest), une à Jardins (Ouest), deux à Butantã (Ouest), une à Vila Romana (Ouest) et une à Lapa (Ouest). Les exceptions, en termes de centralité géographique dans la ville, concernent un enquêté qui habite à Tatuapé (zone Est), une à Itaquera (Est), une à Iguatemi (Est), une à Ermelino Matarazzo (Est), une à Santana (Nord), une à Vila Gustavo (Nord), un à Jaraguá (Nord) et un à Campo Belo (Sud). Il est important de souligner qu’il existe une corrélation entre le capital économique de ces personnes et la centralité de leur lieu de résidence dans la ville : les six membres de l’échantillon ayant les revenus les plus faibles font tous partie des exceptions citées précédemment.
28Le choix du lieu de résidence par des personnes de classes et de fractions de classe différentes reflète une tendance structurelle à traduire l’espace social en un espace physique. C’est à travers la perception des différences de modes de vie, manifestes dans la répartition des biens au sein de l’espace physique, ainsi qu’à travers l’adéquation entre ces différences de caractérisation des territoires et les ressources les plus importantes pour la valorisation de leur capital (dans le cas des fractions culturelles, par exemple, l’accès aux équipements culturels est déterminant), que l’espace social se traduit dans l’espace physique, entraînant une différenciation géographique des fractions.
- 10 Cette section propose une synthèse des résultats exposés plus en détail dans Vieira (2024). J’ai ég (...)
- 11 Au-delà de ce modèle commun, il existe bien sûr des spécificités et des dissonances propres à chaqu (...)
29Tous les membres de l’échantillon s’identifient comme politiquement à gauche10. Si les personnes interrogées ont utilisé diverses classifications pour se décrire (« gauche classique », socialiste, social-démocrate, anarchiste, entre autres), elles ont toutes indiqué lors des entretiens que leur identité politique s’articulait autour d’une idée centrale : la gauche est le courant politique qui considère le Brésil comme un pays extrêmement inégalitaire, estime qu’il s’agit du problème politique le plus important et le plus urgent à résoudre, pense qu’il faut s’y attaquer pour garantir une vie digne à la population et juge que l’institution la mieux à même de le faire est l’État, et non le marché. Cette construction subjective du conflit politique se définit clairement par opposition à ce que cette classe moyenne de gauche considère comme la droite : des personnes conservatrices, moralistes, qui croient en la méritocratie, défendent la propriété et l’initiative privée et ignorent les inégalités économiques qui caractérisent le Brésil11.
Regina [enseignante] : Je pense que le gouvernement doit réguler les choses. Je ne crois pas au libéralisme [rires], qui est, n’est-ce pas, l’autre camp. Je pense que les questions essentielles doivent relever de la responsabilité... je vois les choses ainsi : je voudrais continuer à payer des impôts, à condition que ce soit réinvesti. Je ne fais pas partie de ceux qui disent : « bien, je ne veux pas payer d’impôts, je veux que tout soit privé ». Je pense que le gouvernement doit fournir l’éducation, la santé, la sécurité, n’est-ce pas. Ces questions essentielles, disons, pour permettre aux gens d’avoir une vie digne. Donc, c’est pour cela que je me situe plutôt à gauche.
30Cependant, au-delà de la simple caractérisation de positions politiques opposées, pour comprendre la construction identitaire de la fraction culturelle, il est essentiel de saisir que ces personnes envisagent leur orientation politique égalitariste comme un gage de valeur morale, autrement dit, de ce qui fait d’elles des individus bons, justes, admirables et légitimes à occuper les positions sociales qui sont les leurs. À l’instar de ce que l’on peut observer chez les élites qui justifient aujourd’hui leur position élevée dans les structures de pouvoir en se (re)présentant comme moralement vertueuses, égalitaires, soucieuses de justice sociale et ouvertes à la diversité (Khan 2011 ; Sherman 2017 ; Michetti 2023 ; Michetti & Nicolau Netto 2023), la fraction culturelle des classes moyennes de São Paulo construit une partie substantielle de ses frontières symboliques sur la base de discours égalitaristes.
Ronaldo [journaliste] : Surtout ceux qui se soucient des autres. C’est ce que j’admire le plus. Ceux qui se soucient vraiment du bien-être des autres. Vous savez, cela m’inspire une grande admiration et me donne envie de me rapprocher de ces personnes. C’est vraiment pour moi une valeur fondamentale, que je tiens d’ailleurs à transmettre à mon fils [...]. Donc, je trouve que se soucier des autres est pour moi admirable, et c’est ce que je lui dis : la première chose, c’est de respecter et de vouloir vraiment faire le bien pour que les autres puissent aussi vivre correctement. Je le lui dis tout le temps ; c’est ce qui compte le plus pour moi. Le reste, mon garçon, que tu sois un bon musicien, que tu sois un grand mathématicien, pour moi, cela m’est égal. Ce que je souhaite le plus, c’est que tu sois une bonne personne, et pour moi, être une bonne personne, c’est cela : pouvoir vraiment contribuer à ce que tous puissent bien vivre.
31Du point de vue structurel de leurs positions de classe, il est tout à fait compréhensible que le discours critique contre les inégalités économiques trouve davantage d’écho auprès de la fraction culturelle qu’auprès de la fraction économique. En développant l’hypothèse de Flemmen, Jarness et Rosenlund (2022) sur le « gauchisme du capital culturel », nous comprenons qu’en tant qu’agents dominés – même s’ils occupent des positions dominantes, puisqu’ils dépendent davantage de leur possession de capital culturel (un capital structurellement dominé) que du capital économique (le capital dominant dans le capitalisme) –, ces agents sont plus susceptibles de trouver une cohérence dans les répertoires politiques de gauche, car ceux-ci sont le plus souvent marqués par une préoccupation concernant l’inégalité du capital économique et une critique du capitalisme. Ainsi, pour les agents caractérisés socialement par leur possession de capital culturel, l’adhésion aux positions politiques de gauche devient un critère de démarcation de frontières symboliques par rapport à la fraction économique, considérée comme élitiste et conservatrice.
32Le fait qu’ils constituent des critères de démarcation identitaire n’exclut pas la possibilité que l’égalitarisme et la défense de l’État soient également le fruit d’un intérêt matériel, même s’il est dénié. Pour ce qui est du contexte politique, les membres de la fraction culturelle ont tendance à bénéficier de meilleures conditions d’ascension sociale sous les gouvernements de gauche, qui promeuvent généralement (davantage que les gouvernements de droite) des politiques de protection sociale et de valorisation du capital culturel : investissements plus importants dans la science, renforcement des enseignements primaire, secondaire et supérieur, concours publics, appels d’offres et programmes dans le secteur artistique, plus grande liberté d’action des médias, entre autres. Autrement dit, pour ce qui est de l’appréciation relative des différents types de capitaux, la capacité à tirer des profits plus élevés du capital culturel est accrue sous les gouvernements de gauche. C’est dans un contexte de ce type – un gouvernement de gauche appliquant des politiques de valorisation du capital culturel – que la plupart des membres de l’échantillon se sont formés politiquement, ainsi que dans la période qui a suivi (à partir de 2016), lorsque des gouvernements de droite et d’extrême droite ont commencé à attaquer les institutions de valorisation du capital culturel.
33Le lien structurel entre fractions culturelles et positions politiques de gauche transparaît dans les récits des personnes interrogées sur la construction de leur identité politique au cours de leur vie. On y observe en effet une affinité élective, presque sans équivoque, entre leur processus d’association à des groupes professionnels typiques des fractions de classe culturelles et leur adhésion aux idées de gauche. Seuls six de mes 27 interlocuteurs n’ont pas mentionné le cadre universitaire lorsqu’ils ont abordé la formation ou la consolidation de leur identité politique. Tous les autres ont évoqué la prédominance des étudiants de gauche, leurs contacts avec le mouvement étudiant et la fréquence des débats sur des sujets politiques, le plus souvent orientés à gauche. S’y ajoutaient les contacts avec les professeurs et les discussions tenues dans le cadre des cours. En ce sens, l’université – l’espace qui marque le plus clairement l’appartenance de ces personnes à la fraction culturelle – est aussi l’un des lieux où le partage d’idées de gauche est le plus directement requis pour nouer des liens sociaux, faisant de l’identité politique un critère de délimitation de frontières symboliques.
34Cet effet de frontière politique ressenti par les agents à l’université s’étend également aux milieux professionnels. Entourés de personnes de gauche, il leur est difficile de nouer des liens sans partager a minima cet ensemble de répertoires idéologiques. Ainsi, même les deux personnes interrogées qui n’ont pas spontanément mentionné l’université à propos de la construction de leur identité politique ont indiqué que leur formation politique avait été marquée par les conversations avec leurs amis du même milieu professionnel, eux aussi majoritairement de gauche.
35Tous ces témoignages tendent à confirmer l’hypothèse de Cardoso (2020) selon laquelle la dynamique politique amorcée au Brésil en 2013 a créé les conditions d’un processus de formation de classe dans lequel différents segments des classes moyennes brésiliennes ont construit en interne leur identité par contraste avec le groupe politiquement opposé. Contrairement à l’idée avancée dans une partie de la littérature (Cavalcante & Árias 2019 ; Firmino 2023) selon laquelle cette division se fonderait sur une opposition entre différentes couches (classe moyenne haute versus classe moyenne basse), je propose que la formation de cette identité de classe opère plus précisément une séparation entre les fractions culturelles (à gauche) et les fractions économiques (à droite). Étant donné qu’il existe une tendance structurelle des fractions culturelles à pencher vers des positions de gauche, le fait d’avoir affaire à une génération qui s’est formée politiquement sous les gouvernements du Parti des travailleurs, puis lors du retour au pouvoir de la droite et de l’extrême droite, a rendu le processus de construction de frontières symboliques entre les fractions de classe, qui avait déjà structurellement tendance à se produire, d’autant plus difficile à contourner.
36À cet égard, il est important de souligner qu’il existe au Brésil une association historique, qui s’est développée au XXe siècle, entre les catégories professionnelles composant la fraction culturelle des classes moyennes et la gauche politique (Saes 1985 ; Cardoso 2020). Cet aspect est pertinent pour comprendre la formation des identités de fraction de classe : outre les barrières institutionnelles à l’entrée dans certaines carrières professionnelles, un ensemble de représentations construites historiquement s’impose comme modèle de comportement et d’image de soi approprié pour ceux qui aspirent à ces positions, ainsi que pour les nouveaux entrants. La décision de s’engager dans des carrières typiques de la fraction culturelle, construites tout au long du XXe siècle sur la base de leur association avec la gauche – plus ou moins forte selon le groupe professionnel, il est vrai –, implique le plus souvent d’être en adéquation avec les répertoires idéologiques de gauche qui composent la représentation identitaire historiquement construite de ces groupes, et de déployer les efforts nécessaires pour ce faire.
37De même que ses positions politiques, les styles de vie de la fraction culturelle des classes moyennes sont adaptés à sa position structurelle et mobilisés dans son processus de démarcation des frontières symboliques par rapport aux fractions économiques. Des études récentes menées au Brésil suggèrent l’existence de différences systématiques dans les modes de vie en fonction de la structure du capital et montrent qu’en règle générale, les fractions les plus dépendantes du capital culturel ont tendance à adopter un style de vie marqué par la centralité des connaissances culturelles et des pratiques et préférences légitimées (Pulici 2010 ; Rosatti 2019 ; Maciel 2018 ; Bertoncelo & Nicolau Netto 2023). En accord avec la bibliographie, les données produites à partir de mon échantillon montrent qu’en effet, tout ce qui peut être qualifié de « culturel » suscite un grand intérêt chez ces agents, tant dans le milieu artistique que dans la sphère mondaine. Quand ils restent chez eux, par exemple, un moment de loisir idéal est celui où ils reçoivent des amis, cuisinent ensemble, boivent un verre, écoutent de la musique et discutent, les sujets de conversation tournant principalement autour de la « culture » (au sens strict) et de la politique : films, livres, musique, mais aussi questions politiques et sociales. Lorsqu’ils sortent, leurs lieux de prédilection sont à nouveau ceux auxquels l’étiquette « culturel » s’applique le plus facilement, en particulier les espaces qui peuvent être directement associés aux beaux-arts (musées, expositions artistiques, théâtre, spectacles, concerts), même si ces agents fréquentent aussi des espaces où ils peuvent esthétiser la vie quotidienne (comme les bars et les restaurants).
Leandro [journaliste] : Je pense que les personnes les plus intéressantes, elles discutent de politique et de culture, n’est-ce pas [rires], forcément. Les personnes qui ne discutent ni de politique, ni de culture, forcément, ne sont pas intéressantes, du moins pour moi, etc. Quelqu’un qui ne peut pas parler d’un livre, d’un film intéressant, d’un... même dans le foot, il y a de la culture, n’est-ce pas. [...] Donc, je pense que les personnes intéressantes sont celles-là, celles qui savent discuter d’un livre, qui, « putain, écoute, j’ai lu un livre intéressant », qui te recommandent un livre, un film... une chanson, n’est-ce pas.
38Dans l’ensemble de leurs pratiques culturelles, ces agents trouvent des moyens d’afficher et de valoriser leur capital culturel. Leur goût pour les beaux-arts indique que leur capital culturel se manifeste avant tout à travers la connaissance et l’appréciation d’objets et de styles qui, en eux-mêmes, sont considérés comme représentatifs de la culture la plus valorisée. Dans le même ordre d’idées, on peut comprendre pourquoi leurs goûts musicaux font la part belle à la musique populaire brésilienne (MPB), leurs goûts littéraires se tournent vers les classiques et leurs goûts audiovisuels privilégient les documentaires. Le goût s’oriente ici vers des choix « sûrs ».
39Cependant, au-delà du choix d’objets qui sont en soi légitimés, l’expression du capital culturel témoigne d’une connaissance des formes les plus légitimées d’appréciation des biens culturels, c’est-à-dire d’une appréciation esthétique. Cette disposition esthétique se manifeste dans le fait qu’ils apprécient les biens culturels pour leur forme plutôt que pour leur contenu, qu’ils condamnent tout ce qui leur semble facile et superficiel au profit de ce qui leur paraît complexe et profond, et qu’ils valorisent ce qu’ils perçoivent comme rare, alternatif et inconnu, par opposition à ce qui leur semble massifié, standardisé et conventionnel, tout en respectant les institutions de consécration de la culture et les intermédiaires culturels. Ils démontrent par là qu’ils croient en l’existence d’une hiérarchie culturelle (même s’ils la dénient) et que, grâce à leurs connaissances, à leur disposition à l’appréciation esthétique et à leurs efforts ascétiques de formation culturelle, ils se rapprochent du pôle le plus légitimé de cette hiérarchie.
40La valorisation de la culture légitimée, manifeste dans les stratégies et les choix mentionnés, conduit à la construction d’un style de vie qui agit comme une frontière symbolique, ou plus précisément, comme une frontière culturelle. S’adapter à un style de vie affichant une reconnaissance et une valorisation de la culture légitimée est un critère identitaire auquel les agents doivent se conformer pour occuper pleinement (c’est-à-dire de manière symbolique et pas seulement objective) les positions culturelles des classes moyennes dans l’espace social. Néanmoins, la frontière tracée par la fraction culturelle pour se distinguer de la fraction économique a aussi pour résultat involontaire de la séparer des classes populaires. Cet effet n’est pas voulu, puisque mes interlocuteurs s’efforcent explicitement de se présenter comme des défenseurs de la diversité et des personnes ouvertes à la culture populaire – conséquence de leur adhésion à l’égalitarisme moral déjà mentionné. Cependant, même s’il existe des exemples d’expressions de la culture populaire dans leur style de vie, la démarcation des valeurs fondée sur le capital culturel finit presque inévitablement par se muer en une frontière symbolique qui établit une séparation entre la fraction culturelle des classes moyennes et les classes populaires dans leur ensemble.
- 12 Salle de spectacles consacrée à la musique érudite située dans un quartier central de la ville.
Adriano [musicien] : Par exemple, quand je suis entré pour la première fois dans la Sala São Paulo12, je m’habillais de manière totalement différente. Alors, quand j’ai reçu ma première bourse là-bas, ce qu’on appelait une bourse, n’est-ce pas, qui est... l’aide qu’on a, qui était à l’époque de mille reais par mois. Ma professeure à l’Académie de musique m’a dit : « ah, c’est bien, mon petit, donc, maintenant que tu as gagné mille reais, maintenant que tu as eu ta première bourse, va t’acheter d’autres vêtements pour venir ici, à la Sala São Paulo » [rires]. Donc c’est une... cela a été un choc pour moi, en fait. Cela n’a pas été difficile, mais pour moi cela a été un choc. Parce que là, j’ai réalisé : « mince, je n’ai même pas de vêtements pour aller dans cet endroit », tu vois ?
41Ainsi, malgré ses efforts pour décourager tout signe d’élitisme, la démarcation de la frontière culturelle par la fraction culturelle des classes moyennes glisse facilement vers un méritocratisme culturel qui vient asseoir l’efficacité de la violence symbolique ressentie par les non-héritiers. S’il existe, au sein de cette fraction, la croyance que les sujets de plus grande valeur sont ceux qui adhèrent le plus strictement au style de vie « culturel », alors se mettent en place les conditions pour que les personnes d’origine populaire qui aspirent aux positions culturelles soient exclues – ou, lorsqu’elles parviennent à s’intégrer, qu’elles se sentent toujours à la traîne et menacées. Les non-héritiers ont toutes les chances de se sentir exclus de l’intérieur, vivant dans l’ombre d’une déclassification qui leur donne le sentiment que tout écart par rapport au style de vie légitimé les exposera à une nouvelle expérience de violence symbolique.
42Dans cet article, je me suis intéressé à des individus occupant des positions intermédiaires dans des secteurs professionnels qui exigent de leurs agents la possession d’un capital culturel incorporé sous la forme d’une maîtrise symbolique. L’analyse de leurs prises de position dans différents domaines de la vie sociale montre que ce groupe est uni par un effort commun de valorisation du capital culturel et de dénégation de l’économie. L’explication de ces prises de position doit donc être cherchée précisément dans la fraction de classe culturelle, c’est-à-dire dans les effets du capital culturel sur leurs dispositions. Plutôt que de soutenir qu’une approche théorique serait supérieure aux autres, l’objectif était ici de montrer que l’attention portée aux fractionnements intraclasse fondés sur les différents types de capitaux permet d’apporter des éléments utiles à l’analyse des identités et des actions de classe. Or, cet aspect passe parfois inaperçu dans les recherches sur la structure des classes sociales au Brésil.
43Comme le rappelle Lamont (1992), la frontière symbolique procure un sentiment de sécurité, de dignité et d’honneur à ceux qui se trouvent à l’intérieur, mais elle est vécue comme une forme d’exclusion par ceux qui se trouvent à l’extérieur. Pour les candidats issus des classes populaires en particulier, le modèle de comportement légitimé apparaît comme la preuve que ces positions ne peuvent être occupées que par des individus dotés d’une valeur intrinsèque rare ou, selon une lecture plus méritocratique, par ceux qui ont atteint ces positions en travaillant dur pour se conformer au modèle symbolique requis. C’est ainsi que la fraction culturelle des classes moyennes préserve sa part de l’espace social à la fois par un accès restreint aux ressources requises (diplômes, postes professionnels et un certain volume de capital économique) et par la construction d’une identité collective qui suppose une connaissance approfondie de la culture légitimée pour pouvoir se l’approprier avec assurance. C’est précisément là, à la jonction entre les dimensions matérielle et symbolique de l’existence de la classe, que nous pouvons identifier le mécanisme de légitimation et de reproduction sociale des positions culturelles de la classe moyenne.