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Dossier – Approches empiriques de l’espace social brésilien

La construction de l’espace social au Brésil : une tâche complexe

The Construction of Social Space in Brazil: A Complex Task
A construção do espaço social no Brasil: uma tarefa complexa
Michel Nicolau Netto et Lucas Page Pereira
p. na-

Texte intégral

  • 1 Pour une définition de l’espace social et son rapport avec les classes sociales et leurs mesures, v (...)

1Ce dossier est consacré à l’étude de l’espace des classes sociales au Brésil1. La thématique des classes sociales a longtemps suscité un vif intérêt, que l’on pense aux travaux sociologiques fondateurs en Europe (Marx, Weber, Halbwachs, Simiand etc.) et au Brésil (S. Lowrie, F. Fernandes, A. C. M. Sousa, F. H. Cardoso etc.). Aujourd’hui, elle connaît un regain d’attention académique et publique, et les ouvrages consacrés à cette thématique au Brésil sont devenus de véritables succès éditoriaux, comme Souza (2019) ou Alcoforado (2025).

Vera Iursys (1986). Fonds CPV de l'Arquivo Edgard Leuenroth/Unicamp.

2La constance de cette thématique a nourri une tradition analytique riche, marquée par d’importantes variations historiques et spatiales. Au Brésil, les analyses des classes sociales se sont très tôt attachées à articuler les dimensions structurelles et symboliques de l’existence sociale. D’un côté, sous l’influence de l’École de Chicago et dans un dialogue critique avec les dualismes « culturalistes » des grandes interprétations de la société brésilienne, les chercheurs se sont concentrés sur les configurations locales du pouvoir, plaçant au cœur de la problématique des classes la relation entre conditions matérielles et symboliques. De l’autre, le marxisme a fortement influencé les travaux analysant à la fois les déterminants des positions sociales et les dynamiques de l’accumulation du capital en situation périphérique, ainsi que le rôle central de l’esclavage dans ce processus.

3Ainsi, les analyses des interactions entre classe, race et spatialité – aujourd’hui centrales dans les débats internationaux – caractérisent déjà la sociologie brésilienne des années 1950, période marquée par l’urbanisation, l’industrialisation et la généralisation des rapports marchands. À partir d’études à petite échelle, majoritairement qualitatives, les sociologues de cette période ont intégré à l’analyse des classes sociales les effets des inégalités économiques internationales sur les dynamiques locales. Florestan Fernandes est à cet égard particulièrement éclairant lorsqu’il affirme que « […] l’économie capitaliste sous-développée engendre une bourgeoisie victime de sa propre situation de classe. Elle dispose du pouvoir nécessaire pour préserver sa position économique et les privilèges qui en découlent sur la scène nationale, mais elle se révèle impuissante dans d’autres directions fondamentales, au point d’induire et de favoriser une croissance économique qui l’asservit de manière toujours plus intense à la domination de noyaux hétérogènes » (Fernandes 2013 [1975], emp. 1096). Autrement dit, les rapports de classe dans un pays comme le Brésil ne peuvent être appréhendés comme un système autoréférentiel, mais comme dépendants du positionnement de l’espace national au sein de ce qui sera ultérieurement conceptualisé comme des « relations centre–périphérie ».

4L’internationalisation de la sociologie et de la formation des sociologues brésiliens à partir des années 1970 s’est accompagnée d’un recours croissant aux données quantitatives et d’un dialogue critique avec les traditions internationales de l’analyse de la stratification sociale (notamment Blau & Duncan, Goldthorpe, Wright). Ces échanges quant à la manière d’étudier la stratification sociale s’intensifient à partir des années 1990, moment où différents « schémas de classe » font l’objet d’adaptations locales. Ces ajustements visent d’abord à reconstruire certains phénomènes sociaux − tels que la mobilité sociale, l’endogamie ou les inégalités de revenu − en fonction du contexte national. De manière simultanée, et à l’intérieur d’un débat théorique international, il s’agit ensuite de resituer les schémas de classe dans la réalité brésilienne à l’aune des cadres d’analyse issus des travaux mentionnés précédemment.

5Ainsi, une part significative de ces recherches brésiliennes adopte une posture critique à l’égard des théories et des « schémas de classe » internationaux, tout en continuant à les mobiliser pour saisir le cas brésilien et ce qu’elles permettent d’objectiver, mais en soulignant constamment leurs limites. Cette tension constitue encore aujourd’hui un trait structurant de la sociologie brésilienne consacrée aux classes sociales, partagée entre, d’un côté, la modélisation de vastes bases de données issues de la statistique publique et, de l’autre, l’analyse qualitative des groupes sociaux, permettant d’explorer différentes facettes des rapports de classe.

6Si ce débat est constant, il importe de souligner qu’il a connu des phases de visibilité inégale au sein du champ académique. Si la période actuelle peut être qualifiée de relatif « triomphe » des analyses de classe, celles-ci ont été largement marginalisées en Europe et aux États-Unis entre l’après-Seconde Guerre mondiale et le début du XXIᵉ siècle. D’un côté, la notion de classe a été écartée de l’agenda sociologique au motif que les sociétés du « premier monde » auraient résolu la question des inégalités de classe au sein du capitalisme. Dans cette perspective, le débat sur les inégalités a été largement absorbé par celui sur la pauvreté, dont le dépassement reposerait avant tout sur la croissance économique. D’un autre côté, la classe a également été reléguée au second plan au profit d’autres facteurs structurants des inégalités, notamment ceux liés à la reconnaissance, avec une attention particulière portée à la race, au genre et à la sexualité. Si ces débats n’ont que rarement exclu la classe de l’horizon analytique, ils ont néanmoins contribué de manière décisive à relativiser sa centralité au profit d’autres formes d’inégalités. Enfin, selon les théoriciens de la modernité réflexive, la classe, bien qu’existante, disposerait d’un faible pouvoir explicatif pour rendre compte des phénomènes globaux jugés les plus déterminants, tels que le risque et les processus d’individuation propres à la société post-traditionnelle.

7Au Brésil, bien que le débat sur les classes sociales ait demeuré tout au long des XXᵉ et XXIᵉ siècles, il a été temporairement relégué à l’arrière-plan au profit de l’analyse politique, dans un contexte marqué par la dictature militaire (1964-1985) et l’ouverture démocratique (1985-1995). La configuration actuelle est toutefois différente. Comme l’indique le graphique ci-dessous, le nombre d’études consacrées aux classes sociales au Brésil a été multiplié par plus de sept entre 1980 et 2020. Cette croissance s’est manifestée de façon continue, quelle que soit la sous-thématique abordée. Néanmoins, elle a été particulièrement marquée en ce qui concerne les inégalités sociales, rejoignant ainsi une dynamique comparable à l’échelle internationale (Savage 2021).

Graphique 1 – Nombre d’études autour des classes sociales au Brésil, 1980-2020

Graphique 1 – Nombre d’études autour des classes sociales au Brésil, 1980-2020

Champ : Ensemble d’articles scientifiques, livres, dissertations de mestrado et thèse de doctorat publiés au Brésil entre 1980 et 2020 au sein des sciences sociales* contenant les expressions suivantes : « nova classe média », « classe média », « classes médias », « classe social », « classes sociais », « classe trabalhadora », « classes trabalhadoras», « classe operária », « classes populares », « classe dominante », « classes dominantes », « classe superior », « classes superiores », « estratificação social », « desigualdade social » et « desigualdades sociais ».

Source : Élaboré par les auteurs à partir des informations de l’Institut brésilien d’information en science et technologie (IBICT) et de https://app.dimensions.ai.

8Bien que cette montée en visibilité de la classe dans les débats sociologiques semble avoir été simultanée au Brésil et dans les pays « riches », elle s’est produite pour des raisons différentes. Hors du Brésil, le retour en force de la classe s’opère avant tout par la « redécouverte » des inégalités. Des avancées méthodologiques, conjuguées à des observations routinières de la vie sociale – comme les innombrables émissions de télévision consacrées à la vie des plus riches –, ont rendu la classe sociale à nouveau saillante, au point de devenir difficile à ignorer. L’avancée méthodologique majeure réside dans l’adoption d’études longitudinales fondées sur les percentiles de richesse (Piketty 2013), qui ont permis de mettre en évidence le retour spectaculaire de la concentration des richesses au sommet de la pyramide au début des années 2000, après une période d’égalité économique exceptionnelle post-Seconde Guerre mondiale (Savage 2021). L’analyse par percentiles a ainsi conquis le grand public et est devenue le mot d’ordre de mouvements tels qu’Occupy Wall Street (2011), d’où a émergé le slogan « We are the 99% ».

9Au Brésil, le débat a été ravivé pour des raisons inverses. Les programmes de redistribution des revenus et la revalorisation du salaire minimum au début des années 2000 ont conduit à une ascension économique de certaines fractions des classes populaires. Une dynamique qui s’est maintenue jusqu’aux alentours de 2015. Cette évolution a notamment donné lieu à une intense controverse autour de l’émergence supposée d’une « nouvelle classe moyenne ». Une thèse vivement contestée par de nombreux auteurs (Bartelt 2013 ; Kopper 2016 ; Pereira 2021), en raison de sa faiblesse conceptuelle. Au-delà de cette controverse, la période est marquée par des transformations sociales plus larges, notamment l’expansion de l’accès à l’enseignement supérieur – les effectifs passant de 1,7 million en 1995 à 8 millions en 2015 (Neves & Martins 2017) – et par une diffusion accrue de la consommation vers les classes populaires, incluant l’accès à des services auparavant plus restreints.

10Ces transformations de la stratification sociale étaient à la fois visibles et mesurables. Alors que l’indice de Gini du Brésil s’améliorait (de 0,6 en 1998 à 0,506 en 2024)2, certains responsables politiques célébraient l’avènement d’un « pays de classe moyenne ». Cependant, des travaux plus prudents appelaient à faire preuve d’une plus grande circonspection et militaient pour disposer de nouvelles données. Ainsi, Pedro Ferreira de Souza (2018) souligne que les données mobilisées pour analyser les inégalités reposaient essentiellement sur le revenu et la consommation, et qu’elles étaient donc incapables de mesurer ce que cette même littérature identifiait comme le plus décisif, à savoir la richesse. Pendant cette période, les plus riches ont donc conservé leur position et les plus riches parmi les riches – les 0,1 % au sein des 1 % ou des 10 % – ont encore accru leur part de la richesse nationale. Autrement dit, les transformations observées ont bien eu lieu, mais elles se sont essentiellement concentrées dans les strates intermédiaires et inférieures de la pyramide sociale.

11Le retour des inégalités dans les pays à « haut revenu » ou, dans les pays à « revenu moyen » comme le Brésil, des mobilités sociales marquées par une concentration extrême des revenus, ont renforcé l’importance de l’analyse de classe dans le débat sociologique sur l’étude du monde social. Les théories et les « schémas de classe » sont ainsi revenus sur le devant de la scène et ont fait l’objet de nombreux travaux visant à en synthétiser les principales contributions (Bertoncelo 2009). Parallèlement, il est apparu que ces théories et ces schémas se heurtaient à des réalités nouvelles pour lesquelles ils étaient insuffisamment outillés. C’est sur ces enjeux, à la fois théoriques et méthodologiques, que nous souhaitons ici attirer l’attention.

  • 3 Nous utilisons le terme « profession » comme équivalent du portugais ocupação et de l’anglais occup (...)

12Du point de vue théorique, l’analyse contemporaine dominante des classes repose sur la dimension objective des positions sociales à partir de principes de division du monde social. Bien que les matrices théoriques puissent varier – qu’elles privilégient les « relations sociales de production » (Wright) ou les « relations d’emploi typiques » (Goldthorpe) –, elles convergent vers un point central : l’utilisation de l’ocupação [profession]3 comme principal proxy de la classe sociale. Ainsi, la structure des professions demeure le pilier de l’analyse de classe pour saisir la complexité des inégalités. En effet, dans une société de marché, un indicateur basé sur la profession exercée par un individu et le régime de son exercice serait le plus en mesure de synthétiser le parcours social de cet individu. Cet indicateur exprimerait à la fois le processus d’acquisition des compétences et des certifications exigées pour l’exercice d’une activité professionnelle, les rétributions typiquement liées à cette activité (en termes monétaires, de pouvoir, honorifiques, etc.) et les perspectives d’avenir de ses praticiens.

13Toutefois, la profession est de plus en plus remise en question en tant que proxy suffisant de la classe sociale. Premièrement, cela tient au fait qu’une part importante des inégalités sociales n’est pas produite par le revenu, mais par le patrimoine : si la profession permet d’anticiper certaines caractéristiques d’individus exerçant la même profession – telles que le niveau d’éducation ou le revenu –, il est bien plus difficile d’anticiper leur niveau de patrimoine, dans la mesure où l’héritage et les investissements ou les placements spéculatifs, par exemple, peuvent conduire des personnes occupant des catégories professionnelles identiques à des conditions de vie fortement différentes.

14De plus, la profession renseigne peu sur l’expérience vécue des rapports de classe au cours d’une vie. Dans un contexte d’individualisation des relations de travail (Krein 2018), la profession tend à perdre son rôle central en tant qu’espace de socialisation et de sociabilité des individus. Les individus exerçant une même profession entretenaient autrefois des relations sociales plus denses entre eux ; il suffit de rappeler, à cet égard, l’ouvrage désormais classique de Hoggart (2017) sur la classe ouvrière anglaise. Aujourd’hui, les individus peuvent entretenir bien moins de relations amicales avec leurs pairs professionnels, ce qui contribue à diversifier les expériences partagées et à fragmenter les formes de socialisation.

15Ainsi, l’analyse contemporaine des inégalités sociales s’est progressivement déplacée des groupes strictement définis à travers une position dans la structure professionnelle vers des approches capables de saisir la multidimensionnalité de la vie sociale, donnant un nouvel essor aux analyses de classe inspirées de Pierre Bourdieu. Ce mouvement peut être observé à travers trois axes fondamentaux.

16Le premier concerne une transition des méthodes déductives vers des approches privilégiant des formes inductives de classification des individus. Plutôt que de reconstituer la réalité à partir de « schémas de classe » prédéfinis, les recherches récentes (Savage et al. 2013 ; Nicolau Netto, Michetti & Bertoncelo 2024) mettent en jeu la collecte de données relatives à de multiples capitaux : économique, culturel, social, etc. Dans ce cadre, la classe ne constitue plus un point de départ, mais le résultat latent de l’intersection de ces différentes ressources pertinentes au sein d’une société donnée. La profession, autrefois pilier central de l’analyse, devient alors un indicateur parmi d’autres et perd le monopole de la définition de la classe sociale.

17Le deuxième axe rend impérative l’idée que la classe dépasse le déterminisme économique. L’intégration des dimensions de genre et de race ne relève pas seulement d’un surplus éthique ou politique, mais d’une exigence analytique. Dans le contexte brésilien, par exemple, la récente stagnation économique a mis en évidence la manière dont la précarité affecte de façon disproportionnée les femmes noires, révélant que les divisions sociales résultent d’un enchevêtrement dans lequel classe, race et genre sont indissociables dans la formation des groupes sociaux (Castro & Hirata 2025).

18Le troisième et dernier axe consiste à montrer que la consolidation d’un groupe social suppose le passage d’une position objective à la construction d’identités subjectives et de frontières symboliques. Plus encore que les indicateurs de niveau de scolarité ou de revenu, ce sont les processus de reconnaissance mutuelle entre les individus qui définissent la classe dans leurs pratiques. C’est à partir d’affinités culturelles et morales que se construisent des frontières entre groupes sociaux. Cette dimension subjective permet de comprendre comment la classe cesse d’être une simple catégorie théorique pour devenir un groupe social actif (Lamont 1992).

19Bien évidemment, la complexité de ces phénomènes se retrouve dans les enjeux méthodologiques, dès la manière de circonscrire les objets d’étude. Les recherches basées sur les professions doivent choisir parmi différents « schémas de classe », qu’ils reposent sur des classifications occupationnelles ou sur l’hypothèse de capitaux propres aux professions, dans une perspective inspirée de Bourdieu (Atkinson 2017 ; Bertoncelo 2016). Ces classifications, permettant de construire des classes sociales à partir des capitaux, impliquent également la sélection d’indicateurs pertinents. Le capital culturel institutionnalisé, mesuré par le diplôme, conserve-t-il son pouvoir prédictif ? Faut-il, à l’instar de Savage et al. (2013), mobiliser les pratiques et préférences culturelles elles-mêmes comme indicateurs du capital culturel ? Et quels indicateurs retenir pour appréhender le capital économique ?

20La difficulté persiste dans le choix des techniques d’enquête. Si les méthodes quantitatives demeurent dominantes, les approches qualitatives se sont révélées tout aussi nécessaires. Celles-ci se montrent particulièrement adaptées pour saisir des jugements, des visions du monde et des hiérarchisations symboliques qui excèdent ce que les techniques quantitatives permettent d’appréhender. Cette orientation a d’importantes implications analytiques. Comme le soutient Lamont (1992), les méthodes qualitatives rendent possible l’observation de la manière dont les groupes construisent des frontières en mobilisant leurs répertoires culturels, avec des effets directs sur les processus de reproduction sociale. Par ailleurs, l’articulation des techniques d’enquête, dans le cadre de dispositifs de méthodes mixtes ou multiples, gagne du terrain, dans la mesure où elle cherche à combiner les atouts respectifs de chaque approche.

21On le voit, saisir l’espace social constitue donc une tâche complexe et c’est précisément dans le but de se confronter à cet enjeu qu’a été conçu le présent dossier. Les textes réunis ici se concentrent sur le cas brésilien tout en contribuant à un débat plus large sur les manières d’appréhender les positions sociales. À cet égard, porter le regard depuis le « Sud » offre de riches opportunités analytiques. Pour reprendre l’argument développé au début de ce texte, l’analyse contemporaine des classes sociales au Brésil s’inscrit certes dans une longue tradition. Toutefois, elle affirme la spécificité et la pertinence du savoir sociologique face à l’hégémonie d’approches des inégalités sociales relativement unidimensionnelles et centrées sur le revenu. Elle complexifie l’analyse de classe afin de répondre aux injonctions liées au genre, à la sexualité, à la spatialité, à la race et à l’identité. Autrement dit, elle esquisse des réponses à des questions qui se posent aujourd’hui à l’échelle globale.

22Les articles réunis ici s’inscrivent dans cette direction. Ils proposent ainsi des contributions à un programme de recherche et d’analyse de la classe attentif à sa complexité théorique, à sa dimension multiscalaire – articulant une perspective globale à des réalités locales – ainsi qu’à ses exigences méthodologiques. Dès lors, l’ethnographie, les focus groups, les entretiens semi-directifs et les indicateurs synthétiques sont mobilisés pour objectiver différents phénomènes et différentes régions de cet espace social. Au-delà de mettre en évidence la complémentarité de ces approches, le présent dossier souligne l’intérêt de leur articulation. Il ne s’agit pas ici d’une défense générique des « méthodes mixtes », mais bien d’une démonstration de la manière dont il est possible de conjuguer les dimensions objectives et subjectives de l’analyse des classes sociales. Pour ce faire, nous vous proposons un parcours composé de cinq articles.

23Le premier, signé par Adalberto Cardoso, Arthur Welle et José Dari Krein, propose la construction d’un Indicateur de développement humain au travail (IDH-T) destiné à l’analyse de la dynamique récente du marché du travail brésilien. Inspiré à la fois de l’IDH des Nations unies et de la notion de travail décent, cet indice permet de suivre, dans une perspective longitudinale, les variations des conditions de travail, en mettant en évidence des phases d’amélioration, de dégradation et de recomposition, ainsi que les effets spécifiques de la période pandémique. Ce faisant, l’article propose un outil empirique permettant d’observer des déplacements significatifs au sein du monde du travail, en mettant en lumière des dimensions souvent appréhendées de manière fragmentée, telles que la protection sociale, la stabilité des contrats, la rémunération et la capacité de négociation collective. Plus qu’une simple proposition d’indice inédit, le texte montre comment des choix méthodologiques rigoureux peuvent produire des lectures plus fines des hiérarchies et des clivages qui traversent le marché du travail brésilien. Ainsi, l’article élargit les possibilités analytiques pour comprendre les transformations de l’espace social à partir du travail, en dialoguant à la fois avec l’analyse structurelle des inégalités et le suivi des dynamiques conjoncturelles.

24Le deuxième article, signé par Edison Bertoncelo, Miqueli Michetti et Ana Lúcia de Castro, analyse les relations entre espace social et espace géographique à partir des représentations du « bien résider » dans la ville de São Paulo. S’appuyant sur six focus groups, réunissant des participants issus des classes supérieures, moyennes et populaires de la ville de São Paulo, le texte analyse les représentations associées au logement, au voisinage et à la ville dans son ensemble. L’hypothèse centrale est que résider ne se réduit pas à une dimension fonctionnelle, mais constitue une pratique sociale chargée de classifications et de frontières symboliques, à travers lesquelles les individus se distinguent et s’évaluent eux-mêmes et autrui au sein d’une grande métropole. L’article montre, ainsi, comment des catégories apparemment communes – telles que « être proche de tout », « tranquillité », « sécurité », « accessibilité » ou « territoire » – acquièrent des significations distinctes selon la position sociale des individus dans l’espace social. Dans les classes populaires, prédominent des récits marqués par la valorisation de l’« appartenance », de la « communauté » et par une forme de résignation pratique face à des horizons résidentiels plus restreints ; dans les classes moyennes, émergent fortement les aspirations à la « mobilité », la recherche de « confort », de « praticité » ou de « tranquillité », ainsi que des stratégies symboliques de rapprochement sélectif du « centre » ; enfin, parmi les classes supérieures, se dégagent l’idée du choix, le rôle de l’« héritage », le calcul stratégique et la construction d’un idéal résidentiel combinant proximité des ressources urbaines et la « mise à distance » de ce qui est jugé indésirable. Ce faisant, l’article montre, de manière empiriquement située, comment les divisions de l’espace social se traduisent par des visions différenciées de la ville et par des inégalités dans les modes de résider, révélant que les représentations de l’urbain sont indissociables des hiérarchies sociales qui les produisent.

25Le troisième texte, de Gustavo Vieira, se concentre sur la fraction de classe culturelle, notamment au sein de la classe moyenne paulistaine. L’article repose sur l’hypothèse selon laquelle les individus dont la reproduction sociale dépend prioritairement du capital culturel ont tendance à développer des dispositions particulièrement ancrées dans des stratégies de distinction. À partir de questionnaires et d’entretiens menés auprès d’individus résidant à São Paulo, le texte propose une opérationnalisation empirique des fractions culturelles des classes moyennes. L’analyse montre que la fraction culturelle des classes moyennes se caractérise par un ensemble de dispositions traversant différents domaines de la vie sociale. Parmi celles-ci, se distinguent la valorisation systématique de la culture légitime, la dénégation de la dimension économique, une forte endogamie sociale et affective et, surtout, l’adhésion majoritaire à des identités politiques « de gauche », mobilisées comme marqueurs moraux et symboliques de distinction. Parallèlement, l’article met en évidence comment ces frontières, construites principalement en opposition à la fraction économique des classes moyennes, produisent des effets de distanciation vis-à-vis des classes populaires, y compris lorsqu’elles s’accompagnent de discours égalitaristes. De cette manière, le texte propose une analyse fine des mécanismes de différenciation intraclasse, montrant comment s’articulent le capital culturel, les styles de vie et les identités politiques.

26Le quatrième article, écrit par Moisés Kopper, propose une analyse ethnographique de la mobilité sociale récente à partir des transformations spatiales et des conditions de logement vécues par des bénéficiaires du programme Minha Casa Minha Vida à Porto Alegre. À partir d’un travail de longue durée, l’article suit les trajectoires de familles et d’individus passés de bidonvilles et de quartiers informels [ocupações informais] à des logements sociaux situés dans de grands ensembles d’immeubles. Il explore la manière dont ce déplacement matériel et territorial reconfigure les pratiques quotidiennes, les attentes vis-à-vis de l’avenir et les modes de perception de soi dans l’espace social. Plutôt que de définir la classe à partir de critères préalablement établis, le texte introduit la notion de « sensorialité de classe » afin de saisir l’expérience située, affective et processuelle du fait « d’être au milieu » de la stratification sociale, telle qu’elle est vécue par les acteurs eux-mêmes. En analysant ce que l’auteur désigne comme une « enclavisation » [condominização] par le bas, l’article montre comment des infrastructures – portails, caméras, règlements de copropriété – deviennent des médiateurs de la production de nouvelles frontières sociales dans les périphéries urbaines. Ces dispositifs, appropriés à la fois de manière pratique et symbolique par les résidents, non seulement réorganisent l’espace physique, mais produisent également de nouvelles « grammaires morales » du sentiment d’appartenance, de la distinction, de la sécurité et de la respectabilité. Dès lors, ce qui se joue ici est la manière dont la classe se construit dans l’articulation entre espace, matérialité et expérience vécue, ainsi que les processus par lesquels les hiérarchies sociales sont continuellement négociées, mises en scène et stabilisées dans le quotidien urbain.

27Le cinquième et dernier article, de Celi Scalon, Lygia Costa, Pedro Mesquita et  Viviane Paiva, s’intéresse à la manière dont les segments « consolidés » des classes moyennes urbaines au Brésil construisent et mettent en récit leur identité de classe dans un contexte d’instabilité économique. S’appuyant sur des focus groups menés à São Paulo, Rio de Janeiro et Recife, l’étude saisit les significations attribuées à l’appartenance à la classe moyenne par des individus disposant d’un diplôme supérieur, exerçant des professions qualifiées et percevant des revenus élevés. L’article prend pour objet les perceptions, les récits et les critères mobilisés par les individus eux-mêmes pour définir ce que signifie « être de classe moyenne », en soulignant le rôle central du travail, de l’éducation et de la consommation comme marqueurs de cette position sociale. L’analyse révèle une identité de classe traversée par une forte ambivalence, combinant la reconnaissance d’une position relativement privilégiée et un sentiment marqué de vulnérabilité face au risque de déclassement. La notion de « luxes de base » – tels que l’assurance santé privée, la scolarisation dans une école privée, etc. – cristallise cette tension. Cette expression montre comment des biens socialement perçus comme essentiels fonctionnent, en pratique, comme des frontières de distinction. L’article déploie également des récits méritocratiques, des comparaisons intergénérationnelles et des expériences récentes de la crise économique. De la sorte, le texte met en évidence la manière dont les représentations de classe se construisent à la croisée de conditions objectives et de formes subjectives d’appartenance. Il réaffirme, lui aussi, l’importance, dans l’analyse de l’espace social, d’approches qui prennent au sérieux les expériences vécues et les récits des agents eux-mêmes.

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Bibliographie

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Notes

1 Pour une définition de l’espace social et son rapport avec les classes sociales et leurs mesures, voir Pereira (2021, chap. 5).

2 Voir : https://www.ipeadata.gov.br/ExibeSerie.aspx?serid=37818&module=M (consulté le 28 mai 2026).

3 Nous utilisons le terme « profession » comme équivalent du portugais ocupação et de l’anglais occupation.

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Table des illustrations

Légende Vera Iursys (1986). Fonds CPV de l'Arquivo Edgard Leuenroth/Unicamp.
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Titre Graphique 1 – Nombre d’études autour des classes sociales au Brésil, 1980-2020
Légende Champ : Ensemble d’articles scientifiques, livres, dissertations de mestrado et thèse de doctorat publiés au Brésil entre 1980 et 2020 au sein des sciences sociales* contenant les expressions suivantes : « nova classe média », « classe média », « classes médias », « classe social », « classes sociais », « classe trabalhadora », « classes trabalhadoras», « classe operária », « classes populares », « classe dominante », « classes dominantes », « classe superior », « classes superiores », « estratificação social », « desigualdade social » et « desigualdades sociais ».
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Michel Nicolau Netto et Lucas Page Pereira, « La construction de l’espace social au Brésil : une tâche complexe »Brésil(s), 29 | -0001, na-.

Référence électronique

Michel Nicolau Netto et Lucas Page Pereira, « La construction de l’espace social au Brésil : une tâche complexe »Brésil(s) [En ligne], 29 | 2026, mis en ligne le 05 mai 2026, consulté le 08 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/bresils/22582 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16duv

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