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Dossier – Approches empiriques de l’espace social brésilien

Visions et divisions de la ville : sens du vivre et sens du lieu parmi les habitants de São Paulo

Visões e divisões da cidade: sentidos do morar e sentidos de lugar entre habitantes da cidade de São Paulo
Visions and Divisions of the City: Meanings of Living and Meanings of Place among the Inhabitants of Sao Paulo
Edison Bertoncelo, Miqueli Michetti et Ana Lúcia de Castro

Résumés

L’article analyse les représentations du bien vivre et des sens du lieu chez les habitants de la ville de São Paulo. Nous partons de l’hypothèse que les points de vue des agents sur les lieux où ils vivent et leurs perceptions de ce qui rend un endroit agréable à vivre varient en fonction de leur position dans l’espace social et de leurs schémas d’évaluation et de classification, qui résultent de l’incorporation des divisions objectives de la ville. Les données analysées ont été produites à partir de six groupes de discussion réalisés en 2022, composés de participants recrutés parmi les classes supérieures, moyennes et populaires, différenciées en interne selon la structure du capital.

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Notes de la rédaction

Article reçu pour publication en mai 2025 ; approuvé en octobre 2025.

Texte intégral

1Les intersections entre l’espace social et la ville font l’objet d’une attention croissante en sociologie, en particulier depuis les contributions théoriques de Pierre Bourdieu et leurs développements (Rosenlund 2009 ; Savage 2011 et 2021 ; Pereira 2013 et 2018). La définition bourdieusienne du concept d’espace social se rapporte à la dimension des classes sociales constituées de manière relationnelle à partir de la concentration différentielle de différents types de capital (Bourdieu 1979). Pour l’auteur, la structure de l’espace social se manifeste sous la forme d’oppositions spatiales, l’espace habité (ou approprié) fonctionnant comme une sorte de métaphore spontanée de l’espace social. En ce sens, la place occupée par un agent dans l’espace physique approprié serait un bon indicateur de sa position dans l’espace social (Bourdieu 2013, 133).

2Cette perspective a servi de base à des recherches récentes sur la ville (Méndez & Gayo 2019 ; Boterman, Musterd & Manting 2021 ; Wacquant 2018 et 2023), en considérant que l’espace physique approprié est à la fois l’expression et une partie intégrante des dynamiques de classe. Partant de cette compréhension, Loïc Wacquant (2023) propose la notion de « trialectique », qui articule l’espace social, l’espace symbolique et l’espace urbain, suggérant que les positions différentielles dans l’espace social ont tendance à se convertir en ségrégations matérielles et symboliques. Ces dynamiques peuvent produire de la ségrégation, de la séparation, de l’auto-agrégation et des frontières (Bourdieu 2013 ; Wacquant 2013), des dynamiques de club et de ghetto (Wacquant 2004 ; Pinçon & Pinçon-Charlot 2007), et sont particulièrement visibles dans la relation entre classe et logement. Le logement est, en ce sens, plus qu’une donnée fonctionnelle : il s’agit d’une pratique socialement située, qui exprime des positions, des dispositions, des stratégies et des inégalités.

3Sur la base des travaux de Bourdieu et des mises à jour proposées par Atkinson (2017), cet article comprend les classes sociales comme des positions relationnelles au sein d’un espace social multidimensionnel, défini par différentes combinaisons de volume et de structure de capitaux, ainsi que par les trajectoires d’acquisition et d’accumulation de ces capitaux. L’occupation inégale de l’espace urbain résulte donc de la distribution différenciée des capitaux, mais aussi des dispositions et des habitus formés tout au long des trajectoires. Comme le soulignent Méndez et Gayo (2019), les choix résidentiels sont traversés par des dispositions et des stratégies familiales et par des frontières symboliques tracées entre les différentes parties de la ville, qui orientent la perception du désirable et du légitime (Méndez & Gayo 2019, 59). En ce sens, même lorsqu’il existe des ressources matérielles, les dispositions peuvent restreindre l’horizon des possibles, façonnant la perception de certains espaces comme appropriés ou non (Id.). L’appartenance à certaines zones urbaines tend ainsi à exprimer à la fois les trajectoires dans le temps et les accumulations de capitaux actuels. Les récits construits par les individus sur leurs choix résidentiels apparaissant comme des rationalisations qui cherchent à donner une cohérence à des décisions souvent conditionnées par des structures et des inégalités symboliques et matérielles.

4Savage, Bagnall et Longhurst (2005, 9) soutiennent que, lorsqu’il n’y a pas de correspondance entre l’habitus et le champ, les gens ont tendance à se sentir mal à l’aise et à chercher à déménager – socialement et spatialement – afin de se débarrasser de ce malaise. Avec leur notion d’appartenance élective, les auteurs indiquent que l’espace urbain est activé biographiquement :

L’idée d’appartenance élective articule les sentiments d’attachement spatial, de position sociale et les formes de connectivité à d’autres lieux. L’appartenance ne signifie pas une communauté fixe, impliquant des frontières fixes, mais est plus fluide, considérant les lieux comme des endroits où l’on peut exprimer son identité. Les individus relient leur propre biographie à leur lieu de résidence choisi, de manière à pouvoir raconter des histoires qui indiquent en quoi leur arrivée et leur séjour sont appropriés au sens qu’ils ont d’eux-mêmes. (Savage, Bagnall & Longhurst 2005, 29)

5Allen (2008) souligne pour sa part la mobilisation de la maison et de son emplacement comme moyen de démontrer le positionnement social des individus, qui, selon lui, découlerait de la diminution de l’importance de l’emploi comme paramètre de démarcation des classes. Cela correspondrait à une augmentation de l’importance des formes de classification sociale par le biais de la consommation. Bien que le sens plus large de ce déplacement puisse être débattu, dans ce processus, des fractions des classes moyennes et supérieures deviennent des spécialistes de la production symbolique et utilisent leur capital culturel pour établir des formes réfléchies et distinctives d’appréciation de l’espace. Cependant, comme nous le démontrerons plus loin, notre recherche souligne quelque chose de similaire en ce qui concerne la fraction culturalisée des classes populaires.

6Enfin, Bacqué et al. (2015), s’appuyant sur Bonvalet & Gotman (1993), soulignent que l’habitus résidentiel structure et est structuré par les expériences biographiques, composant des trajectoires résidentielles qui s’articulent autour de la reproduction sociale. Dans ce processus, les goûts et les préférences pour certains environnements sont transmis au sein des familles et intégrés au fil du temps, configurant ainsi les dispositions résidentielles (Bacqué et al. 2015, 95). En dialogue avec ce cadre théorique, cet article réfléchit aux modes selon lesquels les classes sociales se positionnent et classifient les pratiques résidentielles et l’espace urbain. La recherche part du postulat que la ville de São Paulo – marquée par d’intenses inégalités socio-spatiales (Marques 2015a et 2015b ; Marques & França 2020 ; Feitosa et al. 2021 ; Rolnik 2021) – constitue un terrain privilégié pour observer comment les différents volumes et compositions de capitaux orientent les stratégies de mobilité, d’appartenance et de différenciation. En articulant le concept d’espace social avec l’espace urbain, nous cherchons à comprendre la relation entre les classes sociales et l’utilisation ou l’occupation de l’espace urbain, à travers les significations attribuées par les habitants, appréhendées de manière relationnelle et positionnelle, afin de percevoir comment les pratiques et les goûts, ou les prises de position symboliques, s’inscrivent dans les dynamiques de classe et les logiques de distinction qui traversent l’habitat et la vie dans la métropole pauliste.

7Cet article est le résultat d’une recherche plus large qui traite de la relation entre l’espace social (des classes sociales) et l’espace symbolique (pratiques, goûts et styles de vie) dans la ville de São Paulo1. La recherche mobilise un ensemble de techniques et de méthodes, qualitatives et quantitatives. La technique des groupes de discussion, qui a servi de base aux données discutées ici, a été utilisée dans les premières étapes de la recherche, en raison de son potentiel exploratoire.

Les intersections entre l’espace social et la ville

8Les classes sociales sont définies en fonction des distances relationnelles dans un espace multidimensionnel de positions différenciées, selon la répartition des propriétés actives dans un univers social. Ces propriétés sont actives car elles confèrent du pouvoir aux agents dans les conflits pour l’appropriation des ressources et des biens socialement valorisés. Dans les sociétés capitalistes, ces propriétés correspondent aux différents types de capital qui peuvent être mobilisés par les agents sociaux dans les différents domaines où s’organise la vie sociale, en particulier le capital économique (ressources financières, propriété foncière ou immobilière, etc.), le capital culturel (maîtrise des systèmes symboliques, schémas mentaux ou corporels, compétences intellectuelles et linguistiques), le capital social (ensemble de relations auxquelles les agents peuvent recourir pour atteindre leurs objectifs) et le capital symbolique (qui fait référence à la reconnaissance de l’agent).

9Chaque position dans l’espace social est définie de manière relationnelle en fonction du volume et de la composition, ainsi que des trajectoires d’accumulation et d’incorporation des capitaux, aspect qui renvoie à la dimension diachronique de la position occupée par l’agent à un moment donné. Il est ainsi possible de différencier les classes sociales et leurs fractions selon la position d’un ensemble d’agents en fonction du volume de capital possédé, de la composition de la structure du capital et des modes d’acquisition du capital.

10La construction empirique de l’espace social ainsi défini exige la constitution d’un ensemble d’indicateurs permettant de mesurer, au minimum, les différents types ou états du capital économique et culturel, dans une perspective synchronique et diachronique. L’utilisation de sources secondaires impose des limites à l’opérationnalisation. Pour contourner ces limites, nous proposons une stratégie en deux étapes : dans un premier temps, les professions sont comparées en termes de niveau d’éducation caractéristique et de revenu moyen de leurs titulaires ; ensuite, elles sont agrégées selon la logique sous-jacente à cette construction, c’est-à-dire en cherchant à différencier les ensembles de professions en termes de volume de capital économique et de capital culturel, ainsi que de poids de chacun de ces capitaux dans la structure globale.

11Cette stratégie opérationnelle considère la profession d’un individu comme un indicateur important de sa position sociale, pour deux raisons : la profession est le principal moyen d’accumulation et de transmission de divers types de capital ; en outre, les différences de revenus matériels et symboliques entre les différentes professions sont, au moins en partie, associées à certaines restrictions d’accès, qui prennent la forme d’exigences de contrôle préalable de certains capitaux. Enfin, le titre professionnel nous renseigne sur les domaines professionnels dans lesquels les individus évoluent, avec leurs objectifs spécifiques et les capitaux qui constituent des atouts plus ou moins rentables. (Par exemple : un artiste plasticien, qui travaille dans le domaine artistique, par opposition à un directeur commercial, qui travaille dans le domaine des affaires.)

  • 2 La description des groupes professionnels présentés dans la figure peut être consultée dans Bertonc (...)

12Ainsi, l’espace social de la ville de São Paulo peut être divisé en trois grandes classes, en fonction du volume de capital, et chaque classe (supérieure, moyenne et inférieure) peut être subdivisée en fractions selon le poids du capital économique et culturel : fractions dont la structure du capital dépend davantage de la possession de capital culturel (à gauche) ou de capital économique (à droite), et celles dont la structure du capital est plus symétrique (au centre)2. Les groupes professionnels peuvent être positionnés dans l’espace ainsi construit (figure 1), fonctionnant de cette façon comme un indicateur de la position de classe de l’individu.

Figure 1 – Représentation schématique de l’espace social (São Paulo)

Figure 1 – Représentation schématique de l’espace social (São Paulo)

Les proportions sont calculées selon la position de classe du chef de famille ou, en l’absence de cette information, de celle du conjoint, d’après le recensement de 2010.

  • 3 Pour plus de détails, voir Bertoncelo (2022b).

13Afin de saisir les intersections entre l’espace social et l’espace urbain, nous avons construit une typologie des quartiers de la ville incluant les caractéristiques et les attributs des logements (nombre de salles de bains et type d’habitation), des familles (composition familiale et position sociale) et des individus (niveau d’éducation, âge, race)3.

  • 4 Pour plus de détails sur l’étude à l’origine de cette classification, voir Bertoncelo (2022b).

14Les quartiers en bleu clair correspondent à des espaces populaires extrêmement vulnérables. La partie en bleu foncé correspond à des espaces populaires plus stabilisés, avec de meilleurs indicateurs socio-économiques et une plus grande présence des classes moyennes. Les quartiers en vert clair et foncé sont des espaces très hétérogènes du point de vue de la composition des classes : les premiers présentent des proportions de classes supérieures, moyennes et populaires similaires aux moyennes de l’échantillon, et sont donc des espaces mixtes, tandis que les seconds présentent des proportions de classes supérieures plus élevées que dans l’échantillon total, et des proportions similaires à celles de l’échantillon pour les classes moyennes et populaires, se caractérisant ainsi comme des espaces mixtes supérieurs. Les sept districts en rose sont plus homogènes en termes de composition sociale, avec une présence bien supérieure à la moyenne des classes supérieures dans leurs différentes fractions (principalement des cadres et des professionnels libéraux) et inférieure à la moyenne des autres, ce qui en fait des espaces supérieurs. Les espaces en orange et en rouge se ressemblent en termes de structure familiale et de situation foncière des logements. En même temps, ils constituent des espaces très distincts en termes de caractéristiques socio-économiques : les quatre districts en rouge sont plutôt des espaces populaires verticalisés, avec une forte proportion d’appartements loués avec une salle de bain, tandis que les six districts en orange ressemblent à des espaces supérieurs mixtes verticalisés, avec une forte proportion de ménages composés d’une seule personne ou de couples sans enfants dans des appartements4.

Figures 2a et 2b – Carte de la ville de São Paulo représentant la typologie socio-spatiale.

Figures 2a et 2b – Carte de la ville de São Paulo représentant la typologie socio-spatiale.

Source : Élaboration des auteurs à partir des données du recensement de 2010.

Les groupes de discussion comme stratégie méthodologique et analytique

15La réalisation de six groupes de discussion entre avril et juin 2022, impliquant environ 50 participants à São Paulo, a constitué la principale source de données de cet article/. Comme nous l’avons développé en détail dans d’autres travaux (Bertoncelo & Nicolau Netto 2023 ; Mira, Castro & Michetti 2023), ces rencontres ont été organisées sur la base d’un échantillonnage qui privilégiait l’homogénéité interne de chaque groupe et l’hétérogénéité entre les groupes, afin de saisir les variations sociales présentes dans l’espace social de la ville.

16D’un point de vue méthodologique, la composition des groupes a suivi la classification professionnelle comme variable clé, car elle condense les capitaux économiques et culturels selon les termes proposés par Atkinson (2017) et Bertoncelo (2022a), comme le montre la figure 1. À partir de celle-ci, et en incorporant d’autres variables (telles que le niveau d’éducation, le revenu familial par habitant et le parcours éducatif de la famille), il a été possible de positionner socialement les participants. L’adaptation du modèle relationnel bourdieusien aux spécificités de l’espace social pauliste a nécessité une lecture située des positions professionnelles, articulant les dimensions symboliques et géographiques (Bourdieu 2013 ; Wacquant 2023), comme le montre la figure 2.

17La technique du groupe de discussion s’est révélée particulièrement fructueuse, car elle permet d’accéder aux discours générés par les interactions entre les participants. Il s’agit d’une technique qui permet d’accéder à des données qualitatives par le biais d’une interaction de groupe guidée par un modérateur, ce qui permet l’émergence de thèmes imprévus et l’affinement des questions exploratoires. Cette ressource est particulièrement efficace dans les phases initiales de la recherche, lorsque le chercheur cartographie encore les limites du problème (Morgan 1996).

18Concrètement, les participants de chaque groupe ont été recrutés dans différentes classes et fractions de classe, en fonction du poids du capital culturel ou économique : nous avons donc trois groupes (supérieur, moyen, populaire), différenciés par la structure du capital. Parmi les groupes des classes supérieures, nous avons recruté des individus dont les profils socio-économiques et professionnels les positionnaient dans la fraction culturelle supérieure, d’une part, ou dans la fraction professionnelle ou économique supérieure, d’autre part. La plupart d’entre eux résidaient dans des espaces supérieurs ou mixtes supérieurs, comme le montre le tableau ci-dessous.

Tableau 1 – Groupes de discussion des classes supérieures

Avec plus de capital culturel

Avec plus de capital économique

PROFESSION Directeur de la photographie (cinéma et télévision) ; journaliste-rédacteur ; professeur d’université ; réalisateur ; professeur et producteur audiovisuel ; gestionnaire culturelle et actrice ; professeure et actrice de théâtre ; musicienne. Cadre commercial ; directeur général ; ingénieur ; gestionnaire ; fonctionnaire (économiste) ; avocat ; dentiste.
NIVEAU D’ÉTUDES Enseignement supérieur dans une université publique ; parents ayant suivi des études supérieures.

Diplômé de l’enseignement supérieur dans des universités privées.

Parents ayant suivi des études supérieures.

ÂGE Entre 31 et 49 ans. Entre 36 et 52 ans.
REVENU Revenu familial par habitant compris entre 4 000 et 14 000 R$. Revenu familial par habitant compris entre 6 000 et 16 000 R$.
GENRE Cinq femmes, deux hommes. Cinq hommes, quatre femmes.
RACE/ETHNICITÉ Six blancs, un indigène. Tous blancs.
QUARTIERS* Mirandópolis (4) ; Aclimação (7) ; Jardim Brasil (2) ; Planalto Paulista (4) ; Perdizes (5) ; Bela Vista (7) ; Butantã (4) ; Barra Funda (7) ; Ipiranga (3) ; Praça da Árvore (4). Bela Vista (4) ; Planalto Paulista (4) ; Santana (4) ; Sacomã (2) ; Mooca (4) ; Sumarezinho (5) ; Butantã (4) ; Vila Leopoldina (4).

* Les chiffres entre parenthèses correspondent aux clusters de la tipologie de la ville (figure 2) : 1 (populaire vulnérable) ; 2 (populaire stabilisé) ; 3 (melangé) ; 4 (supérieur melangé) ; 5 (supérieur) ; 6 (populaire verticalisé) ; 7 (supérieur verticalisé).

Source : Élaboration des auteurs.

19Le recrutement pour les groupes des classes moyennes s’est fait de la même manière. Ils étaient composés d’individus dont les profils les classaient comme appartenant à la fraction culturelle moyenne (enseignants), d’une part, ou à la classe moyenne économique (cadres, petits commerçants), d’autre part. Comme le montre la figure 2, les espaces dans lesquels résidaient ces individus présentaient une plus grande hétérogénéité : les individus du groupe disposant du plus grand capital économique résidaient dans des espaces mixtes ou mixtes supérieurs ; ceux disposant du plus grand capital culturel se trouvaient dans des espaces populaires, mixtes ou supérieurs, comme le montre le tableau ci-dessous.

Tableau 2 – Groupes de discussion des positions intermédiaires

Avec plus de capital culturel

Avec plus de capital économique

PROFESSION Professeure de musique ; violoniste ; professeure de guitare ; photographe ; professeure de langues ; artisane. Responsable administratif ; analyste système ; petit commerçant ; responsable des achats.
NIVEAU D’ÉTUDES Tous ont suivi des études supérieures. Enseignement supérieur dans des universités peu prestigieuses.
ÂGE Entre 25 et 39 ans. Entre 28 et 40 ans.
REVENU Revenu familial par habitant compris entre 1 300 et 4 600 R$. Revenu familial par habitant compris entre 2 500 et 6 000 R$.
GENRE Cinq hommes ; cinq femmes. Cinq femmes ; quatre hommes.
RACE/ETHNICITÉ Cinq blanches ; deux jaunes ; trois noires/métisses. Cinq blancs ; quatre métis.
QUARTIERS* Campo Limpo (2) ; Butantã (4) ; São Miguel Paulista (2) ; Pinheiros (5) ; Vila Romana (4) ; Vila Nova das Belezas (1) ; Perdizes (5) ; Freguesia do Ó (3) ; Cambuci (3) ; Jardim Elisa Maria (1). Bela Vista (4) ; Patriarca (3) ; Cambuci (3) ; Jardim da Saúde (4) ; Butantã (4) ; Jabaquara (3) ; Santo Amaro (4).

* Les chiffres entre parenthèses correspondent aux clusters de la tipologie de la ville (figure 2) : 1 (populaire vulnérable) ; 2 (populaire stabilisé) ; 3 (melangé) ; 4 (supérieur melangé) ; 5 (supérieur) ; 6 (populaire verticalisé) ; 7 (supérieur verticalisé).

Source : Élaboration des auteurs.

20Enfin, le recrutement pour les groupes des classes populaires a partiellement suivi la composition des groupes précédents. En raison de la difficulté à recruter des personnes issues de la fraction économique inférieure (employeurs peu capitalisés, avec peu d’employés dans de petits commerces ou services), les groupes étaient composés, d’une part, de personnes issues de la fraction culturelle inférieure (producteurs culturels, professionnels de la santé, professeurs de cours libres) et, d’autre part, de travailleurs manuels qualifiés ou semi-qualifiés (couturières, maçons, peintres). Les individus sont assez homogènes en termes de localisation géographique de leur lieu de résidence, qui se trouvent principalement dans des zones populaires vulnérables ou stabilisées, comme on peut le voir ci-dessous.

Tableau 3 – Groupes de discussion des positions inférieures

Avec plus de capital culturel

Avec plus de capital économique

PROFESSION Artiste plasticien ; producteur culturel ; professeur de danse ; assistant bibliothécaire ; aide-soignant ; professeur de guitare ; graffeur ; assistant en développement infantile. Couturière ; aide-soignante pour personnes âgées ; agent de sécurité ; femme de ménage ; chauffeur pour application mobile ; maçon ; peintre en bâtiment ; agent éducatif.
NIVEAU D’ÉTUDES Un seul participant était titulaire d’un diplôme universitaire, deux suivaient des études supérieures et deux avaient interrompu leurs études supérieures. Un participant poursuit actuellement des études supérieures.
ÂGE Entre 30 et 40 ans. Entre 28 et 45 ans.
REVENU Revenu familial par habitant entre 1 000 et 2 500 R$. Revenu familial par habitant compris entre 1 000 et 2 000 R$.
GENRE Trois femmes ; cinq hommes. Cinq hommes ; quatre femmes.
RACE/ETHNICITÉ Trois blanches ; cinq noires/métisses. Cinq blanches ; quatre noires/métisses.
QUARTIERS* Jardim Maria Estela (2) ; Brasilândia (1) ; Jaçanã (2) ; Itaim Paulista (1) ; Vila Santa Cruz (1) ; Cidade Tiradentes (1) ; Parelheiros (1) ; Grajaú (1) ; Campo Limpo (2). Vila Formosa (3) ; Vila Nova Cachoeirinha (2) ; Jardim Miriam (1) ; São Miguel Paulista (2) ; Jardim Letícia (1) ; Campo Limpo (2) ; Vila Fazzeoni (1) ; Ipiranga (3) ; Santo Amaro (4).

* Les chiffres entre parenthèses correspondent aux clusters de la tipologie de la ville (figure 2) : 1 (populaire vulnérable) ; 2 (populaire stabilisé) ; 3 (melangé) ; 4 (supérieur melangé) ; 5 (supérieur) ; 6 (populaire verticalisé) ; 7 (supérieur verticalisé).

Source : Élaboration des auteurs.

  • 5 Pour une discussion critique sur le poids des instances de socialisation primaire et secondaire dan (...)

21La stratégie de recrutement visait, outre la stratification sociale, à garantir la diversité ethnique, raciale, de genre et territoriale. De manière générale, l’analyse a révélé des modèles significatifs d’homologie entre les positions dans l’espace social et la répartition urbaine des participants, les groupes supérieurs étant plus concentrés dans les régions centrales et les groupes inférieurs plus dispersés dans les zones périphériques, ce qui suggère une articulation entre l’espace symbolique et l’espace géographique (Bourdieu 2013 ; Wacquant 2023). Dans le même temps, certains éléments ne peuvent être facilement expliqués par l’hypothèse d’une correspondance entre les positions sociales et les prises de position, ce qui indique que, dans le contexte des processus de mobilité sociale (et géographique), les individus peuvent intégrer des dispositions hétérogènes qui s’expriment, dans le cas présent, par l’élargissement des aspirations résidentielles5.

22Enfin, les groupes de discussion se sont révélés cruciaux pour saisir non seulement les contenus opinionnels, mais aussi les modes d’énonciation et les stratégies de classification que les individus mobilisent pour se positionner socialement. Cette technique n’a donc pas été seulement un instrument exploratoire, mais aussi un champ d’observation des pratiques de classification et des dispositions incorporées des participants. Pour les besoins de cet article, nous analyserons la manière dont les formes d’habiter, de vivre et de résider dans la ville ont été énoncées dans les différents groupes.

Sens du logement et sens du lieu

23Les interactions observées dans les groupes de discussion ont révélé des différences importantes quant à ce qui est le plus valorisé dans le fait de bien vivre, observables tant entre les trois classes ainsi définies qu’au sein même de celles-ci. Il y avait également des aspects communs à tous les groupes. En particulier, l’idée d’accessibilité a souvent été mentionnée comme critère pour bien vivre dans les six groupes, ce qui, dans une ville immense et à la mobilité complexe, où la proximité ou l’éloignement marquent le quotidien, constitue une découverte importante, mais pas surprenante, de la recherche.

24Cependant, ces termes, toujours relatifs à une référence, sont utilisés différemment par les fractions de classe définies, certaines valorisant la proximité d’un certain type d’établissement, d’équipement ou d’installation, tandis que d’autres cherchent à éviter certains attributs classés comme négatifs dans l’évaluation d’un bon logement. Si « loin » et « près » sont considérés comme des aspects pertinents par tous les groupes, ce qui les différencie, c’est ce qui se trouve à proximité. De même, les participants de différents groupes ont exprimé des représentations positives du lieu où ils vivent en disant qu’ils sont proches de tout. Non seulement ce que le terme « tout » inclut peut varier selon le groupe considéré, mais surtout ce qu’il n’inclut pas, bien que cela ne soit pas explicité. Ces classifications donnent accès à différentes façons de vivre et de classer la ville, et d’y habiter de manière légitime.

Groupes populaires : résignation (amor fati ?) et liens d’appartenance

J’aime beaucoup vivre là-bas, même si c’est loin
La communauté, les territoires, sont très diversifiés, n’est-ce pas ?

25Parmi les deux groupes des classes populaires, nous déduisons une certaine résignation, étant récurrente l’affirmation qu’ils aiment l’endroit où ils vivent et ne nourrissent pas le désir de changer. En général, dans ces deux groupes, l’installation dans le lieu où ils vivent a été motivée par des relations familiales, en suivant leurs parents pendant leur enfance ou la famille de leur partenaire lorsqu’ils se sont mariés, dans le contexte d’histoires d’auto-construction à partir de l’acquisition de terrains, comme le montrent les extraits ci-dessous :

  • 6 L’information entre crochets se réfère au district où se trouve le quartier mentionné et le cluster (...)

Je suis pratiquement né là-bas, je vivais à Belenzinho [BEL, cluster 3]6, puis je suis venu chez Tiradentes [CTI, cluster 1], et depuis, je n’en suis jamais reparti. Donc... c’est un endroit où j’aime vivre. J’aime beaucoup vivre là-bas, même si c’est loin. (VC-M5, infirmier)

  • 7 Commune de la Région métropolitaine de São Paulo.

Je vivais à Brooklin [CBE, cluster 4], je suis parti à Itapecerica7, et à Itapecerica, j’ai épousé la femme avec qui je suis maintenant, je suis à Campo Limpo. Et c’est tout. [rires]... parce que je l’ai épousée et, genre, on a acheté une maison là-bas, tu vois ? Parce qu’elle a de la famille là-bas, et elle m’a dit que c’était mieux là-bas, qu’il y avait accès à plusieurs boulots, un meilleur accès. Ah, j’ai dit allons-y. (JB-H6, maçon et barman)

Je vis dans la même maison depuis 43 ans. Quand j’étais petite, mes parents la louaient, tu vois ? [...] Puis le propriétaire est mort, il restait la dame, qui était mariée, et ils n’avaient pas d’enfants. Puis elle est morte aussi. Nous sommes restés là, [inaudible], puis mon père a intenté un procès, et nous avons gagné, le [quelqu’un complète le terme]... Oui, l’usucapion... (GC-M6, couturière)

  • 8 Commune de la Région métropolitaine de São Paulo.

Quand je suis arrivé de la campagne, d’Itaquaquecetuba8, ici, à Ipiranga, j’étais dans une situation difficile, car j’étais parti vivre chez ma marraine, après avoir fui Itaquaquecetuba, qui à l’époque était pire que le Nordeste : il n’y avait ni nourriture, ni travail, ma mère n’avait pas les moyens de m’élever, alors je suis venu à Ipiranga. Quand je suis arrivé à Ipiranga, j’avais 8 ans ; à 14, 15 ans, on payait un loyer, on a été expulsés de la maison [...], par le système, parce qu’ils ont construit la gare Alto do Ipiranga [IPI, cluster 3]. Alors... à l’époque, le loyer le moins cher était à Saverio, près du zoo, alors on est allés au zoo [...] j’ai tourné là-bas, au parc Bristol, à Saverio, et c’est là qu’on a les projets sociaux, qu’on est amis, ça fait déjà plus de 30 ans là-bas. (RV-H6, assistant peintre)

26Le désir de déménager, lorsqu’il est exprimé, serait pour un endroit plus proche du métro, mais étant toujours plus proche du lieu de résidence actuel que du centre-ville. Cela est peut-être révélateur de l’appréhension pratique de la fermeture de l’univers des possibles, comme l’explique une habitante de Cidade Tiradentes, membre du groupe populaire ayant le plus de capital culturel :

  • 9 Itaquera est le nom d’un district de la ville de São Paulo et d’un quartier à l’intérieur de ce dis (...)

Je veux donc [déménager] du côté d’Itaquera [cluster 2]9, vous savez, plus près du métro. Mais... c’est parce que je vis avec ma mère, donc, en principe, là-bas, à Cidade Tiradentes. Mais c’est un endroit où j’aime vivre. J’aime beaucoup vivre là-bas, même avec la distance... J’aime bien. (VC-M5, technicienne en soins infirmiers)

27En ce sens, Itaquera semble constituer la limite de l’aspiration résidentielle pour les habitants d’un quartier situé à l’extrême est de São Paulo. Bien qu’ils vivent loin des quartiers centraux de la ville, leur aspiration à une meilleure accessibilité s’accompagne d’une mise en avant des atouts de leur quartier actuel, dont ils énumèrent les avantages :

Je... je suis né à Itaquera, puis j’ai habité à Ipanema [Rio de Janeiro], j’ai habité à Jardim Brasília [CLD, cluster 2], Jardim Marília [CLD, cluster 2], tout là-bas, près du centre commercial Aricanduva, du parc Savoy, puis, en 89, je suis allé à Guaianases, et aujourd’hui, je suis à Jardim Nazaré [VCR, cluster 1] [...]. Je suis allé là-bas parce que ma mère a obtenu une Casa Popular [...] une maison COHAB, n’est-ce pas. Ensuite, les petits immeubles sont arrivés. Je suis donc resté là-bas jusqu’à aujourd’hui. (DR-H5, musicien et assistant bibliothécaire)

Moi aussi, j’ai toujours vécu dans le quartier où j’habite aujourd’hui [quartier Jardim Letícia] [JDS, cluster 2], avec mon mari, il a acheté une maison là-bas, et nous vivons là-bas. [Mon mari est de là-bas] aussi. Et... j’aime cet endroit parce qu’il est proche de tout, aussi parce que sa famille vit là-bas, n’est-ce pas... (CB-M6, aide-soignante pour personnes âgées)

28On constate donc un effort pour valoriser ce que l’on a, plutôt que de mettre l’accent sur une quelconque insatisfaction ou aspiration, même si celle-ci apparaît, bien que dans un cas individuel :

Je suis arrivée à Grajaú à l’âge de 6 ans. Et... ce n’est pas parce que j’ai choisi, parce qu’à 6 ans, on ne choisit rien, n’est-ce pas. Mes parents sont partis là-bas et... Je suis restée jusqu’à aujourd’hui. [Avez-vous l’intention de continuer à vivre à Grajaú ?] Non, parce que je n’ai pas l’intention de vivre éternellement avec mes parents, n’est-ce pas. Plutôt dans la région de Santo Amaro, comme ça. C’est plus proche [...] de mes projets. (DC-H5, producteur culturel)

29L’aspiration à la mobilité géographique semble aller de pair avec l’idée de mobilité sociale, puisque les projets se situent davantage dans la région de Santo Amaro que dans celle de Grajaú : la ségrégation résidentielle est symboliquement vécue.

30Cependant, le ton des groupes disposant d’un capital moindre a été marqué par l’opération symbolique de valorisation du lieu où l’on habite. On peut toutefois y percevoir une distinction interne aux deux groupes composés de fractions populaires. Si le groupe disposant d’un capital culturel moindre valorise la proximité des commerces, celui disposant d’un capital culturel plus important fait émerger la notion de territoire comme catégorie native associée positivement à l’idée d’appartenance.

C’est la même idée de... chose collective, n’est-ce pas. Du territoire. Alors je vais dans le territoire qui a [inaudible] territoire, n’est-ce pas ? Alors l’argent va et vient dans le quartier [...] Il circule là-bas... dans le même territoire, n’est-ce pas. C’est pourquoi Casa do Norte, il y a des choses comme ça que vous mangez, n’est-ce pas. Aider son prochain, et ça vous revient aussi. (DC-H5, producteur culturel)

Oups, alors je vais dans plusieurs territoires. Je vais dans la Zone Sud, je vais dans la Zone Nord, je vais dans la Zone Ouest, je vais dans la Zone Nord-Ouest... alors parfois je [...] suis à Grajaú, parfois je suis à Tiradentes [CTI, cluster 1]... Et j’échange des idées. [...] Donc, c’est... et la communauté, les territoires, n’est-ce pas, sont très diversifiés, n’est-ce pas ? [...]. (TS-H5, musicien et éducateur)

31Le terme « territoire » est évoqué 19 fois dans le groupe ayant le plus grand capital culturel et aucune fois dans l’autre groupe de classe populaire. Avec un sens similaire, très politisé et valorisé positivement, le terme « communauté » apparaît dix fois dans le groupe ayant le plus grand capital culturel et le groupe ayant le moins de capital ne le mentionne pas une seule fois.

C’est Itaquera, je vis là-bas, dans la Zone Est, n’est-ce pas. [...] une personne que je connais m’a dit : « Ah, je vais organiser un événement pour voir si ça marche. » Donc, tout est gratuit, c’est vraiment un événement pour la communauté, parce que c’est quelque chose dont la communauté a besoin. [...] les gens s’éloignent un peu de la communauté et ne voient pas qu’ils ont besoin de loisirs, surtout les enfants, n’est-ce pas ? Les adolescents, qui passent beaucoup de temps dans la rue, restent longtemps inactifs ou jouent à des jeux vidéo, ils ont donc besoin de sortir un peu de ces loisirs et de se tourner vers la culture. Et là, il l’a vraiment fait... Il y a beaucoup d’adolescents. (VC-M5, infirmière)

C’est ce qui me manque, parce à Guarapiranga [JDS, cluster 2] il y avait la communauté, et au sein de la communauté, il y avait les gens de Bahia qui faisaient tout. Des acarajés, des trucs... Des haricots verts, des trucs que ma grand-mère faisait, tu vois, des trucs dont je parle à mon mari : « Mince, Guarapiranga me manque à cause de ces trucs-là. » (GS-M5, aide-éducatrice)

  • 10 Quartier haut de gamme situé à la jonction entre les communes de Barueri et Santana do Parnaíba, da (...)

32La valorisation du territoire s’accompagne également d’une absence d’aspirations au changement, de sorte que, dans les deux fractions ayant le moins de capital accumulé, on cherche à valoriser ce que l’on a, ce qui est compréhensible dans des conditions de vie marquées par de fortes privations de divers types et par les restrictions imposées par la dynamique du marché immobilier (qui impose des déplacements géographiques) et l’offre de logements sociaux. Alors que la fraction disposant du capital culturel le plus faible valorise la proximité avec la famille et avec des éléments considérés comme pratiques, tels que le métro, le supermarché, la pharmacie, les individus du groupe disposant du capital culturel le plus élevé mobilisent les notions de territoire, de communauté et de diversité pour valoriser symboliquement les lieux où ils vivent. Nous soulignons également que les participants des deux groupes partagent la hiérarchisation symbolique des lieux et considèrent que le lieu de résidence classe les individus. Les participants ont qualifié Interlagos [SOC, cluster 3] ou Alphaville10 « d’un autre niveau » et une participante a mentionné les quartiers de Vila Mariana et Vila Nova Conceição [MOE, cluster 5] comme représentatifs de ce qu’elle entend par « appartements modernes ». À l’inverse, une autre participante vivant à Campo Limpo a mentionné le désir de son compagnon de retourner vivre à Vila Mariana, un cas rare d’articulation d’une aspiration résidentielle qui dépasse les frontières de la périphérie de la ville parmi les groupes populaires. Cela indique le poids des instances de socialisation de la vie adulte dans la formation de nouvelles dispositions et aspirations (dans le cas de cette informatrice, cette aspiration est explicite à partir du désir de son mari de déménager dans la région où il a grandi).

Groupes moyens : aspiration, tranquillité et praticité

Si je devais choisir un endroit où vivre, j’habiterais un peu plus loin, plus près du centre.
Mon rêve est d’avoir un jardin.

33Parmi les groupes moyens, l’idée de bien vivre passe également par le fait d’être plus proche des quartiers centraux de la ville, avec une meilleure accessibilité. Cependant, dans les interactions du groupe ayant le plus de capital culturel, la tranquillité, le silence et la proximité des espaces verts apparaissent comme des conditions importantes. Dans les interactions des participants du groupe ayant moins de capital culturel, la notion de confort, associée à l’utilité, a été identifiée comme plus centrale. Dans ce groupe, la préoccupation pour la sécurité a également été exprimée, souvent associée à l’évitement des pancadões (fêtes populaires), dans une tentative de se distancier des classes populaires, du désordre et du bruit qui les caractérisent, selon leurs représentations.

34La dimension de l’aspiration est frappante dans ces positions, comme le montrent les extraits ci-dessous :

  • 11 L’avenida do Estado est un axe routier qui relie le centre-ville de São Paulo aux communes de la Ré (...)

J’habite tout près de l’Avenida do Estado11 et je pense que j’aimerais déménager. Soit à Ipiranga, qui est le quartier voisin, soit dans la partie haute du quartier, où l’on est plus près du Parque da Aclimação [LIB, cluster 7] et d’endroits moins bruyants, loin de ce bruit constant. (NS-M3, professeure de langues étrangères dans l’enseignement secondaire)

35La maison de plain-pied, par opposition à l’appartement, est considérée, parmi les membres du groupe ayant le plus de capital culturel, comme une possibilité de mieux vivre, avec des allusions à des espaces extérieurs, tels que des cours et des jardins.

  • 12 Commune de la Région métropolitaine de São Paulo.

Une cour, c’est mon rêve [...] Je vis [dans un appartement]. J’ai vécu... je suis né, j’ai vécu dans une maison. Je vivais à Osasco12, il y avait un jardin, c’était cool... Oui, un chien, rester assis là, dans l’herbe, je ne sais pas. (FM-H3, professeur de guitare classique)

À São Paulo, pour moi, bien vivre, c’est vivre près d’un parc. (ES-M3, photographe et productrice de contenu)

Les maisons. Il n’y a pas de paix. C’est trop fort [?]. Par exemple, si vous allez à Pedroso de Moraes [PIN, cluster 5], c’est tout un quartier qui est en train d’être démoli, avec des maisons anciennes, les amis, comment les gens peuvent-ils démolir des maisons anciennes pour construire des immeubles aujourd’hui ? (MB-M3, actrice, professeure d’arts scéniques et productrice culturelle)

36Outre le fait de vivre dans des maisons et à proximité d’espaces verts, la fraction moyenne disposant d’un capital culturel plus important exprime un désir notable d’être proche du centre, des équipements et de l’offre culturelle. L’aspiration à la mobilité sociale est plus souvent associée au désir de changer de quartier, de se rapprocher du centre, ne pas être « loin de tout », comme dans la citation ci-dessous, qui illustre également, comme nous l’avons vu précédemment, l’intégration de nouvelles aspirations et dispositions dans les relations et interactions avec des agents sociaux et dans des contextes différents de ceux dans lesquels l’informatrice a grandi (au moment de la réalisation du groupe de discussion, elle habitait à Vila Romana [LAP, cluster 4], un quartier de la Zone Ouest, la région la plus prisée de la ville) :

J’aime [vivre à Lapa]. Je pense que... C’est que, avant, je vivais dans la Zone Est, près de São Miguel... Donc, je vis beaucoup mieux, c’est beaucoup plus facile d’accéder aux choses, parce que... je me rendais compte que, par exemple, à Tatuapé, il y a comme une ligne à São Paulo, il y a une zone qui est totalement oubliée et où la culture n’arrive pas, tout est très loin... Quand j’ai commencé l’université, je me suis dit : « Bon, je ne peux pas continuer... à vivre loin de tout ». Parce que... c’est très fatigant, c’est une question de qualité de vie... Alors aujourd’hui, j’apprécie beaucoup plus d’être proche de tout... (ES-M3, photographe et productrice de contenu)

37Dans le groupe ayant le moins de capital culturel, la proximité des commerces, tels que les pharmacies, les boulangeries et les boucheries, est souvent mentionnée. Cette différence interne aux groupes moyens peut être perçue dans les discours suivants :

[...] j’habite dans une rue où, comment dire, il n’y a pas de bruit, pas de musique à fond, ce genre de choses, donc pour moi c’est génial, même si j’aime bien ça aussi, mais je trouve qu’il n’y a rien de plus juste que d’avoir une nuit tranquille. Bon, et il y a un marché, une boulangerie, une boucherie, tout est à proximité, je n’ai pas besoin de prendre la voiture pour aller où que ce soit parce que tout est là – sauf si je vais au centre commercial pour acheter quelque chose... (GO-M4, directeur commercial)

38Ce sens pratique plus prononcé chez les participants du groupe ayant moins de capital culturel est également mentionné en ce qui concerne les intérieurs. Bien vivre, c’est avoir une maison confortable, petite, avec tout à portée de main... :

[...] un endroit confortable, qui... qui vous accueille de manière à ce que vous vous sentiez bien. [...] Quelque chose de petit, qui soit... très accessible dans votre maison, où tout est à portée de main. Se sentir bien, à tel point que j’aime mieux rester à la maison que sortir, parce que j’aime vraiment l’endroit où je vis, donc avoir le confort d’une maison, c’est bien vivre, se sentir vraiment bien chez soi. (ED-H4, analyste support)

Comment puis-je le dire ? Non, un bon lit... de bons meubles, une télévision, tout ce dont vous avez besoin dans une maison pour pouvoir y vivre, n’est-ce pas ? D’une manière qui vous convienne bien... (AT-M4, assistante administrative)

39Il s’agit d’une distinction entre les deux groupes composés de membres de la classe moyenne, indiquant que dans le groupe ayant le moins de capital culturel, bien vivre passe par le confort matériel, associé à la notion de praticité et d’utilité.

  • 13 L’avenue Brigadeiro Luís Antônio relie la région de l’avenue Paulista, située principalement dans l (...)

Je suis née à Liberdade, j’y ai grandi, ma famille y vit toujours, mais je voulais avoir une vie indépendante, alors je suis partie à Bela Vista [...] Au début, c’était pour l’université. Je suivais les cours à la FMU, j’y allais et revenais pratiquement à pied, j’habite à côté du métro... Du Terminal Bandeira. Je vais à [l’avenue] Paulista à pied, je remonte l’[avenue] Brigadeiro Luís Antônio, hum... Pour République, je vais à pied... Je vais à pied dans tous les quartiers13. (AJ–M4, responsable administrative)

  • 14 Commune de la Région métropolitaine de São Paulo.

Quand je vivais à São Bernardo14, je passais parfois trois heures dans les transports, c’était un calvaire pour moi. Donc, plus c’est près, mieux c’est... (ES-M4, analyste et consultante en facturation)

Si je devais choisir un endroit où vivre, j’habiterais un peu plus loin, plus près du centre, à Mooca, Tatuapé [...]. Juste pour éviter un peu plus les embouteillages que je subis et... qu’on le veuille ou non, Mooca, c’est déjà le centre, c’est la fin de la Zone Est, n’est-ce pas. (DS-H4, directeur général administratif)

40Les différences internes aux groupes peuvent également être perçues à travers ce qui n’est pas exprimé. En ce sens, si, dans la fraction disposant du plus grand capital culturel, la mention de la sécurité comme critère pour bien vivre n’apparaît à aucun moment, elle trouve un écho parmi les membres du groupe disposant du moins de capital culturel, en plus du rejet voilé des classes populaires et de leurs caractéristiques indésirables, telles que les fêtes, le bruit et le désordre, selon les représentations construites à leur sujet.

Ah, je pense que c’est d’avoir la sécurité, non ? Vous... c’est difficile d’avoir la sécurité... Ah, au moins, comme ça, non ? Je vis aussi dans une copropriété, je vis dans un immeuble... Oui, donc, que vous le vouliez ou non, cela apporte un sentiment de sécurité un peu plus grand, que si vous vivez dans une maison, dans une rue […]. Donc, même ainsi, nous sommes sujets à... avoir, à ce qu’il se passe quelque chose même dans la copropriété, mais je pense qu’avoir la sécurité, avoir la tranquillité, c’est... que la rue soit calme quand vous dormez, qu’il n’y ait pas de bruit, de désordre, ces choses-là, [...] être un peu plus tranquille... (RO-H4, analyste de données)

41Il semble également y avoir un ajustement de l’aspiration à vivre dans les régions centrales aux conditions objectives, ce qui se produit par une opération symbolique qui réédite les notions de proximité et de distance :

Tout le monde est satisfait du quartier où il vit ?

  • 15 Taboão da Serra est une commune de la Région métropolitaine de São Paulo.

Ah, moi, mes beaux-parents vivent dans le centre de Taboão15, et je trouve que c’est un endroit comme ça... Parce qu’il y a pratiquement tout là-bas, [...], si je pouvais... Vous traversez la rue, vous avez tout. [...] si j’en ai les moyens, je pense aller vivre là-bas, plutôt vers le centre de Taboão. (RO-H4, analyste de données)

  • 16 L’avenue Brigadeira Faria Lima est une des principaux pôles financiers de la ville et relie deux de (...)

Oui... je veux aussi y retourner [...] À Taboão, c’est bien parce que c’est une ville, [...] mais c’est à côté de São Paulo. Quand j’habitais là-bas, en dix minutes, on était à [l’avenue] Faria Lima16. En quinze minutes, tu es sur l’avenue Paulista, donc tu es pratiquement près du centre. Et c’est un bon endroit, la criminalité y est très faible, il n’y en a pas beaucoup dans les quartiers où j’ai habité, et c’est un endroit très calme, il y a aussi plusieurs parcs, c’est très sympa. (ED-H4, analyste support)

  • 17 Itapecerica da Serra est une commune de la Région métropolitaine de São Paulo.

Je suis né à São Paulo, j’ai déjà habité à Itapecerica17..., Capão Redondo, puis je suis allé à Taboão. J’ai vécu là-bas pratiquement toute ma vie, puis j’ai déménagé à Butantã, qui est juste à côté de Taboão, à la frontière, pour le travail. (ED-H2, analyste support)

42Des expressions telles que « pratiquement à côté du centre » et « là, c’est presque X », « là, c’est le début de Y », « là, c’est la fin de Z », « c’est à côté de W », marquent les discours qui négocient les perceptions de la ville parmi les groupes moyens, en particulier ceux qui ont moins de capital culturel. Tout en cherchant à construire de nouvelles classifications pour les lieux qu’ils habitent, ils expriment une notion des hiérarchies de la ville qui semble largement partagée. En ce sens, être proche ou loin de tout est une représentation qui ne devient intelligible que si l’on considère la position occupée par l’agent (en termes d’espace social et d’espace géographique) et les schémas d’évaluation et de perception qu’il mobilise, qui résultent de l’incorporation des divisions objectives. Alors que pour une participante issue des classes populaires, déménager à Itaquera signifierait concrétiser son désir de mieux vivre et d’être plus proche de tout, pour une autre, issue de la classe moyenne et résidant à Pinheiros, cela signifierait au contraire être loin de tout.

43Les deux groupes ont en commun l’utilisation plus fréquente de termes pour décrire le fait de bien vivre qui renvoient à des intentions (ou prétentions) d’esthétisation ou à des préoccupations post-matérielles, qu’ils considèrent comme acquises ou qui ignorent les qualités revendiquées par les groupes inférieurs. Si, dans les groupes populaires, l’accent était mis sur la sécurité ou la proximité des équipements publics (écoles, transports ou hôpitaux), ici, on mentionne plus souvent le besoin de parcs et d’espaces verts et on utilise des termes tels que « confortable » ou « connexion » pour décrire un bon endroit pour vivre. Ce sont des représentations qui véhiculent des sens esthétisants et intimistes, incarnés dans le discours d’une des participantes, déjà citée, qui disait que « son rêve » était d’avoir une maison avec jardin.

Groupes supérieurs : choix, héritage, idylle

Je tiens vraiment à avoir un jardin.
Et je fais tout à pied, je déteste conduire.

44Comme déjà mentionné, la recherche d’accessibilité et de tranquillité, des attributs rares dans une ville comme São Paulo, traverse de différentes manières les interactions observées dans tous les groupes de discussion réalisés. La principale différence qui ressort des interactions observées dans les groupes composés de fractions supérieures concerne la notion de choix, qui apparaît de manière récurrente comme une possibilité concrète, comme le montrent les extraits ci-dessous :

J’ai choisi [le quartier Praça da Árvore] [SAU, cluster 4] parce que je voulais un endroit accessible, qui ne soit pas trop cher, car j’avais un budget précis à respecter. Je ne voulais pas trop m’en éloigner, je ne voulais pas m’endetter, mais je voulais un quartier qui soit... Le prix devait être bon, moins cher, et proche du métro, parce que je ne vais généralement pas loin, et la voiture aussi, c’est l’enfer, la circulation, donc pour moi, cette question du métro comptait beaucoup... Alors, j’ai choisi cet endroit. (DS-M4, actrice et professeure de théâtre)

J’ai choisi Ipiranga parce que pour moi, vivre dans un appartement n’était pas une option, et... les maisons, selon le quartier, sont très chères, et je tiens beaucoup à avoir un jardin, un espace ouvert, parce que je fais beaucoup de barbecues, ce genre de choses, et Ipiranga est un quartier très boisé, très calme, que j’aime beaucoup... (MS-M4, actrice)

[...] nous avons choisi Mooca ... parce qu’à l’époque, nous travaillions dans la Zone Sud [...]. Et je voulais vivre près de ma mère, car elle habitait à Tatuapé. Et... À Tatuapé, nous n’aurions pas pu nous le permettre financièrement, et c’était plutôt une stratégie, car Tatuapé est beaucoup plus loin de notre lieu de travail que Mooca. Nous gagnions au moins une demi-heure de trajet. C’était donc plutôt une question... une question financière et logistique. (LS-M6, avocate, indépendante)

45Dans le groupe ayant plus de capital économique que culturel, des termes tels que stratégie et décision sont évoqués à plusieurs reprises pour parler des choix résidentiels, indiquant clairement qu’il s’agit d’une opération étudiée, mûrement réfléchie et rationnellement planifiée en termes de logistique, comme on peut le voir dans les citations ci-dessus et ci-dessous :

Quand j’ai acheté, ma femme travaillait chez Nestlé, à [l’avenue] Berrini, donc il y avait toute une stratégie. Nous vivions dans le [quartier de] Higienópolis [CON, cluster 7]. Je pense que c’est à cause de la circulation qu’on a pris cette décision... Et toujours de ce côté du fleuve [Pinheiros], jamais de l’autre côté. Mais aussi pour... pour des raisons de logistique inverse, n’est-ce pas ? Parce que les ponts de São Paulo – ceux qui y vivent le savent, n’est-ce pas –, que le pont est comme... un... un filtre, n’est-ce pas ? (GS-H6, directeur commercial d’une grande banque nationale)

46L’héritage immobilier est mentionné comme motif du lieu de résidence dans les deux groupes des classes supérieures et, dans les deux cas, il est suivi d’une certaine réserve, ou justification, due au fait que les propriétés sont situées dans des endroits plus éloignés des zones les plus prisées de la ville. On peut le constater dans les deux cas suivants. Le premier, celui d’une habitante de Vila Medeiros, quartier situé dans une zone intermédiaire entre le centre et la périphérie, mais qui affirme vouloir vivre dans le quartier plus central d’Aclimação [LIB, cluster 7] : « Le mien était... c’est celui de ma famille [...]. Il vient de... je suis née là-bas. » (JB-M1, professeur dans l’enseignement supérieur – administration/commerce) Le deuxième cas est celui d’un habitant de Planalto Paulista [SAU, cluster 4], également situé dans une zone intermédiaire entre le centre et la périphérie : « Toute ma famille vit là-bas... Planalto et... c’est un héritage. Ça coûte cher, n’est-ce pas ? » (DA-H2, ingénieur)

47Dans les classes supérieures, l’héritage permet une liberté d’action en termes de choix du lieu de résidence qui fait défaut dans les classes moyennes et populaires. Dans ces dernières, l’héritage, sous la forme d’un terrain sur lequel on peut construire, comme dans les groupes populaires ou, dans les groupes moyens, d’une propriété plus grande qui est divisée et peut être partagée ou d’une deuxième propriété qui est transmise aux enfants lorsqu’ils se marient, implique presque toujours l’immobilité géographique, le maintien dans le lieu d’origine. Dans les groupes supérieurs, l’héritage crée le plus souvent les conditions de déplacements en fonction des exigences professionnelles ou des demandes familiales, comme dans le cas d’une participante du groupe disposant d’un capital économique plus important, qui a loué son appartement pour vivre dans la copropriété où vivait sa mère, située dans le quartier plus valorisé de Pinheiros.

48Outre l’héritage immobilier, qui est un aspect central de la reproduction des privilèges des classes supérieures, l’accumulation relative de divers types de capital crée les conditions permettant l’exercice d’un sens pratique qui oriente les aspirations des agents vers les choix résidentiels les plus légitimes. Ainsi, lorsqu’on leur a demandé s’ils souhaiteraient déménager et dans quel quartier, certains participants du groupe disposant du plus grand capital économique ont mentionné les Jardins, une prétention ajustée à la représentation du lieu social qu’ils occupent (ou, mieux, qu’ils aspirent à occuper) et à sa correspondance dans la géographie de la ville, même si cela est peu réalisable, étant donné que même les participants des groupes supérieurs ne font pas vraiment partie de l’élite pauliste, qui habite traditionnellement cette région.

49Le fait de choisir de vivre dans des endroits considérés comme plus éloignés est justifié et élaboré de manière discursive, même lorsque le choix du lieu de résidence n’est pas motivé par un héritage :

[...] nous vivions à Perdizes, puis, en raison des circonstances de la vie, nous étions locataires, avant, nous avons fini par aller à Butantã, qui est le quartier où ma femme est née, qui est à côté de chez ma belle-mère, donc très proche. Et puis, le quartier est très agréable : il est boisé, il est proche du métro, mais il n’est pas proche du travail, il est loin, nous travaillons ici à Higienópolis [CON, cluster 7], les enfants étudient ici. (FP-H1, professeur et producteur audiovisuel)

50Outre la proximité du métro, qui rapprocherait le logement des quartiers les plus prisés, on relève des références à des endroits boisés, calmes, avec plus de maisons et moins d’immeubles, où l’on peut se déplacer à pied, avec des mentions supplémentaires liées à l’identité (le commerce local, les petites maisons), conformes à un certain imaginaire idyllique qui caractérise le groupe dont la structure des capitaux est la plus marquée par la culture.

51Cependant, la possibilité de se déplacer à pied et de ne pas avoir besoin de voiture pour les déplacements quotidiens apparaît comme quelque chose de valorisé dans les deux fractions, et pas seulement dans la fraction culturalisée, comme le montre le discours de cette habitante de Bela Vista :

  • 18 Jardins est une région de la ville habitée par les classes supérieures et située dans les districts (...)

[...] dès que j’ai déménagé, j’habitais dans les Jardins18, et là, pour chercher un appartement là-bas, quand on a vu qu’on aimait déjà le quartier et tout, et... le mètre carré à l’époque coûtait le double de ce qu’il coûtait à Bela Vista... À trois pâtés de maisons de l’[avenue] Paulista, à côté des Jardins... Et je fais tout à pied... (EA-M2, directrice au Secrétariat d’État du gouvernement)

52La recherche d’une valorisation alternative de ses choix et pratiques est caractéristique de la fraction dont la structure est davantage marquée par le capital culturel, et pas seulement dans le domaine du logement. Cette recherche d’alternatives est clairement exprimée dans les propos de cette musicienne, résidente de Perdizes : « Oui, j’avais... une petite illusion que ce serait un quartier plus alternatif, et... j’ai été un peu déçue. » (AZ-M4, violoniste de l’Orchestre de l’État de São Paulo – OSESP)

  • 19 L’aéroport de Congonhas, situé dans le district de Campo Belo (Zone Sud), est le deuxième plus fréq (...)

53Les représentations du lieu dans les groupes supérieurs expriment, en commun, une certaine inversion ou, du moins, une redéfinition des valeurs attribuées au fait de bien vivre dans les groupes moyens et populaires, même si ce n’est pas sans contradictions. Alors que la proximité de tout est un aspect valorisé dans les groupes moyens et populaires (qu’il s’agisse des équipements publics, comme les transports, ou des espaces commerces), les groupes supérieurs expriment une préférence pour la proximité d’équipements variés (de loisirs, de divertissement et de culture) avec le souci de vivre dans un endroit isolé, loin de l’agitation, en évitant les voisinages indésirables. Cette représentation quelque peu paradoxale, qui articule proximités forcées et frontières symboliques, peut être saisie dans le discours d’une participante, résidente d’Aclimação [LIB, cluster 7], qui décrit le quartier comme « tranquille... où tout est à proximité, où l’on peut se déplacer à pied et qui, en même temps, est proche de la Sé [le centre-ville], de Liberdade, de [l’avenue] Paulista, de [l’aéroport] de Congonhas19, sans pour autant vivre dans l’agitation, vous voyez, c’est un quartier tranquille. » (JP-M1, journaliste et rédactrice) On la retrouve également dans les propos d’un autre participant, habitant du Planalto Paulista [SAU, cluster 4], qui, lorsqu’on lui demande ce qu’un quartier doit avoir pour être considéré comme agréable à vivre, mentionne des équipements tels qu’un marché, une boulangerie et des expériences telles que le calme et la tranquillité, exprimant ainsi le désir de profiter de biens et de services qui ne nécessitent pas de longs déplacements et, en même temps, d’éviter les désagréments qui en résultent.

Conclusions

54Parmi les principaux résultats de l’analyse des interactions des participants aux groupes de discussion sur les significations du logement et du lieu, nous soulignons tout d’abord que les représentations du logement varient fortement entre les individus en fonction de leur position dans l’espace social (et géographique), mais aussi en fonction de la structure du capital. En ce sens, les participants recrutés dans différentes classes sociales ont des perceptions et des points de vue différents sur ce qu’est bien vivre, sur les endroits où ils vivent ou aimeraient vivre.

55Alors que les participants issus des classes populaires disaient aimer l’endroit où ils vivent parce qu’ils y sont nés et y ont grandi et parce que des membres de leur famille y résident – indiquant peut-être un rétrécissement de l’univers des possibles et un appel à l’ordre, comme le révèlent l’amor fati et le poids de la loyauté familiale – les participants des classes moyennes et supérieures exprimaient un désir de déménager, lié à l’aspiration de mobilité sociale, et de se rapprocher du centre, à proximité des équipements culturels, de loisirs ou de restauration, dans des espaces verts, des parcs, etc. Et plus on monte dans la hiérarchie sociale, plus la représentation selon laquelle il est important d’être proche de tout perd de son importance par rapport à la prétention d’avoir simultanément un accès facile aux équipements publics et privés et de se protéger des conséquences d’une proximité sociale indésirable. En interne, les participants de différentes fractions se différencient selon le poids de l’idyllique par rapport au confort/praticité, ou selon la recherche d’un lieu valorisé par rapport à la résignation en matière de logement. Ainsi, dans les fractions les plus riches en capital culturel, en particulier les classes moyennes et supérieures, on observe l’importance des représentations qui privilégient les aspects intimistes dans l’appréciation du lieu où l’on vit (confort, connexion), mais aussi la revendication que ces lieux devraient préserver une identité locale protégée des incursions du marché immobilier (valorisation des petites maisons, du commerce local, de l’absence d’immeubles) et des foules (loin de l’agitation). À l’inverse, dans la fraction la plus riche en capital économique, ces représentations mobilisent plus souvent le désir de sécurité, qui s’accompagne d’une aversion pour le bruit, le désordre, d’une aspiration à la tranquillité et à l’éloignement des fêtes bruyantes. Ceci est aussi revendiqué par le groupe moyen qui, en raison de sa proximité avec les classes populaires, devient plus sensible à la construction de frontières par rapport à l’immoralité qu’il impute à certaines pratiques de ces groupes. Enfin, dans les groupes populaires, un discours de valorisation du territoire et de la communauté a émergé dans le groupe le plus riche en capital culturel, par opposition à la résignation plus marquée de l’autre.

56Nous soulignons aussi que les stratégies résidentielles sont façonnées par un sens pratique qui oriente les aspirations des agents en fonction des possibilités qui leur sont objectivement offertes et des homologies entre les positions sociales et les lieux de résidence. À cet égard, les agents partagent non seulement une certaine hiérarchie symbolique des quartiers (« là-bas, c’est d’un autre niveau »), mais aussi une connaissance pratique de la répartition des agents et des lieux, avec leurs propriétés respectives. Ainsi, bien que les aspirations résidentielles soient exprimées de manière différente (en termes de stratégies, de choix, comme dans le cas des groupes supérieurs), elles s’inscrivent presque toujours dans les limites imposées par l’univers du possible et du dicible. C’est pourquoi Itaquera peut être considérée comme l’expression du lieu où une participante issue des classes populaires et résidant à Cidade Tiradentes souhaite déménager, mais comme un lieu éloigné de tout pour une participante issue des classes moyennes et résidant à Pinheiros, qui idéalise une maison avec jardin dans un quartier calme et proche du centre. Les visions de la ville sont donc liées à ses divisions.

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Notes

1 Pour plus d’informations voir : https://csc.ifch.unicamp.br/grupo/15 (consulté le 28 mai 2026).

2 La description des groupes professionnels présentés dans la figure peut être consultée dans Bertoncelo (2022a).

3 Pour plus de détails, voir Bertoncelo (2022b).

4 Pour plus de détails sur l’étude à l’origine de cette classification, voir Bertoncelo (2022b).

5 Pour une discussion critique sur le poids des instances de socialisation primaire et secondaire dans la formation de l'habitus, voir Lahire (1998). Pour un débat plus large sur le sujet, voir Vandenberghe & Véran (2016). Pour un exemple de la manière dont cette discussion est mobilisée dans la recherche empirique brésilienne sur les classes, voir Alves (2016).

6 L’information entre crochets se réfère au district où se trouve le quartier mentionné et le cluster auquel appartient ce district, dans les cas où quartier et district ne coïncident pas. L’emplacement des districts se trouve indiqué dans la figure 2.

7 Commune de la Région métropolitaine de São Paulo.

8 Commune de la Région métropolitaine de São Paulo.

9 Itaquera est le nom d’un district de la ville de São Paulo et d’un quartier à l’intérieur de ce district.

10 Quartier haut de gamme situé à la jonction entre les communes de Barueri et Santana do Parnaíba, dans la Région métropolitaine de São Paulo.

11 L’avenida do Estado est un axe routier qui relie le centre-ville de São Paulo aux communes de la Région de l’ABC (Santo André, São Bernardo do Campo, São Caetano, entre autres).

12 Commune de la Région métropolitaine de São Paulo.

13 L’avenue Brigadeiro Luís Antônio relie la région de l’avenue Paulista, située principalement dans le quartier de Bela Vista, à la Zone Sud de São Paulo. L’avenue Paulista, quant à elle, se trouve dans la région centrale de la ville et connecte des quartiers comme Jardim Paulista, Bela Vista et Consolação.

14 Commune de la Région métropolitaine de São Paulo.

15 Taboão da Serra est une commune de la Région métropolitaine de São Paulo.

16 L’avenue Brigadeira Faria Lima est une des principaux pôles financiers de la ville et relie deux de ses districts : Itaim Bibi et Pinheiros.

17 Itapecerica da Serra est une commune de la Région métropolitaine de São Paulo.

18 Jardins est une région de la ville habitée par les classes supérieures et située dans les districts de Jardim Paulista et Pinheiros.

19 L’aéroport de Congonhas, situé dans le district de Campo Belo (Zone Sud), est le deuxième plus fréquenté du pays.

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Table des illustrations

Titre Figure 1 – Représentation schématique de l’espace social (São Paulo)
Légende Les proportions sont calculées selon la position de classe du chef de famille ou, en l’absence de cette information, de celle du conjoint, d’après le recensement de 2010.
URL http://journals.openedition.org/bresils/docannexe/image/22585/img-1.png
Fichier image/png, 55k
Titre Figures 2a et 2b – Carte de la ville de São Paulo représentant la typologie socio-spatiale.
Crédits Source : Élaboration des auteurs à partir des données du recensement de 2010.
URL http://journals.openedition.org/bresils/docannexe/image/22585/img-2.png
Fichier image/png, 878k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Edison Bertoncelo, Miqueli Michetti et Ana Lúcia de Castro, « Visions et divisions de la ville : sens du vivre et sens du lieu parmi les habitants de São Paulo »Brésil(s) [En ligne], 29 | 2026, mis en ligne le 31 mai 2026, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/bresils/22585 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16duw

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Auteurs

Edison Bertoncelo



Edison Bertoncelo est professeur au département de sociologie de l’Université de São Paulo (USP).

Miqueli Michetti



Miqueli Michetti est professeure au département de sciences sociales de l’Université fédérale de Paraíba (UFPB).

Ana Lúcia de Castro



Ana Lúcia de Castro est professeure au département de sciences sociales de l’Université de l’État de São Paulo Júlio de Mesquita Filho (Unesp).

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Droits d’auteur

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