1La politique en faveur des quartiers d’entraide vise une approche intégrée et de proximité en matière de logement, de soins et de bien-être, de façon à ce que les personnes puissent continuer à vivre dans leur quartier ou leur environnement familier, indépendamment de leur âge ou des soins qu’elles nécessitent. Bien que le concept de soins de proximité existe depuis plus longtemps, c’est depuis 2013 que le terme « quartier d’entraide » a véritablement percé à Bruxelles et en Flandre. Les projets de quartier d’entraide s’attachent généralement à créer des liens entre les habitants (autrement dit, à créer un « quartier chaleureux ») ou entre les services professionnels et les habitants dont la santé requiert des besoins particuliers [De Donder et al., 2021]. Le projet MaN’Aige, mené d’octobre 2019 à octobre 2022 et financé au titre du programme Co-Create d’Innoviris, s’est immergé dans deux quartiers bruxellois pour examiner comment les liens tissés avec les utilisateurs du quartier peuvent contribuer à créer un quartier d’entraide. Si ces quartiers solidaires misent sur les figures clés qui travaillent dans le quartier (telles que les facteurs, les épiciers ou encore les pédicures) [Duppen et al., 2019], d’autres acteurs – entreprises, écoles, théâtres, musées, mais aussi étudiants ou navetteurs – sont, en revanche, rarement inclus. Dans le contexte diversifié d’une grande ville, ces utilisateurs du quartier sont pourtant très présents et offrent un potentiel d’espaces, de ressources et de services à exploiter pour répondre aux demandes et besoins concrets en matière de soins dans ces quartiers.
2MaN’Aige a vu le jour à l’initiative du centre de services local Het Anker, un lieu de rencontre ouvert aux habitants âgés du quartier du Béguinage depuis les années 1980. En 2008, la réforme de la politique en matière de soins et de logement (« woonzorgbeleid ») portée par le gouvernement flamand a divisé la Région de Bruxelles-Capitale en bassins de soins et de logement (« woonzorgzones »), chaque centre de services local devenant responsable d’une zone géographique donnée [Kenniscentrum Woonzorg Brussel, 2014]. Depuis lors, deux quartiers du Pentagone bruxellois, à savoir les quartiers Martyrs et Notre-Dame-aux-Neiges, relèvent du périmètre de compétences du centre Het Anker, mais ce dernier ne parvenait à toucher qu’une poignée de résidents. Fort de son expérience avec les habitants du quartier voisin, Het Anker souhaitait aussi développer un quartier d’entraide dans ces deux quartiers, sans toutefois perdre de vue leurs spécificités, à savoir : une faible densité de population conjuguée à une forte présence d’utilisateurs en tous genres, rendant moins évident l'habituel point d’ancrage offert par les habitants du quartier. Les collaborateurs du centre ont mis en place le projet MaN’Aige en partenariat avec la haute école Odisee, la Maison Médicale Enseignement, le Kenniscentrum Welzijn, Wonen, Zorg et la Vrije Universiteit Brussel (VUB). Le présent article est le fruit d’une réflexion alimentée par trois ans de recherche co-créative dans les deux quartiers cités.
3Le développement de la politique en faveur des quartiers d’entraide s’inscrit dans le cadre stratégique plus large de la socialisation des soins. À l’origine, ce terme renvoie à un mouvement apparu dans le secteur de la santé mentale, soucieux d’accorder une plus grande attention au contexte social et sociétal de la personne. Il a ensuite trouvé écho auprès d’autres disciplines comme les soins aux personnes âgées ou l’aide à la jeunesse. Depuis l’émergence du concept dans les années 1980, nous observons deux tendances : une « désinstitutionnalisation » des soins professionnels et l’élargissement des soins informels [De Donder et al., 2017 ; 2021]. Dans le cadre du premier mouvement, les soins résidentiels ont été progressivement démantelés pour miser davantage sur les soins professionnels au cœur de la société, incarnés notamment par les soins à domicile et l’aide aux familles. Au lieu d’être organisés entre les murs d’établissements classiques, comme les maisons de repos et de soins, les instituts psychiatriques ou les infrastructures pour personnes handicapées, les soins étaient prodigués hors institution et se voulaient ainsi mieux adaptés à la situation de vie des personnes bénéficiaires. Une condition importante était le développement des services de soins à domicile. Depuis les années 2000, la politique ne se concentre plus exclusivement sur les soins « dans » la société, mais aussi sur les soins « par » la société. Les textes politiques et les décrets ont de plus en plus mis l’accent sur les soignants informels, notamment les bénévoles et les aidants proches. Les réseaux sociaux et les activités de proximité ont aussi conquis une place plus importante dans la politique des soins. Cependant, malgré de plus amples investissements en faveur d’une approche intégrée et de proximité des soins, ce mouvement n’a pas manqué de s’accompagner d’économies dans les soins professionnels et d’un glissement des responsabilités vers les soignants informels [De Donder et al., 2017 ; De Donder et al., 2022] .
4Au niveau international aussi, sous le terme générique de « community turn », la politique des soins a pris un « virage communautaire » : en témoignent les « Healthy Communities », les « Age-Friendly Cities & Communities » (« villes et communautés amies des aînés »), les « Compassionate Communities » (« communautés compatissantes »), les « Healthy Cities » (« villes-santé ») de l’Organisation mondiale de la Santé, les « Integrated Community Care » (« soins communautaires intégrés »)… Bien que ces mouvements misent fortement sur la proximité et les réseaux locaux, ils ne peuvent être considérés comme une solution de substitution aux garanties structurelles de soins et de soutien [De Donder et al., 2022]. La reconnaissance des réseaux et des aidants proches exige aussi un soutien et un investissement des pouvoirs publics [De Donder et al., 2021]. C’est précisément parce que les quartiers sont de plus en plus appelés à servir de « garants des soins » qu’il y a lieu d’appréhender les dynamiques de quartier et de découvrir qui y demeure (in)visible.
5Si les quartiers d’entraide se développent traditionnellement au départ des habitants et de leurs réseaux, d’autres acteurs présents dans le quartier restent souvent dans l’ombre. Pourtant, les travailleurs, les étudiants, les visiteurs ou encore les associations locales sont autant d’utilisateurs très présents dans les grandes villes, offrant un potentiel d’espaces et d’interactions susceptibles de répondre aux besoins locaux en matière de soins. C’est dans ce contexte que s’inscrit cet article, qui examine dans quelle mesure et, le cas échéant, de quelle manière les utilisateurs du quartier peuvent contribuer au développement des quartiers d’entraide.
6Au cours de la dernière décennie, la politique flamande en matière sociale et de santé s’est de plus en plus orientée vers une approche des soins intégrée et de proximité. En 2012, le gouvernement flamand a lancé un appel en faveur de l’innovation dans les soins aux personnes âgées. Le projet pilote « Actief Zorgzame Buurten » (2013-2016), mené à Bruxelles et à Anvers, s’est focalisé sur le développement de soins de proximité informels, la rénovation du logement et une gestion des cas professionnelle des personnes âgées vivant à domicile dans le quartier Brabant à Schaerbeek et le quartier de la Chasse à Etterbeek [Smetcoren et al., 2018 ; De Donder et al., 2017]. En 2015, plusieurs partenaires flamands et bruxellois du secteur social-santé ont élaboré une note de vision [Bekaert et al., 2016] et l’idée a été mise en avant à travers la politique en matière de soins du ministre compétent de l’époque, Jo Vandeurzen [2018]. Le concept a ensuite été approfondi et est désormais défini comme suit dans la politique actuelle :
Dans un quartier d’entraide, les personnes peuvent vivre confortablement dans leur logement ou leur environnement familier. C’est un quartier où jeunes et plus âgés se connaissent et s’entraident. Dans un quartier d’entraide, la qualité de vie est centrale et les équipements et services sont accessibles à tous. Chacun s’y sent bien et est aidé, quels que soient les besoins de soutien. » [Departement Zorg Vlaamse Overheid, 2023].
- 1 Les cinq projets sélectionnés sont : Connect Karreveld, Zorg-conciergerie-des Soins, Be Coming Home (...)
7L’idée des quartiers d’entraide a trouvé un écho auprès de différents pouvoirs locaux et organisations, et de plus en plus d’expériences ont vu le jour en Flandre et à Bruxelles. On peut ainsi citer le projet « Minder mazen, meer net » de SAAMO Limbourg et Flandre occidendale [Bloemen et al., 2022], ainsi que le soutien apporté à 35 projets dans le cadre du Fonds Dr. Daniël De Coninck en Flandre et à Bruxelles [De Donder et al., 2021]. En 2022, 132 « quartiers d’entraide » ont été lancés grâce au soutien financier de l’Autorité flamande pour une période de deux ans, dont cinq à Bruxelles1 [VGC, 2023]. Indépendamment de ces développements politiques « de haut en bas », un même mouvement de soins informels s’est créé « de bas en haut », qu’il s’agisse d’initiatives citoyennes [Plovie, 2018] ou d’acteurs informels opérant en marge du paysage formel des soins et du bien-être [Schrooten et al., 2019].
8Les deux quartiers, Martyrs et Notre-Dame-aux-Neiges, sont situés au centre du Pentagone bruxellois, mais partagent des spécificités uniques. MaN’Aige est né de trois constats que partagent les deux quartiers, malgré leurs différences intrinsèques, tant sur le plan historique qu’en ce qui concerne le vécu actuel de leurs habitants et utilisateurs. Premièrement, ils affichent un déséquilibre très marqué entre les habitants et les utilisateurs qui ne vivent pas dans le quartier mais en fréquentent les magasins, les entreprises, les associations ou les écoles. Par rapport au reste du Pentagone, les deux quartiers présentent une faible densité de population et une densité de bureaux relativement élevée, plus ou moins comparable au quartier Nord [Ibsa.Brussels, 2021 ; 2018]. Bien que la proportion de nouveaux habitants ait augmenté ces dernières années [Ibsa.Brussels, 2019], le déséquilibre reste important. À titre d’illustration, les deux quartiers comptent chacun environ 2 600 habitants [Ibsa.Brussels, 2019], alors qu’une des entreprises installées dans le quartier des Martyrs emploie à elle seule quelque 2 800 personnes. Deuxièmement, il existe peu de services et d’équipements de proximité pour les habitants du quartier. Les établissements horeca et les commerces s’adressent principalement aux utilisateurs, à l’instar des restaurants ouverts uniquement sur le temps de midi et des supermarchés qui adaptent leur offre aux navetteurs. Vu le plus faible nombre d’habitants par rapport au reste du Pentagone, ces quartiers sont moins dotés en services et équipements divers, de même qu’ils passent quelque peu sous le radar des politiques. Troisièmement, les deux quartiers sont entourés et traversés par des frontières difficiles à franchir, avec de grands axes comme le boulevard Pacheco, la rue Royale et la Petite ceinture. Les habitants du quartier des Martyrs parlent par exemple d’un « paysage de béton » peu vivant, tout en le décrivant comme un îlot paisible et protecteur au milieu de l’agitation du centre-ville.
9MaN’Aige avance l’idée qu’il faut commencer par créer des liens pour construire l’entraide. Ces liens peuvent être variés et sont théorisés de diverses manières. Par exemple, le sociologue Mark Granovetter [1973] établit une distinction entre des liens forts et des liens faibles, qui remplissent des fonctions très différentes. Là où des liens forts peuvent renforcer les groupes existants, les liens faibles sont moins solides et profonds, mais néanmoins importants pour jeter des ponts entre divers individus et réseaux. L’anthropologue et pédagogue sociale Ruth Soenen [2006] approfondit la théorie de Granovetter sur l’importance des liens faibles pour la cohésion sociale des sociétés occidentales. Outre les liens forts et les liens faibles, elle distingue un troisième type de relations : les liens éphémères. Soenen [2006] parle du « monde des petites rencontres » (« de wereld van het kleine ontmoeten »), à l’image de ces personnes qui font la causette à la caisse du magasin ou qui échangent un regard dans les transports en commun. Ces relations fugaces peuvent créer un sentiment d’appartenance dans l’instant, ce qu’on appelle un « moment of community », ces moments de partage avec la communauté combien essentiels dans le contexte diversifié d’une grande ville [Soenen, 2003 ; 2006].
10En toile de fond des quartiers d’entraide, on cite souvent la valeur des réseaux sociaux pour les soins et le bien-être, et en particulier le rôle du bonding et du bridging dans le tissu social. Si ces concepts sont surtout connus grâce aux travaux de Putnam (p. ex. [2000]), Gittell et Vidal [1998] ont été parmi les premiers auteurs à introduire les termes de bonding social capital (« capital social d’homogénéité ») et de bridging social capital (« capital social d’intermédiarité ou de pontage »). Le bonding social capital désigne des relations sociales durables et de confiance au sein d’un groupe social ou d’une communauté. Cette forme de capital social est importante pour le bien-être social, le soutien social et l’intégration des individus et des groupes. Le bridging social capital évoque quant à lui les relations de respect et de réciprocité entre des groupes ou des individus qui se perçoivent comme différents sur le plan socio-démographique (p. ex. au niveau de l’âge ou du profil socio-économique) ou sur la base de leur identité sociale ou culturelle. En jetant des ponts, les relations ont le pouvoir de créer du lien entre différents groupes. Les quartiers d’entraide peuvent s’appuyer sur les deux, mais Wegleitner et Schuchter [2018] pointent les possibles effets négatifs du bonding social capital lorsqu’il s’agit de développer des quartiers d’entraide :
(…) comme les formes d’exclusion sociale ou les inconvénients liés à des communautés déjà trop soudées, où règne une apparente cohésion. Tout l’enjeu et l’« art » d’être un bon voisin résident notamment dans le renforcement des possibilités de créer des ponts au sein de la communauté, ce qui implique en particulier de se montrer ouvert à l’inconnu, à l’étranger qui vit dans la maison ou la rue d’à côté. [Wegleitner et Schuchter, 2018 : 95-96].
11La construction des quartiers d’entraide advient toujours dans un contexte de diversité ; les quartiers sont traversés par des individus et des contextes socio-culturels différents. C’est pourquoi MaN’Aige a misé au départ sur le capital social de type bridging entre différents individus, habitants et utilisateurs du quartier, services (de soins), etc.
12Les quartiers d’entraide ne sont cependant pas qu’une question de liens sociaux, mais aussi de lien avec l’environnement et l’espace. Le soin est une pratique socio-matérielle qui suppose d’entrer en relation avec les personnes, les êtres non humains, les environnements, les corps dans la ville, lesquels donnent forme au soin [Power et Williams, 2019]. Tous sont acteurs à part entière d’un réseau de relations et sont interdépendants, tout en étant connectés à leur environnement [Gabauer et al., 2022]. La recherche met en avant l’importance de l’espace public pour le bien-être et la santé dans le quartier, tant à titre individuel qu’à titre collectif. Les espaces verts, les plaines de jeux, des rues et des trottoirs accessibles ont non seulement un impact direct sur la santé, mais créent aussi des possibilités de rencontres et de liens sociaux. Si l’espace public constitue un levier important de rencontre, il n’est pas pour autant acquis que la rencontre soit automatiquement source de cohésion sociale. En effet, cette relation dépend aussi de la manière dont l’espace est conçu, géré, utilisé et dont on se l’approprie [Aelbrecht et Stevens, 2019].
13Dans les projets de quartier d’entraide, toutefois, l’espace public est souvent considéré comme un lieu ouvert à la rencontre. Les liens se créent par le truchement d’activités, de personnes et de lieux, ces lieux pouvant être mobiles ou temporaires pour rassembler facilement les gens et permettre la rencontre [De Donder et al., 2024]. Cette vision des soins dépasse le cadre d’une relation individuelle, en face à face, et les aborde sous l’angle d’un lien social et spatial. Investir dans l’espace public, par exemple grâce à des potagers collectifs dans le quartier, peut ainsi contribuer à la formation d’un esprit de communauté et au contact social, tout en rendant plus facilement visibles les besoins en matière de soins et en y répondant avec une plus grande accessibilité.
14La recherche s’est donc articulée autour de deux questions de recherche :
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Quel rôle peuvent jouer les utilisateurs du quartier dans la création d’un quartier d’entraide ?
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Comment créer des liens entre les utilisateurs du quartier, d’une part, et ce quartier et ses habitants, d’autre part ?
15Le projet MaN’Aige a été financé au titre du programme Co-Create du fonds Innoviris, dans le but de soutenir, par la recherche innovante, les transitions sociales et écologiques qui améliorent la vie et la résilience à Bruxelles2. Dans le cadre des projets du programme Co-Create, la tâche de recherche n’incombe pas seulement à des instituts académiques ou à des centres d’expertise, mais aussi à différents acteurs de terrain qui coopèrent en tant que co-chercheurs. Tel était également l’objectif de MaN’Aige. Un comité de co-chercheurs s’est réuni tous les mois. Le groupe se composait de travailleurs sociaux et d’animateurs de quartier du centre de services local Het Anker, de collaborateurs du département infirmier de la haute école Odisee, de professionnels de la santé de la Maison Médicale Enseignement, de chercheurs de la Vrije Universiteit Brussel (VUB) et de collaborateurs du Kenniscentrum Welzijn, Wonen, Zorg. Par ailleurs, de nombreux utilisateurs et habitants des deux quartiers se sont engagés à donner corps à la recherche et à participer aux rencontres et ateliers organisés dans le cadre du projet (malgré un biais de sélection, sur lequel nous reviendrons).
16Il existe de nombreuses interprétations théoriques de la recherche co-créative. Nous avons suivi au départ le modèle de Bonney et al. [2009]. La recherche co-créative ne se limite pas à contribuer ou à collaborer à la recherche : les participant(e)s sont associé(e)s à pratiquement toutes les étapes du processus de recherche, de la rédaction de la question de recherche à la formulation et la diffusion des conclusions, en passant par l’expérimentation et l’élaboration de nouvelles questions. Dans la pratique de MaN’Aige, la recherche co-créative a cependant posé un grand nombre de défis, que ce soit directement entre les partenaires du projet ou dans la relation avec les acteurs du quartier et les financiers. De plus, six mois après l’entame du projet éclatait l’épidémie de coronavirus, qui a fortement compliqué les relations sociales. Alors que les personnes âgées et nécessiteuses de soins du quartier constituaient le groupe cible initial, les initiatives se sont peu à peu resserrées sur les espaces verts et publics. Les obstacles et difficultés soulevés par ce processus sont plus amplement abordés dans la section « Résultats » et analysés plus en détail dans l’article scientifique « Lessons Learned from a Co-creative Research Project on Caring Neighbourhoods in Brussels: An Ethical Reflection on the Research Journey » [Kint et De Donder, 2026].
17De notre perspective de chercheurs universitaires, la recherche co-créative s’est révélée être un perpétuel exercice d’équilibre entre la mise en place d’actions concrètes et l’adoption d’une démarche de réflexion, dans le cadre de laquelle nous avons exploré des techniques et méthodes de recherche créative.
18Au cours du processus de recherche, nous avons distingué cinq grandes phases non chronologiques, mais qui étaient cycliques et se chevauchaient : 1) l’analyse des quartiers pour apprendre à les connaître au gré de promenades, d’enquêtes et d’ateliers, 2) la conception de la recherche et l’expérimentation, 3) l’expérimentation dans le cadre de six living labs (laboratoires vivants), chacun consacré à un thème spécifique (voir Tableau 1), 4) la réflexion alimentée par des discussions collectives et des méthodes créatives, 5) la co-analyse et la valorisation : rapports de recherche annuels, séances de partage des connaissances et co-analyse de l’ensemble du matériel récolté au sein du groupe. Ces analyses destinées à la création d’un quartier d’entraide avec les utilisateurs du quartier ont fait l’objet d’une vidéo3 et d’un cahier4 publiés par le Kenniscentrum Welzijn, Wonen, Zorg [Degraeve et al., 2022], qui sont aussi à la base du présent article.
Tableau 1. Les living labs dans le cadre de MaN’Aige
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Living lab
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Objectif
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Type d’utilisateurs du quartier
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Accessibilité
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Analyser et cartographier l’accessibilité physique, sociale et émotionnelle du quartier et de ses équipements
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Commerces et restaurants locaux
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Potager
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Un potager sous forme d’un parcours de bacs dans le quartier Notre-Dame-aux-Neiges
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Associations de quartier
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Espace vert
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Un réseau d’habitants et d’acteurs culturels pour verduriser le quartier des Martyrs
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Organisations culturelles (théâtres, musées...), institutions publiques et écoles
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Res’O
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Mettre en place un réseau autour de l’espace public partagé dans le quartier des Martyrs, en mettant l’accent sur les lieux agréables et désagréables du quartier
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Grandes organisations, entreprises, institutions publiques
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Lieu de rencontre
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La recherche d’un lieu de rencontre fixe ou mobile dans le quartier
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Différents types d’utilisateurs : passants, navetteurs, associations locales et entreprises (ex. hôtels)
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Enseignement bienveillant
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La mise en lien d’une haute école et d’étudiants avec le quartier environnant
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Établissement scolaire et étudiants
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19Les résultats que nous présentons dans le chapitre suivant s’appuient sur les expériences des co-chercheurs et l’analyse collective des trois ans du parcours de MaN’Aige. Certaines perspectives ont déjà été compilées dans un cahier dès la fin du projet. Au terme de la période en question, le chercheur doctorant a bénéficié d’une année supplémentaire à des fins de valorisation académique, au cours de laquelle les résultats ont été approfondis et explicitement reliés à la théorie et à la littérature académique. Au cours de cette phase, les conclusions ont été complétées et affinées conceptuellement par les chercheurs universitaires. Par exemple, le thème des structures de pouvoir et de l’inégalité structurelle n’a été formellement ajouté que par après. Bien que présent pendant le projet au travers des discussions et des analyses, il n’avait pas encore été désigné comme tel et ce n’est qu’au stade de l’analyse doctorale qu’il a été développé en fil rouge général.
20Les résultats de cette recherche co-créative de trois ans nous ont livré un nouvel éclairage sur le rôle social que peuvent jouer les utilisateurs du quartier dans le cadre de la création d’un quartier d’entraide, en se fondant sur les trois grandes pierres angulaires suivantes : (1) une vision élargie des soins sous l’angle de la bienveillance ; (2) l’espace public partagé comme levier de lien et de soins ; (3) l’attention à accorder aux structures de pouvoir au sein du projet et du quartier.
21Tout d’abord, la perspective des utilisateurs dans un quartier d’entraide a montré la nécessité d’envisager les soins au sens large, au-delà de leur interprétation classique. Les soins sont souvent assimilés à une relation individuelle unilatérale entre le prestataire de soins et son bénéficiaire, articulée autour d’un besoin spécifique [Fine et Glendinning, 2005]. Les projets de quartier d’entraide misent souvent sur des relations fortes et réciproques et sur l’adéquation entre la demande et l’offre de soins. Dans le cadre de MaN’Aige, l’objectif de départ était aussi d’instaurer des relations de soins entre les utilisateurs du quartier (« donneurs de soins ») et les habitants âgés, seuls ou isolés (« demandeurs de soins »). C’est pourquoi nous avons mis en place un projet « Buddy », un travail en binôme entre des étudiants en soins infirmiers et des riverains plus âgés de la maison médicale du quartier. L’idée était de nouer le contact pour bavarder ou faire une activité avec ces personnes chaque semaine. Cependant, dans la pratique, nous nous sommes heurtés à de nombreux obstacles. Par exemple, les exigences de la formation (horaires, réglementation, disponibilité (temporaire) des étudiants) ne correspondaient pas aux besoins et demandes des habitants. De plus, les personnes âgées étaient très réticentes à l’idée de faire entrer un inconnu dans leur maison et tenaient à offrir quelque chose en retour à leur binôme, ne pouvant se contenter de recevoir de l’aide. Face à ce constat, nous avons fait marche arrière et avons réexaminé notre approche. Au lieu de chercher à construire des relations réciproques autour de la prestation et l’offre de soins entre les utilisateurs et les habitants du quartier, nous avons d’abord dû œuvrer à une prise de conscience du quartier et favoriser l’ouverture vis-à-vis d’autrui. C’est cette vision élargie des soins que nous avons qualifiée de bienveillance. Tout en reconnaissant l’importance de relations de soins individuelles fortes, qui répondent à des besoins concrets dans les quartiers, la notion de bienveillance place le curseur sur la prise de conscience de l’autre et de l’environnement en préambule à un lien durable. Ce faisant, nous allons encore plus loin que les liens faibles [Granovetter, 1973] ou éphémères [Soenen, 2006]. Dans un quartier d’entraide, la mobilisation des utilisateurs commence par la création d’une prise de conscience du « quartier » et de l’autre :
Entraide rime avec attention, au sens le plus large du terme (…) qu’il s’agisse d’un regard bienveillant pour une personne, l’environnement, la sécurité de chacun… (…) Il existe une foule de façons de se soucier ou d’être attentif à quelqu’un ou quelque chose. Il peut même s’agir d’être attentif à ne pas entrer en contact avec quelque chose ou quelqu’un d’autre (Co-chercheuse, groupe de discussion).
22La notion de bienveillance indique que les organisations qui sont présentes ou actives dans le quartier endossent une responsabilité sociale plus large à l’égard de leur cadre de vie. Ainsi, une infirmière qui exerçait au sein de la maison médicale du quartier participait aussi à un projet de potager dans le but d’améliorer la qualité de vie de tout le quartier, et pas seulement le bien-être de ses patients. Ce nouveau regard porté sur le quartier, d’autres utilisateurs extérieurs au secteur social ou des soins l’ont aussi développé. Par exemple, des théâtres installés dans le quartier ont participé aux initiatives de verdurisation :
En soi, la verdurisation n’a rien à voir avec la mission première d’un théâtre (…) mais au lieu de s’accrocher à leur optique « ce sont mes clients », ils voient désormais « c’est mon quartier » (…). Nous allons essayer de nous impliquer dans le quartier et écouter ce qui est important pour les habitants. Et parmi ce qui a été mis en avant, il y a l’importance d’un quartier vert (Co-chercheuse, groupe de discussion).
23Au-delà de se focaliser sur les « soins », la base d’un quartier d’entraide réside donc dans l’attention et l’écoute portées aux différents besoins du quartier et de ses habitants. Cette approche est, à son tour, à la base du développement de réseaux locaux, à petite échelle.
24Bien que nous nourrissions au départ de fortes attentes quant au rôle innovant que pouvaient jouer les utilisateurs dans un quartier d’entraide, les initiatives de soins individuelles sont souvent restées de courte durée, tributaires de la bonne volonté d’une poignée d’individus et privées d’ancrage structurel. La participation des utilisateurs du quartier était limitée par la réglementation en matière de sécurité et d’accès, les changements de personnel, les priorités, le temps et les ressources financières. Qui plus est, la mise en place d’initiatives ne garantissait pas de facto qu’elles soient accessibles ou utiles pour les habitants. Surtout lorsqu’il n’existe pas d’organisation relais dans le quartier, « il faut abattre un important travail en amont avant d’avoir quelque chose de concret sur lequel baser l’entraide » (co-chercheur, groupe de discussion). Néanmoins, l’accessibilité et la qualité de vie de l’espace (semi-)public ont constitué un puissant levier de lien, surtout pendant la période du Covid-19. Des besoins communs et concrets ont mis en évidence l’importance des collaborations entre les habitants et les utilisateurs du quartier. Dans le cadre de MaN’Aige, c’est surtout l’absence d’espaces publics partagés agréables et de qualité qui était pointée : l’impact négatif de projets de construction de grande ampleur sur les habitants, le manque d’espaces verts, de plaines de jeux pour les enfants ou de bancs pour les étudiants pendant la pause de midi, l’isolement social pendant la pandémie de coronavirus, l’inaccessibilité des bâtiments, des trottoirs ou encore des toilettes des établissements horeca pour les personnes en fauteuil roulant, etc. De ces expériences et besoins sont nés des réseaux qui, à leur tour, ont engendré de nouveaux liens. Comme déjà mentionné, les utilisateurs du quartier ont par exemple été associés aux projets de verdurisation du quartier. De petites interventions dans l’espace public, comme des bacs de potager, ont donné lieu à de nouvelles collaborations : des ateliers avec les enfants de l’école des devoirs, des initiatives pour entretenir les bacs de potager, récolter des semences et des plantes et échanger des connaissances.
25Si l’espace public n’a pas été explicitement intégré d’emblée dans notre vision des quartiers d’entraide, il s’est révélé être un puissant levier pour créer du lien. Cependant, investir dans l’espace public comporte aussi son lot de difficultés. Ce faisant, nous avons négligé certains besoins individuels, ce qui a pu mener à plus d’exclusion. Par exemple, certains patients à mobilité réduite de la maison médicale souffraient moins de l’inaccessibilité du quartier que de celle de leur propre immeuble :
Mes deux patients ont un certain âge, ils ont beaucoup de mal à se déplacer, ils vivent à leur rythme, inutile d’y changer quoi que ce soit (…) Vu leur mobilité réduite, leur liberté de mouvement dans le quartier est très restreinte. (…) Ma patiente ne peut par exemple pas sortir de son immeuble sans son déambulateur et doit attendre qu’un autre habitant passe pour l’aider à ouvrir la porte (Co-chercheuse, groupe de discussion par écrit).
26Par ailleurs, l’espace public ne pouvait pas répondre à la diversité des utilisateurs, des expériences et des besoins existants dans un quartier. Cette zone de tension s’est fortement exprimée dans le cadre du living lab Res’O, qui réunissait 46 habitants, associations et entreprises. Le point de départ de la discussion portait sur l’espace utilisé et partagé par les habitants, les entreprises, les théâtres et les écoles du quartier. Pour amorcer la discussion, deux co-chercheuses ont affiché des cartes du quartier à l’entrée des bâtiments et des organisations, sur lesquelles chacun pouvait indiquer des lieux agréables ou désagréables à vivre. Cela a ensuite donné lieu à des discussions et à des séances d’information où, pour la première fois, les habitants et les utilisateurs du quartier étaient assis autour de la table en tant que voisins. La propreté et la sécurité de l’espace public figuraient parmi les premiers thèmes cités. Cependant, nous avons constaté que la discussion restait cantonnée aux besoins des acteurs présents et que d’autres perspectives faisaient défaut, comme l’expérience des sans-chez-soi et le droit au logement. Bien que nous ayons invité des organisations qui ont réalisé un travail de sensibilisation sur ces thèmes, ces voix ne participaient pas directement à la discussion.
27Dans le cadre de MaN’Aige, nous avons observé des relations de pouvoir à l’œuvre, tant au sein du projet qu’au sein du quartier. Au niveau du projet, les inégalités sociales et structurelles filtraient dans la collaboration entre les participants. Le projet était développé et mené par certains partenaires qui y participaient sous une casquette professionnelle, alors que la plupart d’entre eux étaient aussi présents en tant qu’utilisateurs du quartier. De plus, on y retrouvait surtout les « suspects habituels », c’est-à-dire les habitants qui vivent depuis longtemps dans le quartier, sont actifs dans les associations de quartier ou sont en contact avec des responsables politiques locaux, et les utilisateurs du quartier qui, de par leur activité professionnelle, peuvent se libérer du temps pour des projets dans le quartier. En ce qui concerne le genre, la formation et le profil socio-économique, le groupe de co-chercheurs et de participants était relativement homogène. Faute d’appui structurel au terme du projet, les réseaux et les initiatives qui se sont développés de bas en haut, comme le projet de potager ou le réseau créé autour des espaces verts, n’ont pas pu être poursuivis par les partenaires du projet. Les initiatives mises en place ont cependant suscité des espoirs d’action et de changement à long terme, que le temps et les moyens limités n’ont pas permis de concrétiser.
28Au niveau du quartier, la participation à notre projet de certains utilisateurs, tels que des responsables politiques locaux et des entreprises privées, a soulevé des questions éthiques concernant l’entraide dans un contexte de structures de pouvoir inégales. Par exemple, en quête d’un lieu adapté pour le projet de potager, les participants ont dû composer avec les intérêts de promoteurs privés. Sur le site susceptible d’accueillir le potager, le promoteur privé avait auparavant abattu des centaines d’arbres, malgré la vive protestation du comité de quartier. Le promoteur immobilier a utilisé plus tard une discussion portant sur le projet de potager pour justifier le précédent abattage. Une habitante, membre du comité de quartier, a expliqué :
Nous avons eu une réunion avec [le promoteur immobilier], soi-disant pour établir un contact en vue de l’aménagement d’un potager sur son site, mais le lendemain, nous avons appris qu’il avait récupéré notre discussion en prétendant que nous avions donné notre accord à l’abattage des arbres (Co-chercheur, comité de co-chercheurs).
29En outre, si le flou conceptuel entourant les « quartiers d’entraide » et les « utilisateurs du quartier » a permis une grande flexibilité, il est aussi responsable du fait que des groupes exclus et des réalités ont été maintenus invisibles et sans voix. Peu à peu, le curseur s’est déplacé des relations de soins individuelles vers l’espace vert et public. D’une part, cela cadrait avec une vision plus large des soins, qui entendait associer d’autres acteurs que les seuls habitants ; d’autre part, cependant, cela a créé de la confusion autour des besoins privilégiés.
30Le projet MaN’Aige a permis de poser une série de jalons autour de la question du rôle social que les utilisateurs du quartier, tels que les entreprises, les institutions socio-culturelles et publiques et leurs travailleurs, peuvent investir dans les quartiers (d’entraide). Lors de la création d’un quartier d’entraide avec les utilisateurs du quartier, trois thèmes sont apparus : 1) une vision élargie des soins sous l’angle de la bienveillance ; 2) l’espace public partagé comme levier de lien et de soins ; 3) l’attention à accorder aux structures de pouvoir au sein du projet et du quartier. Nos résultats ont montré que les soins devaient être interprétés non pas au sens strict, mais au sens large de bienveillance, soit une attitude attentive et bienveillante à l’égard de l’autre et du quartier. Il se passe déjà beaucoup de choses dans les quartiers, mais les quartiers d’entraide ont un rôle à jouer en veillant aux besoins locaux et en créant des connexions entre les personnes, les ressources et les activités. Par ailleurs, l’espace public que partagent les habitants et les utilisateurs du quartier était un important point de départ du lien : les espaces verts et les plaines de jeux pour les enfants (ou leur absence), les places et les bancs, mais aussi les bâtiments et les projets de construction. Enfin, il était important de se pencher sur les structures de pouvoir à l’œuvre, tant au niveau micro des relations au sein du projet qu’au niveau du quartier, et de prêter attention aux incidences plus larges des actions mises en place et à la dimension éthique. Tout en reconnaissant la valeur d'un quartier d’entraide, la participation des utilisateurs du quartier nous apporte un nouvel éclairage sur ses limites et sur l’importance d’une autre vision des soins. Dans la partie suivante, nous entendons par conséquent soumettre nos trois résultats à un exercice critique.
31Dans le contexte de la socialisation des soins, il est important d’examiner avec un esprit critique le rôle social que les utilisateurs du quartier, tant les organisations que les individus, pourraient ou « devraient » endosser en matière de soins. Dans le cadre de MaN’Aige, les travailleurs de la maison médicale, de la haute école et des théâtres sont sortis de leur rôle traditionnel pour s’impliquer dans un grand nombre de projets de quartier, comme les projets de potager de la maison médicale ou le travail en binôme (projet « Buddy ») entre des étudiants en soins infirmiers et des habitants âgés. Dans les résultats, nous avons déjà argumenté que la participation des utilisateurs du quartier ne doit pas s’appuyer en premier lieu sur l’organisation de soins supplémentaires, mais sur le renforcement de la bienveillance : une attitude attentive et bienveillante à l’égard du quartier et de ses habitants. Le projet MaN’Aige a en effet révélé que les relations de soins individuelles avec les utilisateurs du quartier étaient difficiles à pérenniser, alors que les interventions à petite échelle dans l’espace partagé et les rencontres du quotidien offraient une réelle porte d’entrée vers une prise de conscience de l’entraide dans le quartier. La bienveillance agit ici comme un préalable aux soins : elle ouvre la possibilité de rendre les besoins visibles et de créer des liens qui peuvent (parfois) déboucher plus tard sur un soutien plus ciblé. Dans le même temps, ce glissement pose la question de savoir où se situe la limite entre une entraide précieuse et le transfert des responsabilités liées aux soins vers des acteurs qui ne sont ni équipés ni soutenus pour ce faire.
32Tant sur la forme que sur l’intensité, il existe donc des limites aux « soins » avec les utilisateurs du quartier. Dans le cadre de MaN’Aige, l’implication des utilisateurs du quartier est restée limitée et les réseaux n’ont pas reçu de soutien structurel au terme du projet. C’est ainsi que De Donder et al. [2021] relevait que, si les quartiers d’entraide peuvent répondre (temporairement) à des besoins concrets en matière de soins et de bien-être dans le quartier, ils ne sauraient apporter une solution structurelle à un système de soins défaillant, qui applique une logique d'austérité et n’offre aucun soutien structurel susceptible de garantir le droit aux soins. Bien que les contextes locaux diffèrent, ces deux dernières décennies se caractérisent, au niveau international, par une tendance à la pensée de marché néolibérale dans les secteurs sociaux et de la santé, qui fait la part belle à l’individualisation et au profit [Raap et al., 2022]. Cette évolution s’exprime dans les politiques et la pratique, mais aussi par un changement de vocabulaire : les soins à domicile sont par exemple « livrés » en « paquets de soins » [Garrett, 2018]. En Flandre, les infrastructures de soins sont regroupées en « entreprises de soins » qui organisent les soins aussi efficacement que possible. Dans le décret flamand de privatisation des soins, les soins sont de plus en plus assimilés à un investissement immobilier. L’accent est mis sur la responsabilité et les équipements propres. Le soutien aux soins informels et aux auto-soins s’accompagne d’un recul des dispositifs publics et des investissements ainsi que d’un démantèlement progressif de l’État-providence.
33Or, la participation des utilisateurs du quartier aux initiatives « d’entraide » ne peut aboutir à ce que les soins redeviennent une responsabilité morale et individuelle, ce qui reviendrait à transférer les tâches de soins aux citoyens et aux associations. Il ne s’agit donc pas d’« activer plus », mais de soutenir et d’investir dans les soins [De Donder, 2021 ; 2022]. Comme le formule Joan Tronto :
Les soins ne se résument pas aux routines intimes et quotidiennes appliquées dans la pratique. Soigner renvoie aussi à des questions structurelles plus larges qui nous amènent à réfléchir à quelles institutions, personnes et pratiques doit-on confier les tâches concrètes et bien réelles liées aux soins ? [Tronto, 2013 : 139].
34Dans les résultats, nous avons montré que l’espace public partagé a constitué un puissant levier de lien entre les habitants et les utilisateurs du quartier. Alors que les relations de soins individuelles se sont avérées difficiles à pérenniser, des enjeux spatiaux concrets, tels que l’accessibilité, la verdurisation, l’utilisation des espaces verts et des places, ont offert un point de départ commun à la collaboration. L’espace public ne faisait pas ici seulement office de cadre de rencontre, mais aussi de vecteur actif d’entraide : par de petites interventions dans l’environnement de vie (comme les bacs de potager dans la rue), les besoins sont devenus visibles et de nouveaux réseaux se sont formés au départ d’un sentiment de responsabilité partagée pour le quartier. Dans le même temps, les living labs ont mis en évidence le fait que l’espace public n’est pas un lieu neutre ou spontanément inclusif, et que tous les besoins ne peuvent être satisfaits par des aménagements de l’espace.
35Une vision spatiale des soins invite dès lors à une approche critique. La rencontre dans l’espace public ne mène pas automatiquement à la cohésion sociale, mais dépend des structures de pouvoir et de la manière dont l’espace est conçu et géré [Aelbrecht et Stevens, 2019].
36Par exemple, la qualité de vie dans l’espace public partagé et l’aménagement d’espaces verts dans les quartiers ont constitué un important point de départ à la création de liens dans un contexte urbain diversifié. La végétalisation urbaine peut être tout autant créatrice de liens que catalyseur de mécanismes d’exclusion, notamment par des processus de gentrification ou par l’évincement des sans-chez-soi [Jelks et al., 2021 ; Koprowska et al., 2020]. Dans le même temps, politique et urbanisme usent d’un discours positif à l’envi sur les espaces verts, qui sont décrits comme « inclusifs », « créateurs de liens » et « guérisseurs », minimisant ou escamotant ce faisant leurs effets négatifs ou excluants [Mullenbach, 2022]. C’est ainsi que des initiatives bien intentionnées pour plus de verdure dans le quartier peuvent aboutir, parallèlement, à plus d’exclusion. Quand les quartiers d’entraide utilisent l’espace public comme levier, il nous incombe donc aussi la responsabilité de nous interroger sans équivoque : qui a accès à cet espace et quels groupes en restent invisibles, voire exclus ?
37À ce jour, les politiques et les pratiques en matière de quartiers d’entraide accordent encore trop peu d’attention à une approche spatiale des soins, à l’importance de l’espace public, mais aussi aux mécanismes d’exclusion. De même, les expériences et les besoins (de soins) des habitants, des prestataires de soins formels et informels et des acteurs locaux sont trop peu pris en compte dans les plans d’urbanisme et d’aménagement de l’espace public. Les soins ne sont pourtant pas que l’affaire des acteurs locaux du social-santé, mais aussi des entreprises, des urbanistes et de l’ensemble des acteurs présents dans un quartier, qui tous sont responsables de l’environnement dans lequel ils évoluent.
38Les résultats montrent clairement que la création de quartiers d’entraide ne consiste pas uniquement à renforcer les liens, mais aussi à reconnaître les structures de pouvoir au sein desquelles s’instaurent ces liens. Que ce soit au niveau du projet ou au niveau du quartier, les inégalités existantes ont eu une influence sur les participants, sur ceux et celles qui ont pu libérer du temps et des moyens pour s’investir. Dans le cadre de MaN’Aige, ce sont surtout des acteurs déjà professionnellement ou socialement intégrés dans le quartier qui se sont mobilisés. Dans le même temps, il est apparu que les collaborations avec de grandes institutions ou des acteurs privés étaient source de tensions, par exemple quand les intérêts en matière d’aménagement urbain ou d’image s’insinuaient dans les discussions consacrées aux soins et à la qualité de vie. Ces expériences montrent que les initiatives d’entraide s’inscrivent toujours dans des rapports économiques et politiques plus vastes, qui concourent à définir ce qui est possible et visible.
39Nous voyons apparaître dans la pratique un double mouvement. D’une part, les pratiques de soins informelles restent marginales, avec peu – voire pas – de soutien formel. D’autre part, les politiques en matière de quartiers d’entraide promeuvent une vision idéalisée des soins informels. Or, dans la pratique, ces initiatives sont de courte durée et financées sur la base de subventions de projet.
40Un regard critique sur les quartiers d’entraide nous oblige donc à accorder une attention explicite aux structures de pouvoir et aux inégalités structurelles. Sans ce réflexe, « le quartier » risque d’être présenté comme une communauté harmonieuse et homogène, alors que tous les quartiers se caractérisent par des intérêts et des moyens divergents. Les acteurs « légitimes » d’un quartier d’entraide sont, par exemple, les personnes qui y vivent depuis longtemps, tandis que ceux et celles qui n’appartiennent pas à un seul quartier ou qui se trouvent en situation de logement précaire ou temporaire sont à peine consultés ou associés [Plovie et Goris, 2024]. D’autre part, dans leur stratégie de communication, les grandes multinationales peuvent créer l’image d’une bienveillance de façade tout en renforçant les structures de pouvoir inégalitaires [Shever, 2010]. Reconnaître et aborder ouvertement ces relations de pouvoir structurelles, tant au sein du projet que dans un contexte plus large, constitue à cet égard une première – mais cruciale – étape. D’où l’importance de s’inscrire dans une démarche de réflexion, tant au niveau du projet entre les différentes personnes et organisations associées à la création d’un quartier d’entraide (Qui participe ? Qui est rémunéré ?) qu’au niveau macro du quartier (Quel est l’impact des actions entreprises ? En quoi ont-elles été influencées par les inégalités structurelles ? Renforcent-elles ces inégalités ?). Si les collaborateurs du projet et les pouvoirs subsidiants ne tiennent pas compte des structures de pouvoir, les quartiers d’entraide ne servent que de paravent politique. À l’inverse, si ces relations de pouvoir sont observées avec attention, les quartiers d’entraide peuvent préfigurer une attitude attentive et bienveillante à l’autre et à l’environnement et répondre à la diversité des besoins locaux. Là où l’approche actuelle des soins se focalise essentiellement sur le fait d’apporter et de recevoir des soins comme un produit, les quartiers d’entraide offrent une vision plus large des soins en tant que liens, avec une démarche relationnelle et spatiale aux antipodes de l’exclusion sociale et de l’injustice.
Les auteures tiennent à remercier Kate Meier et Dominique Mys pour leurs précieux retours, ainsi que les co-chercheurs du projet MaN’Aige Karine Boussart, Kate Meier, Mia Laermans, Marilyn Magerotte, Anne-Laure Duchamps, Lut Cloetens et Willeke Bert pour leurs contributions aux réflexions soulevées dans le présent article.