1Que sait-on de l’extinction animale à Bruxelles ? Les inventaires et atlas régionaux catégorisent les espèces présentes, abondantes ou rares, et celles déclarées éteintes. Parmi les groupes d’espèces ayant été documentés, les sorts les plus dramatiques, renseigne Bruxelles-Environnement [2021], sont ceux des papillons, des reptiles, ou encore des amphibiens, soit les grenouilles, crapauds et tritons ayant été mis en péril par l’asséchement du territoire et la disparition des milieux forestiers. Toutes les études consacrées aux amphibiens à l’échelle régionale font état de leur déclin [Percsy, 1998 ; Weiserbs et Jacob, 2005 ; Graitson et al., 2022], à l’image de leur extinction constatée dans de nombreux endroits du monde [Kemp, 2021 : 118]. Selon les prospections à Bruxelles, cinq des quatorze espèces observées n’y vivent plus et n’y reviendront pas. Qu’est-il arrivé à ces espèces disparues ? À l’heure où l’érosion de la biodiversité fait partie du langage courant, quelles situations concrètes, quelles histoires singulières ces mots masquent-ils ?
- 1 Pour un aperçu critique de ces situations, voir D’Haenens [2025].
2Cet article tente de briser le mutisme dans lequel les extinctions à Bruxelles semblent cantonnées, en tentant de retracer ce qui a pu arriver aux amphibiens disparus. Ceux-ci sont porteurs d’enjeux territoriaux liés à la présence de l’eau en ville. Ayant une double vie de larves aquatiques et d’adultes terrestres (amphi-bios), les amphibiens peuplaient les milieux humides (étangs, mares, marais, prairies marécageuses) encore répandus il y a deux siècles dans la vallée de la Senne et le long de ses affluents [Weiserbs et Jacob, 2005 : 6-7]. Les cinq récits relatés ci-dessous sont très probablement de fines saillies dans le cours de la réduction des plans d’eau. Celle-ci marqua le territoire de Bruxelles depuis le 15e siècle, et atteignit une ampleur sans précédent au 19e siècle lors des aménagements de systèmes hydrauliques [Deligne, 2003 : 215-219] et d’embellissement des quartiers bourgeois [Leblicq, 1983 : 264], puis durant les 35 années d’après-guerre où la ville connut les « expansions effrénées de la bâtisse » et du « développement considérable du réseau routier » [Leblicq, 1983 : 278]. Aujourd’hui, la question de l’eau à Bruxelles est réactualisée par la contestation de l’imperméabilisation des sols, face aux risques d’inondations et de canicules auxquels sont exposés des quartiers qui sont pour la plupart populaires ; par la remise à ciel ouvert de milieux aquatiques ou l’amélioration de leur qualité écologique ; et par les défenses, issues de collectifs d’habitant·es, de marais menacés par des projets immobiliers ou d’aménagement de voies de transport1. À ces luttes et transformations territoriales, les récits d’extinction ajoutent des prismes d’attention qui questionnent nos capacités à bel et bien faire de la place à d’autres êtres vivants dont les vies dépendent du territoire urbain.
- 2 Suivant les almanachs, la rue de la grenouille à Molenbeek devient rue de Ganshoren en 1873, la rue (...)
- 3 Cette tendance est perceptible dans les communications de l’administration, ou dans le film de Crut (...)
3Tenter de donner une épaisseur historique à ces êtres et aux lieux qui les ont vus disparaître soulève un second enjeu : cela révèle le silence qui continue d’habiter ces extinctions. Car ces disparitions d’amphibiens sont l’objet d’une cécité territoriale et documentaire, c’est-à-dire que les vies perdues ne sont plus perceptibles, ni dans les lieux concrets, ni dans la documentation disponible. À observer la ville, on voit ce qui existe : ce qui est aménagé, les êtres qui vivent dans ces infrastructures ou leurs interstices, plutôt que les traces des destructions écologiques entraînées par l’urbanisation. En témoignent les effacements toponymiques des noms qui attestaient de la présence d’amphibiens2. La mémoire de leurs disparitions est aussi absente de quasi tous les documents diffusés parmi le grand public, qui célèbrent la nature à Bruxelles tout en faisant fi des êtres vivants ayant payé le prix de la ville3.
- 4 Cette approche remet en cause le présupposé selon lequel l’extinction est un phénomène global et lo (...)
4À ces cécités concrètes, se joint celle ayant attrait à l’invisibilité du phénomène en tant que catastrophe. Car qu’est-ce qu’une perte isolée, petite tragédie locale, mais qui contribue au processus dilué, « dans lequel interviennent une infinité de microdécisions » qui mènent, dégradation après dégradation, aux extinctions plus massives [Semal, 2013 : 11] ? Cet article répond à ce problème de cécité en emboîtant le pas des recherches en Extinction Studies. Plutôt que d’embrasser un cadrage global de l’extinction, ces auteur·rices proposent de se pencher sur des cas d’étude détaillés où, en amont du dernier décès, se trament des « processus de pertes plus silencieux » dans des communautés et sites spécifiques [Rose et al., 2017 : 1, traduction de l’autrice]. Ces auteur·rices recourent à l’ethnographie ou à la microhistoire pour mieux décrire comment l’extinction met en jeu des manières de vivre et de mourir, et de se relier à d’autres êtres vivants [van Dooren, 2014 : 1-18]. Ils et elles invitent à raconter des extinctions situées et à déplier les enjeux propres à ces disparitions, au-delà de la perte biologique [Garlick et Symons, 2020] 4.
- 5 Un tel projet de connaissance est mu par la nécessité de raviver l’importance d’êtres ayant été éli (...)
5Les disparitions d’amphibiens ont retenu mon attention au cours de mes recherches en anthropologie de la nature, que je mène auprès de naturalistes, pour la plupart amateur·rices, engagé·es auprès d’animaux menacés à Bruxelles. Ce sont les atlas régionaux [Graitson et al., 2022 ; Weiserbs et Jacob, 2005] qui ont fait affleurer la partie immergée de l’iceberg : les espèces ayant été radiées des situations que j’étudie aujourd’hui. Ces disparitions appelaient à une coupe historique dans l’ethnographie, qui ne se fit pas sans difficultés. Car comment redonner de la valeur aux vies singulières quand celles-ci disparaissent en nombre ? Ou quand l’expérience sensible, incorporée, les témoignages de première main de leur perte font le plus souvent défaut [Guidée, 2021] ? Il fallut densifier l’attention sur un corpus maigre, fragmentaire, et lui redonner au mieux de la consistance. Densifier l’attention, cela signifie scruter dans la documentation disponible ce qui peut être connu avec ses limites, les façons dont les traces manquent et par-là génèrent de l’indifférence, tout en remédiant à ces limites, en racontant malgré elles, à l’aide de sources collatérales5. À partir des atlas et de leurs références, et d’entretiens menés entre 2019 et 2025 avec quatre biologistes, j’ai remonté le fil de ces disparitions, au-delà des données chiffrées et au plus près de ce que l’on peut en raconter. Cela requiert d’assembler un éventail de savoirs éclectiques : travaux biologiques et éthologiques sur les espèces en question, études de sites particuliers, archives et anciennes cartes (pour le 19e siècle), prises de vue aériennes (pour le 20e siècle), et témoignages de terrain publiés par des riverain·es naturalistes, ces derniers étant des plus précieux. Chacune de ces sources gagnait son laissez-passer pour l’enquête à condition d’ajouter des éléments, même indiciaires, à la reconstitution. Au final, force est de constater que les connaissances qui permettent de donner de la chair à ces histoires proviennent surtout de deux naturalistes : Georges Albert Boulenger (1858-1937) et Hellin de Wavrin (1946-2016). C’est grâce à la publication de leurs observations de terrain que nous pouvons mieux nous rapprocher de ce qui a pu arriver à ces amphibiens disparus.
6On sait que les crapauds calamites (Epidalea calamita, auparavant Bufo calamita) ont vécu dans la région bruxelloise grâce à quelques spécimens conservés à l’Institut royal des Sciences naturelles de Belgique [Graitson et al., 2022 : 49]. En juin 1876, Georges Boulenger, alors jeune assistant naturaliste à l’Institut, y déposa un mâle et une femelle au ventre plein qu’il avait trouvés au Bois de la Cambre (figure 1). Il avait dû passer près du lac au crépuscule et être attiré par le chœur de chants sonores et roulants que les mâles adressent à leurs prétendantes, audibles jusqu’à plus d’un kilomètre, mais qu’ils taisent à l’approche d’autres auditeur·rices [Boulenger, 1897 : 63]. Lorsqu’il les trouva, Boulenger devait être en train de se faire une collection de référence, soit d’affiner son expertise identificatrice envers certains groupes d’espèces. Ce couple de crapauds n’était, à ce moment-là, que des exemplaires parmi tant d’autres qu’il rapporta au musée.
Figure 1. Le couple de crapauds calamites ramenés à l’Institut royal des Sciences naturelles de Belgique par G. Boulenger en 1876
La conservation de ces spécimens dans l’alcool et leur exposition à la lumière ont décoloré leur peau.
Source : photo de l’autrice, mars 2025
7L’histoire aurait pu s’arrêter là si, quatre décennies plus tard, au terme d’une carrière au musée d’histoire naturelle de Londres qui fit de Boulenger un taxinomiste de renommée internationale, il n’avait publié une conférence qui invite à la revisiter [Boulenger, 1922a et 1922b]. Dans cet article, il déplore le manque d’intérêt scientifique pour les amphibiens vivant en Belgique et pour leurs rapports à ses paysages. Il y mentionne les calamites qui, lorsqu’il les avait trouvés, étaient communs aux bords du lac du Bois de La Cambre, mais qui y avaient disparu depuis. Boulenger ne cherche pas ce qui a engendré la disparition de ces crapauds, mais il appelle à mieux comprendre les milieux que ceux-ci peuplèrent puis dépeuplèrent sans que personne ne s’en soit soucié.
- 6 Entre 1822 et 1842, la forêt de Soignes fut amplement réduite lorsque la Société Générale transform (...)
- 7 En 1865 et 1866, de fortes pluies s’écoulèrent vers le hameau de Boendael, et en 1882 les eaux stag (...)
- 8 Duquenne [1989 : 82] et les demandes de Keilig pour ces opérations.
KEILIG, E., 1864-1883. Divers ra (...)
8Quels étaient ces milieux ? En 1876, lorsque le jeune Boulenger en captura, les naturalistes observaient des calamites dans presque toute la Belgique, dans des prairies humides, bosquets, jardins, et bruyères [Dubois, 1873 : 173]. Ces crapauds n’étaient pas encore connus pour leur attrait des sites façonnés par des activités industrielles et extractives : des carrières, friches ou terrils, pourtant déjà bien présents sur le territoire belge à l’époque [Graitson et Denoël, 2007 : 145-147]. Les connaissances actuelles, qui relient les calamites aux terrains en chantier, permettent de revisiter l’histoire de ceux du Bois de La Cambre. Si, selon Boulenger, ceux qu’il ramassa y étaient communs, ils devaient y résider depuis plusieurs générations. Leurs ancêtres, avaient dû rejoindre le site du futur Bois au moins depuis les années 1820, à la suite des défrichements de cette avancée de la forêt de Soignes sous gestion de la Société Générale, pour alimenter l’essor industriel du pays [Duquenne, 1989 : 10]6. Ils et elles avaient dû ensuite suivre les coupes d’arbres et de taillis exploités par l’État avant que celui-ci ne concède le terrain à la Ville en vue d’y aménager le parc [Duquenne, 1989 : 9]. Lors de leur hibernation ou estivation, les calamites ont dû s’y aménager des terriers ici et là au cours des travaux de terrassement ou du creusement du lac, menés de 1862 à 1866 [Duquenne, 1989 : 28-31]. Ces crapauds étant capables d’ajuster leurs périodes de pontes selon les inondations, ils ont dû tirer avantage des eaux stagnantes, peu profondes et temporaires, donc dépourvues de prédateurs de têtards, dues aux bouleversements de l’écoulement des pluies causés par les nouveaux reliefs du parc7. Lorsque Boulenger trouva le couple qu’il déposa au musée, l’aménagement des voies de passage et des établissements récréatifs était sur le point de se terminer, et les coupes d’arbres, les plantations de taillis et l’ensemencement des pelouses étaient en cours8.
9Qu’a-t-il pu se passer durant les décennies qui suivirent pour qu’il n’en retrouve plus ? On peut supposer que les calamites furent mieux accueillis par les terres meubles, en chantier, et les ornières et dépressions qu’on y creusa, que par le parc aménagé et ses usages. Dès 1866, de nombreux végétaux y poussèrent [Pierron, 1973 : 168], réduisant les terrains ensoleillés que ces crapauds affectionnent. Et le Bois attira un monde considérable. C’était un lieu traversé par des voies carrossables, un lieu de promenades et de récréations, accueillant de grandes fêtes et des activités sportives. La disparition des calamites a dû résulter de cette dynamique nouvelle, à la fois du paysage aménagé et de l’affluence qu’il généra. Elle a aussi pu être précipitée par un détail, tel que la maçonnerie des berges du lac, qui furent consolidées par des moellons et des pavés à la fin des années 1880 [Duquenne, 1989 : 82], et rendirent les sorties de l’eau difficiles voire impossibles. Les calamites, connus pour être des pionniers très mobiles, ont très certainement cherché des sites plus hospitaliers au-delà des lisières du Bois. Or à la fin du 19e siècle, les hameaux qui l’environnaient étaient urbanisés, l’enserrant de tous côtés par de larges avenues et, derrière elles, par des toiles de rues presque toutes inexistantes avant la création du parc (figures 2a et b).
Figure 2a. Le Bois de la Cambre, extrait d’une carte de Bruxelles publiée en 1857 [Dubois]
Figure 2b. Le Bois de la Cambre, extrait d’une carte de Bruxelles publiée en 1900
Ces cartes montrent l’urbanisation autour du Bois de la Cambre à ces deux périodes.
Sources : DUBOIS, F., 1857. Carte des environs de Bruxelles pour les promeneurs à pied, à cheval et en voiture : avec les renseignements utiles à ces promeneurs, gravée par J.B. Blasseau et P.J. Doms. Établissement géographique de Bruxelles, et KIESSLING & CIE (ed), 1900. Carte pittoresque des environs de Bruxelles. Bruxelles : librairie Kiessling & Cie. Disponibles à la Bibliothèque Royale, KBR
- 9 Son portrait est basé sur des entretiens menés avec deux de ses proches.
- 10 Selon une comparaison des prises de vue aériennes du site sur Bruciel, datant de 1961, 1977 et 1987 (...)
10Les rainettes arboricoles (Hyla arborea), petites grenouilles grimpeuses à la peau vert pomme et à l’iris doré, passent le plus clair de leur temps dans les feuillages des buissons [de Witte, 1948 : 141 ; figure 3]. À la fin des années 1980, Hellin de Wavrin écrit qu’elles vivaient « un peu partout dans les environs de la forêt de Soignes » et semblent alors « au bord de la disparition sur le plan régional » [de Wavrin, 1988 : 132]. Ce naturaliste amateur, passionné depuis l’enfance, cultivait un engagement qui lui était devenu une évidence, un mode de vie imperturbable9. Des années 1960 jusqu’à son décès en 2016, il mena inlassablement ses repérages sur tous les sites bruxellois, et surtout au sud de la ville, à Uccle et à la lisière de la forêt de Soignes où il résidait. Malgré ses écoutes du soir répétées, il n’a plus entendu les chants de rainettes – une répétition de notes pleines, saccadées – réputés pour être parmi les plus puissants de tous les amphibiens du pays. Outre les sites situés aux environs de la ville, de Wavrin entendait autrefois les rainettes dans un étang d’un vallon marécageux d’Uccle, remblayé en 1964, et dans un marais anderlechtois, remblayé en 1962 [de Wavrin, 1988 : 133]. Il ajoute qu’une de ses connaissances les a entendues à l’étang des pêcheries à Watermael-Boitsfort où, selon une source anonyme, elles étaient présentes jusque dans les années 1970, et à Etterbeek, d’après « une donnée ancienne dans un site disparu » [de Wavrin, 1988 : 132]. Il est difficile d’en dire plus à propos de ces milieux où vivaient les rainettes. Quand de Wavrin mentionne l’année d’un remblayage, il ne localise pas le site et s’en tient à l’échelle du territoire communal. Quand il précise la localisation d’un site (l’étang des pêcheries), il ne donne pas de date précise. Un examen des étangs disparus d’Uccle laisse présumer que c’était l’étang Lecomte, au bas du Kauwberg, qui fut remblayé en 1964, raccordé aux égouts et enfoui sous de nouveaux logements. On peut aussi supposer que les grands immeubles à appartements qui ont été bâtis autour de l’étang des Pêcheries dans les années 1970 et 1980 ont dû avoir un effet sur les milieux herbacés et buissonneux où vivaient ces rainettes10.
Figure 3. Portrait de rainettes arboricoles dessiné d’après photos
Source : Illustration parue dans de Witte [1948 :143]. Permission de reproduction de l’Institut royal des Sciences naturelles de Belgique
11Jusqu’à la fin des années 1950, lors de ses visites nocturnes, de Wavrin distinguait aussi les chants particuliers des alytes accoucheurs (alytes obstetricans), parfois après avoir incité leurs vocalises pour mieux les repérer : « Si par suite d’un dérangement ils arrêtent de chanter, par exemple lorsqu’on frappe le sol du pied, on peut les faire recommencer en imitant leurs sifflements » [de Wavrin, 1978 : 160]. Il menait ces prospections exclusivement à l’écoute, tant ces petits crapauds restaient terrés dans les anfractuosités du sol. À cette époque, les alytes chantaient aux étangs des Enfants noyés à Watermael-Boitsfort, à Uccle dans des jardins ou dans une carrière de sable alors encore active rue de Percke. Ce dernier site, notait de Wavrin, se situait dans le même bassin versant qui accueillait les étangs de ces chanteurs à Linkebeek [de Wavrin, 1978 : 165].
- 11 Les alytes étaient observés près d’Uccle dès le début du 20e siècle [de Witte, 1948 : 113]. Les anc (...)
12Il trouva la dernière colonie bruxelloise à l’état sauvage cantonnée dans les rocailles qui surplombent l’étang du parc de la Sauvagère, à Uccle, où elle vécut jusque dans les années 1970 [de Wavrin, 1988 :162 ; figure 4]. Cette ultime colonie avait dû rejoindre cet étang après 1910, à la suite de son aménagement par un riche industriel. Les alytes ont dû y être introduits ou le rejoindre depuis les étangs qui ponctuaient les anciens hameaux du Petit Saint-Job, à moins d’un demi-kilomètre de là11. Le terrain fut occupé lors de la Deuxième Guerre mondiale, puis laissé à l’abandon et racheté par la Commune d’Uccle pour devenir un parc public vers la fin des années 1960 [Pons-Rotbardt, 2021]. La fréquentation du parc a dû fragiliser la colonie, qui y disparut les années suivantes. Mais sa fragilité semblait dépendre, avant tout, de son isolement.
Figure 4. Photo prise par H. de Wavrin lorsqu’il repéra la dernière colonie d’alytes entre les rocailles du parc de la Sauvagère
Source : [de Wavrin, 1978 : 162]. Permission de reproduction de la revue Les Naturalistes Belges
- 12 Bruxelles étant situé à la limite Nord de l’aire géographique des alytes, ils y sont sensibles à l’ (...)
13Car le rapport des alytes à leurs milieux est singulier comparé à celui d’autres crapauds. Leur accouplement n’est pas aquatique, mais terrestre. Le mâle enroule autour de ses pattes arrière le cordon d’œufs ayant été fécondés (d’où son nom d’accoucheur), et les porte pendant plusieurs semaines, au cours desquelles il va les humecter à l’eau lors d’allers-retours nocturnes. Les alytes peuvent ainsi se satisfaire de milieux aquatiques divers, à condition que ceux-ci se situent toujours près d’un endroit pierreux où ils se réfugient en groupe : carrières, friches industrielles, vieux murs, cimetières, talus ensoleillés, parcs et jardins pourvus de rocailles, tas de tuiles [Graitson et al., 2022 : 52]. Ces sites artificiels sont particulièrement exposés aux transformations ou au reboisement s’ils sont laissés sans entretien12, mais les alytes y restent fidèles tant que les conditions restent bonnes. Si celles-ci se dégradent, ils peuvent se déplacer à la recherche d’un autre site, jusqu’à un kilomètre de là [de Wavrin et Graitson, 2007 : 106-7]. Cette réputation pour leurs capacités de nomadisme oriente l’attention vers les possibilités de contact (ou de rupture de contact) entre les sites où ils vivent.
14À Bruxelles, les petites colonies ponctuelles furent isolées lorsque l’on remblaya certaines mares qu’elles fréquentaient. Dans les années 1980, de Wavrin trouva plusieurs colonies dans les communes périurbaines du sud de Bruxelles (Braine-l’Alleud, Rhode-Saint-Genèse, La Hulpe) et supposa que, quelques décennies plus tôt, ces colonies étaient encore nomades au sein d’un territoire moins bâti et aux mares plus nombreuses. Autrement dit, c’est la périurbanisation à partir des années 1960 qui fragilisa ces colonies en les isolant. C’est pourquoi de Wavrin reliait la sablière de la rue de Percke au bassin versant de Linkebeek : il spéculait sur la possibilité que les alytes puissent passer par là pour rejoindre Uccle. De même, les anciens étangs de Saint-Job ont dû leur servir de trame d’accès au parc de la Sauvagère. Plus que les remblayages de mares locales, on a affaire ici à la dislocation de chapelets de plans d’eau. De Wavrin [1988 : 131] relie les mares de Rhode-St-Genèse, des Enfants noyés, de Linkebeek et d’Uccle, et observe : « De ce côté, elles sont plus espacées, mais combien de sites occupés par l’alyte n’ont-ils pas dû disparaître avant que je les recherche ! ». À ce jour, les alytes bruxellois ne chantent plus que dans quelques jardins privés [Graitson et al., 2022 : 52].
15L’histoire des petites grenouilles vertes du nom de Lessona (Pelophylax Lessonae) est pétrie d’incertitudes. De Wavrin les aperçut pour la dernière fois en 1975 dans les vallons du Vuilbeek et des Enfants noyés, en forêt de Soignes. Mais s’agissait-il bien là de Lessona ? Les auteur·rices des atlas qui succéderont à son témoignage en doutent. Pourtant, de Wavrin [1988 : 138] écrivait : « Les grenouilles vertes de ces vallons ne se tenaient guère au bord de l’eau en dehors de la période de reproduction, ce qui laisserait supposer que l’on avait affaire à Rana lessonae. ». Il savait que les grenouilles vertes vivent la plupart du temps dans l’eau (les plus grosses y hibernent) et ont pour coutume de se réchauffer au soleil le long des berges ou sur des plantes flottantes. Parmi elles, seules les Lessona s’éloignent de l’étang pour trouver des sites d’hibernation, d’où l’indice de leur présence dans ces vallons. Pour le reste, les grenouilles vertes peuplaient aussi le plateau de la Foresterie (Watermael-Boitsfort) dans les années 1960, ou encore les étangs du Rouge-Cloître jusque dans les années 1950, au point que les chœurs printaniers des mâles étaient renseignés dans les guides touristiques [de Wavrin, 1988 : 138]. Mais était-ce bien des vocalises de Lessona ? Seule une carte d’occurrence à l’échelle de la Belgique peut en attester [Parent, 1997 : 269-270]. Elle indique qu’on les distinguait au Sud-Est de Bruxelles, où leurs colonies s’éteignirent les unes après les autres entre les années 1960 à 1980. Selon de Wavrin [1988 : 139], la dégradation de leurs étangs a joué un rôle directement perceptible dans leur disparition, par l’introduction de carpes destinées à la pêche, qui ruinèrent les plantes aquatiques et ripicoles, ou encore la fréquentation intensive des berges par le public. Mais, ajoute-t-il, un autre processus, plus difficile à traquer sur le terrain, a sans doute précipité leur disparition – ou, pourrait-on dire, leur métamorphose.
- 13 L’importation de cuisses de grenouilles en Europe, y compris de grenouilles vivantes, et dont 70% a (...)
- 14 Cette hypothèse est légère : posée par August Thienemann en 1950 [Fonte et al., 2019 : 3], elle ne (...)
16Pour comprendre cela, il faut étendre le périmètre d’attention à d’autres grenouilles vertes, les grenouilles rieuses (Pelophylax ridibundus), parfois jusqu’à deux fois plus grandes, et dont les gloussements ne manquent pas de faire sourire. Originaires d’Europe centrale et orientale, elles furent importées à partir des années 1950 à l’ouest du continent à des fins gastronomiques ou pour les laboratoires, et y firent l’objet d’élevage [Perrot, 2017 : 38]13. Nul ne sait si elles s’échappèrent ou furent relâchées, mais ces grenouilles d’une agilité surprenante furent retrouvées dans les grands bassins versants de France. En Wallonie, des horticulteurs de plantes aquatiques les commercialisèrent pour embellir les mares de jardins, et on les aperçut ensuite dans les bassins de la Senne et de la Dyle [Percsy et Percsy, 2013 : 250]. Ces grenouilles rieuses sont des espèces férales, c’est-à-dire que leur prolifération résulte d’effets inattendus de projets et d’infrastructures humaines. Via des effets en cascade non maîtrisés, ces espèces férales transforment des milieux écologiques et contribuent ainsi à la formation de l’Anthropocène plus qu’humaine [Tsing et al., 2025]. À Bruxelles, un naturaliste en aperçut pour la première fois en 1968, du côté du parc de la Woluwe [Parent, 1974 : 101]. On les retrouva au marais de Jette en 1992 et, dix ans plus tard, sur 17 sites allant du nord de la ville (parc royal de Laeken, zones humides proches du bois du Laerbeek), à l’ouest (Wilder, Moeraske), au sud (parc de Woluwe, Val Duchesse, parc de la Héronnière à Watermael-Boitsfort, dans un jardin d’Uccle) [Weiserbs et Jacob, 2005 : 83]. Lors des prospections du dernier atlas, ces grenouilles s’étaient aventurées au nord à Neder-Over-Heembeek, au Sud-Est (Rouge-Cloître, Jardin Massart), à Anderlecht (Neerpede) et à Forest, voire dans des sites du centre-ville, à Schaerbeek et Saint-Josse (Parc Josaphat, Parc du Botanique, Square Marie-Louise) [Graitson et al., 2022 : 68]. Il est difficile d’imaginer comment elles ont pu enjamber de telles distances sans y être déplacées, à moins que leurs pontes ne se soient arrimées aux plumages ou pattes d’oiseaux aquatiques14. Elles sont en tous cas suffisamment agiles pour habiter des plans d’eau variés et de piètre qualité, tels que les bassins d’une station d’épuration, des flaques ou des ruisseaux pollués [Graitson et al., 2022 : 69].
17Outre une concurrence territoriale et alimentaire, les grenouilles rieuses conduisent à la disparition des Lessona par hybridogenèse. C’est ce que découvrit Leszek Berger, zoologiste polonais, dans les années 1960 : les deux espèces peuvent s’accoupler, mais de leur union naitra une troisième espèce, la grenouille verte Esculenta, de taille intermédiaire entre les deux autres, qui conserve uniquement le patrimoine génétique des rieuses [Perrot, 2017 : 37]. Et si à son tour une Esculenta s’accouple avec une Lessona, ne naîtront que des Esculenta. Autrement dit, en parallèle aux dégradations des étangs, les Lessona ont très probablement disparu de Bruxelles au fil de métamorphoses intergénérationnelles. Les grenouilles Esculenta, issues de leur descendance, y sont aujourd’hui mal connues, et les rieuses y sont communes.
- 15 Cette reconstitution se base sur l’article de de Wavrin [1988] et une commémoration à l’occasion de (...)
18Plongé dans l’obscurité parmi les feuillages, Hellin de Wavrin enfonce ses cuissardes dans l’eau, y plonge son filet et scrute le fond de la mare à la seule lueur de sa lampe frontale15. Au printemps 1987, cela fait quatre années qu’il guette si les tritons crêtés (Triturus cristatus) habitent encore les plans d’eau de la forêt de Soignes qu’il visite depuis plus de vingt ans (figure 5). Seule une colonie subsiste dans cette mare du vallon des Petites Flosses, à Tervuren, à moins d’un kilomètre de Bruxelles. Elle y est connue depuis au moins les années 1930. Mais ces grands tritons, dont les mâles se distinguent par leur haute crête dorsale, sont difficiles à percevoir tant ils se tiennent dans les profondeurs, et seules les femelles en reviennent pour pondre dans la végétation. Ici, la mare est moins ensoleillée depuis que les hêtres ont poussé aux alentours et y déposent des tapis de feuilles mortes. Elle est devenue moins accueillante pour ces tritons, plus exigeants que leurs conspécifiques. Et pourtant, de Wavrin ne comprend pas pourquoi aucun d’entre eux n’ait daigné se rendre dans une autre mare, à peine à cent mètres de là, qui est bien ensoleillée et bordée de végétation palustre. « L’existence de cette colonie, écrira-t-il, revêt un grand intérêt, car elle est un des derniers, voire le dernier témoin d’une population autrefois répandue dans la région » [1988 : 121]. Et pour cause, les mares où vivaient les tritons crêtés ont été remblayées les unes après les autres : dans les années 1960, celle le long de la drève du Tambour à Watermael-Boitsfort, une autre dans une prairie d’Uccle. De Wavrin ne mentionne pas pourquoi les mares furent remblayées. Les tritons crêtés ne sont depuis plus revenus à Bruxelles. Le ring et l’autoroute E411 qui séparent le vallon des Petites Flosses des mares bruxelloises, trop petites, trop ombragées, trop empoissonnées, ne lui permettront pas de revenir sur ce territoire [Weiserbs et Jacob, 2005 : 72].
Figure 5. Photo d’un triton crêté mâle prise à Wodecq (Hainaut) par H. de Wavrin
Cette photo fut publiée dans l’article de de Wavrin sur les amphibiens en forêt de Soignes.
Source : [de Wavrin, 1988 : 120]. Permission de reproduction de la revue Les Naturalistes Belges
19Pourquoi raconter l’extinction animale dans ses ancrages bruxellois ? Pourquoi restituer ces histoires plutôt que de dire, comme c’est d’usage dans les langages courant et scientifique, que ces amphibiens ont disparu de notre ville du fait des dégradations, pertes ou fragmentations de leur habitat ? Pourquoi ne pas s’en tenir à ces abstractions qui valent pour la plupart des espèces et de leurs lieux de disparition ?
20Ces histoires sont avant tout porteuses d’enjeux territoriaux. Elles ouvrent des prismes d’attention précis à propos des chantiers, des parcs et de leurs modes de fréquentation, des aménagements autour des plans aquatiques, ou des voies de dispersion entre ceux-ci, de l’entretien du milieu végétal, ou encore des effets d’espèces férales. Ces prismes d’attention interrogent nos capacités de cohabitation avec d’autres vivants, qui ne peuvent être réglées une fois pour toutes, mais doivent s’affiner grâce à des observations continues sur le terrain. Car ce sont surtout des savoirs proches, à l’échelle microlocale, le plus souvent accumulés au cours d’un travail bénévole de longue haleine, qui nourrissent ces prismes d’attention. Or bien souvent, selon les naturalistes que je rencontre aujourd’hui, ces savoirs de terrain, attentifs aux particularités locales, sont disqualifiés face aux bureaux d’étude en environnement qui conseillent les projets d’aménagement, mais ne peuvent prétendre à ces connaissances fines.
- 16 Les premières opérations de sauvetage lors des migrations commencèrent dans les années 1980, avec l (...)
21De nos jours, les grenouilles, crapauds et tritons sont le plus visibles à Bruxelles de février à avril, lorsque leur migration prénuptiale mobilise des riverain·es pour leur faire traverser les voies de circulation qui autrement leur sont fatales : le long de la lisière de la forêt de Soignes, dans la vallée du Geleytsbeek à Uccle et dans celle du Tweebeek à Neder-Over-Hembeek, et autour du parc de Woluwe et de celui du Vogelzang à Anderlecht16. Le constat le plus frappant que me partagent les riverain·es qui reviennent sur ces sites est clair : au fil des années, les amphibiens sont de moins en moins nombreux à traverser. Ces animaux sont aussi côtoyés dans des marais protégés et entretenus, tels que ceux de Jette et Ganshoren, celui du Broek à Uccle, le Moeraske à Evere, le Hof ter Musschen à Woluwe. Sur ces sites aussi, les riverain·es ou gestionnaires bénévoles sont unanimes : les concerts printaniers que l’on entendait auparavant sont devenus des murmures. Les habitant·es qui s’associent pour défendre des marais menacés, tels que le Wiels et le Bempt à Forest, ou le Biestebroek à Anderlecht, y trouvent aussi des amphibiens. Les luttes pour ces zones humides soulignent le rôle crucial, en contexte de dérèglement climatique, qu’elles jouent en tant que sites perméables aux inondations et en tant qu’îlots de fraîcheur dans des quartiers densément peuplés et bâtis. Les plantes de ces milieux aquatiques sont aussi reconnues pour leur promesse d’épuration des eaux, voire de dépollution des sites à long terme [Bastin, 2025 : 8]. Dans le contexte d’extinction massive qui est le nôtre, les récits des disparitions des calamites, rainettes, alytes, Lessona et tritons crêtés ajoutent une valeur supplémentaire à ces milieux humides bruxellois. Ces récits montrent combien les amphibiens qui y sont repérés et soutenus ne sont pas simplement là, présents aujourd’hui, mais sont ceux qui restent. Sans invoquer l’idéal nostalgique d’un retour vers un passé plus authentique, c’est sur fond de ces disparitions que leur nombre continue de s’amoindrir. Autrement dit, les amphibiens et leurs sites que l’on trouve encore à Bruxelles n’importent pas uniquement pour leur présence et vulnérabilité actuelles, et encore moins en tant que partie prenante de la « biodiversité » – terme qui occulte leurs histoires –, mais parce que ces êtres-là sont ceux qui subsistent sur un territoire marqué par des pertes massives, ayant pris cours sur la durée et dont le processus est encore loin d’être enrayé.
- 17 Voir Hache [2024] sur cette manière de redevenir terrestre, et Solnit [2016] sur le potentiel de l’ (...)
- 18 Notons qu’ici la première histoire, nourrie d’archives officielles à propos d’un seul site, livre p (...)
22En ce sens, ces récits d’extinction contribuent à une écologie politique urbaine qui ramène à la surface des histoires dont on sait peu de choses, mais qui changent la donne : en renouant avec des êtres oubliés et les vulnérabilités qu’ils nous remémorent, ils aident à mieux saisir ce qui nous arrive, et ouvrent de nouveaux prismes attentionnels pour se relier au territoire où l’on vit17. D’où la nécessité de restituer des histoires méconnues malgré la modestie des sources. Cette nécessité se heurte aux tendances de la recherche, dont les projets sont définis par la sélection de corpus suffisamment fournis, qui leur assurent leur faisabilité, écartant par-là les terrains qui n’offrent pas cette garantie. Or, pour pouvoir se rapprocher des expériences de ces pertes et en déplier les enjeux, il n’y a, dans certains cas, pas d’autres choix que de s’attacher à un corpus réduit – ici, quelques écrits de deux naturalistes chevronnés qui s’en sont souciés par-delà les décennies – et de les augmenter grâce à tout autre document qui ajoute une pièce au puzzle. Cela requiert de placer l’attention sur les bords de ce qui peut être connu, d’y guetter des amorces, et de tourner autour de ces bords en tissant différents savoirs, sans que la restitution n’y perde en rigueur18.
23Car l’histoire de la ville est aussi faite des pertes particulières de ces êtres vivants, de leurs affinités avec leurs milieux parfois peu comprises, de leur monde, notamment acoustique, et des possibilités de le côtoyer. Si, dans un demi-siècle, il faut raconter les persistances ou extinctions des amphibiens qui existent encore aujourd’hui, les savoirs à leur propos, vernaculaires et objectivés, seront sans doute plus généreux et accessibles que par le passé. Mais ils devront composer une fresque d’ensemble, dans le sillage des histoires plus dépouillées, plus discrètes, presque oubliées, de ceux qui autrefois animaient des lieux aujourd’hui silencieux.
Pour leur contribution à l’enquête, je remercie Yves Barette, Anne Devillers et la revue Les Naturalistes Belges, Alain Paquet, Olivier Pauwels, Christiane Perscy, Didier Rabosée, Guy Rotsaert, Marie-Louise Van den Wyngearts, les Archives de la Ville de Bruxelles, les Archives de l’ULB, et l’Institut Royal des Sciences Naturelles de Belgique. Pour leur relecture, je remercie Bernadette Smeesters, Benedikte Zitouni, l’équipe éditoriale et les évaluateur·trices.