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2026
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L’espace et la vie quotidienne autour du patrimoine colonial : le Monument aux pionniers coloniaux à Ixelles

Ruimte en dagelijks leven rond koloniaal erfgoed: het Monument voor de koloniale pioniers in Elsene
Space and everyday life around colonial heritage: the Monument aux pionniers coloniaux in Ixelles
Camila Vanacor Lima
Traduction de Laurie Guérif
Cet article est une traduction de :
Space and everyday life around colonial heritage: the Monument aux pionniers coloniaux in Ixelles  [en]
Autre(s) traduction(s) de cet article :
Ruimte en dagelijks leven rond koloniaal erfgoed: het Monument voor de koloniale pioniers in Elsene [nl]

Résumés

Le paysage urbain de Bruxelles recèle de nombreuses traces de l’époque coloniale. Or, au quotidien, les rencontres avec ces vestiges sont inégales et souvent superficielles, suivant la façon dont chacun se déplace et utilise l’espace urbain. Dans le contexte du plan régional pour la décolonisation de l’espace public, le présent article éclaire le débat bruxellois sous l’angle de l’espace vécu au quotidien. En s’appuyant sur la théorie critique de l’espace et les études critiques du patrimoine, il prend pour objet un site en particulier, à savoir le Monument aux pionniers coloniaux à Ixelles, afin d’examiner l’influence de la situation spatiale sur la visibilité de ces traces, la façon dont chacun les interprète, et les interventions décoloniales potentiellement envisageables aux yeux des usagers journaliers. L’étude s’appuie sur des observations ethnographiques à petite échelle et sur des entretiens semi-structurés menés auprès de passants. Elle fait ainsi valoir que, pour que la décolonisation de l’espace public touche un public plus large et favorise l’émergence de nouvelles formes de mémoire collective, les interventions doivent aussi transformer les conditions spatiales du rapport au patrimoine colonial, car les relations entre les passants et ce patrimoine sont essentiellement d’ordre spatial et ne peuvent être modifiées par des mesures purement symboliques.

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Notes de la rédaction

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Texte intégral

1. Introduction

1Les villes peuvent être considérées comme des palimpsestes, constitués de strates sociales, culturelles, temporelles et spatiales qui se superposent. Pour appréhender la ville sous cet angle, il faut prendre conscience que des structures historiques sont continuellement mises en place, puis recouvertes et effacées dans l’espace urbain. Les souvenirs s’inscrivent dans la ville sous de multiples formes, telles que l’architecture des bâtiments, qui reflète les styles de leur époque, l’ouverture et la fermeture d’entreprises, ainsi que l’érection de statues et de monuments. Cependant, avec le temps, la signification de ces éléments peut devenir floue, surtout lorsque le cadre historique et le vocabulaire associé ne font plus partie d’une mémoire commune. Le patrimoine colonial illustre ce phénomène : une grande partie de la signification des symboles s’est effacée de la mémoire collective, alors que leurs traces matérielles subsistent encore dans les villes.

2Bruxelles, dont le paysage urbain reste marqué par des monuments coloniaux, en constitue un exemple particulièrement frappant. La ville compte au moins 78 éléments de patrimoine colonial officiellement reconnus et plus de 38 rues portent encore des noms liés à l’Empire [Jacobs, 2018 ; Goddeeris, 2015 ; Leu et al., 2020]. Les rencontres avec ces vestiges coloniaux se produisent au quotidien, mais de manière inégale et souvent superficielle, suivant la façon dont les gens se déplacent et utilisent l’espace urbain. Le présent article prend pour objet un site en particulier, à savoir le Monument aux pionniers coloniaux, situé à Ixelles, afin d’examiner l’influence de la situation spatiale sur la visibilité de ces traces, la façon dont chacun les interprète, et les interventions décoloniales potentiellement envisageables.

1.1. Le patrimoine en tant que pratique et mémoire conditionnée par l’espace

3On ne perçoit pas le passé à travers un seul et même prisme : souvent, les mémoires collectives divergent et s’affrontent [Halbwachs, 1925]. Lorsque des mémoires divergentes se concentrent autour d’un même objet, il en résulte un patrimoine « dissonant » [Tunbridge et Ashworth, 1996]. Une difficulté morale s’ajoute ensuite, car certains patrimoines confrontent les sociétés à l’héritage de l’esclavage, d’un génocide ou du colonialisme, qu’il est difficile de célébrer ou d’ignorer. Ce type de patrimoine est qualifié de « difficile » [Macdonald, 2008]. Le patrimoine colonial relève souvent de ces deux catégories à la fois, puisqu’il est au cœur des débats actuels sur la représentation et la justice. Plus généralement, le patrimoine colonial désigne les traces matérielles de la période impériale, parmi lesquelles notamment les noms de rue et les monuments rendant hommage aux colonisateurs, ainsi que les bâtiments et les aménagements urbains financés grâce à l’exploitation coloniale.

4Les chercheurs critiques en patrimoine considèrent que la signification de celui-ci relève d’un processus culturel et politique plutôt que d’une propriété immuable et inhérente à l’objet [Smith, 2006 ; Harrison, 2013]. Le sens est donc constamment façonné par les interprétations, les remises en question et l’autorité des individus. De ce point de vue, ce que le patrimoine colonial « signifie » à un moment donné dépend non seulement de son iconographie et de son histoire, mais aussi de son interprétation, de sa remise en question et de l’usage quotidien qui en est fait, tous ces éléments étant conditionnés par l’espace. Le patrimoine participatif va encore plus loin en considérant les individus non plus comme de simples consommateurs passifs de récits institutionnels, mais comme des coproducteurs actifs du sens du patrimoine et, par conséquent, de sa portée [Roued-Cunliffe et Copeland, 2017].

5Dans la lignée de Lefebvre, l’espace est ici considéré comme une construction sociale plutôt que comme une toile de fond neutre ; il se construit et se reconstruit à travers les décisions d’urbanisme, les pratiques quotidiennes et les représentations symboliques, et façonne à son tour le pouvoir, l’identité et le vécu. De ce fait, l’espace influe également sur le rapport de chacun au patrimoine et sur ce que l’on retient, occulte ou conteste. Les travaux consacrés aux monuments commémoratifs ont montré que la mémoire est conditionnée par l’espace : l’effet produit par un monument dépend non seulement de ce qu’il représente, mais aussi de son emplacement, de la manière dont les gens le découvrent et des comportements que son environnement favorise ou décourage [Shanken, 2022]. Ces monuments peuvent également rester longtemps à l’état de « textes non lus », puis être « réactivés » sur le plan aussi bien symbolique que spatial, lorsque l’évolution de la situation sociale et spatiale donne lieu à de nouvelles formes d’attention, de contestation ou d’usage quotidien [Shanken, 2022].

6Cette réactivation quotidienne a également fait l’objet d’études portant spécifiquement sur les monuments coloniaux, ces sites étant considérés comme des « arènes » en perpétuel état d’inachèvement et de contestation, où s’affrontent des mémoires antagonistes [Kelly et Boomgaard, 2025]. Ce phénomène est devenu particulièrement tangible à la suite des mouvements #RhodesMustFall et Black Lives Matter, lorsqu’au Royaume-Uni, des manifestants ont vandalisé et renversé la statue d’Edward Colston, faisant de son socle désormais vide en un lieu de débat sur la justice et d’enseignement de l’histoire [Cole, 2023]. Une même dynamique s’est mise en place autour de la statue de Léopold II sur la place du Trône à Bruxelles [Rannard et Webster, 2020], ainsi qu’ailleurs dans le monde. Au-delà de tels actes ouvertement politiques, les interactions quotidiennes et informelles, sous forme de visites régulières ou d’attachements affectifs, peuvent également redéfinir la signification d’un site colonial au niveau personnel [Duhennois, 2025].

1.2. Le plan bruxellois pour la décolonisation de l’espace public

7L’héritage colonial le plus tristement célèbre de la Belgique est l’État indépendant du Congo, où le roi Léopold II exerçait une souveraineté personnelle et imposait un régime de terreur fondé sur le travail forcé et des châtiments brutaux afin d’exploiter les ressources en ivoire et en caoutchouc [Stanard, 2019 ; Verbeeck, 2020]. Si le citoyen belge lambda ne s’est jamais rendu dans les colonies, le tissu urbain des villes belges, à travers les musées, les monuments, la circulation des idées et la propagande, constituait un cadre permettant au Congo de s’inviter jour après jour dans la vie des Belges [Stanard, 2019].

8En conséquence, Bruxelles a vu se multiplier les initiatives citoyennes et institutionnelles visant à décoloniser son espace public, que ce soit par la suppression de marqueurs coloniaux (comme le retrait du buste d’Émile Storms) ou par la mise en place de nouvelles contre-mémoires (à l’instar de l’inauguration de la place Lumumba en 2018) et, plus généralement, par la modification des noms de lieux d’origine coloniale [Zian, 2026]. Cela s’inscrit dans une tendance plus large en Belgique, où la décolonisation de l’espace public s’opère de plus en plus au niveau local, plutôt que sous l’impulsion principale des institutions nationales [Goddeeris, 2025].

9À Bruxelles, cette dynamique s’est également étendue au niveau régional. En 2022, un groupe de travail a élaboré un cadre de recommandations pour la gestion du patrimoine colonial, prévoyant notamment une approche spatiale pour distinguer les sites en fonction de leur intérêt, du degré d’intégration de la conception d’un monument dans l’espace public environnant et de la répartition spatiale de ses symboles coloniaux [Abrassart et al., 2022 : 132]. Ces travaux sont à l’origine du plan d’action de 2023 intitulé « Vers la décolonisation de l’espace public en Région de Bruxelles-Capitale », qui vise à mettre en lumière des histoires précédemment passées sous silence [urban.brussels, 2023]. Sa mise en œuvre a débuté en 2024. Compte tenu de ce contexte de remise en question, Vaesen et al. [2024] ont proposé une typologie des stratégies d’intervention applicables aux marqueurs coloniaux controversés à Bruxelles. Elles vont du maintien du statu quo à la suppression pure et simple. Dans le pays, la question a également été abordée dans des articles de presse, faisant état de l’évolution des mentalités au sein de la population et des institutions vis-à-vis du patrimoine colonial, notamment en ce qui concerne la statue de Constant de Deken à Wilrijk [Bruyndonckx, 2020], le monument Pioniers van de beschaving (Pionniers de la civilisation) à Malines [Verstuyft, 2022], ainsi que la statue de Léopold II à proximité de l’église Sainte-Élisabeth de Mons [Wuidart, 2021]. Or, même lorsque des citoyens ont été consultés, ces sources rendent compte des positions de personnes déjà impliquées dans le débat, et non de la manière dont de simples passants, qui n’y participent peut-être pas activement, abordent et interprètent ces monuments au quotidien.

10Le présent article vise à éclairer le débat bruxellois sous l’angle de l’espace vécu au quotidien, en s’interrogeant quant à la manière dont un monument colonial très visible est réellement perçu au fil des jours, et quant à ce que les personnes qui le côtoient pensent qu’il faudrait en faire. Le postulat de départ est que la décolonisation de l’espace public est plus efficace lorsqu’elle mobilise non seulement les personnes déjà engagées en faveur de cette cause, mais aussi celles pour qui elle n’est pas encore une préoccupation politique majeure. Aussi la décolonisation de l’espace public est-elle ici appréhendée comme une démarche essentiellement spatiale. Pour transformer véritablement les espaces publics partagés, il est donc indispensable de mobiliser des groupes plus divers dont les liens avec le patrimoine colonial peuvent être avant tout d’ordre spatial. L’étude fait valoir que, pour que la décolonisation de l’espace public touche un public plus large et favorise l’émergence de nouvelles formes de mémoire collective, les interventions doivent aussi transformer les conditions spatiales du rapport au patrimoine colonial, car les relations entre les passants et ce patrimoine sont essentiellement d’ordre spatial et ne peuvent être modifiées par des mesures purement symboliques.

2. Méthodes

11Cet article fait suite à un travail de terrain qualitatif mené entre novembre 2024 et mars 2025 au niveau du Monument aux pionniers coloniaux à Ixelles, en région bruxelloise, dans le cadre d’un projet de recherche plus vaste consacré aux rencontres quotidiennes avec le patrimoine colonial dans la ville. L’analyse s’appuie sur des observations ethnographiques à petite échelle et sur 11 brefs entretiens semi-structurés menés en français et en anglais auprès de passants.

12Les entretiens portaient sur : 1) les caractéristiques sociodémographiques des participants, 2) leur connaissance du site, 3) leur perception de sa signification et de son importance historique, ainsi que 4) leur rapport au patrimoine colonial dans la vie quotidienne. Les questions étaient ouvertes et donnaient lieu à des approfondissements en fonction du niveau d’implication des personnes interrogées. Celles-ci ont été abordées au hasard alors qu’elles passaient à proximité du site étudié. Chacun des entretiens a duré une quinzaine de minutes.

2.1. Limites et positionnalité

13De nombreux participants s’étant montrés mal à l’aise lorsque je les ai directement interrogés sur leur âge, leur niveau d’études, leur sexe ou leur parcours professionnel, ces questions ont été abandonnées après les premiers entretiens. Par ailleurs, la plupart des personnes interrogées étaient blanches, à l’exception de deux participants seulement, dont l’un a indiqué être d’origine non européenne. Cela s’explique sans doute, en partie, par la composition démographique du quartier environnant, à savoir un quartier résidentiel historiquement aisé et à majorité blanche, ainsi que par la période durant laquelle le travail de terrain a été mené, principalement en automne et en hiver, lorsque la fréquentation du site est moindre. En outre, l’âge semble avoir influencé les réponses, les personnes plus jeunes ayant tendance à privilégier des mesures plus radicales, tandis que les plus âgées se prononçaient plus souvent en faveur du statu quo.

14Ma propre position en tant que chercheuse a également influé sur le déroulement du travail de terrain. En tant que Brésilienne blanche étudiant un patrimoine colonial sans lien avec ma propre histoire nationale, j’ai abordé ce projet en ayant pleinement conscience d’effectuer des recherches sur le patrimoine d’un pays colonisateur du point de vue d’une personne originaire d’un pays anciennement colonisé. Mon accent, surtout quand je m’exprimais en français, trahissait mon origine étrangère dès que je prenais la parole, et cette caractéristique, associée au fait que je me présentais en qualité de chercheuse en master, a peut-être donné l’impression que j’étais favorable à la décolonisation de l’espace public. Cet état de fait pourrait expliquer une certaine hésitation que j’ai pu sentir chez les participants dont les opinions s’écartaient des positions décoloniales, alors que ceux qui y étaient favorables avaient davantage de facilité à s’exprimer. Ma positionnalité a probablement aussi facilité le travail de terrain à proprement parler, dans la mesure où il m’était possible, sans trop susciter de questions, de flâner sur la place, de prendre des photos et des notes, et d’aborder des inconnus.

3. Résultats et analyse

3.1. Le Monument aux pionniers coloniaux

15Ce monument en pierre bleue de Sprimont fut conçu par le sculpteur Marcel Rau et l’architecte Alphonse Boelens, et financé par la commune d’Ixelles. Il fut érigé en 1933 sur l’avenue Géo Bernier, au niveau du square de la Croix-Rouge, en hommage aux « pionniers » d’origine locale qui avaient perdu la vie lors de la colonisation du Congo entre 1876 et 1908 [Abrassart et al., 2022 : 100].

Figure 1. Marcel Rau (sculpteur) et Alphonse Boelens (architecte), 1933. Monument aux pionniers coloniaux, Ixelles

Figure 1. Marcel Rau (sculpteur) et Alphonse Boelens (architecte), 1933. Monument aux pionniers coloniaux, Ixelles

Source : photographie de l’auteure (2024)

16Le monument (figure 1) se présente sous la forme d’une colonne surmontée du buste stylisé d’une femme mangbetu, aux yeux et aux lèvres fermés dans une expression qui semble traduire la passivité et l’acceptation. Les Mangbetu, du fait de leurs crânes allongés et emmaillotés largement exoticisés et diffusés à travers la photographie et la propagande coloniales, sont devenus un motif récurrent dans l’iconographie coloniale belge [Abrassart et al., 2022 : 100-01]. Dans cette sculpture, la femme tient dans sa main l’étoile du Congo, réalisée en bronze doré. Juste en dessous du buste, la colonne porte l’inscription « Ixelles à ses pionniers coloniaux ». Le fût de la colonne arbore quant à lui les noms de 32 habitants d’Ixelles ayant participé à la colonisation du Congo, ainsi que des motifs sculptés évoquant la colonie (figure 2). Quoique stéréotypée, elle reste la seule représentation monumentale d’une femme noire dans l’espace public bruxellois [Abrassart et al., 2022 : 101].

Figure 2. Symboles coloniaux du Monument aux pionniers coloniaux à Ixelles

Figure 2. Symboles coloniaux du Monument aux pionniers coloniaux à Ixelles

Source : Collage réalisé par l’auteure ; © urban.brussels, 2022 (collections.patrimoine.brussels)

3.2. La production spatiale de l’invisibilité

17Souvent, monuments et mémoriaux sont placés dans les « espaces urbains résiduels », c’est-à-dire des espaces délaissés lors de l’aménagement des rues, ou bien des endroits présentant peu d’intérêt commercial ou soumis à une faible pression immobilière [Shanken, 2022]. Ainsi, la mémoire s’installe en des lieux qui n’ont que rarement, voire jamais, été conçus à des fins commémoratives. Tel est le cas du Monument aux pionniers coloniaux à Ixelles.

  • 1  Voir URBAN.BRUSSELS, s.d. Monument aux pionniers coloniaux de la commune d’Ixelles. In : Région de (...)

18Il est érigé sur le square de la Croix-Rouge, conçu à la fin du XIXe siècle pour canaliser la circulation entre l’avenue Louise, la chaussée de Boondael, la place Sainte-Croix et l’ancienne abbaye de la Cambre1. Avec l’installation du mémorial en 1933, le square s’est transformé en un lieu symbolique de mémoire destiné, selon Armand Huysmans, ancien bourgmestre de la commune, à « perpétuer leurs noms si nous devions un jour laisser périr leur œuvre. Dans ce site de verdure et de fleurs, si propice à la méditation, nous viendrons souvent penser à eux » [Stanard, 2019 : 249]. C’est ainsi que la commémoration est venue se superposer à un espace de circulation. Au fil des décennies, l’effacement de la mémoire coloniale, conjugué à l’évolution des flux de circulation, à la dégradation des espaces verts et au manque d’entretien, a rendu cette sculpture difficile à remarquer, malgré son emplacement dans une zone très fréquentée.

19Aujourd’hui, ce monument passe pratiquement inaperçu, occupant une place marginale au sein du site. Les observations effectuées au cours des après-midi du weekend ont permis de recenser plus de cinquante piétons par heure aux abords du square, mais seuls deux ou trois d’entre eux sont passés directement devant la sculpture. La plupart des gens empruntent le square pour se déplacer entre les étangs d’Ixelles et le parc de l’abbaye, et utilisent régulièrement cet endroit comme raccourci. En outre, la plupart des personnes interrogées ont dit n’avoir jamais remarqué la statue auparavant, bien qu’elles soient déjà passées par là, et celles qui l’avaient vue l’ont décrite comme étant « très bien cachée ». Et même pour les personnes qui parviennent à la localiser, la corrosion, le noircissement et l’érosion ont rendu bon nombre des gravures difficiles à déchiffrer, limitant ainsi la lisibilité du message colonial.

Figure 3. Circulation piétonne et obstacles spatiaux au niveau du Monument aux pionniers coloniaux à Ixelles

Figure 3. Circulation piétonne et obstacles spatiaux au niveau du Monument aux pionniers coloniaux à Ixelles

Source : © 24/06/2023 Google, création de l’auteure

20Les transformations successives de l’espace depuis l’installation du monument en ont encore accentué l’invisibilité. L’ajout d’un deuxième passage piéton permet désormais aux usagers de le contourner complètement lorsqu’ils se déplacent entre les deux espaces verts. Parallèlement, les bosquets du côté de l’abbaye et les clôtures autour des étangs font office de barrières discrètes qui canalisent la circulation autour de la statue, plutôt que vers celle-ci (figure 3). Cette végétation et cette disposition spatiale masquent encore davantage la présence du monument. D’épais buissons et de grands arbres obstruent la vue, et seuls quelques points d’observation isolés permettent encore de l’apercevoir partiellement (figure 4). Les images d’archives indiquent qu’à l’époque de l’inauguration, ses abords étaient plus dégagés, car l’aménagement paysager était peu développé et les arbres n’avaient pas encore atteint leur taille actuelle. Le monument constituait donc alors un repère visuel plus marquant qu’il ne l’est aujourd’hui (figure 5).

Figure 4. Points de vue et obstacles visuels au niveau du Monument aux pionniers coloniaux à Ixelles

Figure 4. Points de vue et obstacles visuels au niveau du Monument aux pionniers coloniaux à Ixelles

Source : © 24/06/2023 Google, photographies de l’auteure (2025)

Figure 5. Image d’archives du Monument aux pionniers coloniaux à Ixelles

Figure 5. Image d’archives du Monument aux pionniers coloniaux à Ixelles

Source : Collection Belfius Banque-Académie royale de Belgique © ARB – urban.brussels

21Cette dynamique peut être appréhendée grâce à la triade spatiale de Lefebvre [Lefebvre, 1991]. La configuration initiale du square, conçu comme un lieu de transit au sein du réseau de circulation global de la ville, est à l’origine d’une pratique de l’espace qui perdure, façonnée par les itinéraires habituels empruntés par les passants pour traverser le site. Lors de leur inauguration en 1933, le monument et son aménagement paysager ajoutaient une nouvelle représentation de l’espace, une strate conceptuelle désignant ce site comme un lieu de mémoire et de réflexion. Pourtant, cette nouvelle représentation n’a jamais modifié la pratique spatiale qu’elle était censée accompagner. De ce fait, la fonction commémorative du site ne s’est jamais intégrée à la manière dont cet espace est réellement vécu. Au fil du temps, ce lieu de transit brièvement redéfini comme un lieu de mémoire a fini par reprendre sa fonction première de couloir de circulation, sous l’effet d’un retour progressif aux habitudes du quotidien. Ce phénomène se remarque à la façon dont les gens traversent aujourd’hui le square, y traçant souvent des raccourcis improvisés pour se rendre directement aux étangs ou à l’abbaye.

22Pour qu’une intervention future s’inscrive dans la durée, il ne suffit pas de superposer une nouvelle représentation de l’espace sur le site (qu’il s’agisse d’une plaque, d’un nouveau monument ou d’un nouvel aménagement paysager) : il faut également transformer la pratique spatiale qui structure son utilisation effective. Seul un aménagement permettant de réorganiser les déplacements eux-mêmes a une réelle chance de transformer la signification vécue et représentationnelle du site. Cela peut consister, par exemple, à repenser les chemins et les flux de circulation afin d’intégrer le site dans un couloir vert continu reliant le square aux étangs, plutôt que de le laisser tel quel, comme une parcelle de terrain résiduelle entre deux secteurs. Sans cela, les interventions décoloniales risquent de connaître le même sort que le monument d’origine, à savoir devenir invisibles au quotidien.

3.3. Interprétation de la strate coloniale

23Selon la classification proposée par le groupe de travail sur la décolonisation de l’espace public, le monument correspond à un mémorial colonial « intentionnel », qui sert « uniquement à placer sur un piédestal – au sens propre comme au figuré – un événement ou des personnes [en l’occurrence, les “pionniers d’Ixelles”] » [Abrassart et al., 2022 : 77]. Il véhicule une signification coloniale à deux niveaux : 1) sur le plan textuel, par l’inscription « Ixelles à ses pionniers coloniaux » et les noms gravés des pionniers de la colonie, et 2) sur le plan visuel, à travers la représentation stéréotypée d’une femme noire présentée comme exotique et subordonnée, ainsi que l’étoile du Congo qu’elle tient dans la main et les motifs coloniaux sculptés.

24Or, la plupart des personnes interrogées n’ont pas été en mesure de reconnaître les aspects coloniaux du monument ni d’en saisir la teneur coloniale, ce qui laisse supposer que, pour ces personnes en particulier, le monument apparaît comme invisible ou illisible selon le cadre proposé par le groupe de travail. Ce décalage s’explique en partie par un manque de connaissances relatives à l’histoire coloniale, essentielles pour en déchiffrer la symbolique. Cependant, les caractéristiques spatiales propres au site rendent difficile l’interprétation du monument, même lorsque l’on dispose des connaissances nécessaires. La logique spatiale (conçue pour favoriser une circulation rapide), en sus du délabrement physique du monument (qui nuit à la lisibilité de plusieurs détails sculptés), permet rarement de s’en approcher suffisamment et de disposer du temps qu’il faut pour en saisir le sens.

25Plusieurs personnes interrogées ont vu dans ce monument un hommage à une femme noire et, par extension, un symbole de progrès. Le cas échéant, le buste de la femme est ce qui a le plus souvent retenu leur attention au premier abord ; d’autres ont mentionné l’étoile, les petits symboles ou le mot « pionniers », sans y voir de références coloniales. Ces personnes étaient donc capables de repérer visuellement les éléments mêmes qui confèrent au monument son caractère colonial, mais ne les ont pas interprétés comme tels. Les participants qui ont interprété le monument de cette manière ont par ailleurs tous exprimé des opinions résolument progressistes et décoloniales, et manifesté leur soutien en faveur d’une plus grande inclusion des femmes et des citoyens noirs dans l’espace public. Toutefois, faute de plus amples informations contextuelles et n’ayant pas examiné la statue de près, ils semblaient projeter leurs propres convictions dans leur interprétation des symboles qu’elle porte. Il convient de noter que cette interprétation concernait exclusivement les hommes interrogés, ce qui pourrait indiquer l’existence de disparités entre les sexes dans l’identification des représentations stéréotypées de la féminité. Parmi ces hommes, un seul a reconnu que la représentation en elle-même était stéréotypée.

26Au-delà de ces interprétations erronées, quelques participants ont correctement identifié le monument comme un hommage aux pionniers de la colonisation. Une personne a quant à elle prudemment émis l’hypothèse qu’il pouvait s’agir d’un monument colonial, principalement au motif que « tous les monuments en Belgique ont un rapport avec le colonialisme » et en soulignant que la représentation d’une femme noire pouvait constituer un indice en ce sens. Les autres personnes interrogées n’ont pas su dire ce que ce monument commémore. Plusieurs participants avaient connaissance des débats autour de la décolonisation de l’espace public et de la remise en cause du patrimoine colonial à Bruxelles, et certains ont cité en exemple la statue de Léopold II, place du Trône. Cependant, la prise de conscience des implications coloniales de Léopold II et du débat plus général agitant Bruxelles n’a pas forcément conduit tout un chacun au décryptage de l’iconographie du Monument aux pionniers coloniaux. Cela met en évidence la nécessité de développer des connaissances sur le colonialisme au-delà des personnalités très connues telles que Léopold II pour tenir compte des éléments plus discrets, que l’on a tendance à négliger, mais qui jouent un rôle tout aussi important au quotidien, en vue d’une décolonisation efficace de l’espace public.

  • 2  Voir URBAN.BRUSSELS, s.d. The Grand Opening (démontée). In : Région de Bruxelles-Capitale – Invent (...)

27Si les gens ordinaires ne sont pas à même de reconnaître la dimension coloniale de sites tels que le Monument aux pionniers coloniaux, leur capacité à participer aux débats décoloniaux s’en trouve limitée, tant ici que dans d’autres lieux présentant une iconographie similaire. Pour que les interventions décoloniales soient efficaces, il faut donc non seulement modifier les relations à l’espace et les habitudes d’utilisation, comme nous l’avons évoqué précédemment, mais peut-être aussi favoriser une forme de « culture de la colonisation » dans la vie quotidienne. C’est ce qu’a tenté de faire urban.brussels à travers son intervention scénographique mise en place de mars 2024 à mars 2025, qui visait à replacer dans son contexte le Monument aux pionniers belges au Congo, situé au parc du Cinquantenaire2. Reste à savoir si une telle contextualisation peut à elle seule favoriser une culture pérenne de la colonisation ou susciter l’intérêt des personnes qui ne sont pas familières avec ce débat, sans qu’il faille également modifier la manière dont les gens parcourent le site et le découvrent.

3.4. Interventions proposées

28Les personnes interrogées qui ont interprété à tort le monument comme un hommage aux femmes noires ont également estimé que son effet sur leur quotidien était positif. Ces impressions favorables découlaient à la fois de leur erreur d’interprétation et d’un souhait plus général de voir ces femmes mieux représentées dans l’espace public. En revanche, les participants qui, une fois informés au cours de l’entretien de la signification coloniale du monument, ont jugé ses effets négatifs, ont fait part de sentiments de culpabilité ou de tristesse, trouvant la statue « déplorable » ou « déplacée », et se sont dits préoccupés par le fait qu’il existe encore, dans l’espace public, des monuments rendant hommage aux colonisateurs. Par ailleurs, d’autres personnes ont affirmé n’avoir absolument aucun ressenti à l’égard du monument, même après avoir appris ses liens avec le colonialisme. Sa dimension coloniale n’avait donc guère d’effet sur leur quotidien ou sur leur rapport à cet espace. Cette disparité émotionnelle, qui tient davantage à ce que les participants croyaient ou ont appris au moment de l’entretien qu’à la relation qu’ils peuvent entretenir avec le lieu, témoigne du lien ténu qui existe entre la pratique de l’espace et la dimension coloniale du monument.

29Fait intéressant, les personnes qui se sont dites touchées par ce monument ont aussi admis ne l’avoir jamais remarqué auparavant. Ainsi, apparemment, leurs réactions résultaient moins d’un rapport régulier avec la statue (comme le fait de la croiser à maintes reprises sur son trajet quotidien et de la voir comme un rappel constant du passé colonial) que d’idées générales sur le colonialisme et d’un désir d’une représentation plus diversifiée dans l’espace public, suscités par la confrontation même avec cette statue.

30L’impression – ou l’absence d’impression – faite par le monument a influé sur les propositions d’intervention formulées par les participants. Vaesen et al. [2024] ont recensé six stratégies couramment utilisées pour gérer les monuments coloniaux contestés (maintien du statu quo, contextualisation, réinterprétation, déplacement, neutralisation et suppression).

31Sur place, les personnes interrogées ont manifesté une nette préférence pour la contextualisation, proposant généralement l’ajout d’une discrète plaque explicative visant à mieux faire comprendre les aspects coloniaux du monument. Une prédilection pour des dimensions modestes s’est affirmée à travers l’emploi fréquent de l’adjectif « petit », ainsi que des gestes de la main visant à indiquer la taille et l’emplacement souhaités : beaucoup ont désigné un endroit situé près de la base ou du socle de la colonne, plutôt que de proposer un support plus voyant ou placé à l’écart. L’un des participants a abordé spécifiquement la question de l’accessibilité, en recommandant que les explications soient rédigées en français, en néerlandais et en anglais. Les partisans de ce type d’intervention avaient déjà remarqué le monument, mais ont affirmé que ce dernier n’avait aucune incidence sur leur vie quotidienne, ce qui pourrait expliquer pourquoi ils prônaient des interventions de faible envergure et peu perturbatrices. Si une contextualisation peut aider à expliquer la dimension coloniale de la statue aux personnes qui ne parviennent pas à en saisir seules la signification, de tels ajouts minimes ne modifieront en rien la façon dont les gens traversent le square ou l’utilisent, et ne sont donc pas susceptibles de susciter une réflexion approfondie. Sur un site que bon nombre de personnes ont déjà tendance à ignorer, ils risquent de passer complètement inaperçus.

32La deuxième option la plus populaire consistait à ne prendre aucune mesure, autrement dit à laisser la statue et ses abords tels quels. Parmi les participants concernés, certains avaient mal interprété le monument et voyaient d’un bon œil sa présence dans leur environnement quotidien, ce qui montre que le soutien à la préservation peut être le fruit d’une interprétation erronée des symboles coloniaux, même chez des personnes moralement opposées au colonialisme et favorables à une meilleure représentation de la diversité.

33Un homme a formulé une proposition connexe, mais différente, souscrivant implicitement à cette volonté de laisser le monument tel quel tout en préconisant néanmoins un changement : contrarié de constater que la statue était devenue difficile à apercevoir en raison de la végétation envahissante, il a suggéré d’élaguer les arbres ou de réaménager l’endroit afin de la rendre à nouveau visible. Comme il pensait que ce monument rendait hommage aux femmes noires, il voulait en accroître la visibilité afin de mettre en avant cette représentation. En outre, ce fut le seul participant à reconnaître explicitement que les caractéristiques spatiales du site constituaient un obstacle, et à proposer une solution adaptée au lieu. Dans leurs propositions, les autres n’ont pas envisagé l’éventualité que la configuration spatiale du square puisse de même compromettre les interventions qu’ils imaginaient.

34Plus rarement, d’aucuns ont explicitement préconisé le retrait du monument et proposé qu’il soit remplacé par un mémorial rendant hommage aux victimes du colonialisme. Voilà qui va dans le sens des recommandations formulées par le groupe de travail sur la décolonisation de l’espace public, qu’il s’agisse d’étudier la création d’un mémorial général dédié aux victimes du colonialisme que, plus spécifiquement pour le site ici considéré, de remplacer le monument existant par un autre, rendant hommage aux femmes noires de la diaspora [Abrassart et al., 2022]. Un tel changement modifierait considérablement le registre symbolique du site, qui cesserait de glorifier les responsables de la colonisation pour rendre hommage à celles et à ceux qui ont souffert sous le joug colonial. Cependant, comme nous l’avons vu dans la section précédente, ce changement de symbolique risque de ne pas suffire à lui seul.

35Une dernière approche consistait à refuser purement et simplement d’aborder la question d’une intervention, par conviction que seules les personnes directement et négativement touchées par le colonialisme belge sont en droit de prendre de telles décisions. Or, ce type de position risque de restreindre le cercle des participants légitimes au débat, alors que pour être efficace, le processus de décolonisation de l’espace public devrait encourager le plus grand nombre à participer à l’élaboration de solutions ou, à tout le moins, à se faire l’écho des revendications des communautés concernées.

4. Conclusion et réflexion

36Dans le cadre de l’idée plus générale selon laquelle la décolonisation de l’espace public doit toucher et mobiliser un public plus large pour être véritablement efficace, le cas du Monument aux pionniers coloniaux montre pourquoi les relations à l’espace doivent être au cœur de la réflexion sur les interventions relatives au patrimoine colonial. Il montre en effet que les relations entre les passants et le patrimoine colonial sont essentiellement d’ordre spatial et ne peuvent donc être modifiées par des mesures purement symboliques.

37La configuration actuelle du square et l’état de délabrement du monument, associés à la disparition progressive des symboles coloniaux dans la mémoire collective, ont pour conséquence que ce monument s’efface du quotidien. Bien qu’apparemment involontaire, le délabrement peut constituer une stratégie passive d’oubli, permettant à des épisodes historiques douloureux de disparaître de la mémoire collective sans qu’il faille les éliminer ouvertement [Wilson, 2015]. Le rapport du groupe de travail préconise quant à lui d’utiliser la végétation pour contrebalancer symboliquement la monumentalité [Abrassart et al., 2022]. Or, dans ce cas précis, la végétation masque la majeure partie du site. Ce phénomène agit de concert avec le délabrement, de sorte que c’est la négligence elle-même qui accomplit l’œuvre de l’oubli.

38Vaesen et al. [2024] évoquent un argument contre la suppression des monuments coloniaux, préconisant plutôt leur transfert dans des musées où leur contexte puisse être mis en lumière. Ce point de vue met en évidence les différences importantes qui distinguent un musée d’un espace public : l’accès n’y est pas toujours gratuit et le public y est généralement moins diversifié, mais plus enclin à prendre le temps de réfléchir. À l’inverse, on défend souvent le maintien de monuments dans l’espace public au motif qu’ils sont ainsi accessibles gratuitement et visibles par un public plus large. Ceci étant, les observations présentées dans cet article indiquent que, du moins dans le cas étudié, la diversité des usagers est limitée et que leur intérêt pour la dimension coloniale du monument, si tant est qu’ils la remarquent, est extrêmement faible. Le simple fait de maintenir un monument en place ne garantit donc pas une confrontation constructive ni une réflexion sur le patrimoine colonial.

39En outre, l’étude tend à montrer que dans le cadre des processus de décolonisation de l’espace public, il ne suffit pas de demander aux gens ce qu’il conviendrait de faire des monuments : il faut aussi les inviter à réfléchir à la manière dont ils utilisent eux-mêmes ce type d’espace et s’y déplacent. Dans notre exemple, la plupart des personnes interrogées traversaient le square pour gagner du temps et ne se sentaient pas concernées par le monument, ce qui explique en partie pourquoi leurs propositions restaient modestes, symboliques et sans rapport avec leurs habitudes vis-à-vis de cet espace. Envisager le changement sous l’angle des relations spatiales, c’est s’interroger quant à la manière dont les interventions pourraient influer sur les parcours quotidiens, sur la visibilité et sur les occasions de s’attarder pour réfléchir à la question. Selon la théorie de Lefebvre, une transformation spatiale qui modifie la manière dont chacun interagit avec un lieu et le traverse peut produire des changements plus importants que si l’on se contente de mesures symboliques portant uniquement sur l’espace représentationnel. Comme le montre Hattori [2023] dans son étude menée à São Paulo, les stratégies transformatrices qui modifient l’espace ont bien plus de chances de stimuler la mémoire critique et de favoriser la justice sociale que le simple ajout de textes complémentaires.

40Il peut donc également être utile d’envisager la décolonisation de l’espace public par étapes. Une première étape consiste à favoriser la lisibilité des symboles coloniaux dans l’environnement où ils s’inscrivent, par exemple au moyen d’outils contextuels qui aident tout un chacun à reconnaître ce qu’il voit. Parallèlement, il faut faire évoluer l’aménagement de l’espace afin d’accroître leur visibilité et de créer les conditions propices pour les faire découvrir (là où cela s’avère nécessaire). Ce n’est que lorsque ces symboles sont reconnus et peuvent s’inscrire dans la représentation mentale que chacun se fait de la ville, qu’il devient possible d’engager une discussion plus approfondie quant à ce qu’il convient d’en faire et quant aux possibles transformations de l’espace lui-même.

41Si l’objectif est de produire des effets durables, les solutions doivent impérativement repenser l’espace de manière à ce qu’il accompagne activement la mémoire. Dans le cas du Monument aux pionniers coloniaux, cela pourrait consister à créer de nouveaux cheminements de sorte que les piétons passent naturellement devant le monument, et à aménager des endroits propices pour marquer une pause et prendre du recul. Sans changements de cette nature, le risque est que toute intervention, qu’il s’agisse de l’ajout d’une plaque ou de la mise en place d’un contre-monument, passe à l’arrière-plan et que son message, avec le temps, finisse par se fondre dans la routine quotidienne. Enfin, cet article fait valoir que les débats sur la décolonisation de l’espace public restent incomplets tant qu’ils ne font pas intervenir les citoyens ordinaires et qu’ils omettent d’aborder la manière dont les sites concernés s’organisent et se vivent au quotidien.

Je tenais à remercier Matthijs Degraeve, le promoteur du mémoire sur lequel cet article est fondé ; Gisèle Gantois pour ses contributions ; l’équipe éditoriale pour son soutien tout au long du processus de rédaction ; et les participants pour leur temps.

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Bibliographie

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Notes

1  Voir URBAN.BRUSSELS, s.d. Monument aux pionniers coloniaux de la commune d’Ixelles. In : Région de Bruxelles-Capitale – Inventaire du patrimoine mobilier [en ligne]. s.d. [consulté le 10/08/2026]. Disponible à l’adresse : https://collections.heritage.brussels/fr/objects/44739 ; URBAN.BRUSSELS, s.d. Square de la Croix-Rouge. In : Région de Bruxelles-Capitale – Inventaire du patrimoine architectural [en ligne]. s.d. [consulté le 10/08/2026]. Disponible à l’adresse : https://monument.heritage.brussels/fr/0/Square_de_la_Croix_Rouge/10500840

2  Voir URBAN.BRUSSELS, s.d. The Grand Opening (démontée). In : Région de Bruxelles-Capitale – Inventaire du patrimoine mobilier [en ligne]. s.d. [consulté le 10/08/2026]. Disponible à l’adresse : https://collections.heritage.brussels/fr/objects/98614

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Table des illustrations

Titre Figure 1. Marcel Rau (sculpteur) et Alphonse Boelens (architecte), 1933. Monument aux pionniers coloniaux, Ixelles
Crédits Source : photographie de l’auteure (2024)
URL http://journals.openedition.org/brussels/docannexe/image/9642/img-1.png
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Titre Figure 2. Symboles coloniaux du Monument aux pionniers coloniaux à Ixelles
Crédits Source : Collage réalisé par l’auteure ; © urban.brussels, 2022 (collections.patrimoine.brussels)
URL http://journals.openedition.org/brussels/docannexe/image/9642/img-2.png
Fichier image/png, 1,9M
Titre Figure 3. Circulation piétonne et obstacles spatiaux au niveau du Monument aux pionniers coloniaux à Ixelles
Crédits Source : © 24/06/2023 Google, création de l’auteure
URL http://journals.openedition.org/brussels/docannexe/image/9642/img-3.png
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Titre Figure 4. Points de vue et obstacles visuels au niveau du Monument aux pionniers coloniaux à Ixelles
Crédits Source : © 24/06/2023 Google, photographies de l’auteure (2025)
URL http://journals.openedition.org/brussels/docannexe/image/9642/img-4.png
Fichier image/png, 2,0M
Titre Figure 5. Image d’archives du Monument aux pionniers coloniaux à Ixelles
Crédits Source : Collection Belfius Banque-Académie royale de Belgique © ARB – urban.brussels
URL http://journals.openedition.org/brussels/docannexe/image/9642/img-5.jpg
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Pour citer cet article

Référence électronique

Camila Vanacor Lima, « L’espace et la vie quotidienne autour du patrimoine colonial : le Monument aux pionniers coloniaux à Ixelles », Brussels Studies [En ligne], Collection générale, document 220, mis en ligne le 23 septembre 2026, consulté le 10 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/brussels/9642 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16tvc

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Auteur

Camila Vanacor Lima

Camila Vanacor Lima effectue des recherches doctorales au sein du Collaborative Research Centre 1265 « Re-Figuration of Spaces », à la TU Berlin. Son mémoire de master portait sur la manière dont on perçoit et interprète le patrimoine colonial au quotidien à Bruxelles. Elle a présenté les résultats de cette recherche en 2025, dans le cadre du colloque des doctorants de l’AHRA consacré à la justice spatiale.


vanacor.lima[at]tu-berlin.de

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