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Dossier

La fabrique des statistiques théâtrales dans la presse des années 1870 : une pratique économique non experte

Manufacturing Theatre Statistics in 1870s Press: A Non-Expert Economic Practice
La elaboración de las estadísticas teatrales en la década de 1870: una práctica económica no experta
Die Herstellung von Theaterstatistiken in den 1870er Jahren: eine nicht-expertenbasierte Wirtschaftspraxis
Rémy Campos
Traduction(s) :
Manufacturing Theatre Statistics in 1870s Press: A Non-Expert Economic Practice [en]

Résumés

Dans le dernier tiers du xixe siècle, la statistique théâtrale s’impose comme un genre à part entière parmi les innombrables chroniques de la vie des spectacles paraissant quotidiennement dans les journaux parisiens. Rédigés par des journalistes familiers des théâtres mais sans compétences savantes particulières, les articles compilent des données chiffrées sur les recettes, le nombre d’œuvres jouées ou les salaires versés aux personnels. Ces textes qui relèvent de la curiosité pour les coulisses des spectacles contribuent aussi au débat public sur l’utilité du divertissement théâtral. La statistique théâtrale, en dépit de la simplicité des outils de comptabilité qu’elle utilise, est un rouage non négligeable de l’économie du théâtre puisqu’elle aide autant à décider du soutien financier que l’État apporte à certaines salles qu’à faire campagne pour ou contre un directeur.

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Texte intégral

1. De la preuve comptable aux chiffres curieux

1Dans les premières années de la Troisième République, les travaux parlementaires sortent de l’enceinte du Palais-Bourbon et se retrouvent souvent dans la presse quotidienne ou spécialisée qui en publie de larges extraits. Les questions artistiques n’échappent pas à cette publicité. Chaque année, le vote de l’administration des Beaux-Arts jette dans l’arène des chiffres et des arguments que les revues théâtrales et musicales autant que la presse quotidienne s’empressent de rapporter dans leurs colonnes.

2L’arrivée à terme du mandat d’Olivier Halanzier à la tête de l’Opéra de Paris suscite en avril 1879 une multitude d’articles qui dévoilent le contenu des discussions de la commission du budget de l’administration des Beaux-Arts dont Antonin Proust, député des Deux-Sèvres et membre du Conseil supérieur des Beaux-Arts, est le rapporteur. Quel que soit le journal, les sommes sont présentées de manière identique : en deux parties (dépenses et recettes) et en deux colonnes (avec une somme en francs en regard de chaque rubrique). Ce bilan simplifié aboutit à une soustraction dont le résultat est donné dans une phrase reprise dans chaque article : « D’où il résulte que le bénéfice a été, pour l’année 1877, de 242,311 fr. 301. »

  • 2 « Voici ce tableau, curieux au moins par le relevé des chiffres : etc. » (Jules Prével, « Courrier (...)

3L’épisode ressemble à des dizaines d’autres qui rythment la chronique parlementaire. Le fait que plusieurs journalistes mettent en avant la « curiosité » du budget2 mérite néanmoins qu’on s’arrête à ce qui put motiver la publication par la presse de chiffres rébarbatifs au premier abord.

  • 3 Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel du xixe siècle… Tome cinquième, Paris, Administration (...)
  • 4 « Goût, passion d’amateur pour les choses originales, rares, en quelque genre que ce soit » (ibid.)
  • 5 Ibid., p. 683.

4Le dévoilement des coulisses des théâtres et de la vie privée des artistes suscitait alors une littérature très prisée (Jarrasse 2019), mais on peut s’étonner que des données financières aient éveillé le « désir ardent et souvent indiscret de savoir, de surprendre, de pénétrer les secrets, les affaires d’autrui », pour reprendre la définition du mot curiosité dans le Grand dictionnaire universel du xixe siècle3, ou encore qu’il pût exister des amateurs patentés d’écritures comptables4. À cette époque, la figure du curieux amasseur de choses insolites est généralement raillée. En 1869, la notice du dictionnaire de Larousse ironise sur la fièvre collectionneuse des contemporains qui se porte sans discrimination sur les faïences, chinoiseries, armes, autographes, instruments de musique, costumes, timbres-poste ou bouts de cigare5.

  • 6 La spécificité des échantillons ne les disqualifiait pas pour devenir ce que Patricia Falguières (2 (...)

5Dans les années 1980, les travaux de Krzysztof Pomian (1987) et d’Antoine Schnapper (1988, 1994) avaient montré que la curiosité, qui avait connu un âge d’or entre le xvie et le milieu du xviiie siècle, n’était pas une simple manie thésaurisatrice. À partir des objets réunis dans un cabinet (Lugli 1998 ; MacGregor & Impey 2001 ; Mauriès 2002) ou dans une chambre des merveilles (Falguières 2003), le curieux, qu’il fût amateur ou savant, déployait de véritables dispositifs de savoir (Davenne 2004 ; Kenny 2004) reposant sur des techniques empruntées aux arts oratoires (ainsi du palais de mémoire [Bolzoni 2005]), sur une expérience physique (un regard posé sur des choses liées entre elles par des descriptions verbales) et sur une doctrine de la représentation (la juxtaposition de pièces hétérogènes comme succédané du monde6).

6La curiosité ne disparut pas avec l’Ancien Régime, loin de là (Davenne & Fleurent 2011). Tout au long du xixe siècle, de nombreux titres d’ouvrages adoptent le terme dans des domaines aussi variés que la zoologie et la botanique, l’archéologie et l’histoire, la littérature de voyage ou l’art7. La plupart des musées continuent à présenter dans leur vitrine des objets curieux tandis que les expositions universelles qui attirent les foules dans la deuxième moitié du siècle enchevêtrent ordre encyclopédique et accumulation d’artefacts insolites.

  • 8 Nathan, « Les Curiosités théâtrales », Le Gaulois, 4 décembre 1873. Une des principales revues musi (...)
  • 9 Jules Claretie, « Revue théâtrale », La Presse, 20 août 1877.
  • 10 « Mais voici un souvenir plus récent que je dédie aux amateurs de curiosités musicales » (Alfred d’ (...)
  • 11 « Laissez-moi vous raconter une vieille histoire, que les amateurs de curiosités théâtrales retrouv (...)

7Il n’est par conséquent pas surprenant que la presse publie abondamment des faits qu’il est malaisé de qualifier de façon univoque, ni éléments de science, ni simples divertissements, et ne pouvant être réduits à des anecdotes. Les formules « curiosités théâtrales » ou « curiosités dramatiques » sont banales dans les journaux quotidiens ou spécialisés dans le courant du siècle. Elles servent de titre à des articles d’« érudition amusante8 » et désignent aussi des nouvelles distrayantes, des « petits faits nouveaux inconnus ou oubliés9 », des compilations rétrospectives de menus renseignements historiques, ou même le groupe de lecteurs que ce type d’information captive10 et qui partage un répertoire commun de faits, mémorisés ou consignés dans des ouvrages spécialisés11.

  • 12 On trouve, par exemple, d’abondantes données chiffrées sur la vie théâtrale dans les volumes de l’A (...)
  • 13 Les statistiques destinées aux spécialistes était publiées depuis le début du xixe siècle dans les (...)

8Parmi la matière curieuse exploitée par la presse, figure celle prélevée dans les recueils statistiques publiés en grand nombre dès le milieu du siècle par les fonctionnaires de l’État, par les administrateurs d’institutions ou d’entreprises industrielles et commerciales ou encore par des enquêteurs savants12. Elle alimente une fascination générale pour les données numériques (Klotz 2006) qui touche après 1870 de plus de plus d’amateurs de spectacles. Si la statistique théâtrale – comme toute statistique vulgarisée par les journaux – est curieuse, c’est qu’elle vise moins la dispute savante que le divertissement ou l’étonnement des lecteurs sans connaissances techniques particulières13. Déplacées dans les pages des quotidiens ou des revues artistiques, les colonnes de chiffres produisent le même effet que les objets étranges exposés chez des particuliers ou dans les galeries publiques : lambeaux du monde dont on attend qu’ils provoquent la stupéfaction aussi bien que l’édification ou la distraction.

9Cet article entend montrer que l’usage des chiffres curieux ne consiste pas seulement en des recyclages de matériaux empruntés et que les journalistes mettent en œuvre, pour les fabriquer, des compétences distinctes de celles des statisticiens expérimentés, mais pas moins dignes d’intérêt. Notre étude s’efforcera aussi de mieux comprendre à qui étaient destinés ces amoncellements comptables en précisant la nature d’un genre oublié et le type de prises sur le monde qu’il prétendait procurer.

2. Le genre de la statistique théâtrale

  • 14 Le comte Albert Berthier de Lasalle (1833-1886), rédacteur au Monde illustré pendant trente ans (18 (...)
  • 15 « Nous avons ce document [le relevé détaillé des droits perçus par la Société des auteurs et compos (...)
  • 16 « Nous prévenons les personnes ennemies de la statistique qu’il serait imprudent à elles d’aventure (...)

10Albert de Lasalle, qui tint la chronique musicale du Monde illustré du 2 mai 1857 jusqu’à sa mort prématurée le 24 avril 188614, publie régulièrement des statistiques qu’il qualifie de curieuses15. Pour définir les contours de ce qu’il faut bien appeler un genre, prenons un article type paru en juillet 1877. Comme celui-ci, beaucoup de publications de données chiffrées débutent par des précautions oratoires où le rédacteur demande à ses lecteurs de ne pas rebrousser chemin16.

  • 17 Ibid., p. 58.
  • 18 « Les chiffres que nous étudions ont peut-être faibli pour la seule raison qu’ils étaient trop tend (...)

11Les « premiers éléments » ayant servi à bâtir l’article sont extraits d’un organe officiel : le Bulletin de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques. Lasalle dit avoir, selon son habitude, « repr[is] et […] travaill[é] à nouveau ces données authentiques pour en former des tableaux qui puissent saisir l’esprit du lecteur17. » Les tableaux en question prennent la forme de plusieurs listes à deux colonnes : dans la première les noms des théâtres ou des villes, dans la seconde des chiffres de recettes ou de droits d’auteurs. Après avoir brassé les millions et déterminé une tendance en comparant les résultats de 1877 à ceux de la saison 1868-1869, le journaliste suppute sur les raisons des baisses ou des hausses18.

Figure 1

Figure 1

Albert de Lasalle, « Chronique Musicale. Recettes des théâtres lyriques pendant l’année 1876-1877 », Le Monde illustré, 28 juillet 1877, p. 58.

  • 19 Ibid.
  • 20 Ibid., p. 59.

12Même si la statistique des théâtres de la province et de l’étranger publiée par le Bulletin est difficilement exploitable puisqu’elle « ne sépare pas les produits du répertoire musical de ceux du répertoire littéraire », Lasalle s’empresse d’assurer à son lecteur que le Bulletin « n’en contient pas moins des révélations curieuses19. » Le chroniqueur en prend pour exemple le classement des droits d’auteur perçus par département. Entre la Gironde en tête de liste avec 68,746 francs et l’Ariège en queue avec 24 fr., on constate « un decrescendo subit20 » – bizarrerie que Lasalle signale sans l’expliquer.

  • 21 Ibid.

13L’article se termine par « un calcul qui aurait beaucoup d’intérêt si on avait la patience de l’étendre à toutes les villes de France ». À l’appui de son affirmation, Lasalle prend quelques villes « au hasard et comme échantillons » avant de se poser la question suivante : « Étant donné une ville dont on connaît le nombre d’habitants, et le total des droits d’auteur perçus par son théâtre, quelle somme chacun de ces habitants envoie-t-il en moyenne et par an à la caisse de la Société des auteurs21 ? » La réponse est incomplète puisque les calculs ne sont fournis que pour 17 villes.

  • 22 Dans la péroraison, l’auteur avoue à nouveau sa gêne : « Mais c’est assez insister sur ces matières (...)

14Malgré l’embarras de Lasalle craignant que la statistique ne soit pas à sa place dans un journal non spécialisé comme Le Monde illustré22, le texte aura désarmé les appréhensions prêtées aux lecteurs. Alors qu’avait été annoncées d’épineuses computations, les calculs se limitent à des opérations arithmétiques d’une simplicité enfantine (additions ou divisions avec présentation des données par ordre décroissant). L’analyste n’aura pas pris le risque d’avancer une explication des résultats les plus étonnants ou de tirer quelque leçon que ce soit de son estimation des contributions par tête à la Société des auteurs. Sa statistique s’en est tenue à exposer un amoncellement de nombres dont le dévoilement devait suffire à satisfaire la curiosité des lecteurs.

  • 23 « Droits d’auteur. Tableau comparatif des exercices 1875-1876 et 1876-1877, pour Paris, les départe (...)

15Les chiffres utilisés par Lasalle avaient paru deux mois plus tôt dans le bulletin de liaison de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD)23. Ils tenaient dans douze pages serrées, présentés sous la forme de tableaux de cinq à sept colonnes, qui permettaient de comparer deux exercices (1875-1876 et 1876-1877). Les séries étaient récapitulées dans des tableaux reformulant les données par théâtre, par mois, par classe de ville ou par département. Enfin, les compilateurs du Bulletin calculaient systématiquement la différence entre recettes et droits en faveur de la SACD.

Figure 2

Figure 2

« Droits d’auteur. Tableau comparatif des exercices 1875-1876 et 1876-1877, pour Paris, les départements, la banlieue et l’étranger », Bulletin de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques, mars-avril 1877, p. 147.

16Pour son article, Lasalle a délaissé les salles de banlieue et les cafés-concerts, négligé la saison 1875-1876 et abrégé le palmarès des départements pour l’exercice 1876-1877. Son texte efface la dynamique qui était propre à la composition des données dans le Bulletin, dont la dernière section comprenait une « Récapitulation des droits d’auteur perçus du 1er mai 1865 au 31 mars 1877 », immédiatement suivie d’un « Résumé de la récapitulation des douze dernières années ». Le journaliste du Monde illustré s’intéresse moins à l’évolution des ressources de la SACD dont l’ensemble des tableaux publiés dans son propre organe offrait une vision synoptique, qu’à divertir ses lecteurs en leur soumettant une devinette finale – seule nouveauté apportée par Lasalle à l’austère matière chiffrée extraite du Bulletin.

Figure 3

Figure 3

« Droits d’auteur. Tableau comparatif des exercices 1875-1876 et 1876-1877, pour Paris, les départements, la banlieue et l’étranger », Bulletin de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques, mars-avril 1877, p. 176.

  • 24 Sur la pratique journalistique du réemploi au xixe siècle, voir Mombert (2021).

17De façon générale, la statistique dramatique dont on vient de voir un exemple typique confectionne des abrégés à partir des répertoires de chiffres à usage savant ou professionnel24. Les principales opérations auxquelles se livre le journaliste du Monde illustré consistent donc à éliminer des données et à simplifier leur présentation pour rendre plus frappants les écarts entre théâtres ou entre villes. Ces reconfigurations ne sont pas sans soulever des difficultés, comme Lasalle lui-même le reconnaît avec esprit dans un article paru en 1885 :

Si mon lecteur ne sait pas s’ennuyer pendant dix minutes, je l’invite pour son bien à passer cette chronique. D’ailleurs l’idée lui en est peut-être venue, lorsque, du coin de son œil méfiant, il a aperçu les enfilades de chiffres qu’elle contient.

L’adage « il faut souffrir pour être beau » date du temps des toilettes compliquées. Aujourd’hui il n’est plus de mise, mais on peut le parodier ainsi : « Il faut souffrir pour s’instruire. »

Je me suis, par exemple, donné quelque peine en recopiant et en groupant à ma manière les documents statistiques que le Ménestrel vient de publier sur l’Opéra. De leur côté, les typographes de notre imprimerie seront obligés de redoubler de soin et d’habileté, de fatigue même pour exécuter en plomb les tableaux ci-dessous, qui ressemblent si peu au texte courant. Ils s’y résigneront cependant, parce que, chez eux (comme chez le compositeur de musique), la patience est vertu professionnelle.

À tout prendre, c’est encore le lecteur qui aura le moins à pâtir dans cette affaire. S’il est curieux de renseignements positifs sur la marche ou sur l’équilibre des choses musicales, voici un premier document fixant l’état du répertoire de l’Opéra pendant ces trois dernières années25.

18Les statistiques imprimées dans un journal non savant sont alors aussi coûteuses pour les lecteurs obligés à un effort intellectuel inhabituel, que pour l’auteur, contraint à la minutie lors de l’établissement des données, ou encore pour les artisans imprimant le journal dont le travail est ralenti par une mise en page compliquée. Le chroniqueur du Monde illustré a beau prétendre que la matière statistique n’est pas adaptée au rythme de production et aux usages d’un périodique généraliste, il persiste pendant des années à introduire dans ses contributions des « curiosités statistiques qui puissent saisir l’esprit de nos lecteurs en leur montrant l’état de choses sous la forme du chiffre, qui est brève et sans réplique26. »

  • 27 Statistique du théâtre du Havre, Le Havre, Imprimerie Faure, 1827 et 1828 ; Statistique théâtrale. (...)
  • 28 H. Moreno [Henri Heugel], « Semaine théâtrale », Le Ménestrel, 22 juin 1879, p. 235.
  • 29 « – Petite statistique de l’Opéra : Pendant le premier semestre de cette année, il a été donné cent (...)
  • 30 « – Le Monde Artiste publie un petit travail statistique fort curieux : c’est la durée de nombre d’ (...)
  • 31 « – Nous trouvons chez un de nos confrères une statistique relative à la longévité des artistes mus (...)
  • 32 « Nouvelles diverses. Paris et départements », Le Ménestrel, 27 juillet 1879, p. 279.

19Dans le dernier tiers du siècle, les textes de Lasalle sont loin d’être exceptionnels. La statistique théâtrale est de longue date appréciée, que ce soit sous la forme de monographies27 ou d’articles de presse portant aussi bien sur le nombre de directeurs qui s’étaient succédés à la tête de l’Opéra28, sur le répertoire des salles29, sur la durée des pièces30, sur l’âge de décès des musiciens31 que sur l’état comparatif des recettes des théâtres parisiens32. Quels que soient les sujets, se dessinent les contours d’un genre journalistique appartenant à la nébuleuse des nouvelles qui entourent la représentation des pièces (rumeurs de coulisses, biographies et nécrologies d’artistes, anecdotes historiques, etc.) et caractérisé par le fait que les statistiques « curieuses » (à la fois singulières, divertissantes et instructives) sont accessibles à tout lecteur sans expertise particulière.

3. Des compétences ordinaires ?

20Les journalistes qui jonglaient avec les chiffres dans les statistiques dramatiques n’étaient pas des mathématiciens chevronnés. Pour cerner les compétences des rédacteurs et celles de leurs lecteurs, nous nous pencherons sur trois articles écrits en 1879.

  • 33 [Armand Gouzien], « Une Année d’Opéra », Journal de Musique, 19 avril 1879.
  • 34 Armand Gouzien (1839-1892) était un auteur de chanson et de mélodies passé à la critique dramatique (...)
  • 35 Sur l’importance de la subvention pour l’Opéra de Paris, voir Nicolle (2020).

21Paru dans le Journal de Musique33, « Une année d’Opéra » d’Armand Gouzien34 est une énième reprise du budget normal de l’Opéra en 1877 qu’Antonin Proust avait utilisé en commission du budget pour plaider la mise en régie de la première scène subventionnée35. Pour conclure son propos, le rédacteur du Journal de Musique se contente de reproduire la phrase répétée par tous ses confrères – « D’où il résulte que le bénéfice a été, pour l’année 1877, de 242,311 fr. 30 c. » – sans la commenter lui-même.

22Quelques jours après dans Le Monde illustré, Albert de Lasalle déclare emprunter à Gouzien ce même budget qu’il met en regard d’un second afin de présenter « un état comparatif des recettes et dépenses de l’Opéra, à cent ans d’intervalle, en 1777 et en 187736. » L’érudit journaliste, friand de données statistiques, est allé chercher les éléments anciens de son article dans les archives de l’Opéra. Il ne donne toutefois pas les références précises de sa documentation, pas plus qu’il ne cite le nom de Charles Nuitter qui est alors responsable des archives du théâtre37. Dans ces années, ce dernier est fréquemment sollicité par les gens de presse38. Il est aussi abondamment remercié et loué pour son amabilité, ce qui est loin d’être anecdotique à une époque où mettre la main sur une pièce inédite est plus affaire de civilité que de qualification savante, les gardiens des dépôts ayant la haute main sur l’accès aux collections (Campos 2003 : 228-242).

  • 39 Albert de Lasalle, « Chronique Musicale. Le budget de l’Opéra en 1777 – et en 1877 », art. cité.
  • 40 « Les appointements des chanteurs ont un peu plus que décuplé depuis 1777. À supposer que la progre (...)

23Lorsqu’il publie le budget de l’Opéra en 1777, Lasalle se métamorphose-t-il pour autant en historien ? Son article contient bien un développement sur les redevances que les théâtres parisiens devaient à l’Opéra au xviiie siècle, mais ces informations n’ont aucun rapport avec les dépenses et les recettes publiées dans le texte. Le chroniqueur ne cherche pas à expliquer le passé comptable de l’Opéra mais à provoquer un choc : « Les chiffres que nous venons de donner se commentent déjà d’eux-mêmes par leur rapprochement brutal, inopiné, et qui, pour le dire en passant, n’avait jamais été effectué39. » Les dernières lignes du texte bombardent le lecteur de nouveaux chiffres sensationnels40. De même que cette statistique pour tous se lit sans compétence technique préalable au sein d’un milieu lettré, sa fabrique ne requiert pas vraiment des savoir-faire spécifiques. Le seul apanage du statisticien dramatique serait la leçon édifiante tirée de l’exhibition des chiffres, transformés en l’occurrence en plaidoyer pour une réforme institutionnelle.

  • 41 Louis Besson (?-1891) fut pendant quinze ans critique dramatique à L’Événement dans lequel ses arti (...)
  • 42 Lasalle aurait, en outre, commis une erreur comptable : « [il a] négligé d’inscrire au “doit” aussi (...)
  • 43 Les dépenses sont onze fois supérieures pour les sujets du chant alors que leur nombre est stable ; (...)

24Six mois plus tard, Louis Besson41 suggère dans sa chronique de L’Événement « Paris la Nuit » non seulement que l’« enseignement » tiré par Lasalle de la comparaison est contestable (le directeur actuel tirerait quinze fois plus de bénéfice de son exploitation que son homologue du xviiie siècle42), mais aussi que d’autres conclusions peuvent être tirées des mêmes chiffres. Le journaliste de L’Événement pondère les sommes alignées par Lassalle en tenant compte du nombre d’artistes concernés par les traitements. L’augmentation des dépenses du théâtre en l’espace d’un siècle (410 000 francs environ en 1777 vs. 2 700 000 francs en 1879) n’a pas profité à tout le monde. Les bénéficiaires sont principalement les premiers sujets tandis que les autres employés ont été négligés43.

  • 44 Le Théâtre des Variétés allait créer le 25 décembre suivant une saynète en un acte écrite en associ (...)
  • 45 « Nécrologie », Le Monde artiste, 31 mai 1891, p. 363.
  • 46 Edmond Magnier, « Louis Besson », L’Événement, 28 mai 1891.

25La relecture des budgets par Besson repose sur sa familiarité avec le monde du spectacle et son histoire récente. Le journaliste était aussi auteur dramatique44 et avait dirigé dans sa jeunesse le théâtre de Saint-Étienne45. À la disparition du chroniqueur en 1891, Edmond Magner, directeur de L’Événement, écrit que « rien de ce qui touchait au théâtre ne lui était étranger46 ». C’est parce qu’il observe la vie dramatique au quotidien que Besson a l’idée d’introduire dans sa démonstration les hiérarchies professionnelles, les effectifs du personnel ou le poids de prélèvements propres à l’exploitation théâtrale. C’est cette connaissance empirique qui lui permet de postuler le maintien des mêmes pratiques pendant un siècle et par conséquent de nuancer les données brutes livrées par Lasalle.

  • 47 Panserose [Louis Besson], « Paris la nuit », L’Événement, 7 novembre 1879.

26Le 7 novembre suivant, Besson revient sur le sujet pour ajouter à son premier raisonnement une nouvelle preuve : une « liste des musiciens de la Comédie-Italienne en 1779 » trouvée « dans de vieilles archives47 » – nouveau coup de main discret d’un généreux bibliothécaire ? Le document permet de préciser les calculs initiaux. En 1779, les premiers sujets (chanteurs et danseurs) touchaient un tiers de plus que les 25 musiciens engagés ; en 1879, le nombre des musiciens d’orchestre a triplé et les appointements des premiers sujets ont décuplé. Une fois de plus, Besson interprète les chiffres en s’appuyant sur son intelligence des métiers artistiques puisqu’il distingue la durée de l’activité des premiers sujets dont la carrière est courte et celle des instrumentistes qui attendent beaucoup d’années avant de trouver une place stable.

27Les statistiques que publient Gouzien, Lasalle puis Besson ne procèdent ni par induction, ni par calcul des probabilités, ni par les complexes opérations qui singularisaient les savoir-faire des statisticiens aguerris œuvrant au même moment dans l’administration publique ou dans les milieux savants de l’économie politique (Desrosières 2008 : 37-43 ; Le Mée 1975). Les opérations arithmétiques de Besson sont sommaires : un calcul de variations (valeur d’arrivée moins valeur de départ) corrigé aux marges par un facteur plus difficile à apprécier (le nombre d’individus dans le groupe professionnel considéré ou la longueur variable des carrières).

  • 48 Sur les critiques théâtraux et musicaux à la fin du xixe siècle, voir Goubault (1984) ; Bury & Lapl (...)

28Risquons l’hypothèse que le savoir statistique simplifié, si répandu chez des publicistes qui se recrutaient dans le monde des théâtres et de la musique48, a été acquis durant leur formation scolaire. Tout au long du xixe siècle, les cours d’arithmétique sont destinés à fournir aux futurs ménages des rudiments de calcul qui préserveront la société du désordre (Legros 2019 : 31-34). Instrument d’éducation morale, la discipline propose des savoir-faire directement utiles dans la vie domestique des campagnes ou des villes.

  • 49 Charles Lenglier, Cours d’arithmétique suivi des Notions élémentaires d’algèbre…, Paris, Victor Dal (...)

29Si la statistique n’est pas inscrite dans les programmes scolaires officiels, de nombreux manuels d’arithmétique y puisent de quoi composer les énoncés de leurs exercices. Dans un avertissement publié en tête de 500 problèmes d’arithmétique et d’algèbre, Charles Lenglier, enseignant, imprime les 17 tableaux dont sont tirés les nombres à manier dans les pages qui suivent, tableaux statistiques extraits d’ouvrages de géographie, d’économie politique ou d’agriculture49. Dans l’introduction de son Arithmétique élémentaire pratique qui propose plus de 1 600 exercices et problèmes pour les écoles primaires, les pensionnats, les collèges et les lycées, J.-G. Hoffet proclame que

  • 50 J.-G. Hoffet, Arithmétique élémentaire pratique renfermant plus de 1 600 exercices et problèmes, à (...)

les problèmes avec des nombres concrets doivent renfermer des données vraies, des prix réels, et non pas des prix imaginaires ; ainsi que des notions d’économie domestique, de statistique et autres qui étendent le cercle des connaissances des élèves, et soient propres à leur inspirer de l’intérêt pour les calculs, et par conséquent à soutenir leur zèle et leur application50.

Figure 4

Figure 4

Charles Lenglier, Cours d’arithmétique suivi des Notions élémentaires d’algèbre…, Paris, Victor Dalmont, 1855, p. 237.

30Tout rédacteur de même que tout lecteur de statistique dramatique avait donc appris dès l’école primaire les rudiments d’une compétence statistique générale : bases de l’arithmétique bien sûr, mais aussi calcul des moyennes, multiplication et division des fractions et, pour les lecteurs les plus avancés, approximations, rapports ou grandeurs proportionnelles.

  • 51 Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel du xixe siècle… Tome quatorzième, Paris, Administrati (...)
  • 52 Ibid.

31Quand on adopte les deux principales catégories dessinées dans la notice du Grand dictionnaire universel du xixe siècle, la statistique théâtrale relève à la fois de la statistique proprement dite, qui « a pour but de recueillir et de grouper méthodiquement les faits sociaux susceptibles d’être exprimés numériquement », et de la statistique morale, entendue comme « une application de ces calculs et d’autres moyens arithmétiques à la détermination des phénomènes moraux de l’espèce humaine. » En revanche, elle n’entretient aucun lien avec la partie mathématique de la statistique employant le calcul des probabilités pour « formuler les chances calculables des événements humains51 ». Les journalistes dramatiques s’en tiennent sans surprise à la « méthode naturelle ou d’exposition », c’est-à-dire à la procédure la moins sophistiquée consistant « à recueillir un à un tous les faits numériques qui constituent les éléments de l’ordre de faits que l’on se propose de connaître, à les grouper ensemble, à les coordonner, et au besoin à les réduire pour en avoir la mesure sous une formule plus commode, le tout sans les altérer52 ». Plus exactement, ils empruntent des chiffres collectés par d’autres qu’eux pour les redisposer dans les colonnes des journaux et des revues et les éclairer quelquefois par des connaissances acquises sur le terrain.

32Si les chroniqueurs dramatiques n’ont pas de compétences économiques particulières, leurs articles contiennent pourtant beaucoup de termes empruntés au vocabulaire des économistes qui ne se recoupe que partiellement avec celui des directeurs de théâtre : consommation, production, capital, cachets ou recettes, caisse de retraite, budgets, etc. Reprenons l’article de Besson du 31 octobre 1879 pour en étudier le lexique. Celui-ci se répartit en deux groupes à peu près égaux, à savoir les mots de la comptabilité et de l’économie d’une part et, d’autre part, ceux désignant des catégories de personnel. Un troisième type de notions, caractérisant des actes désintéressés et des valeurs non monétaires, relève d’une espèce d’économie morale. Le lexique de l’article suivant, du 7 novembre, est conçu de la même manière : deux ensembles de termes de taille équivalente (vocabulaire économique et catégories de personnel) auxquels s’ajoute un troisième groupe tournant autour de la carrière.

Tableau 1

Termes comptables et économiques

Catégories de personnels

Économie morale

statistiques théâtrales

état comparatif des recettes et dépenses de l’Opéra

gagner dans une saison

inscrire au « doit » aussi bien qu’à l’« avoir » des articles qui, additionnés, produiraient un chiffre rond

dépenses

augmentations budgétaires

émarger / recevoir [de l’argent] / avoir

appointements

sextupler / quintupler

augmentation de traitement

gratifications

droit des pauvres

premiers emplois

sujets du chant

choristes

sujets

orchestre

quatuor

harmonie

cuivres

trompettes

musiciens

premiers sujets de la danse

corps de ballet

auteurs

petit personnel

mérite

récompenses de leurs travaux

générosité

libéralités

Panserose [Louis Besson], « Paris la nuit », L’Événement, 31 octobre 1879.

Tableau 2

Termes comptables et économiques

Catégories de personnels

Carrière

statistique

budget détaillé des dépenses de l’Opéra

bénéficier de l’augmentation des appointements

appointer en moyenne

toucher un tiers des appointements de plus

le nombre a triplé / décupler

défalcation faite des traitements raisonnables

appointements

faire recette

petits emplois

liste des musiciens

[liste du personnel du théâtre d’après le document de 1777]

musiciens

musiciens d’orchestre

instrumentistes

premiers sujets

artiste lyrique

le dernier des violonistes

une carrière relativement courte

années de travail

trouver une situation

faire sa partie dans un orchestre et gagner péniblement cent francs par mois

Panserose [Louis Besson], « Paris la nuit », L’Événement, 7 novembre 1879.

33Dans les deux tableaux, les mots des premières colonnes recoupent en partie les entrées du Dictionnaire historique et pittoresque du théâtre et des arts qui s’y rattachent53. L’auteur avait redistribué les notices classées alphabétiquement dans l’ouvrage dans une « Table systématique des mots et des expressions contenus dans ce dictionnaire54 ». Le vocabulaire comptable dominait : vente des places sous toutes leurs formes, accidents d’exploitation, rémunérations (artistes et auteurs), recettes, dépenses, subventions et taxes. Chez Pougin, nulle entrée n’était consacrée aux notions habituelles des traités d’économie politique : luxe, dépenses somptuaires, consommation ou production des services artistiques, utilité ou valeur, échange, etc. Les termes employés par l’auteur du Dictionnaire, comme ceux utilisés par Besson ou par Lasalle, recouvraient les opérations correspondant aux colonnes « recettes » et « dépenses » des budgets des théâtres. Pour autant, les journalistes n’utilisaient pas le vocable présent dans les livres de compte des établissements (frais généraux, profits et pertes, remises, allocations, amendes, etc.) ni aucune rubrique ou aucun objet concret habituels dans ces mêmes sources comptables (gaz, loyers, pompiers, affiches, fournisseurs, réparations, etc.)55. Autrement dit, on ne retrouvait sous la plume des hommes de presse que les éléments de la comptabilité – recettes, cachets, etc. – qui parlaient le plus au public parce qu’ils étaient directement liés à l’expérience de spectateurs ayant payé leur place et habitués à entendre disputer dans les journaux ou les conversations d’entractes de la rémunération des chanteurs. Autant d’éléments composant une espèce de langue économique vulgaire commune aux journalistes, aux gens de théâtre et aux amateurs.

Figure 5

Figure 5

Archives du Théâtre Lyrique. Comptabilité. Journal de caisse du théâtre, du 17 septembre 1854 au 25 juin 1856, registre, 1854-1856, fol. 12, Bibliothèque nationale de France, Bibliothèque-Musée de l’Opéra [Th OC 301].

4. Des statistiques pour agir

34Les techniques statistiques avaient connu une fortune considérable quand les gouvernements du Directoire et de l’Empire avaient entrepris de décrire les ressources de la totalité des départements français (Bourguet 1988 ; Perrot 1976 : 215-276). Le projet n’avait pas été conduit à terme mais l’engouement pour les tableaux documentés n’était pas retombé. Dans la première moitié du xixe siècle, la statistique administrative, peu à peu concurrencée par des enquêtes sur le travail, la production industrielle ou les populations ouvrières et rurales (Geerkens et al. 2019 ; Gille 1980 [1964] ; Karila-Cohen 2010), avait servi à asseoir de plus en plus de décisions politiques ou économiques. Les statistiques dramatiques que nous avons analysées avaient elles aussi une visée concrète.

  • 56 La brochure contient beaucoup d’éléments comptables et de supputations sur les bénéfices réalisés p (...)
  • 57 Sur le travail parlementaire : Nicolle (2015) : 257-337.

35Au début de la Troisième République, avec un soutien de l’État de 800 000 francs par an, l’Opéra de Paris occupe l’attention publique plus que tout autre théâtre subventionné (Patureau 1991 : 87-88 ; Yon 2012 : 115-128). La gestion de Halanzier fait l’objet d’attaques d’une grande violence qui pousseront le directeur à assigner le quotidien La Presse en justice56. La controverse autour du mode d’exploitation de l’Académie de Musique qui se déclenche en 1878 est un excellent exemple de l’usage de statistiques dans le processus de délibération parlementaire57.

36Nous avons déjà mentionné la publication du budget de l’Opéra en 1877 dans plusieurs périodiques mais à l’automne 1878, c’est l’ensemble des discussions des commissions qui fait l’objet d’une large publicité. Le rapport sur les Beaux-Arts présenté par Antonin Proust devant la commission du budget concerné est inséré dans les organes officiels58 et imprimé en brochure59. Il est repris intégralement par plusieurs journaux et découpé en morceaux choisis dans d’autres. Puis c’est au tour du rapport rédigé par le sénateur Ernest Denormandie pour la sous-commission des théâtres en novembre 1878, regorgeant de tableaux statistiques, d’être largement diffusé dans la presse60.

  • 61 Ibid., p. 11131.
  • 62 « Chambre des députés. – Annexe no 877. (Séance du 8 novembre 1878). Rapport fait au nom de la comm (...)

37Le chapitre du rapport de Proust dédié à l’Opéra retrace l’histoire financière de la direction Halanzier (nommé directeur le 1er novembre 1871) et examine méthodiquement si le cahier des charges imposé par l’État a été respecté. N’ayant pas mis à l’affiche, par économie, le nombre d’actes nouveaux prévus, le directeur-entrepreneur pourrait voir sa subvention suspendue. La pierre d’achoppement est la question du calcul des bénéfices en vue de leur partage, tel que le spécifie un article additionnel du cahier des charges prescrivant que les excédents seront divisés en deux moitiés, l’une allant au directeur ou à ses ayants droit et l’autre étant versée dans un fonds de réserve61. D’anciennes séries statistiques vont servir à trancher le différend. Proust rappelle les « belles époques » de régie qu’a connues l’Opéra, l’alternance de concessions de privilèges avec le système de la régie, et affirme que même si « l’administration matérielle de l’Opéra a été prospère sous la direction de M. Halanzier », les bénéfices « vont chaque année s’affaiblissant » et auraient été nuls sans les « ressources extraordinaires » apportées par l’organisation des bals masqués et par l’afflux de spectateurs venus à Paris pour visiter l’Exposition universelle62.

  • 63 Thomas Grimm [pseudonyme d’une société d’auteurs], « Un nouveau septennat », Le Petit Journal, 8 dé (...)
  • 64 Albert de Lasalle, « Chronique Musicale. Statistique financière de l’Opéra. – Théâtre de l’Opéra-Co (...)
  • 65 Ibid.

38Le tableau historique dressé par le rapporteur est censé convaincre la commission du budget que la position financière de Halanzier est si dégradée que seule une reprise en main directe par l’État pourrait assurer l’avenir de l’Opéra. À la fin du mois de novembre, Denormandie fait adopter par la sous-commission des théâtres une solution mixte, entre régie et délégation à un directeur. Un article du Petit Journal commente le rapport du sénateur sur la « statistique financière de l’Opéra » en insinuant que son auteur fait campagne en sous-main pour qu’Émile Perrin – alors à la tête de la Comédie-Française – reprenne la direction du théâtre63. Dans Le Monde illustré, Lasalle ironise sur « la légende de l’Opéra mine d’or, de l’Opéra Californie64 » et prend le parti du directeur menacé après avoir cité le rapport Denormandie : « Les chiffres publiés sont terrifiants pour les ambitieux qui cherchent des chicanes à M. Halanzier, dans l’espoir non avoué, mais probable, de lui prendre sa place65. »

  • 66 Sur la succession Halanzier-Vaucorbeil : Patureau (1991 : 45 et 85-87) ; Pasler (2010) ; Monnier (2 (...)

39Le 12 avril 1879, la commission du budget vote comme de coutume la subvention de 800 000 francs et prolonge implicitement le statu quo réglementaire : Proust est défait. Un an plus tard, Auguste Vaucorbeil succède au directeur vilipendé. La polémique chiffrée aura permis aux forces en présence de s’affronter avec un semblant d’objectivité. Plutôt que de se lancer des invectives, on a préféré se quereller par analyses interposées. Du point de vue de l’administration des Beaux-Arts, les statistiques permettent de justifier le choix du régime d’exploitation à donner à la première scène de France. Pour une direction sur la sellette, les bilans comptables sont censés rassurer l’opinion et les responsables politiques sur la bonne gestion de l’entrepreneur arrivé en fin de mandat. Pour certains journalistes, l’examen des sommes est tantôt un argument en faveur de Halanzier, tantôt un moyen de discréditer sa gestion66.

  • 67 Comptabilité, 1867-1919, Archives de l’Opéra de Paris, Archives nationales [AJ13 1202].

40Les chiffres que l’on avait agités à longueur de colonnes provenaient du théâtre lui-même. Chaque semaine, l’Opéra produisait des montagnes de pièces comptables (80 cartons d’archives sont conservés pour les seules feuilles journalières de location des places entre 1875 et 1914…) et des documents synthétiques pour sa propre gestion67. De loin en loin, les directeurs adressaient des bilans au ministre tandis que les rapporteurs du budget des Beaux-Arts et les inspecteurs des finances vérifiaient les comptes. Tous procédaient à des recollements et à des présentations synoptiques des données (Patureau 1991 : 95).

  • 68 Les feuilles journalières de location ont été tenues de manière systématique entre 1855 et 1937 (av (...)

41On imagine avec quelle minutie les directeurs des scènes subventionnées auscultaient quotidiennement les chiffres des recettes du jour, indices de la fortune des pièces qui étaient immédiatement communiqués aux auteurs ou à l’administration de tutelle. À l’Opéra, les recettes sont enregistrées quotidiennement dans des feuilles, des relevés et des bordereaux68. La programmation se décidant quasiment au jour le jour, les responsables du théâtre sont amenés à dégager les tendances de la fréquentation de la salle soient à vue de nez, soit en demandant à leurs commis de récapituler et synthétiser les innombrables décomptes disponibles.

42Certaines des statistiques publiées dans la presse explicitent le labeur de l’ombre qui permettait à ceux qui pilotaient des théâtres dans un contexte de concurrence exacerbée de retirer une pièce ou une vedette de l’affiche ou au contraire de lui laisser sa chance (Goetschel & Yon 2008). En 1885, Albert de Lasalle se livre devant ses lecteurs à de subtiles déductions à partir de deux tableaux : la liste des ouvrages représentés entre le 14 avril 1882 et le 14 avril 1885 d’une part ; le « compte financier de chacun de nos grands opéras » pour la même période d’autre part69. Le journaliste trouve la première nomenclature « un peu sèche » et déplore surtout qu’elle ne couvre pas une période assez longue pour être significative. » Ce n’est qu’en croisant ce palmarès avec « le compte financier de chacun de nos grands opéras » que Lasalle peut affiner son commentaire :

Les cinq cent soixante-dix-neuf représentations données d’avril 1882 à avril 1885 ont produit chacune, en moyenne, 14,935 francs ; ce qui, avec la subvention, doit faire approximativement 19,000 francs.

La moyenne la plus forte (en dépit de ce qu’on nous avait raconté du prestige et du triomphe d’une nouvelle école) est encore celle de Rigoletto, soit 16,652 francs.

Mais ce qui frappe surtout, c’est de voir que les recettes de l’Opéra ne subissent pas des variations considérables comme celles des autres théâtres. Entre les meilleures et les plus mauvaises il n’y a guère qu’un écart de 12 pour cent.

  • 70 Ibid.

Comme on le voit, l’Opéra a aussi ses coulisses administratives, dans lesquelles il est curieux de pénétrer. Or, combien de documents précieux y pourrait-on trouver encore pour les mettre au jour70 !

43L’outil arithmétique est comme toujours de la plus grande simplicité : un calcul de moyennes qui permet de relativiser l’écart considérable entre opéras les plus et les moins joués, en redistribuant les données cumulées selon le nombre de jours de représentations. Les membres des commissions parlementaires se livraient au même moment à des computations analogues mais avec un rapport différent aux données exploitées. Quand les journalistes dramatiques prenaient pour argent comptant les chiffres fournis par les théâtres, on se disputait à la Chambre à propos de la sincérité de ces mêmes données (Nicolle 2015 : 264-270). Dans les deux cas néanmoins, les statistiques portées à la connaissance du public contribuaient à une forme de transparence démocratique. Il n’était pas fortuit que ce soit l’Opéra, l’Opéra-Comique, la Comédie-Française et l’Odéon – quatre salles subventionnées – que l’on évoquait le plus souvent. Les chiffres mis en colonnes dans les rapports parlementaires ou dans les chroniques dramatiques étaient un outil de contrôle de la bonne utilisation des subventions publiques et du bilan de l’action des grands commis de l’État qu’étaient, indépendamment des variations du statut des salles qui leur étaient confiées, les directeurs nommés par le gouvernement.

Conclusion

44Dans le dernier tiers du xixe siècle, les statistiques théâtrales sont un instrument à la fois synthétique et schématique facile à insérer dans les colonnes des journaux et pouvant réduire tout problème à une alternative simple : doit-on attribuer plus ou moins de subventions à un théâtre ? Un directeur a-t-il gagné de l’argent ou pas ? Une pièce doit-elle être maintenue à l’affiche ou retirée ?, etc. Entre les mains des élus, ces statistiques-là ne visaient pas l’énoncé de lois de la production théâtrale (domaine potentiel des théoriciens), mais la fabrique de la décision politique sous les yeux de l’opinion publique. Entre les mains des directeurs de salles ou des membres de la Société des auteurs, elles étaient un instrument de bonne administration. Dans tous les cas, la statistique dramatique était un savoir à visée pratique.

  • 71 Sur l’hésitation de la presse au xixe siècle entre instruction ou divertissement : Bara (2011 : 106 (...)

45Cependant, une fois déplacés dans les pages des journaux, les chiffres produisaient d’autre effets en entrant dans la sphère du divertissement curieux71. Même si le savoir économique publié dans les chroniques semble morcelé et incomplet (quand on le compare à celui des spécialistes de l’économie ou des comptables professionnels), les données tirées des archives ou des comptes des théâtres et reformulées dans les statistiques dramatiques satisfaisaient l’intérêt des lecteurs pour les coulisses du monde dramatique. Présentées sous la forme de livres de comptes simplifiés, elles donnaient l’impression que les chiffres parlaient une langue que n’importe qui pouvait comprendre. Pour ce travail de (re)configuration, le genre de la chronique était un facilitateur qui imposait un texte court et un lexique de sens commun et qui focalisait l’attention sur les chiffres cardinaux de l’exploitation théâtrale : les recettes et les dépenses artistiques.

46De même que les chapitres sur le luxe ou les spectacles des traités d’économie politique ne prenaient sens que par rapport au plan général de l’ouvrage, à la production des auteurs et aux débats savants du temps (Levan-Lemesle 2004), de même les statistiques ordinaires n’avaient de signification qu’au sein d’un ensemble dont il a fallu préciser les contours : un discours journalistique qui n’était pas de la critique d’art, un lectorat d’amateurs curieux mais pas formés à la comptabilité, un espace du débat public où circulaient des écritures vulgarisées et pourtant efficaces.

  • 72 Pour faire face à une demande croissante, la publication de manuels et de traités de statistiques s (...)

47Les statistiques que nous avons étudiées sont donc très éloignées de cet « outil essentiel de la “rationalisation” de la conduite des affaires humaines » dont parle Alain Desrosières (2000 : 122) et sont un point aveugle des histoires de la statistique qui n’ont pris en considération que les pratiques savantes (David 2001). Savoir acquis sur le tas, la statistique dramatique n’était pas rédigée par des auteurs formés par des manuels72, sur le terrain comptable ou dans des écoles commerciales (Poivret 2015). Leur connaissance partagée était l’arithmétique scolaire qui prenait quantité de ses exemples dans les recueils statistiques contemporains.

48Loin de la statistique des clercs pratiquée dans l’administration publique ou chez les spécialistes de l’économie politique, le « calcul économique ordinaire » (Weber 2009) sur lequel nous nous sommes penchés privilégiait des données de seconde main, des chiffres accessibles à la curiosité d’un public moyen et des raisonnements aux relents moraux (Moncond’huy 2004). Ajustées au genre de la chronique parisienne, les statistiques dramatiques venaient se loger dans des chaînes d’arguments qui n’étaient pas seulement comptables (Desrosières 2008 : 23) et produisaient, à la longue, un monde commun aux journalistes et aux spectateurs mais aussi aux directeurs de théâtre ou aux hommes politiques.

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Notes

1 Par exemple : Albert de Lasalle, « Chronique Musicale. Statistique financière de l’Opéra. – Théâtre de l’Opéra-Comique : Reprise de Galathée, opéra-comique en deux actes, de MM. Jules Barbier et Michel Carré, musique de M. Victor Massé », Le Monde illustré, 14 décembre 1878, p. 379 ; Jules Prével, « Courrier des Théâtres », Le Figaro, 12 avril 1879 ; « Échos parlementaires », La Liberté, 12 avril 1879 ; « Théâtres. La Question de l’Opéra », Le Pays, 12 avril 1879 ; « La question de l’Opéra », La Presse, 12 avril 1879 ; « La question de l’Opéra », Le Rappel, 12 avril 1879 ; « La commission du budget », Le Temps, 12 avril 1879 ; Louis Besson, « Courrier des Théâtres », L’Événement, 13 avril 1879 ; F. O., « La Question de l’Opéra », Le Gaulois, 13 avril 1879 ; H. Moreno [Henri Heugel], « Semaine théâtrale. La question de l’Opéra », Le Ménestrel, 13 avril 1879, p. 155 ; Thomas Grimm, « Samedi 12 avril 1879. L’Opéra », Le Petit Journal, 13 avril 1879 ; [Armand Gouzien], « Une Année d’Opéra », Journal de Musique, 19 avril 1879 ; Philbert Bréban, « Courrier des Théâtres », Le xixe siècle, 23 avril 1879.

2 « Voici ce tableau, curieux au moins par le relevé des chiffres : etc. » (Jules Prével, « Courrier des Théâtres », Le Figaro, 12 avril 1879) ; « Nous croyons devoir faire connaître ce budget de l’Opéra […] parce qu’il présente nombre de détails curieux et absolument inconnus du public. Voici ce budget : etc. » (« Théâtres. La Question de l’Opéra », Le Pays, 12 avril 1879 ; « La question de l’Opéra », Le Rappel, 12 avril 1879) ; « Voici, à titre de curiosité, quel a été le budget de l’Opéra pour l’année 1877 : etc. » (Philbert Bréban, « Courrier des Théâtres », Le xixe siècle, 23 avril 1879 ; Louis Besson, « Courrier des Théâtres », L’Événement, 13 avril 1879).

3 Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel du xixe siècle… Tome cinquième, Paris, Administration du Grand dictionnaire universel, 1869, p. 681.

4 « Goût, passion d’amateur pour les choses originales, rares, en quelque genre que ce soit » (ibid.).

5 Ibid., p. 683.

6 La spécificité des échantillons ne les disqualifiait pas pour devenir ce que Patricia Falguières (2003 : 66) a appelé « des trésors de lieux communs, vraies marqueteries de choses et de mots ».

7 Par exemple : Hippolyte Lucas, Curiosités dramatiques et littéraires, Paris, Garnier, 1855 ; Victor Fournel, Curiosités théâtrales anciennes et modernes, françaises et étrangères, Paris, Garnier, 1859 ; Edme-Marie-Ernest Deldevez, Curiosités musicales, Paris, Firmin-Didot Frères, Fils et Cie, 1873, etc.

8 Nathan, « Les Curiosités théâtrales », Le Gaulois, 4 décembre 1873. Une des principales revues musicales, Le Ménestrel, publie par exemple une série d’article de Paul Lacome intitulée « Les curiosités musicales de la science » (Le Ménestrel, 19 septembre, 26 septembre, 24 octobre 1869, 8 mai 1870, 2 décembre 1877 et 19 mai 1878).

9 Jules Claretie, « Revue théâtrale », La Presse, 20 août 1877.

10 « Mais voici un souvenir plus récent que je dédie aux amateurs de curiosités musicales » (Alfred d’Aunay, « Gazette du jour. Le boulevard Henri IV », Le Figaro, 8 décembre 1874) ; « […] signalons aux amateurs de curiosités théâtrales » (Calchas, « Courrier des Théâtres », La Presse, 21 novembre 1893). Émile Mugnot de Lyden parle des « gourmets de curiosités dramatiques » (« Chronique des Théâtres de Paris », L’Europe artiste, 1er décembre 1872).

11 « Laissez-moi vous raconter une vieille histoire, que les amateurs de curiosités théâtrales retrouveront facilement dans un coin de leur mémoire […] » (B. Loustalot [Henry de Pène], « Les Partis à table », Paris-Journal, 14 mars 1872).

12 On trouve, par exemple, d’abondantes données chiffrées sur la vie théâtrale dans les volumes de l’Annuaire de l’économie politique et de la statistique (Paris, Guillaumin & Cie) parus en 1873, 1882, 1884 et 1887 ou encore dans les Statistiques de l’industrie à Paris résultant de l’enquête faite par la Chambre de commerce pour les années 1847-1848 (Paris, Au Dépôt des documents officiels publiés par le ministère du Commerce et l’administration des Douanes / Guillaumin & Cie, 1851, p. 199, p. 247 et surtout p. 942-946).

13 Les statistiques destinées aux spécialistes était publiées depuis le début du xixe siècle dans les « annuaires statistiques » ou « administratifs » des départements, dans divers almanachs et indicateurs, dans des revues savantes comme le Journal des travaux de la Société française de statistique universelle (1832-1849), le Journal de la société statistique de Paris (1860-), le Bulletin de statistique et de législation comparée (1877-) ou encore dans les bulletins des sociétés de statistique actives dans diverses villes française comme Marseille, Dijon ou Genoble.

14 Le comte Albert Berthier de Lasalle (1833-1886), rédacteur au Monde illustré pendant trente ans (1857-1886) et contributeur au Moniteur universel, au Charivari, au Figaro ou à la Vie parisienne, était l’auteur de plusieurs essais historiques sur les Bouffes-Parisiens (1860), sur la Liberté des théâtres sous la Révolution (1864), sur les diverses salles de l’Opéra (1875) ou sur le Théâtre-Lyrique (1877) (A. B., « M. Albert de Lasalle », Le Monde illustré, 8 mai 1886, p. 295).

15 « Nous avons ce document [le relevé détaillé des droits perçus par la Société des auteurs et compositeurs] sous la main, et nous allons en extraire quelques données qui peuvent amuser la curiosité du public » (Albert de Lasalle, « Chronique Musicale. Concerts du Conservatoire. – Statistique théâtrale et musicale », Le Monde illustré, 1er juillet 1875, p. 94 – article republié quatre ans plus tard dans le Monde illustré du 1er janvier 1879) ; « [Le Bulletin de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques] n’en contient pas moins des révélations curieuses […]. Mais c’est assez insister sur ces matières, qui, à la longue, et après la première curiosité satisfaite, pourraient paraître ardues… » (Albert de Lasalle, « Chronique Musicale. Recettes des théâtres lyriques pendant l’année 1876-1877 », Le Monde illustré, 28 juillet 1877, p. 58).

16 « Nous prévenons les personnes ennemies de la statistique qu’il serait imprudent à elles d’aventurer leur regard dans les lignes qui vont suivre. C’est un véritable devoir d’arithmétique à faire trembler Pythagore lui-même. Il nous semble pourtant que dans un journal qui se garde en collections doivent figurer certains documents, quels que soient la sécheresse et l’air revêche qu’ils puissent avoir au premier aspect. Aussi tous les ans ne manquons-nous point d’aligner à cette place les chiffres des recettes encaissées par les théâtres de notre ressort » (ibid., p. 58).

17 Ibid., p. 58.

18 « Les chiffres que nous étudions ont peut-être faibli pour la seule raison qu’ils étaient trop tendus dans ces derniers temps » (ibid.).

19 Ibid.

20 Ibid., p. 59.

21 Ibid.

22 Dans la péroraison, l’auteur avoue à nouveau sa gêne : « Mais c’est assez insister sur ces matières, qui, à la longue, et après la première curiosité satisfaite, pourraient paraître ardues… » (ibid.).

23 « Droits d’auteur. Tableau comparatif des exercices 1875-1876 et 1876-1877, pour Paris, les départements, la banlieue et l’étranger », Bulletin de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques, mars-avril 1877, p. 147-176.

24 Sur la pratique journalistique du réemploi au xixe siècle, voir Mombert (2021).

25 Albert de Lasalle, « Statistique commerciale de l’Opéra », Le Monde illustré, 16 mai 1885, p. 339.

26 Albert de Lasalle, « Chronique Musicale. Théâtre-Italien : Messe de Requiem de M. Verdi. – Audition d’un quatuor pour instruments à corde de M. Verdi. – Curiosités de la statistique musicale », Le Monde illustré, 10 juin 1876, p. 382. Convaincu de faire œuvre d’historien, Lasalle précise que « ces sortes de documents ont leur place dans un journal destiné à être gardé en collection » (ibid.).

27 Statistique du théâtre du Havre, Le Havre, Imprimerie Faure, 1827 et 1828 ; Statistique théâtrale. Revue du Théâtre-Français, Paris, Chaumerot, 1829 (les deux références sont citées dans la bibliographie de l’article « Almanachs de théâtre » de Pougin (Arthur Pougin, Dictionnaire historique et pittoresque du théâtre et des arts qui s’y rattachent…, Paris, Librairie de Firmin-Didot et Cie, 1885, p. 31-32) ; Annuaire musical critico-statistique de 1842 par une vieille contrebasse, Paris, 1843 ; Du Théâtre en Belgique. Historique et statistique…, Bruxelles, Imprimerie de Ch. Lelong, 1862.

28 H. Moreno [Henri Heugel], « Semaine théâtrale », Le Ménestrel, 22 juin 1879, p. 235.

29 « – Petite statistique de l’Opéra : Pendant le premier semestre de cette année, il a été donné cent représentations qui se décomposent de la manière suivante : Patrie a été jouée 33 fois, Faust 14 fois, Aïda 12 fois, [etc.]. Avec la Favorite, Rigoletto et le Freyschutz, on a donné deux ballets : les Deux Pigeons, 5 fois, Coppélia 1 fois » (« Théâtres », La Lanterne, 21 juillet 1887).

30 « – Le Monde Artiste publie un petit travail statistique fort curieux : c’est la durée de nombre d’opéras et opéras comiques du répertoire courant. Le plus long des opéras est Guillaume Tell, qui dure 4 h. 50. Viennent après Robert le Diable et la Reine de Chypre qui durent 4 h. 45 ; en troisième ligne se trouve l’Africaine qui prend 4 h. 40 [etc.] » (« Nouvelles diverses. Paris et départements », Le Ménestrel, 19 septembre 1880, p. 334).

31 « – Nous trouvons chez un de nos confrères une statistique relative à la longévité des artistes musiciens. D’après ce tableau comparatif : Gossec est mort à 96 ans ; – Auber à 90 ; – Monsigny à 88 ; – Campra à 84 [etc.] – et Pergolèse à 26 ans. Comme on le voit, sur les trente-six noms que nous venons de citer, dix seulement n’ont pas atteint le demi-siècle ; par contre, on en compte dix-sept dont la vie s’est prolongée au-delà de soixante-dix ans » (« Nouvelles diverses. Paris et départements », Le Ménestrel, 26 juillet 1874, p. 272).

32 « Nouvelles diverses. Paris et départements », Le Ménestrel, 27 juillet 1879, p. 279.

33 [Armand Gouzien], « Une Année d’Opéra », Journal de Musique, 19 avril 1879.

34 Armand Gouzien (1839-1892) était un auteur de chanson et de mélodies passé à la critique dramatique et musicale. Il dirigea l’éphémère Revue des lettres et des arts (1867-1868) et devint rédacteur du Journal de Musique (1876-1882). En 1879, il avait été nommé inspecteur général des Beaux-Arts, successeur d’Auguste Vaucorbeil, avant d’être appelé au mois de mai à prendre la direction de l’Opéra de Paris.

35 Sur l’importance de la subvention pour l’Opéra de Paris, voir Nicolle (2020).

36 Albert de Lasalle, « Chronique Musicale. Le budget de l’Opéra en 1777 – et en 1877 », Le Monde illustré, 26 avril 1879, p. 267.

37 Sur les relations de Charles Nuitter avec les lecteurs de la Bibliothèque de l’Opéra, voir Gressel (2002 : 129-134, et surtout : 197-199).

38 On trouve mention dans Le Monde illustré de l’obligeance de Nuitter ayant communiqué au critique et musicographe Adolphe Jullien, pour son Histoire du costume au théâtre, « les pièces les plus curieuses de ses cartons » (Émile Desbeaux, « Bibliographie », Le Monde illustré, 29 novembre 1879, p. 353).

39 Albert de Lasalle, « Chronique Musicale. Le budget de l’Opéra en 1777 – et en 1877 », art. cité.

40 « Les appointements des chanteurs ont un peu plus que décuplé depuis 1777. À supposer que la progression persiste, dans un siècle, les gosiers de l’Opéra seront estimés à la somme de 9 millions. […] Un chapitre non moins remarquable est celui des droits d’auteur, dont la quotité s’élève de 4,000 fr. à 195,317, autrement [dit] se multiplie par 49. Je crois que dans aucun commerce il n’y a d’exemple d’une plus-value semblable » (ibid.).

41 Louis Besson (?-1891) fut pendant quinze ans critique dramatique à L’Événement dans lequel ses articles sérieux étaient publiés sous son nom et ses « fantaisies gaillardes » sous le pseudonyme de Panserose (Edmond Magnier, « Louis Besson », L’Événement, 28 mai 1891).

42 Lasalle aurait, en outre, commis une erreur comptable : « [il a] négligé d’inscrire au “doit” aussi bien qu’à l’“avoir” un certain nombre d’articles qui, additionnés, produiraient un chiffre rond » (Panserose [Louis Besson], « Paris la nuit », L’Événement, 31 octobre 1879).

43 Les dépenses sont onze fois supérieures pour les sujets du chant alors que leur nombre est stable ; quatre fois pour les premiers sujets de la danse et pas même deux fois pour les artistes du corps de ballet. Elles sont six fois supérieures seulement pour les choristes ou cinq fois pour les instrumentistes dont le nombre n’avait pourtant cessé de croître.

44 Le Théâtre des Variétés allait créer le 25 décembre suivant une saynète en un acte écrite en association avec Firmin Javel : Le Valet de cœur. Le même théâtre avait déjà les Trois sommations, comédie en un acte créée le 21 février 1874.

45 « Nécrologie », Le Monde artiste, 31 mai 1891, p. 363.

46 Edmond Magnier, « Louis Besson », L’Événement, 28 mai 1891.

47 Panserose [Louis Besson], « Paris la nuit », L’Événement, 7 novembre 1879.

48 Sur les critiques théâtraux et musicaux à la fin du xixe siècle, voir Goubault (1984) ; Bury & Laplace-Clavernie (2008) ; Reibel (2017).

49 Charles Lenglier, Cours d’arithmétique suivi des Notions élémentaires d’algèbre…, Paris, Victor Dalmont, 1855, p 229.

50 J.-G. Hoffet, Arithmétique élémentaire pratique renfermant plus de 1 600 exercices et problèmes, à l’usage des écoles primaires et des pensionnats des deux sexes, ainsi que des classes élémentaires des collèges et des lycées… Manuel du maître. Deuxième édition Revue, corrigée et considérablement augmentée, Lyon, Chez l’Auteur, p. xix.

51 Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel du xixe siècle… Tome quatorzième, Paris, Administration du Grand Dictionnaire universel, 1875, p. 1066.

52 Ibid.

53 Arthur Pougin, Dictionnaire historique et pittoresque du théâtre et des arts qui s’y rattachent…, op. cit.

54 « La question financière au théâtre. Économie théâtrale. Abonnement ; Agents des auteurs ; Appointements ; Avances. – Bassin ; Bénéfice ; Bénéfice simulé ; Billet à droit ; Billet d’auteur. – Cachet ; Cahier des charges ; Capitation ; Cassette. – Dédit ; Demi-recette ; Dimanche (le) au théâtre ; Domaine public ; Double (Jouer au) ; Droits d’auteur ; Droit des pauvres. – Faire de l’argent ; Feu ; Frais. – Honoraires. – Ingresso. – Jeton. – Location ; Loges. – Part ; Pension de retraite ; Primes ; Prix des places au théâtre ; Prorata. – Recette ; Régie (Exploitation en) ; Rendre l’argent. – Semaine sainte ; Sociétaire ; Société ; Spectacle de capitation ; Supplément ; Subventions ; Suzeraineté de l’Opéra. – Tarif des places » (ibid., p. 770).

55 Archives du Théâtre Lyrique. Comptabilité. Journal de caisse du théâtre, du 17 septembre 1854 au 25 juin 1856, registre, 1854-1856, Bibliothèque nationale de France, Bibliothèque-Musée de l’Opéra [Th OC 301].

56 La brochure contient beaucoup d’éléments comptables et de supputations sur les bénéfices réalisés par Halanzier : Léon Kerst, L’Opéra et M. Halanzier. Extraits du Journal La Presse, Paris, Au Bureau de l’administration du journal La Presse, 1877.

57 Sur le travail parlementaire : Nicolle (2015) : 257-337.

58 « Chambre des députés. – Annexe no 877. (Séance du 8 novembre 1878). Rapport fait au nom de la commission du budget (1) sur le budget des dépenses de l’exercice 1879, ministère de l’instruction publique, des cultes et des beaux-arts, partie relative au service des beaux-arts, par M. Antonin Proust, député », Journal officiel de la République française, 28 novembre 1878, p. 11121-11142 ; « Séance du 8 novembre 1878. Chambre des députés. Annexe no 877 », Annales du Sénat et de la Chambre des députés. Session ordinaire de 1878. Tome ix – Du 28 Octobre au 16 Novembre 1878…, Paris, Imprimerie et Librairie du Journal officiel, 1879, p. 306-334.

59 Antonin Proust, Rapport fait au nom de la Commission du Budget sur le budget des dépenses de l’Exercice 1879 (Ministère de l’Instruction pub. Partie relative au Service des Beaux-Arts), par M. Antonin Proust, député (8 nov. 1878), Versailles, Imprimerie de Cerf et fils, [1878].

60 « Le Théâtre national de l’Opéra », Le Temps, 5 décembre 1878 et « Le Théâtre national de l’Opéra. Rapport de la sous-commission », Le Temps, 6 décembre 1878 ; « Rapport de M. Denormandie sur l’Opéra », Le Pays, 6 décembre 1878 et 7 décembre 1878 ; « Le Théâtre national de l’Opéra », Le Rappel, 6 décembre 1878 et 8 décembre 1878. On retrouve cinq ans plus tard les chiffres du rapport Denormandie dans les tableaux statistiques de : Maurice Block (dir.), Annuaire de l’économie politique et de la statistique…, Paris, Guillaumin & Cie, 1884, « Les théâtres de Paris en 1878. (D’après des relevés de la Préfecture de police.) », p. 531-535.

61 Ibid., p. 11131.

62 « Chambre des députés. – Annexe no 877. (Séance du 8 novembre 1878). Rapport fait au nom de la commission du budget (1) sur le budget des dépenses de l’exercice 1879, ministère de l’instruction publique, des cultes et des beaux-arts, partie relative au service des beaux-arts, par M. Antonin Proust, député », op. cit., p. 1132.

63 Thomas Grimm [pseudonyme d’une société d’auteurs], « Un nouveau septennat », Le Petit Journal, 8 décembre 1878.

64 Albert de Lasalle, « Chronique Musicale. Statistique financière de l’Opéra. – Théâtre de l’Opéra-Comique : Reprise de Galathée, opéra-comique en deux actes, de MM. Jules Barbier et Michel Carré, musique de M. Victor Massé », art. cité.

65 Ibid.

66 Sur la succession Halanzier-Vaucorbeil : Patureau (1991 : 45 et 85-87) ; Pasler (2010) ; Monnier (2012 : 165-167) ; Ellis (2015) ; Boulanger (2020 : 273-284).

67 Comptabilité, 1867-1919, Archives de l’Opéra de Paris, Archives nationales [AJ13 1202].

68 Les feuilles journalières de location ont été tenues de manière systématique entre 1855 et 1937 (avec une lacune pour la période 1900-1910) à quoi s’ajoutaient des relevés de recettes journalières par mois ou par périodes de dix jours (Brigitte Labat-Poussin, Archives du Théâtre national de l’Opéra (AJ13 1 à 1466). Inventaire, Paris, Archives Nationales, 1977, p. 331-333, p. 336-337 et p. 343).

69 Albert de Lasalle, « Statistique commerciale de l’Opéra », Le Monde illustré, 16 mai 1885, p. 339.

70 Ibid.

71 Sur l’hésitation de la presse au xixe siècle entre instruction ou divertissement : Bara (2011 : 1068-1072).

72 Pour faire face à une demande croissante, la publication de manuels et de traités de statistiques s’intensifie au cours du xixe siècle (Armatte 1991).

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Table des illustrations

Titre Figure 1
Crédits Albert de Lasalle, « Chronique Musicale. Recettes des théâtres lyriques pendant l’année 1876-1877 », Le Monde illustré, 28 juillet 1877, p. 58.
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Titre Figure 2
Crédits « Droits d’auteur. Tableau comparatif des exercices 1875-1876 et 1876-1877, pour Paris, les départements, la banlieue et l’étranger », Bulletin de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques, mars-avril 1877, p. 147.
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Fichier image/png, 770k
Titre Figure 3
Crédits « Droits d’auteur. Tableau comparatif des exercices 1875-1876 et 1876-1877, pour Paris, les départements, la banlieue et l’étranger », Bulletin de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques, mars-avril 1877, p. 176.
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Titre Figure 4
Crédits Charles Lenglier, Cours d’arithmétique suivi des Notions élémentaires d’algèbre…, Paris, Victor Dalmont, 1855, p. 237.
URL http://journals.openedition.org/bssg/docannexe/image/6936/img-4.jpg
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Titre Figure 5
Crédits Archives du Théâtre Lyrique. Comptabilité. Journal de caisse du théâtre, du 17 septembre 1854 au 25 juin 1856, registre, 1854-1856, fol. 12, Bibliothèque nationale de France, Bibliothèque-Musée de l’Opéra [Th OC 301].
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Pour citer cet article

Référence électronique

Rémy Campos, « La fabrique des statistiques théâtrales dans la presse des années 1870 : une pratique économique non experte »Biens Symboliques / Symbolic Goods [En ligne], 16 | 2025, mis en ligne le 11 juillet 2025, consulté le 11 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/bssg/6936 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14bxs

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Auteur

Rémy Campos

Professeur d’histoire de la musique au Conservatoire de Paris, coordinateur de la recherche à la Haute école de musique de Genève (HES-SO). ORCID : 0009-0009-6107-2829, remycampos[at]hotmail.com

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